INSTRUCTION PUBLIQUE
Nous faisons passer l’instruction publique avant la justice, parce que c’est en suivant le système des médressés turcs que l’on peut seulement comprendre quels sont les magistrats ottomans.
Jusqu’en 1845 toute l'instruction dériva des ulémas, ou corps des lettrés, et non des prêtres, confusion que font généralement les Occidentaux à ce sujet.
Prenons l’enfant ottoman au berceau ; le père, lorsque son fils a atteint lage de cinq ou six ans, l’envoie dans un mekteb ou école; il y apprend, moyennant une rétribution plus que modique, les éléments de sa religion, et c'est tout : il y passerait sa vie qu'il en sortirait sans savoir épeler : d’ailleurs, comment épeler une langue qui n’a pas de voyelles?
Quant à récriture, elle est si compliquée que de longues études sont indispensables pour en acquérir la connaissance, même imparfaite.
La plupart des enfants, presque tous môme s’arrêtent à l’instruction donnée dans les mektebs; ceux qui se destinent aux carrières libérales
se rendent dans une grande ville, et entrent dans un médressô, école attenante aux mosquées, où l’instruction est gratuite, grâce aux riches dotations de ces établissements.
Là, l’enseignement comporte plusieurs degrés; mais il roule entièrement sur la lecture, l’écriture et la littérature des langues orientales, et principalement sur leKoran et ses interprétations.
Les étudiants (softas) que rebutent les longs travaux ou qui sont moins ambitieux se contentent du premier degré et deviennent imams (ministres du culte musulman).
Le second rang des ulémas dans l’échelle do l’instruction forme les cadis ou juges ordinaires.
Le troisième rang se compose des muderris (professeurs).
C’est dans le quatrième rang que se prennent les mollahs (magistrats de l’ordre supérieur).
Un long stage sépare chacun de ces degrés, de telle sorte qu’il faut à un uléma une patience de trente ans au moins pour prétendre aux premiers emplois de la magistrature et de l’administration.
Cette organisation était bonne au point de vue exclusif de la conquête musulmane, et de la prédominance du Koran comme instrument civil et
religieux; mais elle était complètement impropre à associer les populations aux bienfaits d’un enseignement national. Ce mode d’instruction pèche par sa base ; l’uléma repousse systématiquement tout ce qui n’est pas le Koran ou la tradition musulmane, il en est resté à la médecine arabe, il ne se soucie nullement du progrès des sciences et des arts en Europe; les mathématiques, la physique, la chimie, la mécanique, et à plus forte raison les applications de ces sciences diverses aux arts industriels, à la guerre, à la marine, à l’agriculture, ne paraissent pas dignes de fixer l'attention des vrais croyants, qui se chargent néanmoins d’être seuls les administrateurs, les juges et les professeurs de la nation.
L’instruction publique, entre les mains du clergé musulman, seul corps enseignant, étant limitée à l'étude de la religion ou de la littérature religieuse, il résulta de ce système uniforme d’enseignement dans les écoles dites mekteb et medressé, où la jeunesse musulmane passait la plus grande partie de sa vie, de graves inconvénients pour le pays. Et, d'abord, une fois sortis de ces écoles routinières et monotones où ils s’abrutis saient, les jeunes gens n’avaient ni les notions
les plus élémentaires de la vie extérieure et publique, ni le temps strictement nécessaire pour apprendre un métier ou embrasser une profession quelconque. Ceux d’entre eux qui appartenaient à des familles riches ou influentes, parvenaient facilement soit à unu position près d’un grand personnage, soit, enfin, à un emploi public. Là, quelques-uns seulement croyaient pouvoir compléter leur éducation en apprenant tant soit peu les . éléments de l’histoire ottomane, jusqu a ce qu’ils devinssent avec cette éducation primaire les personnages importants et les hauts dignitaires de l’empire. Hélas ! Ils n’avaient pas la moindre notion sur l'histoire ni sur la géographie des autres nations, pas une idée sur les rapports avec les peuples et les gouvernements étrangers avec qui leur pays était en relation. Et, contraste frappant, à côté de cette ignorance, les sujets chrétiens apprenaient, s’instruisaient et faisaient des progrès chaque jour.
Une telle situation non-seulement obscurcissait les plus belles intelligences et empêchait le progrès des Turcs, mais encore, en livrant la jeunesse à l'influence immédiate du clergé musulman, elle la maintenait dans un état d’hosti—
lité constante vis-à-vis du gouvernement et des étrangers; dès lors toute innovation, toute réforme devenait, sinon impossible, du moins extrêmement difficile.
C’est encore à ce déplorable système d'enseignement que l’on doit la violence des préjugés ou le fanatisme qui, sans cesse, excitait les Musulmans contre les Chrétiens de l’Empire, et c’cst pour cela que se tenaient en méfiance et en haine les éléments divers de cette population appartenant à la même patrie !
Mais grâce à quelques hommes supérieurs, au nombre desquels Réchid-Pacha figurait en première ligne, et qui avaient complété leur éducation dans l’Europe occidentale, grâce à ces hommes, cette fâcheuse situation commence à être comprise depuis quelques années, et l’ancien système d’enseignement, déjà ébranlé et modifié, tend chaque jour à être remplacé par des institutions utiles et en rapport avec un ordre social progressif.
S. M. le Sultan, désirant sincèrement ces réformes d’où dépendent la force et la grandeur de son empire, ne cesse d'encourager ces institutions par tous les moyens possibles. Car, élever l'in-
struction à la hauteur des exigences du siècle, la rendre gratuite et obligatoire, l’étendre ainsi partout, même jusqu’aux femmes musulmanes, voilà les principes essentiels de lu grande réforme sociale qui doit sauver le pays de ces deux fâcheuses conditions où il se trouve : l'isolement et l’individualisme qui l’épuisent. On préparera ainsi les éléments sociaux et politiques d’un grand peuple dont l’avenir intéresse le monde civilisé.
C’est encore cette instruction qui donnera ce sentiment noble et sacré, sans lequel un peuple n’est pas viable: le patriotisme 1
Le Gouvernement ottoman vit ces dangers; il reconnut, par l’infériorité où il se trouva tout à coup vis-à-vis des arts et des sciences de l'Europe, que ce monopole de l’enseignement par l’uléma, si mesquinement compris, le menait droit à la ruine dans un espace de temps donné. Il essaya alors, en 1845, de réformer de fond en comble l’instruction publique, et créa une Université ottomane, sans cependant fermer les médressés contre lesquels il voulait réagir: nous ne saurions le blâmer de cette tolérance, un changement trop brusque eût été dangereux; d’ailleurs l’opinion est
aujourd’hui en France pour la liberté de l’enseignement. L’instruction fut proclamée obligatoire et gratuite. Un Conseil de l’Instruction publique fut chargé de procéder à la réorganisation d’un enseignement supérieur. De ces travaux surgirent plusieurs écoles, des essais de facultés de droit, de médecine, des sciences et des belles-lettres : on fit venir des professeurs français; on fonda même une presse, un journal à Constantinople; enfin on convoqua au bénéfice de l’instruction Chrétiens et Musulmans.
Nous ne saurions trop approuver les sages idées que M. le D r Beyran a émises dans ses mémoires relatifs à la réforme: « Il serait à souhaiter que toutes les écoles admissent les enfants chrétiens de l’Empire, car c’est là le principe fondamental qui conduira, sinon à la fusion des races, du moins à l’augmentation des défenseurs naturels de la patrie, avantage dont la Turquie est privée du côté de ses sujets chrétiens. »
Un enseignement secondaire fut organisé en même temps: les cours y étaient variés et présentaient un cachet d’universalité et d’éclectisme tout à fait encourageant.
Quant à l’instruction primaire on n’eut qu’àuti-
liser les mektebs répandus sur toute la surface de l’Empire, elle se trouvait toute créée.
Tels furent les efforts sérieux à cette occasion du Gouvernement ottoman; qu'ont-ils produit ?
Le mouvement fut d'abord actif, et l’on crut un instant que l’heure de la régénération avait sonné; la jeunesse musulmane s’engoua et se précipita dans les écoles^ secondaires, puis aux chaires des facultés.
Au moment où la France se débattait dans les convulsions d’une révolution politique et sociale, en 1848 et 1849, l’Orient semblait vouloir sortir de ses ténèbres moyen âge, et l’on aurait dit que l’aurore luisait sur lui, tandis. que le crépuscule tombait sur nous.
Mais cette flamme vive dura peu : la jeunesse musulmane fut bientôt accaparée de nouveau par le médressé, et sa première ardeur s’épuisa devant les difficultés des fortes études historiques et scientifiques; sans doute aussi les éléments manquèrent à cette œuvre, il n’v avait pas assez de bons ouvrages didactiques traduits en langue turque, les professeurs français que l’on fit ' venir s’adressaient à des élèves qui connaissaient trop imparfaitement cette langue pour compren-
dre les cours oraux et pour étudier les livres français : et puis, de même que l’uléma tirait à lui, les prêtres des communautés chrétiennes usaient de leurs grands moyens pour dissuader les parents d'envoyer leurs enfants dans les écoles gratuites du gouvernement, ces lieux de perdition pour lame.
Bref, le découragement s'empara du gouvernement lui-même, les écoles se dépeuplèrent, l’Université, ainsi que l'Académie des sciences et belles-lettres, n’exista que sur le papier; seul, au milieu de ces ruines, le Conseil de l’Instruction publique est debout et toujours disposé à régénérer l'Empire par l'instruction.
Que faire donc dans ce dédale ?
Le moyen le plus pratique est sans doute celui dont le Sultan a pris la généreuse initiative en 1857 ; un certain nombre de jeunes Orientaux remplissaient les capitales de l’Europe occidentale, Paris surtout, pour y faire des éludes secondaires, à l’exclusion toutefois des langues mortes, et pour suivre ensuite une des branches de l’enseignement des facultés ou de l’administration en général, qui le droit, qui la médecine, qui les mathématiques spéciales et transcendan-
tes, qui enfin la guerre ou la marine. Il arrivait malheureusement que, disséminés dans la grande ville, sans cohésion, sans guide et sans soutien, la plupart cessaient bientôt d’étudier, et perdaient dans l’oisiveté et la mollesse le temps précieux passé loin de 1^ patrie, qui s’attendait vainement à recueillir à leur retour le fruit de leurs éludes et de leur expérience.
Le Gouvernement ottoman eut donc l’idée de réunir à Paris, dans une école fonctionnant à ses frais, un certain nombre de jeunes Ottomans de 15 à 20 ans, dans le but de parer aux inconvénients de l’isolement et d'une liberté précoce.
Il importe que cet essai, tenté par la Turquie dans un foyer de lumières tel que Paris, soit fécond; le résultat prouvera d’une manière certaine, si le Gouvernement ottoman sait poursuivre et mener à bien une pensée bonne en soi.
De pareilles écoles à Londres et à Vienne, bien administrées et bien conduites, seraient infailliblement une pépinière assurée pour la Turquie; elle formerait là des hommes qui seraient un jour de bons administrateurs, des savants, des hommes de guerre, même des artistes.
Tout dépendrait de la direction plus ou moins
habile, plus ou moins active et consciencieuse que les élèves recevraient; la mission du chef immédiat consistera dans la préoccupation de distinguer la vocation de chaque élève, afin d’incliner ses idées dans ce sens ; il faut songer que ce sont des membres dont la patrie Ottomane se prive pour un certain temps, que c’est un noyau d’élite sur lequel elle compte, et l’on doit prendre garde qu'il ne s’égare une seule de ces jeunes intelligences, si utiles plus tard au pays.
Un article du hatti-humayoun a rapport à l instruction publique ; en voici la substance :
« Tous les sujets de mon empire seront indistinctement reçus dans les écoles civiles et militaires, etc.... De plus chaque communauté est autorisée à établir des écoles. . . ; seulement le mode d'enseignement et le choix des professeurs seront sous le contrôle d’un conseil mixte choisi par moi. » Cet article est le résumé théorique et philosophique delà tentative de réorganisation de 1845, dont nous avons parlé plus haut.
On a remarqué de la répugnance, de ki part des parents à faire entrer leurs enfants dans les écoles du gouvernement, tant l’antipathie réciproque des races est grande.
fît REFORMES EN TURQUIE.
11 va sans dire que rien dans l'enseignement ne doit faire appel à la différence ni à la supériorité et à la prédominance de telle ou telle religion. Dans l’étude des lettres et des sciences d’observation, il n’y a même pas moyen, à moins de le vouloir absolument, de traiter un point de matière religieuse; et, dans la philosophie, le professeur intelligent et honnête saura se renfermer dans les généralités de la morale et de la logique, sans aborder le domaine religieux qui n’est nullement de son ressort.
Une étude fort utile, qui n’a été jusqu’ici que l’apanage de quelques philosophes et hommes d’État, et que nous voudrions voir se vulgariser davantage, est celle de l'économie politique. Cette science indiquant les sources véritables de la richesse et le rôle respectif des divers agents sociaux, hommes ou choses, nous parait de nature à moraliser un peuple en arrêtant et rectifiant ses idées, en lui inspirant le goût du travail par le sentiment de sa nécessité, en le sortant enfin de la routine et des préjugés.
Il est urgent que la Turquie renaisse aux lumières de l’antique Orient : c’est par l'instruction que la régénération de l’Empire deviendra possi-
RÉFORMES EN TURQUIE. Üo
ble et réelle, puisque c’est de l’ignorance que découlent l’infériorité et les maux qui l’accablent en ce moment : comment, sans savants, sans ingénieurs, sans instruments perfectionnés de guerre et de travail, la Turquie peut-elle espérer de lutter avec avantage contre les éléments analogues dont dispose l’Occident?
L’Ottoman, le Musulman surtout, doit faire encore plus d’efforts dans cette voie du travail que ceux qu’il appelle les rayas. Vous savez le proverbe français : Noblesse oblige. C’est pour l’avoir trop souvent et trop longtemps oublié que la noblesse a perdu chez nous ses privilèges et son prestige.