‹ Réformes, révolutionChapitre 6 sur 16 · LA JOURNÉE DE HUIT HEURES DÉFENSE DES SALAIRES · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DE HUIT HEURES DÉFENSE DES SALAIRES

Les réclamations ouvrières admises par tous... en principe et à condition que les ouvriers méritent leur réalisation par leur soumission. — Les exagérations forcées des prôneurs de système. — Les réclamations ouvrières ne prendront fin que lorsque chacun sera son propre patron. — Chacun a droit au développement qu'il peut atteindre. — Les réclamations ne cesseront qu'avec les abus qui les suscitent.

Les réclamations ouvrières s'imposent tellement à notre époque, qu'elles ne sont plus guère contestées que par quelques fossiles encroûtés d'autoritarisme ou d'économie politique ; quelques-unes, môme, essayent de se traduire en projets de loi.

La journée de huit heures, l'amélioration des conditions d'existence , une retraite pour assurer le sort des vieux travailleurs, tout cela est admis en principe ; on n'y oppose plus guère que des questions d'opportunité ; la dernière raison de ceux qui n'en ont plus de bonnes à opposer.

« Le syndicat ! Mais comment donc ! Les travailleurs doivent se syndiquer, afin de pouvoir traiter sur le pied d'égalité avec leurs employeurs. Ces derniers, même, ayant tout avantage à avoir en face d'eux une organisation solide, avec laquelle ils puissent traiter, et qui puisse leur garantir l'exécution des clauses acceptées. »

« Journée de huit heures! mais certainement! l'ouvrier n'est pas une bête de somme.

Il ne doit pas être forcé de tendre ses nerfs jusqu'à l'usure prématurée. lia droit à un repos qui lui permette de donner la plus grande somme de travail avec le moins possible de fatigue. Il faut qu'il ait le temps de s'instruire, de se récréer ».

« Oui ! il est honteux pour la société que, lorsqu'il ne peut plus travailler, l'ouvrier soit réduit à la mendicité. Des lois de prévoyance

doivent lui assurer l'existence (vingt sous par jour) lorsque ses membres épuisés ne voudront plus le servir. »

Et ainsi de suite pour le reste ; c'est édifiant de voir, depuis que la situation malheureuse des travailleurs a été découverte, combien de gens se sont apitoyés voulant à tout prix se faire les défenseurs de leurs réclamations et, poussant l'esprit de dévouement jusqu'au bout, s'empressent même de les formuler en lieu et place de leurs protégés.

Oui, c'est curieux à remarquer, presque toutes les réclamations ouvrières ont été formulées par des politiciens qui s'en sont d'abord fait une plate-forme.

Le travailleur est resté si longtemps dans l'ignorance, pendant tant de siècles il a accepté si passivement son rôle à part, dans l'état social, de bête à produire, n'imaginant pas qu'il pût en être autrement, ne demandant qu'un peu moins de misère, un peu moins d'oppression, et un peu plus d'égards, que, de tout temps il s'est trouvé des gens pour prendre sa défense, et qu'il existe des « sociétés

protectrices des travailleurs », tout comme il en existe pour la protection des animaux — bien avant qu'il songeât à formuler des revendications claires et précises".

Les uns,, comme pas mal de politiciens, afin de le gouverner plus facilement, en le dupant par des promesses fallacieuses, d'autres, tout bonnement, tout naïvement, dans l'espoir de lui venir en aide, s'imaginant que les privilégiés auront fait tout ce qu'ils peuvent en faisant quelques petites concessions, et dont le travailleur, s'il veut se montrer digne de les recevoir, devra se satisfaire, n'exigeant rien de plus, s'astreignant à les mériter par une plus grande soumission à l'ordre de choses existant, attendant tout de la bonne volonté de ses exploiteurs, et de la providence parlementaire. Les bonnes âmes ne se rendant pas compte que c'est vouer ainsi le prolétaire à l'esclavage indéfini, que c'est le classer hors de l'humanité, en bete de production, anneau intermédiaire entre l'homme et l'animalité.

La réduction de la journée de travail à huit

heures est une de ces réformes qui s'érigent en drapeau, que certains bourgeois veulent bien accepter comme revendication possible, mais qui leur semble être le maximum de ce que les travailleurs peuvent légitimement réclamer dans cette direction et qu'ils ne doivent pas dépasser.

Après avoir constaté que la situation du travailleur n'est pas ce que doit être la situation d'un homme dans la société ; que certains capitalistes se refusent systématiquement à toute concession ; que l'application de diverses réformes, loin d'être une charge pour les employeurs, a été en plus d'un cas, une amélioration à leur profit autant qu'à celui des travailleurs.

Et, pour la journée de huit heures, divers essais tentés par des capitalistes plus intelligents que d'autres sont concluants à cet égard 1 .

Devant ces constatations, nos gens sensi-

1. Voir, à ce sujet, La journée de huit heures et le salariat industriel de M. de Morsier, qui y cite des tentatives de la journée de 8 heures faites par divers industriels, où, au bout de quelque temps, la production arriva à égaler celle faite pendant les 10 heures.

bles ne peuvent s'empêcher de flétrir comme il convient la rapacité de ces « mauvais maîtres » ; mais ce n'est que pour demander une plus grande sagesse aux travailleurs, plus de patience et plus de modération dans leurs demandes et leur façon de demander.

On sent que, — sans qu'ils se l'avouent — quelle que soit leur phraséologie, les demandes des travailleurs ne sont pas un droit, mais une faveur qu'il faut mériter.

Oh ! ils ne manquent pas d'arguments pour étayer leurs appels à la patience, à la modération. Il y a des situations qui ne peuvent se modifier du jour au lendemain, des conditions de concurrence qui font qu'un patron, ou un groupe de patrons, ne peuvent réaliser telle ou telle réforme sous peine de se trouver en état d'infériorité en face de leurs concurrents, surtout en face de leurs concurrents étrangers.

Gela est vrai. Nous nous sommes déjà rencontrés avec l'objection. Mais, comme nous l'avons vu, en quoi cela doit-il arrêter les ex-

ploités dans leur marche vers l'émancipation ?

Sans doute, qu'avant d'avoir compris que leur situation ne changera réellement que du jour où ils auront abattu l'exploitation, et instauré un régime économique où il ne sera plus possible à un individu, ou groupe d'individus, d'exploiter le travail de ses semblables, les travailleurs sont appelés à expérimenter Tune après l'autre les réformes qui doivent adoucir le régime d'exploitation qu'ils subissent. Seulement c'est un mensonge de vouloir leur montrer cette amélioration comme un but définitif de leurs efforts, alors que ce ne peut être qu'un soulagement momentané.

Evidemment, pour entraîner les gens à la conquête d'une réforme, il serait absurde de leur dire qu'elle n'apportera aucun soulagement à leur sort, ou bien que le peu de bons effets qu'elle pourra avoir au début de son application sera vite annihilé par le jeu des rouages sociaux.

Pour entraîner les gens à la conquête de

quelle que réforme que ce soit, il faut surtout appuyer sur les avantages qu'ils en tireront.

Et c'est le travers dans lequel sont tombes quelques syndicalistes révolutionnaires lorsque, comme moyen d'agitation, ils s'emparèrent de la réduction des heures de travail.

Réduire les heures de travail, obtenir plus de liberté, plus de loisirs, c'est un avantage incontestable, contre lequel personne — si ce n'est les défenseurs de l'exploitation — ne peut s'élever.

Mais pour enrôler les individus, il faut amplifier les choses; à côté des avantages réels, tangibles, on fut trop porté à en trouver d'autres.

Ainsi, par exemple, la réduction des heures de travail devait, selon quelques-uns, non seulement atténuer le chômage, mais le supprimer, puisqu'il faudrait augmenter le personnel pour remplacer les heures que chaque producteur ferait en moins.

Et on objectait que, même en admettant que les travailleurs puissent arriver à augmenter leur puissance de production, il était impossible qu'ils produisent en huit heures ce

qu'ils produisaient en dix, la force humaine ayant des limites.

Des limites, évidemment, il y en a aux forces humaines, mais sait-on ce que l'on peut leur arracher après entraînement approprié!

J'ai parlé plus haut du livre de M. de Morsier relatant des essais où l'on est arrivé, justement, à faire produire le même travail en huit heures qu'en dix. Et on oublie l'élément mécanique qui se perfectionne tous les jours, éliminant, à chaque fois, une part de travail humain. Les capitalistes sont lents à le faire entrer dans la pratique, à cause des frais de premier établissement, mais ils n'hésiteront pas à l'employer lorsque le travail des bras humains leur deviendra plus onéreux qu'un renouvellement d'outillage.

En admettant, qu'au début, la réduction des heures de travail permette d'employer quelques-uns des bras inoccupés, ce ne sera que très temporaire, et n'empêchera pas le chômage.

Il est bon, qu'en attendant la suppression de l'exploitation, les travailleurs s'essaient à obtenir plus de liberté, plus de bien-être.

Mais il est bon aussi qu'ils sachent bien que

les concessions qu'ils arrachent à leurs exploiteurs ne sont que des étapes en attendant l'affranchissement complet.

Une autre erreur que font les bonnes âmes qui s'intéressent aux réclamations ouvrières, c'est de croire que ces réclamations sont le but final de tous leurs efforts.

Lorsque les ouvriers ne travailleront plus que huit heures par jour, lorsqu'ils auront obtenu quinze jours de vacance par année, en plus du repos hebdomadaire, et un salaire leur permettant de vivre un peu moins chichement que par le passé, et, comble de magnificence, lorsque la Providence-Parlement aura assuré leurs vieux jours — aux rares survivants, serait plus juste — par le vote d'une pension quotidienne de vingt sous, cela ne fait aucun doute pour les bonnes âmes, les travailleurs devront être au comble de leurs vœux, et n'auront plus rien à réclamer.

Telle est la part du travailleur. Pour obtenir davantage, il faut franchir le fossé, il faut laisser-là, l'outil du producteur manuel, il faut passer dans « l'élite » — ce sont eux qui

se proclament ainsi — de ceux qui font travailler les autres, des intermédiaires, des intellectuels, des professions dites libérales, les seuls auxquels soit permie la satisfaction intégrale des besoins, le développement complet et normal de l'individualité*

Et, il faut bien l'avouer, l'idéal de la plupart des exploités ne va pas au-delà ; ne voyant pas d'autre solution que d'être exploiteur pour ne plus être exploité.

Cependant, il yen a" d'autres qui demandent mieux. Il s'en trouve qui veulent jouir de la vie sans exploiter les autres et qui envisagent une société où l'on ne serait ni exploité, ni exploiteur.

Le travailleur n'est pas une bête à part dans l'humanité. Il n'est pas vrai qu'il faille des êtres œuvrant dans la misère, dans la gêne et les privations, pour permettre aux favorisés de l'intelligence — ou du hasard — d'exercer leurs facultés au profit de cette entité : l'Humanité.

Tout individu n'a droit qu'à ce à quoi ses facultés lui permettent d'atteindre, mais il y

a un droit absolu. Mais faut-il qu'il puisse se développer en toute son intégralité physique, intellectuelle et morale. Et tout état social qui favorise le développement des uns au détriment des autres, est un état social qui ne répond pas à son but. Lorsque dans un état socialqui, comme le nôtre, engendre la guerre entre ses membres, ceux qui se trouvent lésés ont le droit et le devoir de le combattre, d'en préparer la transformation, en cherchant d'autres formes de groupement plus adéquates à leurs conceptions, sans tenir compte des entraves, légales ou non, que ceux qui bénéficient de cet état de choses voudraient leur imposer.

Chacun doit coopérer à la production puisqu'il ne peut subsister qu'en consommant des produits du travail. Et si une meilleure économie des forces exige la division du travail, cette division n'exige pas que, dans la répartition, les uns aient le droit d'enlever la meilleure part des autres.

11 n'est pas vrai qu'il faille des gens « produisant » et d'autres « faisant produire ».

Pas plus qu'il ne doit y avoir des « dirigés » et des « dirigeants » ; des gens « qui pensent » et des gens « pour lesquels on pense ».

Et alors, envisagées à ce point de vue, les réformes que les « bonnes âmes » trouvent si considérables qu'ils estiment qu'elles ne doivent être concédées que graduellement, et avec beaucoup de restrictions, afin de ne pas troubler la bonne marche de la société capitaliste, deviennent bien anodines au point de vue de l'ouvrier conscient, et seraient quantité négligeable s'il ne savait, qu'en effet, la société ne se transforme pas en un jour, et qu'en attendant d'être assez fort pour exiger tout, il est bon de profiter de tous les avantages que l'on peut, en cours de route, arracher à ses exploiteurs.

Seulement, ce que les politiciens tentent de démontrer comme but final aux travailleurs, ceux qui ont conscience de leur place en l'humanité, ne le considèrent que comme une amélioration transitoire dont ils s'emparent pour demander davantage. Et c'est parce qu'ils savent que cela leur est dû qu'ils le réclament comme un droit, en essayant au besoin de l'imposer par la force de leur volonté et de leur union, ef se refusent aie solliciter comme une grâce.

Oui, le travailleur apprend à se passer des protecteurs, bénévoles ou malévoles, qui s'intéressent à lui. Il apprend, lentement, mais progressivement, à vouloir par lui-même, il comprend qu'il ne se libérera définitivement qu'en détruisant l'ordre de choses qui, jusqu'ici, a fait de lui un animal à part dans l'état social; l'exercice de ses forces finira de lui apprendre tout ce que Ton peut lorsqu'on sait vouloir.

C'est la révolution! clament ceux qui voudraient bien lâcher quelques concessions pour sauver l'ordre capitaliste existant.

Eh ! oui, c'est la révolution.

Que ceux qui détiennent le pouvoir et la richesse nous laissent organiser notre vie comme nous l'entendons ; que ceux qui se sont emparé des moyens de production, nous rendent la part qui nous permettra d'évoluer librement ; qu'on nous rende la part du sol à laquelle nous donne droit le fait d'exister, et là qu'on nous laisse évoluer librement, nous n'aurons plus besoin de faire appel à la révolution, car ce n'est pas pour le plaisir de ti-

rer des coups de fusil que nous sommes révolutionnaires.

Mais, tant qu'il y aura des gens pour exercer le pouvoir au nom de majorités (fictives) imbéciles;

Tant qu'il y aura des gens pour repousser nos réclamations, sous prétexte qu'elles peuvent perturber l'ordre de choses qui assure l'exploitation et la misère;

Tant que l'état social sera divisé en gens qui ont tous les moyens de développement à leur disposition, et en gens qui doivent se contenter des bribes que l'inertie ou la condescendance des premiers leur permet d'espérer;

Tant que nous n'aurons pas réalisé notre rêve de justice et de liberté où chacun, en retour de sa part de travail aura droit à tout ce qui peut concourir à son développement intégral, nous ferons entendre nos réclamations, en cherchant à les imposer chaque fois que cela nous sera possible.

Page 1