VI II LE MITUAL1SME
La racine du mal. — Mauvais ellet do l'établissement d'une valeur d'échange. — Guildes et corporations. — S'adapter n'est pas révolutionner. — Tendance à « Unilatéraliser ». — Les <r petits profits ». — Mensonge des panacées. — « L'aide mutuelle » basée sur la disparition des « mutualistes ». — La pratique du « mutualisme engendre la concurrence. — Mensonges des systèmes. — Le moyen vaut surtout par ce que valent ceux qui le mettent en œuvre. — Si le présent ne peut être sacrifié à l'avenir, il ne peut avoir de valeur qu'en en tenant compte.
Maintenant que nous avons fait la critique des divers moyens préconisés par les socialistes et autres « améliorateurs », nous avons à passer en revue quelques-unes des réformes qu'ils nous préconisent, ainsi qu'à faire la critique du Parlementarisme.
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D'abord, avant tout, — je serais forcé de le répéter encore plus d'une fois au cours de ce volume," — étant admis, et démontré, que le mal social dérive de l'organisation individuelle de la propriété, et de la mainmise, par quelques-uns, à leur profit, sur les moyens de production, du système d'échange et de l'invention de la monnaie, valeur fictive et représentative des produits échangés qui permet à ceux qui s'en sont emparé de fausser les bases du marché, il est bien clair que toute transformation sociale — ou soi-disant telle — qui se façonne d'après leur fonctionnement, et les conserve dans son organisation, soit sous la forme où ils existent, soit sous une forme nouvelle, pourra bien atténuer le mal en le répartissant un peu plus également, mais ne le détruit pas. Ce n'est qu'un palliatif, et non une transformation sociale.
Si la misère existe c'est que la société est organisée de telle façon que les uns sont obligés de vendre leur force de travail à d'autres, et forcés de la céder au prix qu'ils en
trouvent, et pour le temps seulement que l'on veut bien les employer.
Une autre cause de misère est que l'échange des produits est basé sur la valeur qui leur est, respectivemen^mais arbitrairement attribuée; car il n'existe et ne peut exister aucun étalon permettant d'évaluer chaque produit à sa valeur exacte.
L'établissement de la valeur d'échange a pour effet de transformer en cause de misère l'abondance des produits, en permettant aux détenteurs des moyens d'échange de profiter de cette abondance pour en donner un prix dérisoire au producteur qui, vu le manque d'argent, est forcé de liquider à n'importe quel prix, tandis que le consommateur profite très peu de cette abondance, car les produits ne lui arrivent que grevés du bénéfice dont veut bien se contenter l'accapareur, augmenté de celui de tous les intermédiaires.
Par conséquent, pour être efficace, pour détruire et non déplacer, ou seulement atténuer les maux qu'elle se propose de guérir, toute réforme doit abolir le salariat et toute valeur représentative dans les échanges. Sinon elle n'est qu'une fumisterie.
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Or, un des moyens préconisés pour guérir les maux sociaux, préconisés par ceux qui voudraient — ou avoir l'air de — faire quelque chose, sans toucher aux privilèges existants, vient en première ligne le Mutualisme.
Oh! ce n'est pas qu'ils l'aient inventé. De tous temps les individus ont essayé de parer aux misères sociales en se groupant en vue de se soutenir les uns les autres.
Ainsi, sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez qui, paraît-il, existaient déjà des groupements analogues, les corporations, les ghildes, frairies et confréries du moyen âge, sont des associations de secours mutuels d'une autre envergure que celles d'à présent, où celui qui avait besoin était secouru d'une façon autrement fraternelle que dans celles existantes où le malade n'est envisagé que comme un écornifleur, où le désir d'augmenter le capital fait oublier le but, qui est de se venir en aide.
Essayer, par Taide mutuelle, de parer aux misères engendrées par l'état social, c'est, en somme, un désir très légitime. L'état so-
cial actuel no pouvant être brisé du jour au lendemain, que, en attendant de pouvoir le transformer, ceux qui souffrent de son organisation essaient d'atténuer les misères les plus lourdes^ par leurs propres efforts, sans rien attendre de leurs maitres ou de bienfaiteurs bénévoles, c'est une tentative à encourager, et qui ne peut être combattue.
Seulement, ce qu'il faut démontrer, et ce dont il faut bien que s'imprègnent ceux qui se groupent en vue d'acquérir quelque adoucissement au sort que leur fait la société actuelle, c'est que ces moyens ne sont qu'une adaptation à l'état social présent, un émollient sur le chancre d'exploitation qui les ronge, qu'un moyen d'atténuer le mal : mais que leur émancipation, et que la possibilité de se développer intégralement, exigent d'autres efforts, d'autres moyens.
Mais on a toujours tendance à vanter son « ours », surtout lorsqu'on cherche à le placer ; aussi les partisans d'un système ont-ils tendance à le doter de toutes les vertus. Et ils insisteront d'autant plus sur certains avan-
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tages qu'ils sont plus problématiques. Ce qui existe n'a pas besoin d'être démontre.
Puis, à coté de ceux-là, sont venus se placer ceux qui ont toujours quelque panacée pour guérir les maux de Tétat social, et ont la prétention de rendre tout le monde heureux, sans toucher aux privilèges, sans faire rendre gorge à ceux qui se sont emparé de la richesse sociale.
Et alors, les petits profits immédiats que peut réellement donner tel ou tel système, et qui sont la seule raison que l'on pourrait avoir de les [employer, ne deviennent plus qu'une chose accessoire, leur vrai mérite, leur seule vertu, c'est que leur emploi va changer l'état social et faire que les travailleurs, tout en continuant à être pressurés, exploités — puisque le nouveau système se targue de ne pas toucher aux « droits acquis » — vont nager dans l'abondance et la félicité.
Par l'emploi de tel ou tel système — à entendre ces marchands d'orviétan, — l'ouvrier va se trouver affranchi de l'exploitation patronale; le bien-être va s'installer à son foyer ;
la misère en sera à tout jamais chassée; et son sort en sera tellement change, qu'il ne pourra, décemment rien désirer de plus.
Mensonges! mensonges! Si, par l'intermédiaire de la coopérative, l'acheteur trouve à réaliser un léger bénéfice sur ce qu'il achète, c'est autant de gagné, c'est un « petit profit » qu'il aurait tort de dédaigner, mais l'assiette commerciale n'en est en rien changée; les échanges opérés au moyen d'une valeur représentative continuent, cachant l'exploitation capitaliste, à perturber les rapports entre acheteur et vendeur.
Si, par l'association, le travailleur arrive à devenir son propre patron, tant mieux!
qu'il apprenne à être indépendant; mais, encore ici, tant que subsistera le système commercial qui nous régit, l'amélioration sera des plus faibles, il restera l'exploité de la banque et de la concurrence.
Si, au moyen d'institutions de prévoyance, il arrive tant bien que mal à pallier, — plutôt mal que bien, — au chômage, à la maladie, à l'incapacité de travail, ce n'est qu'en rognant sur un budget déjà insuffisant, en accumulant les privations.
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Quant à la fameuse retraite que quelquesunes de ces associations prévoient pour leurs membres, non seulement elle ne permet pas d'en vivre à celui qui la touche, mais encore elle ne peut-être servie aux plus favorisés qu'à condition que la plupart de ceux qui versent meurent avant que le terme soit venu pour eux de la toucher.
Pour ce qui est des sociétés de secours mutuels, on sait qu'elles ne vivent que grâce à la générosité des membres honoraires, qu'en obtenant des médecins de renoncer à la plus grande partie de leur salaire. Ce sont des œuvres de mendicité déguisée. Et les secours qu'elles accordent ne sont que pour un délai très court. Il ne faut pas s'aviser d'être malade longtemps.
Et, ici, on se heurte vite à l'impasse. L'état précaire de ces associations ne tient pas à la faiblesse numérique de leur effectif. Car, après un certain chiffre, l'augmentation des participants aux secours suit l'augmentation des participants aux versements. Augmenter les versements, c'est augmenter les privations immédiates pour un besoin qui ne se présentera peut-être pas.
Et quel est l'esprit que développent ces prétendues associations de réforme sociale, de soi-disant solidarité, et d'initiative?
Dans les sociétés de retraite, on dénombre combien de sociétaires sont morts dans Tannée qui finît ; on escompte combien il en mourra dans l'année qui commence, car la retraite espérée ne peut-être payée qu'à un nombre restreint de survivants. On compte sur la Providence-Grippe, Bronchite, ou Tuile quelconque pour diminuer le nombre des gueules affamées.
Dans les coopératives de consommation, on n'envisage que le décompte à toucher au bout de l'année; à payer le moins cher possible, sans s'inquiéter de quelle façon les fournisseurs peuvent abaisser les prix. — Providence X.
Dans les syndicats purement syndicalistes, on ne vise qu'à l'augmentation de salaire, sans voir que l'amélioration qu'elle apporte n'est que temporaire, que l'augmentation des produits ne tarde pas à rétablir le niveau, et que la seule défense des salaires n'est qu'une impasse. Ici, encore, on compte sur une Providence-Inconnue qui arrangera les choses, de
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façon à ce que les salaires augmentent, et que diminue le coût de la vie!
On a créé des mutuelles pour l'achat de valeurs à lots. On compte sur la Providence-Hasard qui apportera aux participants un ou plusieurs gros lots à partager. Mais,, à aucun moment on ne s'est demandé où sont prélevés les intérêts que l'on touche, cette prime au Capital qu'on leur fait miroiter. Que cela sorte de la poche du contribuable, de la sueur du travailleur, qu'importe! pourvu que l'on devienne capitaliste à son tour.
D'autres associations se proposent le prêt à leurs adhérents.
Certes, il est très agréable de savoir, en cas de besoin, où s'adresser pour trouver la somme qui vous tirera d'une passe difficile. Mais tout cela c'est de la prévoyance, c'est l'argent que l'on se prive de dépenser pour pouvoir le trouver en temps opportun, et n'a sur la société, qu'il soit mis dans une caisse commune pas plus d'effet, que mis dans un coin de tiroir de sa commode.
Et c'est cet acharnement, de la part de ceux
qui les préconisent, à vouloir présenter aux naïfs ces palliatifs comme des remèdes sociaux,, qui a entraîné les anarchistes — et aussi les socialistes... autrefois, lorsqu'ils étaient révolutionnaires — à les combattre.
Si tous ces fabricants de systèmes s'étaient contentés de faire ressortir les avantages temporaires qui en découlent, ça serait une absurdité de les combattre, car nous vivons dans la société actuelle, et il est bien naturel de chercher, dans la mesure du possible — à condition de ne pas rejeter le fardeau sur d'autres — à se garer de ses mauvais effets.
Le premier droit de chacun est de se rendre la vie la moins mauvaise possible, tout en luttant pour l'agrandir. Ce n'est que lorsque chaque individu aura augmenté sa part de liberté et de bien-être dans la société actuelle qu'il aura rendu possible la conquête de libertés nouvelles, d'un bien-être plus grand. Atténuer les difficultés d'existence que fait peser sur nous l'état social actuel, c'est lutter, déjà, contre lui, c'est s'essayer à s'en sortir.
Mais, loin d'avoir la modestie de s'en tenir au peu de bien qu'elles peuvent réaliser, les propagateurs de ces petites machinettes, tous
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ces inventeurs de système, se croient tenus de promettre ce qu'ils ne peuvent donner, même indirectement : bien-être immédiat, émancipation présente et future, transformation de Tordre social et capitaliste; tandis que, au contraire, leurs systèmes servilement basés sur les entreprises capitalistes ne font que développer chez leurs adhérents l'esprit de lucre, l'espoir de recevoir plus qu'ils ne donnent, et leurs œuvres de solidarité, par leur mécanisme, développent chez leurs adhérents, le désir de voir disparaître les coassociés pour que s'agrandisse d'autant la part de ceux qui restent.
Mensonge! car vous n'apportez rien à vos participants. Vous ne l'aidez à se garer des privations éventuelles, qu'au prix de privations immédiates. Et n'opérez ainsi qu'un déplacement de misère.
Mensonge encore, mensonge surtout, lorsque vous affirmez pouvoir opérer un changement dans l'état social, car tous vos systèmes ne sont que des adaptions à la société capitaliste, basés sur son système financier, n'ayant
pour effet que d'amener le travailleur à se croire capitaliste, lui aussi, lorsqu'il a un tantième de co-participation à une action de cinq cents francs. Et Rotschild n'est plus son cousin lorsqu'il a devant lui l'amorce des millions d'un capital social, trompe-œil qu'une simple division suffirait, cependant, à lui en démontrer tout le mirage.
Et je ne parle, ici, que des honnêtes. Je ne veux pas faire mention de celles où ne palpent vraiment que ceux qui les administrent, de celles où la justice est forcée d'intervenir pour préserver les intérêts des derniers arrivés contre l'appétit vorace des promoteurs.
Pour s'affranchir n'importe quel moyen est bon — mais avec cette restriction que l'amélioration ne s'accomplira pas par l'exploitation de moins favorisés. Or, tout moyen, si excellent soit-il, ne vaut que par ce que valent euxmêmes ceux qui s'en servent.
Or, justement, pour amener des adhérents à leurs groupements, mutualistes, syndicalistes et coopérateurs, nous venons de le voir,
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n'ont jamais fait appel qu'à l'esprit mercantile, aux sentiments bêtement égoïste des individus. Et, il faut le constater, ce n'est qu'en déployant des qualités commerciales et d'exploiteurs qu'on arrive à les faire réussir. '
Il y a là un cercle vicieux; car l'organisation capitaliste n'est pas favorable à ceux qui ne voudraient déployer que des qualités de solidarité, de confiance et de désintéressement.
Cependant l'éducation se fait, et déjà, certains groupements mutualistes ou coopérateurs, essaient de s'organiser avec des tendances moins restreintes que le bénéfice immédiat à en retirer par les associés, se proposant de coopérer à des œuvres d'émancipation sociale.
Mais il faudra les voir à l'œuvre. Tant valent ceux qui remploient, tant vaut le moyen. Il faut compter aussi avec l'ambiance qui transforme la mentalité des individus avec le succès.
Donc, que les individus emploient n'importe quel système qui leur aide à mieux vivre, où à se prémunir contre les accidents de la vie, mais qu'ils n'oublient pas qu'il ne peut y
avoir d'émancipation complète do l'individu dans une société basée sur l'exploitation, et l'assujettissement, du plus grand nombre au profit d'une minorité de privilégiés, et que s'aifranchir en rejettaut sur d'autres épaules le fardeau dont on se débarrasse, c'est prendre rang parmi les exploiteurs.
Et c'est parce que l'indépendance dans la société actuelle ne s'acquiert pas sans préparer celle de l'avenir que nous sommes prêts à accepter tout moyen qui, dans l'état présent, peut faciliter l'affranchissement des individus ; mais nous combattrons toujours tout moyen qui tendrait à libérer un groupe au détriment des masses, ou qui, pour une apparence tendrait à sacrifier l'avenir.
Seulement, en profitant de toutes les occasions qui se présentent pour revendiquer toutes les libertés, tout le bien-être, auxquels ils ont droit, les individus ne doivent pas oublier qu'allonger sa chaîne d'un maillon n'est pas encore la liberté, et que, dans l'état social actuel, l'indépendance économique ne se conquiert qu'au détriment de ceux qu'on laisse derrière.
LE COOPÉRATISME
Illusions sur le coopératisme.— Echecs des coopératives de production. — Ouvriers. — Patrons. — Coopératives de consommation. — Les théoriciens. — Le bluff. — Tout se tient dans la société. — On produit pour agioter, non pour consommer. — La loi des salaires. — Le recrutement des associés. — Le mirage. — On ne lutte, sur son terrain contre le capital qu'en lui empruntant ses moyens. — La société composée de coopératives ne serait pas changée. — Les coopératives anglaises.
— Les coopérateurs-exploiteurs. — On n'apprends pas à se libérer du mercantilisme en le pratiquant.
— Bien compris le coopératisme peut affranchir individuellement quelques-uns, mais ne peut devenir un
moyen d'affranchissement général. — Il faut détruire la propriété.
Le coopératisme, comme moyen d'émancipation sociale, eut sa plus grande vogue après la révolution de 1848.
L'écrasement des travailleurs dans les jour-
nées de Juin 1818 ayant, pour quelque temps, imposé silence à la propagande socialiste, il fallait quand môme une issue au mécontentement des exploités. Il se formula dans l'idée d'associations ouvrières de production.
L'émancipation des ouvriers devait, cette fois, se faire pacifiquement et sans coup férir. Le patronat n'avait qu'à bien se tenir. Ses jours étaient comptés. Le prolétariat avait trouvé savoie. Son affranchissement n'était plus qu'une question de temps et de méthode.
Et le gouvernement d'alors, féroce défenseur de la propriété — les massacres de Juin l'attestent — encouragea ce courant par des subventions. De nombreuses coopératives de production furent organisées et se mirent à fonctionner.
Par malheur, ce n'était pas ce que l'on avait cru. Non seulement le système capitaliste n'en fut pas atteint, mais, môme avec la subvention gouvernementale, ce n'était pas si facile que cela de produire à son compte. Car ce n'est pas le tout de produire. Il faut, surtout, trouver des débouchés à sa production, et pour trouver ces débouchés il faut entrer en conflit avec les producteurs capitalistes : individus ou as-
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sociations et pouvoir leur faire concurrence.
Aussi, nombreuses furent les faillites de ces essais. Faillites auxquelles le coup d'Etat de décembre donna bien le coup de pouce pour quelques-unes de ces associations, mais ne fit qu'en abréger l'agonie.
Et la demi-douzaine, à peine, qui survécurent, étaient devenues, ni plus ni moins, que des associations de capitalistes, n'ayant plus dé coopératives que le nom.
L'idée de coopération resta donc endormie, durant tout l'empire, pour ne se réveiller qu'après regorgement du prolétariat de mai 71.
L'égorgement ou l'emprisonnement de tous ceux qui se réclamaient du socialisme, la menace de l'arrestation toujours suspendue pour ceux qui auraient osé le propager, le régime de terreur permanent, et le bâillonnement de toute pensée hardie semblaient faire croire à la bourgeoisie qu'elle en avait enfin fini avec les réclamations sociales.
Mais la rivière qui ne peut renverser l'obstacle qui entrave son libre cours le tourne.
Dès 73, sous prétexte de délégations ouvrières
à l'exposition de Vienne, le mouvement ouvrier se fit jour. Et l'idée de la coopération, ellemême, reparut à la lumière, par la formation de coopératives, de consommation cette fois.
La bourgeoisie ne supportant pas les réunions où l'on pouvait discuter ses privilèges, il fallait bien que l'activité de ceux qui cherchent le mieux se fit jour. Quoi de plus innocent, pour l'autorité, qu'une réunion de gens se réunissant pour acheter du lard, des pommes de terre, et des haricots ! Et des tentatives de coopération surgirent de tous côtés.
Et, certainement, pour la plupart de leurs promoteurs, il ne s'agissait bien que d'acheter de l'épicerie à meilleur compte, sans plus.
Mais la question commerciale regardait le.
conseil d'administration; mais les adhérents pouvaient se rencontrer dans le local de l'association, et, dans ces réunions occasionnelles, pouvaient se faire jour les plaintes sur l'état présent, l'espoir en l'avenir. Et l'activité que la bourgeoisie avait cru tuer se transporta dans les coopératives. C'est alors que vinrent les théoriciens qui prétendirent y avoir découvert le moyen infaillible de l'émancipation ouvrière. Infaillible et pacifique. Car, l'ouvrier
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a bien le droit de chercher à s'émanciper, mais à la condition de respecter les privilèges acquis, et de ne pas troubler l'harmonie sociale!
Inutile de dire que, lorsque nous démontrons qu'il est impossible aux travailleurs de s'émanciper, — en tant que classe — sans détruire les privilèges existants, sans reprendre à ceux qui les détiennent les moyens de production, c'est nous qui sommes les utopistes I
Et, sur cette question comme sur beaucoup d'autres, jles anarchistes, lorsqu'ils se formèrent en groupements distincts, écœurés des palinodies et des mensonges que l'on débitait aux crève-faim, se mirent à combattre le coopératisme, puisqu'on voulait le faire passer pour un moyen d'émancipation.
Carilya ceci de particulier à l'esprit humain, une chose n'est bonne qu'à condition que l'on amplifie et multiplie ses vertus. C'est ce qu'ont si bien compris l'annonce et la réclame. En politique et en économie sociale, il en est de même. Toute réforme n'est bonne qu'q, condition qu'elle guérisse tous les maux sociaux.
Et les théoriciens du coopératisme n'ont pas failli à vouloir en faire une panacée.
Mais tout se tient dans l'Etat social, et le mal qu'il engendre ne se guérit qu'en s'attaquant aux causes. Et ce sont elles, justement, qu'on laisse subsister.
Ce qui est une des causes de la misère, c'est que les moyens de production sont aux mains d'une minorité qui s'en sert pour exploiter ceux qu'elle emploie pour les mettre en œuvre ; mais c'est aussi parce que cet état de choses a engendré toute une organisation économique à laquelle sont forcés de se plier, dans l'état social actuel, même, ceux qui voudraient en sortir.
Ainsi, la production n'est pas organisée en vue de produire pour satisfaire les besoins des membres de la société, mais pour faire des bénéfices et agioter. De sorte 'qu'il se produit cette anomalie que si la production d'un objet — industriel ou du sol — dépasse une certaine moyenne, son abondance au lieu d'être un bienfait pour tous, est une cause de ruine pour ceux qui l'on produit, car cette abondance entraîne une dépréciation qui en rend la vente onéreuse au lieu d'être rémunératrice ; de plus,
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leur encombrement en magasins occasionne un chômage plus ou moins long, et, en fin de compte, un abaissement des salaires.
D'autre part, avec le système social existant, nous l'avons déjà vu dans le dernier chapitre, il est impossible de produire à bon marché. La valeur d'échange entraîne le salariat, et le salariat exige que chaque objet incorpore dans sa valeur, celle que le travail de chaque main, par lesquelles il est passé, est censé y avoir ajouté. Et comme l'état social est encombré d'intermédiaires qui n'ont d'autre rôle que de prélever un bénéfice sur ce qui leur passe par les mains, la valeur de chaque objet a vite fait de grossir.
Mais notre mauvaise organisation sociale entraîne également des manutentions et des travaux de surveillance, de comptabilité, que supprimerait une société mieux organisée, tout ce travail improductif contribue à grever la production; de sorte que nombre d'objets qui, dans une société normalement constituée, ne coûterait qu'un léger effort à produire, prennent, dans la société capitaliste, une valeur marchande hors de proposition avec leur vraie valeur.
Et il s'établit ainsi, pour le travailleur, une sorte d'équilibre qui le condamne à ne pas sortir de cette situation.
Son salaire normal ne lui permet que la satisfaction des besoins les plus primordiaux, les plus urgents. S'il arrive à faire élever ce salaire, les objets qu'il fabrique augmentent de valeur, ce qui, forcément, incite ceux qui les consomment, à réclamer, eux aussi, une augmentation. Et, de répercussion en répercussion, si le travailleur gagne davantage, le coût de la vie s'est élevé d'autant, sinon plus.
C'est une loi économique — de la société actuelle — à laquelle ne peut parer la coopération.
Et les partisans de la coopération de répondre : « En supprimant quelques intermédiaires, nous augmentons d'autant la part des producteurs! »
Nous aurons à répondre à cela plus loin.
Voyons d'abord ce que vaut en elle-même la coopération.
Il faut trouver d'abord les associés. Et ces associés ne se peuvent trouver qu'en leur faisant
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miroiter les avantages immédiats que tireront de l'association les coassociés. Ce qui n'a rien à voir avec les idées d'émancipation générale.
Une fois les adhérents réunis, il faut trouver le capital nécessaire pour marcher. Soit ea empruntant aux économies personnelles de; co-participants, soit à un capitaliste bienveillant qui se targue de travailler ainsi à l'émancipation ouvrière.
Mais l'insuffisance de l'outillage mécanique — car on ne réunit jamais de grands capitaux ainsi — ne permet pas de lutter contre l'outillage puissant des sociétés capitalistes, et l'économie réalisée sur les intermédiaires est largement absorbée par le travail supplémentaire.
D'autre part, il est impossible au plus grand nombre des travailleurs de réaliser des économies. Et comme les philanthropes bourgeois, venant en aide aux ouvriers, sont plutôt rares, et que, le plus souvent, ils se fatiguent vite, restreint est le nombre de ces tentatives. Et, de plus, toutes ne trouvent pas des chances favorables de réussite ; de sorte que l'influence de celles qui réussissent est nulle sur
la marche économique de Tordre social, et la plus grande masse des travailleurs reste à la merci des capitalistes, prêts à accepter, pour ne pas crever de faim, les salaires de famine qu'on leur offre, et permettant à leurs maîtres de défier toute concurrence.
Raison de plus, dira-t-on pour pousser à la création d'associations ouvrières, qui, en enlevant les travailleurs aux capitalistes, les mettront hors d'état de soutenir la concurrence.
Mais nous venons de voir que ce n'est pas à la portée de tous les travailleurs de trouver le capital nécessaire pour débuter, et, ce capital trouvé, de saisir un concours favorable de circonstances permettant de se faire sa place dans le conflit de compétitions qu'est le marché industriel.
Mais le nombre des coopératives viendrait-il à se multiplier, ou quelques-unes d'entre elles deviendraient-elles assez puissantes pour concurrencer la production capitaliste, cela n'aurait encore aucune action sensible sur l'ensemble de Fétat social.
Car, pour lutter et se maintenir dans l'état
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social présent, il leur a fallu emprunter au capitalisme ses propres armes, ses moyens d'échange, tout le système qui le fait vivre, et, par conséquent, on n'a rien changé.
Tous les travailleurs réussiraient-ils à se grouper en coopératives que leur sort, en tant que producteurs, en admettant qu'il se fût légèrement amélioré, n'en resterait pas moins au-dessous de ce qu'ils sont en droit de réclamer, qu'il leur manquerait toujours les moyens de se développer intégralement. Car, encore une fois, l'existence du salariat, reste pour faire augmenter le coût de la vie avec son élévation.
On aurait réussi, tout simplement, à empêcher quelques capitalistes à user de leur fortune pour l'augmenter dans des entreprises industrielles ou commerciales, mais il n'en faudrait pas moins prélever sur le travail de ceux qui produisent, la rente à servir aux possesseurs des valeurs mobilières et immobilières existantes, et de celles qu'il aura fallu créer pour les dédommager de l'expropria-
tion des moyens de production qu'ils possèdent.
Du reste, nous avons, sous* les yeux, la preuve qu'un grand développement des associations coopératives, n'empêche pas le régime capitaliste de fleurir concurremment en toute sa beauté !
Nous avons l'exemple de la fameuse société les « Pionniers » de Rochedaïe en Angleterre qui, partie de débuts plus que modestes, est arrivée à un développement formidable, chiffrant ses affaires par je ne sais combien de centaines de millions, ayant des sociétaires par toute l'Angleterre, et des ramifications avec le monde entier; possédant ses usines de production, sa flotte pour aller chercher les produits jusque dans leur pays d'origine. Ses magasins sont un réceptacle de tout ce que Ton peut désirer.
Et ce n'est pas la seule. Il en existe d'autres en Grande-Bretagne : Army and Navy par exemple est un autre léviathan qui fait commerce de tout.
Cependant le capitalisme industriel et commercial est tout aussi développé chez nos voisins que partout ailleurs. La crise ouvrière tout aussi accentuée.
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Quant aux fameux « Pionniers » et les associations du même genre dont se réclament les coopérateurs d'ici, c'est devenu une machine à exploitation, tout comme la première entreprise capitaliste venue.
A côté de dirigeants à appointements de ministres, servis, dans leurs bureaux, par des larbins en culotte courte, il y a les femmes qui empaquettent le thé à raison de deux shellings (2.50) par jour, dans des pièces basses, au milieu d'une poussière irrespirable.
Et c'est l'aboutissant logique de l'effort et des qualités qu'il a fallu dépenser pour arriver à faire prospérer l'association.
Pour dominer dans la lutte capitaliste, il faut compter sur le gain à conquérir, les économies à réaliser, et non sur des idées générales qui ne sont qu'une entrave dans cette course au profit. Chez nous, n'avons-nous pas l'exemple de la « Verrerie ouvrière », de la « Mine aux mineurs » deMonthieuxqui, soutenues par les groupements ouvriers, n'en sont pas moins devenues des machines à exploitation, ce qui ne les empêche pas de sombrer.
Et cela répond à ceux des anarchistes qui espèrent, dans le coopératisme, trouver les moyens financiers de la lutte contre l'état social.
Les qualités que, pour réussir, demande le coopératisme, sont des qualités de marchand et d'industriel, ne s'embarrassant ni d'idéalisme, ni d'humanitarisme. Et la lutte de tous les jours, pour résister à la concurrence, s'ouvrir des débouchés, ne peut que développer ces aptitudes qui, avec la préoccupation de faire prospérer l'association, finissent par chasser toute idée d'émancipation générale.
Ne demandons donc aux institutions, comme aux individus, que ce qu'ils peuvent rendre.
Que les ouvriers, qui en ont assez de subir les caprices d'un patron, cherchent à s'en affranchir, soit en cherchant un travail indépendant, soit en se groupant, pour produire à leur compte, en commun, rien de mieux. Ils auraient tort de ne pas essayer.
Je ne cesserais de le répéter, nous vivons dans la société actuelle ; En attendant celle que nous cherchons à réaliser, il faut -chercher à nous rendre, le plus possible, indépendant dans celle-ci.
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Et puisque la coopération de production peut vous affranchir du patronat; puisque la coopérative de consommation vous met à même de vous procurer des produits de meilleure qualité, et à meilleur compte, que chez le détaillant du coin, il est tout logique que les individus cherchent dans ces moyens d'action une atténuation à leur servitude actuelle, un adoucissement à leur situation économique.
En outre, les individus y feront l'apprentissage de l'association en vue d'un hut commun, de la forme sociale de l'avenir.
Ce n'est pas parce que la coopération est impuissante à le libérer complètement que l'individu doit repousser les avantages temporaires qu'elle lui offre. Il lui suffit qu'elle allège un peu son fardeau.
Tout ce qui lui permet de vivre un peu mieux, d'allonger sa chaîne, est un pas vers l'avenir. Mais à condition qu'il sache bien qu'il ne faut pas qu'il en fasse le but définitif de son activité, qu'il n'espère pas lui faire rendre ce qu'il ne peut pas donner : son émancipation définitive.
Si, par suite du développement des idées générales, ces associations peuvent apporter leur concours à l'émancipation commune, tant mieux. Les moyens valent aussi parce que valent ceux qui les emploient. Il n'y a pas de raison pour que les associations coopératives ne suivent pas le courant général.
Il existe un courant néo-coopérateur qui pense triompher du socialisme, parce qu'il a inscrit à son programme d'amener les coopérateurs à renoncer aux bénéfices pour les consacrer à créer des entreprises similaires, et à travailler à la fédération de toutes les coopératives.
Cela n'a rien de dangereux pour la classe capitaliste, mais indique que le coopératisme est bien forcé de tenir compte de l'évolution qui se fait, d'évoluer, lui aussi, en abandonnant le terrain égoïste des bénéfices.
L'affranchissement humain ne sera complètement réalisé que lorsque l'individu sera libéré de toutes les entraves politiques et économiques qui lui font obstacle. Lorsqu'il sera débarrassé de la contrainte qui le force à peiner toute sa vie pour gagner la pitance réduite pour lui et les siens que l'état social lui ac-
LE COOPËRATISME 161
corde en échange de sa force de production il pourra donner libre cours à son activité selon ses besoins, selon ses aptitudes, sans que personne, individu ou société, vienne lui rafler la meilleure partie des produits de son activité !
Or, pour cela, il faut détruire le pouvoir politique, non seulement tel qu'il existe, mais sous n'importe qu'elle forme il tenterait à se survivre.
Il faut détruire l'appropriation du sol et des moyens de production, par les collectivités aussi bien que par les individus, pour qu'ils restent constamment à la disposition de ceux qui peuvent les mettre personnellement en œuvre.
Il faut encore abolir toute valeur d'échange, sous qu'elle que forme qu'elle se présente. Il faut que les individus produisent pour consommer, et non pour échanger.
Tout moyen qui ne fait que changer la forme ou le nom de ces facteurs, n'est qu'un moyen d'adaptation à la société actuelle, et non un moyen d'affranchissement; qui peut bien être employé en vue des résultats immédiats que l'individu peut en tirer, à condition qu'il n'y
attache pas d'autre valeur, car, alors, ils deviennent des moyens de réaction, en trompant les individus, leur faisant perdre de vue l'affranchissement définitif à venir, pour un léger bien immédiat, mais temporaire.
Toujours le plat de lentille.
Le joug de l'heure présente. —De répercussion en répercussion, une amélioration de salaire en anihile une autre. — 11 n'y a de réformes que celles que les peuples savent imposer. — Un souverain qui n'a que le droit d'abdiquer. — L'Utopie du meilleur gouvernement. — Le bon gouvernement est celui qui n'existe pas. — La loi est prohibitive par essence. — Changements de gouvernements, continuité de l'oppression et de l'exploitation. — La loi n'affranchit que celui qui possède. — Le socialisme politicien. — Les lois « ouvrières ». — Elles ne sont appliquées qu'autant que les intéressés savent les faire respecter. — Même quand elle veut être favorable à l'ouvrier, la loi a un côté funeste pour lui. — Pour détruire l'autorité, il ne faut pas l'exercer. — Les députés doivent légiférer sur ce qu'ils ne connaissent pas. — L'abstention ne peut faire le jeu des réactionnaires. — La lutte est économique. — L'individu ne se libérera que par son propre effort. — La codification d'une réforme est son arrêt de développement.
Si la façon d'envisager l'effet des réformes distingue déjà les révolutionnaires des purs
réformistes, la façon de les obtenir les divise absolument. Si le bon sens et la logique nous enseignent de ne pas négliger ce qui peut améliorer notre situation dans l'état présent, elles nous indiquent également qu'il ne faut pas les attendre de ceux qui proûtent des abus et privilèges existants.
Par conséquent, si les purs réformistes font espérer le bonheur social dans l'application de leurs onguents et emplâtres, les révolutionnaires, eux, dans chaque avantage qu'ils cherchent à obtenir dans l'état présent, ne voient qu'une amélioration temporaire qui doit en faire désirer d'autres, un moyen de lutte qui doit apprendre aux opprimés à savoir user de leurs forces, à faire l'éducation de leur volonté.
Et pendant que les rebouteurs font espérer les bienfaits qu'ils promettent de la bonne volonté des exploiteurs, ou d'un parlement bénévole, que les travailleurs doivent mériter par le calme et la soumission, ceux qui prennent les réformes pour ce qu'elles sont, apprennent que, n'étant jamais bien servi que par soi-même, on n'obtient des maîtres que ce que l'on sait leur imposer.
De là une différence dans l'emploi des moyens propres à réaliser les réformes à obtenir. Pour les premiers, la soumission aux lois, le choix de bons mandataires, la voie parlementaire; pour les seconds, l'action continue, sans trêve et sans relâche des intéressés qui, par la cohésion, l'entente, et une large pratique de l'action solidaire, doivent arriver — ils sont les plus nombreux — à imposer « directement »
à leurs exploiteurs ce qu'ils sont résolus de réaliser, jusques, et y compris, la disparition de l'organisation sociale qui permet le maintien de l'exploitation.
Et, en effet, l'expérience, le bon sens, nous démontrent que, tant que les opprimés se bornent à espérer n'importe quelle réforme de leurs maîtres, ils n'obtiennent jamais rien. Toute amélioration, politique ou sociale, n'est concédéeque lorsqu'il devient dangereux, pour les détenteurs de Pautorité, de la refuser plus longtemps. Et, alors, les anarchistes disent aux individus : Ne demandez rien à vos maîtres que vous ne soyiez en état de leur imposer. Au lieu de perdre votre temps à aller porter vos doléances d'une administration à l'autre, du député au ministre, ou de quelque can-
didat que ce soit, unissez-vous pour êlro assez fort pour leur parler en maîtres.
Les réformistes, au contraire, disent aux individus : soyez calmes! soyez patients! la loi seule peut vous octroyer ce que vous demandez. Ne faites rien par vous-mêmes, arrangez-vous pour trouver de bons députés qui se feront à la Chambre vos porte-paroles, et batailleront pour obtenir, au milieu de cent intérêts contraires et coalisés,, les changements que vous désirez.
Et c'est à choisir, parmi tous les inventeurs de panacées, que le « peuple souverain » — car il est souverain — • doit, selon ceux qui le flattent, exercer son initiative, et 'désigner ceux qui seront chargés de lui confectionner les lois auxquelles il devra ensuite se soumettre, s'il ne veut pas être fourré au clou.
Car le bon populo a bien le droit de choisir ceux qui doivent lui faire la loi, mais il n'a aucun recours contre eux s'il s'est trompé dans son choix. Et sa souveraineté est de la même famille que ces souverainetés de Carnaval et de Mi-Carême ; elle ne dure qu'un jour, le
temps de glisser dans l'urne le petit bout de papier sur lequel il a couché le nom de celui qu'il a choisi pour manier le bâton qui doit le mater.
J'ai, ailleurs S étudié de plus près le mécanisme du suffrage dit 'universel, démontré qu'un député ne peut jamais représenter son électeur, et l'imbécilité qu'il y a à vouloir faire une loi unique pour tant de conceptions et d'intérêts différents. C'est à un autre point de vue que je veux l'envisager ici.
Imbus du préjugé d'autorité, habitués au poids du joug gouvernemental, convaincus qu'un état social ne peut fonctionner que s'il existe un pouvoir pour en régulariser la marche, pendant des siècles les gouvernés n'ont eu qu'un idéal : trouver le gouvernement qui puisse fonctionner sans trop les écraser.
C'est ce qui fait que des révolutions se sont opérées pour essayer de nouvelles formes de gouvernement qui, toutes, meilleures les unes que les autres avant d'être essayées, se trouvèrent à l'usage aussi oppressives que celles qu'elles avaient remplacées, ne laissant de libertés que celles auxquelles le développement