La société mourante et l'anarchie
général des esprits et des mœurs ne leur aurait pas permis de toucher sans que s'ensuivît une révolution nouvelle.
Ce qui revient à dire que, sous quelque gouvernement que ce soit, le peuple n'a jamais eu, en fait de libertés, que celles qu'il a su prendre et défendre.
Car, tout en croyant à la nécessité d'un pouvoir protecteur, les individus, dans leur idéal de « bon » gouvernement, entendaient un gouvernement — qui, fort probablement, entraverait bien un tant soit peu le voisin mal intentionné, mais — qui leur laisserait, à eux, toute liberté d'action.
Et c'est pour ne pas avoir compris toute cette inconséquence qu'ils en sont encore à la recherche du gouvernement qui, ayant à appliquer des lois ignorantes des diversités de caractères, de tempéraments, d'aptitudes et de compréhension, courbant la foule sous le même niveau, puisse, malgré cela, accorder à chacun la liberté d'agir selon ce qu'il pense.
C'est que la loi, faite d'après une conception
moyenne, ne répond à aucune réalité, ne peut qu'empêcher chaque être d'agir comme il veut. Elle est tout le contraire de la liberté. Et c'est à la recherche de cette absurdité : une loi respectant la liberté de chacun, tout en leur imposant une ligne de conduite commune, que les générations usent inutilement leurs efforts.
C'est que le caractère de l'individu est ainsi fait : chacun, personnellement, se croit capable de se passer de lisières, mais ne voit pas sans inquiétude le voisin livré à sa seule responsabilité. De là le succès du suffrage universel basé sur les majorités. Le bon gouvernement est celui de la coterie dont on fait partie et dont le poids retombe sur les coteries adverses.
Et par-dessus tout, au milieu du conflit d'intérêts qui se heurtent dans l'état social actuel, les aspirants au pouvoir, s'ils croyaient bons d'être prodigues de promesses pour se hisser en haut de l'échelle sociale, avaient vite fait de les oublier une fois installés. Ils ne songeaient plus qu'aux avantages personnels que l'on peut tirer de l'exercice de l'autorité; ne pouvant rester au pouvoir sans se faire les
serviteurs de la classe qui détient le véritable pouvoir en possédant l'argent leur choix était vite fait.
Il en a été ainsi tant que les travailleurs ont accepté, comme une loi naturelle, l'exploitation des plus riches, ne criant que lorsqu'on les tondait de trop près. Ils croyaient à l'amélioration de leur situation économique par une meilleure administration, et par la conquête de quelques libertés politiques.
C'est ainsi que,, malgré la faillite de 1789, ils se mirent à la remorque de la bourgeoisie libérale, espérant qu'elle leur accorderait les libertés qui, alors, semblaient le summun de la félicité sociale : liberté de réunion, de la presse, de parole et d'association.
Mais il se trouva que ces nouveaux maîtres furent encore plus féroces que les anciens.
Que ce soit sous l'étiquette orléaniste, républicaine ou bonapartiste que la bourgeoisie ait exercé le pouvoir, son attitude à l'égard du peuple ne varia jamais. La Croix-Rousse, Transnonnain, Rouen, Paris en Juin 48 et en Mai 71 , Saint-Aubin, La Ricamarie, Fourmies, Chalon, Narbonne et Draveil, ont prouvé aux tra-
vailleurs que la bourgeoisie au pouvoir sait fort bien oublier les promesses de la bourgeoisie d'opposition, et qu'en définitive le pouvoir n'a qu'une raison d'être : étouffer les réclamations contre le pouvoir économique; dans le sang au besoin, lorsque, las de se plaindre, les spoliés entendent agir.
Et c'est devant la faillite de tous les régimes politiques que quelques-uns en sont venus à comprendre que les libertés politiques — les peuples on sut en arracher quelques-unes en cours de lutte, — ne valent* que pour celui auquel sa situation économique permet d'en user, et que c'est l'organisation sociale entière qu'il faut transformer.
La lutte changea de face. Les réclamations économiques prirent le pas sur les revendications politiques ; les travailleurs commencèrent à s'organiser économiquement, et à lutter directement contre le patronat, en s'organisant en sociétés de résistance, en syndicats.
Mais tous ceux qui vivent de l'ignorance et de la crédulité des exploités ne pouvaient laisser échapper, ainsi, un moyen si profitable
d'exploitation. Puisque des réclamations, sinon nouvelles, mais laissées dans l'ombre jusquelà, venaient s'imposer au premier plan, pourquoi ne s'en feraient-ils pas les porte-paroles? Pour ce que coûtent les promesses, à quoi bon avoir crainte d'en faire! Aussi, s'empressèrentils d'arborer le drapeau nouveau.
Et le socialisme, après être resté longtemps une conception de ceux qui cherchaient, en dehors de l'arène politique, la formule d'une société meilleure, devint le tremplin de gens uniquement pressés de transformer leur propre situation, en promettant de changer celle des autres.
Et après avcir eu la Royauté, l'Empire, la République sans républicains, la République opportuniste, la République radicale, nous sommes en train de prendre un avant-goût de la République sociale par l'arrivée des socialistes au ministère, en attendant qu'ils puissent se glisser dans toutes les fonctions.
Oh ! Pentrée des réclamations économiques dans l'arène politique n'a pas été sans laisser des traces le long du Code.
En voyant les travailleurs s'organiser économiquement, hors la loi — les syndicats existaient bien avant que la loi de 1884 leur reconnût le droit à l'existence — la bourgeoisie comprit qu'il fallait bien avoir l'air de faire quelque chose en faveur de ses esclaves, qui la submergeront lorsqu'ils auront pris conscience de leur force, elle s'empressa de codifier les libertés prises qu'elle ne pouvait plus enlever, parce que la codification d'une liberté est encore le meilleur moyen de la restreindre, sous prétexte de la définir, et dans l'espérance de canaliser le mouvement et de le diriger.
Et depuis quelques années, les lois « en faveur de l'ouvrier » se multiplient d'une façon inquiétante... pour lui. Chacun veut faire preuve du zèle qu'il apporte à adoucir le sort « d'une classe si intéressante ». Il n'y a pas de candidats qui n'ait en poche différents projets tous propres à apporter joie et abondance au foyer du travailleur.
Et les propositions suivent les propositions;
les lois s'ajoutent aux lois. Il n'y a que la si-
tuatio n du travail leur qui aille s'aggravant
par suite des transformations économiques
qui, elles, ne tiennent aucun compte des lois politiques.
Car, lorsqu'on ne se laisse pas prendre à la musique des mots et que l'on étudie les choses de près, il ressort clairement que les lois vraiment efficaces n'ont fait que consacrer un état de choses qui s'était établi sans elles; ou bien si elles apportaient véritablement quelque amélioration à la situation présente, les ouvriers, pour en obtenir l'application, furent, — ou sont encore — obligés de se mettre en grève, la pénalité encourue par les patrons délinquants, lorsqu'ils sont poursuivis, étant dérisoire; et ces grèves furent une occasion pour le gouvernement, même composé de socialistes, de mettre l'armée, la police et la magistrature répressives au service de ces pauvres exploiteurs opprimés refusant de se soumettre à la loi.
Et il ne peut faire autrement. Chargé d'assurer « l'ordre », le respect de la propriété, base de tout le système politique et écocomique actuel, le gouvernement remplit sa fonction! Tant pis! pour ceux qui, parce qu'ils ne
sont pas contents de ce qui existe, semblent les mettre en péril par des réclamations trop catégoriquement formulées.
En d'autres cas, sous prétexte d'amélioration, les lois nouvelles ne sont qu'une régression sur l'état existant. Telle, par exemple, la loi sur les accidents qui eut pour effet, qu'en certaines professions, les patrons ne voulurent plus employer les hommes d'une certaine catégorie d'âge et de situation.
C'est que, en réalité, dans l'organisation sociale actuelle, le véritable maître c'est celui qui possède. Qui a de l'argent est audessus des lois. La sanction n'est pas la même, — lorsque des influences n'ont pu le soustraire à la comparution devant le juge — pour celui qui se présente en redingote et le pauvre diable en haillons.
Quelles que lois que l'on fasse en faveur des travailleurs, elles n'auront d'efficacité qu'autant qu'ils sauront eux-mêmes en imposer l'obligation à leurs exploiteurs.
Or, si après avoir lutté des années et des années pour obtenir une majorité parlemen-
taire favorable à une loi pour laquelle il faut reprendre la lutte sur le terrain économique, pour en imposer l'observance aux barons de l'industrie, à quoi bon envoyer aux pourrissoirs, que sont les Chambres et les fonctions gouvernementales, les plus énergiques des siens!
Le prolétariat n'a qu'à passer en revue la liste de tous ceux que, sur leurs promesses, il a hissés au pouvoir, il verra combien lui restèrent fidèles.
Il faut donc que tous ceux qui désirent un véritable changement, dans l'ordre politique et économique, se refusent énergiquement à participer aux luttes parlementaires, renoncent à envoyer des leurs dans les fonctions publiques, car le pouvoir politique ayant charge de faire respecter ce qui existe ne peut nullement aider à le transformer.
Si l'on veut mener une lutte efficace contre les institutions existantes, il faut rester en dehors de leur sphère d'attraction. C'est de dehors qu'il faut leur porter les coups. C'est
un sophisme et un mensonge de dire qu'il faut y pénétrer pour les démanteler.
L'histoire, l'expérience nous prouvent que tous ceux qui y pénétrèrent, y oublièrent l'œuvre de destruction qu'ils avaient promis d'y accomplir.
Du reste, comment veut-on qu'un député se reconnaisse dans toutes les questions qui changent avec chaque corporation?
Il faut que le même individu tranche non seulement dans les questions politiques, mais aussi dans les questions de finances, d'administration, de voirie, forestières ou fluviales, etc.
De plus, nous jouissons d'un régime de protection, il faut donc que le parlement protège l'agriculture, la flotte, l'industrie, le commerce, etc.
Et comme le pays a été divisé en près de 600 circonscriptions, ayant chacune son député à nommer, chacune ses intérêts particuliers, selon qu'elle est agricole, et qu'elle cultive de la vigne, des betteraves ou des céréales ; industrielle : qu'elle produit de la toile,
des draps, de la fonte, des machines ou de la houille.
Et la lutte qui a lieu dans chaque circonscription électorale — car s'il y a des intérêts prédominants dans une région, il y en a de multiples en conflit — pour faire triompher les plus forts ou les plus rusés, il faut qu'elle recommence parmi ces six cents élus, représentant, non seulement désintérêts différents, mais contradictoires.
Et c'est dans ce gâchis, que l'on conseille aux ouvriers de porter leurs réclamations, alors qu'il est bien plus sage et plus simple de les discuter avec leurs exploiteurs, et de les leur imposer par l'action directe, lorsque ceux-ci sont intraitables, puisque, en définitive, il faut toujours en arriver là.
Pour justifier leur existence, les politiciens prétendent que les travailleurs ne doivent pas se désintéresser de la lutte politique, que l'amélioration économique de leur sort dépend du régime politique, que le retour au pouvoir des forces réactionnaires et des représentants des anciens régimes pourrait avoir un contre-
coup funeste sur leur condition économique.
Ici, les politiciens prennent l'effet pour la cause; car la situation économique a sûrement plus d'influence sur la situation politique que la situation politique sur la situation économique.
D'autre part, les gouvernements n'osent que ce que leur tolère l'opinion publique. Et c'est cette opinion publique qu'il s'agit d'éveiller.
Que le petit noyau d'individus qui a compris l'inanité du parlementarisme, et qui s'en écarte, s'abstienne de prendre part aux élections, cela, en somme, aura fort peu de répercussion sur le résultat des élections. Mais si par leur activité, leur action incessante, ils ont amené de nombreux individus à désirer une amélioration à leur situation, à les convaincre qu'ils ne doivent pas l'attendre dû ciel, mais travailler eux-mêmes à réaliser cette amélioration, cette propagande incessante aura contribué à arracher des voix aux réactionnaires, à pousser les esprits vers un régime de progrès et d'affranchissement, et cet accroissement sera suffisant pour com-
battre les voix réactionnaires, et compenser les abstentions intelligentes.
Mais, lorsque le nombre des abstentions sera devenu assez fort pour faire le jeu des réactionnaires, c'est que la situation sera changée et que le parti révolutionnaire sera assez fort pour suppléer à l'action parlementaire.
Les réclamations économiques doivent se tenir sur le terrain économique. L'action politique ne faisant que compliquer l'action économique d'une action inutile; néfaste puisqu'inutile, et occasionnant ainsi une perte d'efforts; elle est nuisible pour une autre raison, c'est qu'elle fait croire aux intéressés qu'il leur suffit, tous les quatre ans, de bien choisir un individu, pour que tout ce qu'ils désirent soit réalisé.
Il est temps que les individus apprennent qu'il n'est au pouvoir de personne de leur accorder ce qu'ils ne sauront pas réaliser euxmêmes.
Chaque individu doit unir ses eiï'orts aux ell'irts de ceux qui ont les mômes buts, les mêmes aspirations, les mômes intérêts. Us doivent se grouper et s'organiser pour répan-
dre leur façon de voir, recruter des adhérents, et lorsqu'ils sont assez forts, lorsqu'ils ont réussi à créer un état d'esprit favorable, essayer la réalisation de leurs conceptions.
Chaque être a droiï au complet développement physique, moral et intellectuel, intégral de son être. Cet affranchissement de l'individu ne peut s'obtenir que dans une société débarrassée de ses maîtres politiques et économiques. C est à ceux qui sentent le besoin de s'affranchir qu'il appartient de se rechercher, de se grouper, en vue de réaliser l'ordre social qui leur permettra d'évoluer.
Il faut tout le funeste bagage de préjugés que l'on tient de l'ignorance et de l'éducation fausse, entretenus par ceux qui ont intérêt à ce qu'on les croient nécessaires, pour, qu'après tant d'expériences malheureuses, on espère encore que ce seront des hommes, auxquels on aura fait une situation privilégiée, dans un état social basé sur l'oppression et l'exploitation, qui démoliront cet ordre social dont on les fait bénéficiaires.
L'état social nouveau ne s'organisera pas
par des lois et des règlements venant de ceux
dont la fonction est do défendre ce qui existe, mais par Faction directe, lente mais continue, de ceux qui ont hâte de vivre leur vie, et sauront organiser entre eux les relations entre individus, entre groupes et fédérations de groupes, qui doivent remplacer celles que leur impose Fétat social actuel, substituant aux institutions existantes, qu'elles désagrégeront, Forgane nouveau qui, ayant plus de souplesse et plus d'élasticité, permettra d'évoluer sans avoir besoin, à tous moments, de briser ce qui devrait être — ce qui a été parfois — une facilité, un progrès, une amélioration; mais qui, du fait de sa rigidité, ne tardait pas à devenir une entrave.
La codification d'une liberté n'est, du reste, qu'une restriction à son exercice. Elle ne se définit que par les limites qu'y apporte le législateur, et n'importe quelle réforme est dans le même cas.
C'est, de plus, leur cristallisation en une forme donnée et, par conséquent, l'impossibilité de les étendre, de les transformer, ou de les changer, autrement que par des lois nouvelles ou des interprétations de jurisprudence qui aident à épaissir le maquis de la
procédure; c'est-à-dire, après des siècles" de luttes et de souffrances encore ; car, le plus souvent, une vérité n'est acceptée que lorsque des aspirations nouvelles, la dépassant, en font déjà une forme surannée pour ceux qu'anime l'esprit de progrès, ayant la faculté de percevoir plus vite les choses.
Et cela est vrai pour le travailleur qui, souffrant le plus, matériellement, intellectuellement et moralement de la société présente, est le premier intéressé à en désirer la transformation. — C'est pour cela que Ton envisage toujours la question sociale au point de vue ouvrier.
Mais sont intéressés à cette transformation tous ceux qui, sans souffrir matériellement de l'ordre de choses existant, aspirent cependant à vivre d'une vie normale, à développer leur individualité selon leurs tendances, aptitudes et virtualités, à vivre de leur propre travail, sans être exploités par personne, sans exploiter personne.
Y sont intéressés tous ceux qui souffrent de voir souffrir autour d'eux, et veulent travailler
à diminuer la souffrance humaine. Leur émancipation ne pouvant s'accomplir qu'avec celle des travailleurs.
La politique n'est qu'une forme de l'exploitation — exploitation de l'ignorance, de la bêtise et du manque d'initiative des individus.
Ce n'est pas par la politique et par les politiciens que ceux qui veulent être eux chercheront leur émancipation. (Test, au contraire, à annihiler l'action néfaste de ces parasites qu'ils porteront leurs eiîorts : en démasquant leurs mensonges, et en réalisant par l'association, avec ceux qui pensent comme eux, ce qu'ils croiront être le plus propre à les libérer.
La conquête des Municipalités. — Théorie et pratique. — La faillite de la conquête des Municipalités. — L'arrivée au pouvoir est l'abandon du programme révolutionnaire. — Socialisme d'opposition, socialisme de gouvernement. — La pratique du pouvoir. — Quelques exemples. — Briseurs d'énergies. — La peur des responsabilités. — Le gouvernement est pour défendre ce qui existe. — Conquis par le pouvoir. — Les réformes valables exigent la lutte. — La liberté du travail I — Questions d'opportunité.
L'appétit vient en mangeant. Tant qu'ils n'étaient en marche que pour la conquête de quelques sièges isolés à la Chambre, les socialistes révolutionnaires — qui sont devenus les plus prolifiques présenteurs de réformes — se contentaient de promettre de mettre en articles du code le bonheur du peuple.
Mais, sitôt qu'ils eurent réussi à faire pénétrer deux ou trois des leurs au Parlement, ou dans les conseils municipaux, ce fut la « conquête des pouvoirs [publics » qu'ils s'empressèrent d'inscrire à leur programme.
Et comme ils pensaient réussir à pénétrer plus facilement dans les conseils municipaux, ce fut tout indiqué : c'est par la conquête des Municipalités que devait se faire la révolution.
Et ça ne devait pas être long"! Sitôt maîtres de la Municipalité, nos irréductibles devaient municipal iser tout ce qui serait municipalisable et faire des services publics de la boulangerie, de la boucherie, du gaz, de la pharmacie, moyens de transports, etc., et commencer la désindividualisation de ces industries, en rendre maîtres les travailleurs, sous la gérance de la Municipalité, et fournir leurs services à meilleur compte pour les consommateurs.
Et ils partirent pour cette nouvelle croisade.
Voici, à peu près, le langage qu'ils tinrent aux électeurs.
« Oui ? la société est mal faite. Oui, on vous spolie, on vous vole, on vous exploite. Et ces vols, cette exploitation c'est l'organisation sociale qui, non seulement le permet mais, protège les voleurs contre vos réclamations.
« Et, l'histoire le démontre, aucune caste nantie ne renonce de plein gré à aucun de ses privilèges. Comme procéda la bourgeoisie à l'égard de la noblesse en 1789, il vous faudra procéder contre elle, en lui reprenant de vive force les privilèges dont elle use pour vous asservir.
« Employez contre elle les armes dont elle s'est servie contre la féodalité. Elle s'est emparé du pouvoir politique pour assurer son exploitation, emparez-vous en, à votre tour, pour détruire son système. De ce suffrage universel dont elle s'est servie pour arracher le pouvoir aux régimes déchus, servez-vous en pour introduire vos propres défenseurs dans la place, pour que la loi y soit faite en votre nom, et en vue de votre affranchissement économique et social! »
Et populo, bonne poire, envoya à la Chambre, dans les Conseils municipaux, beaucoup de ceux qui lui tenaient ce langage. Et bien-
tôt l'on vit les socialistes avoir la majorité dans la Municipalité de plusieurs villes, dont quelques-unes pas des moindres.
Mais hélas ! la pratique, le plus souvent, est loin de répondre à la théorie. Promettre et tenir sont deux.
Lorsqu'ils furent en possession du pouvoir municipal, nos bons socialistes, s'aperçurent que leurs panacées avaient justes la valeur d'un cautère sur une jambe de bois.
Quelques-unes de ces Municipalités n'arrivèrent qu'à grever le budget de la commune de dettes nouvelles, et eurent vite fait de dégoûter les électeurs de continuer l'expérience.
Celles qui s'en tirèrent le moins mal mirent debout quelques œuvres philanthropiques, comme en créent, parfois, quelques bourgeois sentimentaux. Et ce fut tout. Aujourd'hui, il n'est plus question de faire la révolution par la conquête des Municipalités. Du reste, des horizons plus larges se sont ouverts à l'ambition des socialistes parlementaires. Ils commencent à compter au parlement. Le ministère s'est ouvert à quelques-uns d'entre eux,
les Municipalités sont tombées au-dessous de leur ambition.
Mais, soit dans les ministères, soit au Parlement, soit dans les Municipalités, l'intrusion des socialistes y a été déplorable au point de vue de leurs propres idées. Pour se maintenir dans les fonctions nouvellement conquises, les nouveaux fonctionnaires sont forcés, en entrant en fonctions, d'accrocher au vestiaire leurs réclamations socialistes, oubliant, pour la plupart, de les reprendre à la sortie.
Et quelques-uns d'entre eux ont bien été forcés de constater, après les anarchistes, cette vérité qu'il y a, entre le socialisme d'opposition et l'exercice du pouvoir, un fossé qui ne peut se franchir qu'en abandonnant toutes les idées formant votre bagage d'opposition ; ce qui est la constatation qu'un socialiste ne peut, sans abjurer, participer à n'importe quelle forme de gouvernement.
Il est bien évident, en effet, que le socialiste
convaincu qui, arrivé au pouvoir, voudrait
réaliser son programme, tout son programme,
aurait contre lui toutes les institutions exis-
tantes, c'est-à-dire tous ceux qui en vivent. La lutte ne serait pas longue. Il serait vite par terre.
Il ne gardera ses fonctions qu'à condition qu'il ne touchera rien aux institutions existantes. Et si, pour caser les frères et amis qu'il s'agit de satisfaire, il doit déplacer quelques fonctionnaires, ce ne sera qu'en donnant de l'avancement à ces derniers. Il faut éviter de se faire des ennemis. « Il y a des situations acquises qu'il faut respecter. » Ce qui contribue à augmenter, à chaque ministère nouveau, le nombre déjà considérable de fonctionnaires.
Et, aux prises avec les difficultés, qu'il ne peut résoudre qu'en abandonnant successivement l'intransigeance de chacune des réformes qui faisaient le fond de son programme, pour n'opérer que quelques changements de détail, notre nouveau ministre, pris et façonné par la machine gouvernementale, se réveille un jour aussi féroce défenseur de l'ordre que n'importe lequel de ses prédécesseurs. Et tel que M. Clemenceau qui, à la veille d'être ministre, alors qu'il n'était qu'opposant, développait à la tribune des projets de loi en vue de sauve-
garder la liberté individuelle, ne se gênera pas, huit jours après être installé dans le fauteuil ministériel, à inventer de toutes pièces des complots qui lui permettront de fourrer au clou ceux qui le gênent, et dont le ministère n<e sera qu'un procès ininterrompu pour délit d'opinions.
Bien mieux, en faisant voter l'amnistie — pour ses victimes, la bonne âme ! — qui arrête la procédure en train, il évite ainsi l'aveu public de ses mensonges. Quant à ceux qui ont fait quelques mois de prison, tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à ne pas se trouver sur son chemin !
M. Clemenceau n'est pas socialiste ! mais il avait pour collègue M. Briand qui préconisa la grève générale révolutionnaire, promettant de descendre dans la rue, le fusil en main, lorsque les travailleurs voudraient se lever pour conquérir leur indépendance et le mieux être, ce qui ne l'empêcha pas de rester le collègue de l'homme qui, aux réclamations des grévistes, répondit en inondant de troupes les localités en grèves, ce qui nous valut le spectacle d'un Paris envahi par les, troupes, bivouaquant au ccrin des rues, comme au lendemain
<lo l'entrée des troupes de Versailles, et les massacres de Vigneux-Draveil, Raon-PEtape, Narbonne, etc.
Nous avons eu le ministère Millerand, avec Chalon et la Martinique, où les grèves furent réprimées à coups de fusil, où il y eut mort d'hommes.
Nous avons eu des Municipalités socialistes comme à Toulon, Limoges qui, en mai 1905, ne surent faire mieux que ceux qui leur donnaient l'exemple de haut, et, ayant eux aussi à répondre de l'ordre, ne surent qu'adjurer leurs électeurs de se tenir tranquille, et de laisser prendre contre eux les mesures d'ordre que le pouvoir central jugeait nécessaires.
L'on a vu le maire de Limoges, Labussière, les larmes aux yeux, à genoux devant la foule, la conjurant de se tenir tranquille, d'attendre patiemment que la bonne volonté de ses exploiteurs se manifestât par le don gracieux de ce qu'elle demandait, alors que c'était leur refus net, arrêté, de rien accorder qui avait lancé les travailleurs dans la rue. Il est vrai que Tannée suivante M. Labussière obtenait une recette générale avec 70.000 fr. d'appointements par an.
On pourra objecter que la méthode de ces révolutionnaires n'est pas la méthode anarchiste, qu'ils ne sont pas partisans de l'émeute, et qu'ils n'auraient pas besoin d'être investis de fonctions publiques pour prêcher le calme à leurs coreligionnaires, lorsqu'ils jugent qu'une action prématurée peut être néfaste à leur parti.
Je sais. On peut toujours introduire des « distin guo, » mais il ne faut pas perdre de vue que ces soi-disant socialistes, qui se disent révolutionnaires, lorsqu'il s'agit de s'imposer à la foule, et justifier Tépithète qu'ils se donnent, ne craignent pas de dire à ceux qui les écoutent, « que l'ordre social est mal fait, que les privilégiés n'abandonneront leurs privilèges que par la force, qu'il n'y a que la révolution qui les affranchira I »
Et lorsqu'on a ainsi contribué à lancer la foule dans la rue, on est très mal venu ensuite de venir se mettre en travers de son action sous le prétexte que le moment n'est pas venu.
C'est toujours faire le jeu de la réaction de venir, aux moments d'effervescence, briser l'élan delà révolte, en prêchant le calme.
Moi aussi, je crois qu'un acte de révolte — collectif ou individuel, — accompli mal à propos, peut offrir des armes à la réaction, et retarder la propagande de l'idée. Je réprouve ceux qui n'ont que menaces et provocations à la bouche, ou au bout de la plume, excitant les autres à des violences qu'its se gardent bien d'accomplir eux-mêmes.
L'excitation directe à la violence n'est justifiée que dans les moments de lutte, où l'excitateur est prêt à se mettre en tête de ceux qu'il veut entraîner.
Mais je ne réprouve pas moins celui qui, en période révolutionnaire, se fait briseur d'énergie au profit de la répression, en allant conseiller le calme et la patience à ceux qui en ont assez de lutter, de souffrir, et de se plaindre en vain.
Quel est l'outrecuidant qui, d'avance, pourra déterminer la valeur d'un acte social. Qui peutsavoir comment débutera la révolution ?
Il n'y a pas que des anarchistes dans les foules qui, aux jours d'effervescence, se lancont contre les policiers et les prétoriens du pouvoir.
On peut être certain que, dans cette foule, il y a des électeurs du ministre, du député, du maire ou du conseiller municipal assagi, qui essaie de briser son élan.
Seulement, ceux-là, en restant dans la foule, ont continué à sentir peser sur eux le poids de l'exploitation, de l'arbitraire, ils sont restés des réclamants, des protestataires. Ils n'ont pas à s'inquiéter de Tordre qui n'est que la consécration de leur exploitation et de leur assujettissement. Et, [lorsqu'ils en ont assez, il mettent les pieds dans le plat, sans s'inquiéter des responsabilités.
Par quelle aberration, un socialiste, dont tous les efforts doivent tendre à la destruction des institutions qu'il reconnaît oppressives, — ils l'affirment eux-mêmes — peut-il s'imaginer faire servir ces mêmes institutions à l'émancipation humaine, alors qu'elles n'ont pour but que de faire perdurer l'état de choses existant, en se prêtant un mutuel appui ?
De même qu'à une machine montée pour tisser de la toile, tordre des fils, on ne fera pas fabriquer des casseroles ou imprimer le moindre prospectus, même lorsqu'on mettrait pour les conduire des chaudronniers ou des
imprimeurs, de morne, on ne produira pas la liberté avec l'autorité.
La machine gouvernementale étant montée pour défendre l'ordre et la propriété ; c'est-àdire imposer silence aux réclamations, empêcher les revendications des volés et des opprimés, on aura beau mettre à sa .tête ceux qui auront fait les promesses les plus mirifiques d'affranchissement, les critiques les plus violentes contre le système économique et l'exploitation de l'homme par l'homme, ils ne pourront pas faire autre chose que d'abandonner leurs réclamations d'avenir pour assurer la bonne marche du présent.
On ne conquiert pas le pouvoir. C'est le pouvoir qui vous conquiert, et ne vous lâche plus lorsque vous y avez mis la main. La conquête du pouvoir est un euphémisme trouvé pour déguiser des appétits malsains d'intrigants et d'ambitieux.
Voit-on un maire, un député, un ministre — si socialistes soient-ils — se mêlant aux mouvements de la rue, faisant partie des démonstrations contre les patrons, contre Tau-
torité, alors qu'ils ne manquaient pas de s'y faire remarquer au premier rang lors de leur période de sincérité, ou qu'il leur fallait se faire connaître?
Une fois le pouvoir conquis, s'ils se présentent à la foule en révolte, ce n'est que pour la désarmer, Padjurer au calme, quittes à la faire sabrer si elle ne les écoute plus.
Devenus détenteurs de l'autorité, ils ne peuvent s'en servir que pour opposer une digue aux réclamations trop pressantes et trop absolues de ceux qui veulent se débarrasser de l'oppression et de l'exploitation.
S'il leur reste un peu de pudeur, s'ils ne veulent pas endosser la responsabilité de la violence contre la foule, leur supérieur en grade, est là, tout prêt, pour leur enlever, momentanément, leur part d'autorité, et l'exercer à leur place. — Cela se vit dans les troubles de Limoges, 1905.
Il ne leur reste plus alors qu'à adjurer, à genoux, leurs administrés de se tenir tranquilles, d'oublier les paroles de révolte que la chaleur et l'entraînement ont pu, autrefois, leur faire prononcer en un moment d'emballement. Ils sont morts pour l'opposition. Ils
ne peuvent plus être les adversaires intraitables de l'autorité et de l'exploitation.
Et les bourgeois ont si bien compris à quel point l'exercice du pouvoir était néfaste aux idées de bouleversement social, qu'ils n'hésitent plus à fourrer quelque ex-révolutionnaire en chaque nouvelle combinaison ministérielle.
Il faut que les travailleurs s'imprègnent bien de cette vérité. Il y a, dans l'ordre social actuel, des réformes qui peuvent se réaliser sans trop de secousses. Ce sont celles qui se contentent d'effleurer les causes des souffrances, sans chercher à les extirper.
Mais celles qui seraient efficaces pour faire disparaître ces causes, ne se contentant pas d'atténuer la souffrance, mais cherchant sérieusement à donner à chacun la part de liberté et de bien-être qui lui revient, celles-là il n'y a pas de Parlement — encore moins de ministère — capable de les imposer. C'est par la force seule qu'elles s'accompliront, ce n'est qu'en culbutant les institutions dont la mission est de défendre l'ordre de choses qu'il s'agit de détruire.
Et lorsque, par exemple, dans une grève, des travailleurs veulent envahir une usine pour en déloger les renégats qui y travaillent, quelque soit l'individu armé du pouvoir, ilne pourra faire autrement que d'appliquer la loi, de faire respecter l'ordre.
Et lorsqu'on vient nous dire que l'ouvrier qui travaille en temps de grève pour ne pas condamner à de dures privations sa femme et ses enfants, a le droit, autant que le gréviste sinon plus, à ce que l'on fasse respecter sa liberté, c'est un pur sophisme qui n'a qu'un semblant de logique.
La liberté primordiale pour l'individu est de chercher à améliorer son sort. Et lorsque, à bout de patience, des individus se coalisent, se condamnant, eux et les leurs, aux privations les plus dures pour faire aboutir leurs réclamations, ce serait une absurdité de leur part de souffrir, qu'à côté d'eux, des individus de leur classe, qui doivent s'ils les conquièrent, bénéficier des améliorations qu'ils réclament viennent par une action contraire rendre leurs efforts inutiles et faire le jeu de l'exploiteur qui les opprime.
La balance égale de la légalité, en ce cas,
c'est la protection de celui qui., déjà, est le plus fort de par l'argent, c'est l'injustice la plus flagrante contre ceux auxquels on n'a laissé que le recours à la force comme dernier argument. Les travailleurs en marche pour leur libération et la conquête de leur bien-être n'ont pas à tenir compte de la légalité.
Tandis que pour ceux qui sont au pouvoir il y a des questions d'opportunité qui amènent, par exemple, l'ancien anarchiste Brousse — qui, autrefois, alors qu'il faisait de l'opposition, voulait marcher dans les tripes des rois, et de ceux de leur suite, — à souhaiter la bienvenue, au nom de la ville de Paris, à toutes les têtes couronnées qu'il avait à recevoir comme président du conseil Municipal.
Qui amènent des députés réclamant, comme socialistes, l'abrogation des lois scélérates, à voter le maintien, parce qu'il s'agit de soutenir le ministère que veulent renverser lés réactionnaires, ou à voter, pour la même raison, un ordre du jour de confiance au ministre qui couvre de son autorité les fusilleurs d'ouvriers, ou, encore — comme
Guesde — toujours pour les mêmes raisons, à répudier comme néfastes leurs propres doctrines sociales 1
Tandis que disparaissent les questions d'opportunité ou d'inopportunité pour ceux qui souffrent de la misère et de l'exploitation.
Pour eux, il y a des revendications à formuler à toute heure, en tous lieux, en toute occasion. Il y a à résister contre l'exploitation, contre l'oppression à tous moments, à toute tentative de les faire peser plus lourdement sur leurs épaules : passivement quand ils ne peuvent davantage, activement lorsque l'occasion s'en présente. Et c'est ce qui fait que les foules auront toujours, en travers de leur route, ceux qui prétendent les diriger ; car il y a des responsabilités que, seules, les foules peuvent assumer.
Il n'y a pas d'absolu. — L'état présent remporte toujours sur l'état à venir. — Le parlementarisme change les questions de place. — Les mensonges parlementaires. — La révolution est l'affirmation de révolution. — La loi ne donne que ce que l'on sait prendre et défendre. — La loi égale pour tous ne peut être qu'oppressive. — La liberté est dans la diversité. — Les intéressés seuls sont aptes à trouver la solution qui leur convient. — L'action directe est éducative. — Gomme quoi la loi donne naissance à des formes nouvelles d'exploitation. — La loi sur les retraites est une fumisterie. — Tout conciliateur est un ennemi pour le travailleur.
L'idée anarchiste ayant pris de la force, les anarchistes ont dû sortir des abstractions, poussés également par la vie de tous les jours, et prendre part aux luttes journalières.
C'est qu'entre l'idéal rêvé et l'état présent il y a la vie. Il y a les individus qui, en attendant la transformation sociale entrevue, veulent vivre du mieux qu'ils peuvent dans l'état présent. Il y a l'évolution humaine qui ne se fait que progressivement, s'attardant parfois à modifier ce qui existe avant de le rejeter définitivement.
Du reste, on ne vit pas d'abstractions, la force leur étant venue, les anarchistes étaient anxieux d'agir, mais, en se mêlant à la lutte ouvrière, ils y apportèrent leur façon d'envisager les choses, leurs modes d'action. Si quelques anarchistes y perdirent de vue l'idéal anarchiste, par contre le mouvement ouvrier s'en inspira, et fit siennes leur haine de la politique, leur façon d'agir qui, dans le nouveau milieu, prit le nom « d'action directe ».
C'est que la masse croit encore aux réformes, elle reste indifférente aux conquêtes éloignées, voulant des résultats immédiats, tout ce [ que pouvaient faire les anarchistes, c'est que ces tentatives d'améliorations auxquelles s'attardent le plus grand nombre, servissent au moins à leur éducation. Et c'est
pour quoi, tout en continuant à démontrer que l'exploitation de l'homme par l'homme ne cessera d'exister que lorsque les moyens de production seront mis à la libre disposition de tous, que chaque individu n'aura droit qu'à la part de ce qu'il peut mettre en œuvre luimême, et que seront détruites la monnaie et toute valeur représentative dans les échanges, les anarchistes se sont mis à travailler à la réalisation de quelques-unes de ces réformes, en apprenant aux intéressés de ne plus les attendre, comme une grâce, de la bonne volonté du législateur, mais de les réaliser eux-mêmes, par la force de leur volonté, et la cohésion de tous les intéressés.
En effet,, on aura beau dire aux travailleurs : « telle amélioration que l'on vous fait entrevoir ne peut être que momentanée,, elle ne peut avoir aucun effet, sur votre émancipation définitive )). Ceux qui crèvent de l'état social présent répondront, et nombre d'aigrefins ne manquent pas de le répondre à leur place :
« que nous importe l'affranchissement intégral s'il ne s'opère que lorsque nous serons
mort, nous préférons une amélioration, si légère soit-elle, pourvu qu'elle soit immédiate, nous verrons ensuite ». 'Et il vont à ceux qui leur font espérer des réalisations immédiates. Et on aura beau leur dire qu'une augmentation de salaire n'a aucune importance pour eux, s'il doit s'en suivre un renchérissement des objets nécessaires à la vie, ils peuvent répondre avec raison qu'ils en auront toujours bénéficié, avant que le renchérissement se produise, et que, bien souvent du reste, les mercantis n'attendent pas l'augmentation des salaires pour faire renchérir la vie. Et, de plus, quand l'ouvrier n'attaque pas pour faire augmenter son salaire, il est bien forcé de résister aux tentatives de le lui rogner. Les nécessités de la lutte immédiate l'emportent toujours, en temps normal, sur les aspirations de l'idéal.
Seulement les réformistes, les parlementaristes, commettent une double erreur, d'abord en ne tenant pas compte de la complexité des rapports sociaux et en faisant enlever de son milieu naturel, où elle pourrait
être élucidée promptement par les intéressés, la question pour la transporter dans un milieu hostile, où s'agitent toutes sortes d'intérêts divers et contradictoires.
De sorte, qu'au lieu d'être réglée à l'amiable, dans chaque groupe, selon les besoins de ce groupe, il faut en faire une loi unique, dans le cadre de laquelle doivent s'emboîter tous les intérêts, tous les besoins, toutes les aspirations, quitte à rogner à droite, à gauche, en tête, en queue, de façon que personne n'est satisfait.
D'autre part, l'action parlementaire propage l'erreur, parmi les individus, que leur libération viendra d'en haut ; qu'il leur suffira de choisir des mandataires fidèles pour obtenir du parlement la réalisation de tous leurs vœux.
Et pendant qu'ils cherchent cet oiseau rare : un mandataire scrupuleux, tenant à cœur de réaliser chacune de ses promesses, les électeurs négligent d'agir pour réaliser eux-mêmes ce qu'ils désirent obtenir.
Et si cela est contenu implicitement dans la façon de procéder, beaucoup ne craignent pas de déclarer — tout en s'affirmant révolution-
naires — que : aujourd'hui que nous avons le suffrage universel, où tout individu peut « librement » exprimer son opinion, et a sa part de souveraineté dans la fabrication des lois — même lorsqu'elles sont faites contre lui — nous devons respecter la loi, jusqu'à ce qu'on Pait faite changer. — Raisonnement très commode pour faciliter l'exercice du pouvoir à ceux qui le détiennent.
Or, la révolution qu'envisagent les anarchistes, n'est pas de ces coups de mains destinés à porter au pouvoir une poignée d'aventuriers ayant su profiter d'un concours de circonstances heureuses.
Pour les anarchistes, la révolution ne peut improviser un état social nouveau de toutes pièces. Son rôle est de briser les barrières que l'état social présent dresse contre les aspirations d'émancipation politique et économique. Une fois ces barrières brisées, ça sera à ceux qui les auront détruites de donner plein développement aux formes de groupements qu'ils auront su, déjà, réaliser en cours de lutte.
Car la révolution économique qui se prépare ne doit pas être une lutte de quelques jours — le temps de jeter bas un gouvernement, et d'en introniser un autre. — Ce doit être l'aboutissant d'une évolution, qui aura assez transformé les mœurs et les cerveaux pour nécessiter le dernier coup de balais qui emportera les vestiges persistants de la société capitaliste.
Evidemment, cette révolution peut se faire attendre puisque, pour qu'elle puisse s'opérer, il faut qu'il se crée une minorité assez consciente, et assez forte, pour entraîner, dans son action, la masse flottante qui a besoin d'être impulsée.
Evidemment, encore, en attendant l'affranchissement intégral, les individus auraient tort de ne pas chercher à réaliser le peu de bien-être ou de liberté qu'il est possible de réaliser dans l'état capitaliste, puisque, en dehors du bien présent, ces réalisations peuvent aussi servir de point de départ pour des améliorations nouvelles.
Seulement, cette réalisation doit s'opérer intégralement — autant qu'il est possible — par l'action de ceux qui en ont eu conscience,
et iion l'attendre, tripatouillée, de l'action politicienne qui empoisonne ce qu'elle réalise.
Jamais une loi n'a imposé une réforme. Ou bien cette réforme est demandée par un groupe assez important d'intéressés, mais alors elle est plus ou moins passée dans la pratique; la loi ne fait que consacrer un ordre de choses existant. Et la loi n'est plus nécessaire qu'aux impuissants qui n'osent pas agir par eux-mêmes.
Ou bien elle est en avance sur l'opinion moyenne, et alors ceux qui veulent en bénév (icier sont forcés de me. er la lutte pour en obtenir l'application. Telle la loi Millerand- Colliard, qui, pour réglementer la loi de 10 heures vint fo t rnir, pour un temps, aux exploiteurs, la facilité de faire travailler 11 heu res ceux de leurs ouvriers qui n'en faisaient que 10 auparavant, et resta si bien lettre morte pour le patronat que les ouvriers durent entreprendre grève sur grève — dont quelques-unes sanglantes — avant d'obtenir de ne travailler que 10 heures par jour.
Quelle que soit la réforme que Ton veuille
obtenir, qu'elle soit d'ordre politique ou économique, elle n'est inscrite dans le code que lorsque Popinion publique est assez puissante pour l'exiger; et, passée à l'état de loi, elle n'est appliquée que tant que ceux qui sont intéressés à son application savent la faire respecter.
Et comme une liberté n'est entière que tant qu'elle n'est pas codifiée ; une liberté ne se définissant que par les limites qu'on lui trace, codifier une liberté c'est la rogner; c'est une raison de plus pour l'exercer sans demander la consécration parlementaire.
Exemple : les syndicats qui fonctionnaient — tels qu'ils existent aujourd'hui — malgré la loi sur les coalitions, quand la loi de 1884 vint réglementer leur fonctionnement, et leur imposer quelques entraves, que l'on cherche à augmenter en leur octroyant le droit d'hériter et de posséder, afin de pouvoir leur rogner les griffes.
Une loi ayant à tenir compte de tant d'intérêts différents, et s'appliquer indistinctement à des millions d'individus, elle est, forcément, un compromis entre toutes les aspirations par-
ticulières, entre les besoins de chaque sorte de groupement. Faitepour contenter tout lemonde, elle ne répond à aucun besoin réel, lèse plus ou moins chaque aspiration, sans en satisfaire aucune.
Tandis que si chaque groupe social s'efforce de réaliser, dans sa sphère d'action, l'amélioration qui lui convient le mieux, la question prend beaucoup plus de netteté en ne se discutant qu'entre les seuls intéressés, et chaque groupe peut trouver sa solution.
Et puisque la loi ne vaut que par l'énergie que l'on sait dépenser à la faire respecter, il est bien plus simple, plus pratique, et plus court de faire ses affaires soi-même, en 'traitant directement avec ceux auxquels on veut imposer de nouveaux rapports .
C'est cette action que l'on a dénommée « action directe ». Et l'on voit, — qu'à moins de circonstances que l'on n'est pas toujours maître d'éviter — il ne s'agit nullement de violence, de bombes, comme beaucoup de gens, qui ne connaissent de l'anarchie que ce que leur en a appris leur journal, sont portos à se figurer.
Lit réduction des heures do travail, l'augnientation de salaires, et toute autre réforme réalisée, même par l'action directe, ne détruiront pas l'oppression ni l'exploitation tant qu'elles n'auront pas pour eiîét de faire passer, entre les mains de ceux qui les mettent en œuvre, les moyens de production accaparés par une minorité de parasites. Là-dessus, l'affirmation anarchiste reste vraie.
Seulement,, l'éducation se fait tous les jours, et la lutte' est un moyen d'éducation. En voyant tout ce qu'ils peuvent réaliser, lorsqu'ils sont unis, et savent poursuivre leur volonté jusqu'au bout, les individus apprendront vite à se servir de cemo\en -l'action. En constatant l'inanité des réformes partielles, ils sauront vite apprendre que le mal doit s'attaquer dans sa cause, et non dans ses effets; ils seront mûrs pour la révolution.
Et ce qui vient d'être dit pour quelques-unes des réformes, prises parmi celles qui s'imposent, peut se répéter pour n'importe laquelle ; car chaque loi faite pour améliorer la situation des travailleurs comporte des dés a van-
tages que sont loin do compenser les avantages promis.
Nous avons vu la réglementation des heures de travail empirer la situation de ceux qui avaient su, par leur propre action, ou la force des choses, obtenir cette amélioration,
La loi sur les accidents du travail a eu pour premier effet de faire éliminer des usines une certaine catégorie de travailleurs d'âge, de santé, ou de situation familiale, les rendant plus onéreux aux yeux de leurs employeurs.
En admettant que la prime d'assurance soit bien payée par l'exploiteur, que ce dernier n'en tienne pas compte dans l'estimation des salaires — ce qui est impossible '- — ceux qui y ont le plus gagné, ce sont les intermédiaires, les compagnies d'assurance qui, pour fournir de gros dividendes à leurs actionnaires — les actions de plusieurs font prime — s'efforcent de rogner sur les indemnités à payer, forçant les sinistrés à des procès coûteux, ou profitant de leur ignorance, lorsqu'ils sont faciles à influencer. C'est un nouveau mode de prélèvement du capital sur le prix de la vie et de la santé du travailleur, la création de nouveaux parasites.
Il y a la loi, en préparation, sur les retraites ouvrières. C'est le coup de génie de la finance capitaliste. Le prélèvement sur les salaires de nombreux milliards dont l'Etat se fait gérant, pour aboutir à une rente de 20 sous par jour payée aux rares survivants qui atteindront Page déterminé. La majeure partie, ceux que le travail, la misère, les privations auront tués avant, se seront privés toute leur vie pour assurer des tripotages fructueux à leurs maîtres, des sinécures largement rétribuées à leurs créatures. Et c'est ainsi que le nombre des travailleurs décroît par l'intronisation de l'outillage mécanique, et que croît celui des parasites par la création d'emplois seulement utiles au régime capitaliste.
Double avantage pour les maîtres. Le vrai producteur étant plus ou moins un ennemi, tandis que le parasite est trop prisonnier de Tordre de choses existant pour ne pas en être un défenseur et un admirateur.
Et pour parer à ce qu'ils appellent l'intransigeance des travailleurs, les accusant de ne pas tenir compte de la concurrence, de présen-
ter à leurs exploiteurs des conditions qui, s'ils les acceptaient, les mettraient en infériorité évidente soit à l'égard de leurs concurrents nationaux et surtout — crime impardonnable — de leurs concurrents étrangers, certaines «bonnes âmes » ont inventé « l'arbitrage obligatoire » dont un projet de loi repose quelque part.
Comme s'il pouvait y avoir conciliation entre l'employeur et l'employé, entre celui qui commande et celui qui obéit.
Ce sont deux intérêts antagoniques en présence, irréductibles, le bien-être, le luxe de l'un étant fait de la misère de l'autre. Il ne peut y avoir que des compromissions temporaires que Ton ne respecte, de part et d'autre, que tant que l'on ne se sent pas assez fort pour les briser. Pour que l'exploité prenne sa place au soleil, il faut qu'il brise l'exploitation dont il est victime. Tant pis pour l'exploiteur s'il ne peut supporter la lutte.
Les débuts de l'anarchisme. — Syndicalisme selon lu conception socialiste. — L'individualisme et le syndicalisme. — Le syndicat groupement naturel. — Le syndicat groupement de défense dans l'état social actuel. — Il faut savoir vers quoi l'on marche. — Le syndicalisme, moyen do révolution, a sa place à côté des autres, il ne peut les suppléer. — Diversité des groupements de lutte. — Les besoins déterminent les groupements. — La division du travail. — Le travail agréable. — Le choix des activités. — Le syndicat doit disparaître avec Fétat social qui Fa engendré. — Le mot engendrant la doctrine. — Influences réciproques. — Déviation des théories lorsqu'on veut les pousser à l'absolu. — Chacun son dada.
L'organisation dos ouvriers en groupements corporatifs, les grèves pour la Jeteuse des salaires, cela a existé — sous différentes
formes — de tous temps, -mais ce n'est que depuis qu'il est devenu une force, que le syndicalisme est venu se placer à côté des différents systèmes de rénovation sociale.
Lorsque, vers 1879, il commença à se former en France un nouveau courant dont les' adhérents prirent le nom d'anarchistes, les mêmes raisons qui leur firent combattre les socialistes les firent se tenir à l'écart des groupements syndicalistes, ces derniers étant trop politiciens et trop réformistes.
Trop peu nombreux, les anarchistes auraient été noyés dans cette masse, et ne seraient jamais arrivés à formuler nettement leurs idées, pris qu'ils auraient été par l'ambiance.
Cet éloignement du syndicalisme eut son bon côté : l'esprit dégagé de toute contingence, les anarchistes arrivèrent à se formuler une conception nette de ce qu'ils voulaient.
Il y eut un mauvais côté : le mouvement ouvrier tomba complètement sous la dépendance des politiciens.
Seulement, si les anarchistes se tenaient
à l'écart du mouvement syndicaliste, relevant
ses erreurs, attaquant son inféodation aux
partis politiques, il ne leur vint jamais à la
pensée do l'attaquer en tant que mouvement ouvrier. Et chaque fois qu'une grève se dessinait,, énergique, les anarchistes y prenaient part.
Il fallait toute l'outrecuidance de quelques huluberlus — qui se croient anarchistes, parce qu'ils peuvent, plus ou moins mal, réciter par cœur quelques passages de Nietszche ou de Stirner — pour contester aux ouvriers l'utilité de se grouper en syndicats afin de lutter contre les fantaisies de leurs exploiteurs.
De leur coté, les politiciens ont la prétention de diriger le mouvement ouvrier. Pour eux, les syndicats devraient borner leur rôle à émettre des revendications, à les soumettre aux députés qui se chargeront de les porter au Parlement, et de les transformer en lois.
Et, afin de ne pas entraver l'œuvre parlementaire, les ouvriers, en enfants bien sages et bien obéissants, devront respecter la loi, se tenir tranquilles, ne pas bouger, même lorsque leurs exploiteurs veulent les affamer, attendre l'intervention du député, seul qualifié pour traiter en leur nom. Et, en échange des
bienfaits parlementaires, réserver toutes leurs forces pour la lutte électorale, et cotiser pour grossir la caisse des comités électoraux.
Mais le développement de l'idée anarchiste ayant gagné le mouvement ouvrier, celui-ci s'arrache de plus en plus à l'influence des politiciens.
Sans être anarchiste/le syndicalisme a entrevu que ses revendications ne devaient pas se borner à la défense des salaires, mais tendre à l'abolition du salariat; qu'il était absurde d'attendre du Parlement ce qui devait être directement arraché à l'exploiteur, et que, la légalité étant faite pour défendre ce qui existe, il était nécessaire,, parfois, d'en sortir pour obtenir quelque chose.
Donc, aujourd'hui, le syndicalisme se dresse comme une force contre les politiciens dont il tend à se détacher définitivement, et l'anarchisme dont il se défie, en haine de l'esclavage dont il n'est pas encore complètement sorti.
L'outrance des huluberlus n'est pas faite pour dissiper le malentendu.
Et, à ceiL derniers, il faut une bonne dose de
fatuité, il faut qu'ils se fassent une conception bien nietzschéenne de leur Moi, pour s'imaginer qu'ils mèneront, tout en la méprisant, la foule à la révolution, ou pour penser que cette révolution peut être l'œuvre d'une poignée d'intellectuels... ou se croyant tels.
Du reste, il y a ici un non-sens de la part de ces ^< surhommes » au petit pied : ou bien l'on a compris que l'individualité est écrasée dans l'engrenage social, que ses aptitudes sont arrêtées dans leur développement, que ses virtualités sont étouffées avant d'avoir pu se manifester, parce que l'organisation économique sacrifie le bien-être et le développement du plus grand nombre au profit d'une minorité de privilégiés, et que pour changer cette mauvaise organisation, et ne plus être exposé par les hasards de la naissance et des événements à nous trouver parmi le troupeau des esclaves, il faut qu'il n'y ait plus d'esclaves. Que notre propre affranchissement, par conséquent, ne peut s'opérer que lorsque, la masse entière saura se libérer.
Ou bien, la masse nous est étrangère ; si nous souffrons d'être parmi les exploités, il nous serait indifférent que d'autres le fussent à
notre place, pourvu que nous ayons toutes nos aises, estimant que ]e troupeau est fait pour être tondu. Alors inutile de se réclamer d'une révolution sociale — à moins que, comme pour les politiciens, ce ne soit qu'une formule dont on se sert pour amuser ceux dont on espère tirer pied ou aile — la société bourgeoise est assez bien constituée pour que ceux qui savent jouer des poings et des coudes, puissent s'y faire leur place.
Le syndicat est un groupement de lutte qui s'impose aux travailleurs en l'état social actuel.
Ceux qui sont les plus opprimés économiquement, intellectuellement et moralement, ont des réclamations à produire chaque jour, à chaque heure, à chaque instant.
Crevant de faim continuellement, il ne peut leur être indifférent d'obtenir une concession, si légère soit-elle, ou d'empêcher ne serait-ce qu'un dixième de tour à la vis de compression.
S'il est vrai qu'il n'y a que la disparition complète de l'exploitation qui puisse les libé-
222 RÉFORMES, RÉVOT'UTION
rer, ils ne peuvent, cependant dans l'espérance de cette révolution, qui s'opérera on ne saurait prévoir quand, abandonner la lutte de tous les jours ; car cet abandon encouragerait leurs exploiteurs à faire peser plus fort sur eux leur exploitation.
En attendant la suppression du salariat et de l'exploitation capitaliste, il leur faut bien résister aux diminutions de salaire, ou prendre l'offensive pour en obtenir l'augmentation, lorsque l'accroissement des charges sociales vient leur rendre la vie impossible, ou qu'une conception plus nette de leurs droits les incite à réclamer une part plus large dans les produits de leurs activité.
Et, forcément, la lutte au jour le jour, l'appât de l'amélioration immédiate, ou de ce qui semble tel, l'emportera toujours sur la lutte à buts plus incertains, plus éloignés, moins définis. Une heure de moins à l'atelier, quarante sous de plus à la fin de la semaine, sembleront toujours plus faciles à obtenir, — et le sont, le plus souvent — que la disparition des exploiteurs, que la réalisation du bonheur et de l'affranchissement intégrais.
Quelle que soit l'intensité de la propagande
révolutionnaire, les travailleurs, en temps ordinaire, se grouperont, surtout, pour des buts proches, faciles à atteindre. Et, voudraiton négliger ce côté, que la réalité ne tarderait pas à les y ramener. C'est dans la propagande qu'on pourra leur faire ensuite qu'ils apprendront à connaître Pinanité des réformes partielles.
Mais c'est une erreur d'affirmer comme le font les syndicalistes révolutionnaires, comme le croient [bon nombre d'anarchistes, comme le prophétise toute une nouvelle école socialiste — qui vient de découvrir lé syndicalisme — que ce sont les syndicats qui organiseront la révolution, qu'ils sont appelés à organiser la production dans la société future, et qu'ils nous représentent la cellule initiale des groupements futurs.
On me dira qu'il est absurde de prophétiser ce que sera, non seulement la société de demain mais même ce que sera la révolution dont elle doit sortir. Nous ne savons pas ce que sera la société future, nous ne pouvons pas prévoir ce que sera la révolution qui se pré-
pare. En matière d'activité sociale, les actions et réactions sont trop nombreuses, trop enchevêtrées, trop compliquées pour pouvoir faire des déductions, même approximatives ; car c'est toujours de l'imprévu qui surgit.
Et cela est l'exacte vérité.
Seulement nous savons plusieurs choses qui peuvent nous guider : 1° que nous souffrons de ce qui existe ; 2° que ça ne changera que si nous travaillons nous : meme à le changer; et, 3° que, sans vouloir prophétiser ce qui sera, puisque cela dépend de l'évolution de millions et de millions d'individus, et d'une foule d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres, il faut bien que nous cherchions à nous faire une idée de ce que doivent être les choses pour essayer de les réaliser, de façon à ce que <;a marche mieux que ce qui existe.
EU tout en sachant que les choses ne marcheront pas absolument comme nous le désirons, il nous faut agir comme si nous étions certains de diriger les événements, puisque, en somme, c'est de toutes les conceptions émises, de toutes les activités mises en œuvre que sortira le futur. Plus se grouperont de gens décidés à agir dans le même sens, plus l'idée
qui les aura animés aura chance de réussir ou d'imposer une partie de ses conceptions.
C'est de l'empirisme, d'accord. Mais il n'y a pas de science sociale exacte. Ce n'est qu'en mentant effrontément, et en travestissant les faits, que les économistes bourgeois prétendent faire de la science économique. Leur prétendues lois économiques ne résistent pas une minute à une critique judicieuse.
Mais revenons aux syndicats.
Les revendications ouvrières forment le fond principal de la révolution qui se préparc ; de plus, il serait absurde de penser faire une révolution sans le concours de la masse ouvrière. Mais, de par le fait qu'ils sont forcés de lutter journellement contre les exploiteurs, les syndicats, même lorsqu'ils inscrivent dans leur programme la suppression du salariat, l'expropriation de ceux qui se sont accaparé le sol et les moyens de production, cela reste toujours dans les choses lointaines, toute leur activité étant absorbée par la lutte quotidienne et les conflits qui surgissent à chaque instant entre salariants et salariés; forcés, qu'ils sont, de
les résoudre afin de donner satisfaction à ceux
qui se groupent autour de l'organisation syndicale, ne lui demandant que ce qui est immédiatement réalisable.
Amener leurs coadliérents à comprendre que leur libération ne se fera que par eux-mêmes, et lorsqu'ils se seront débarassés de l'exploitation, c'est l'œuvre des anarchistes qui pénètrent dans les syndicats, cela doit, aussi, devenir l'œuvre de ceux des syndicalistes qui sont arrivés à s'émanciper intellectuellement.
Mais la lutte de tous les jours, qui est inévitable, qui a sa raison d'être, a aussi son utilité, car elle habitue les travailleurs à élever leurs réclamations en leur démontrant que Y augmentation progressive des salaires est une chaîne sans fin, qui peut se dérouler indéfiniment en les laissant toujours aussi misérables et exploités. Cependant la lutte qui leur donne conscience de leur force, par contre, a l'inconvénient de faire prédominer les réclamations du moment, au détriment des réalisations plus éloignées. Il y a une pente sur laquelle il est facile de glisser. C'est pourquoi il serait dangereux de voir en le syndicalisme le seul moyen révolutionnaire.
La vie sociale est beaucoup plus complexe.
On n'est pas organisé seulement par corporations. En dehors de la production, les modes d'activité sont innombrables, et dont chacun demande sa satisfaction intégrale. Pour que la révolution sociale garde toute son ampleur, accomplisse toute son œuvre, il faut que tout ce qui souffre de l'organisation sociale, que tout ce qui est annihilé par les mille liens de la législation et de la réglementation, se groupe pour trouver l'organisation adéquate à ses aspirations, et travailler à la réalisation de ses conceptions dont l'application doit entraîner la ruine des institutions oppressives.
La société fourmille d'abus, il faut que, contre chaque abus, pour le combattre surgisse le groupement de ceux qui ont le plus à s'en plaindre.
De même qu'il se forme des associations pour organiser des promenades, faire de la musique, jouer aux boules, tirer à Tare, il devrait s'en former pour battre en brèche chaque abus politique, administratif, policier, judiciaire ou fiscal.
Non seulement groupes de lutte contre; ce qui existe, mais essais de^ groupement sur
les bases futures, en vue de produire de la joie, du bien-être, de la solidarité, entre individus de même pensée. On compte trop sur la fatalité de la révolution, oubliant que celle-ci n'est que destructive de ce qui embarrasse le terrain et que, la destruction des formes oppressives accomplie, ne se développeront que les formes de groupement qui se seront déjà essayées.
L'état nouveau ne s'improvise pas, même après une révolution. Il ne sera que l'épanouissement d'initiatives déjà en germes.
Ce n'est que lorsque toutes les initiatives sauront se grouper, que lorsque tous les modes d'activité réclameront leur droit à se manifester, que la révolution trouvera sa formule, et ne s'arrêtera pas à des transformations partielles.
Il serait donc absurde d'attendre la révolution pour organiser la société future. C'est dès maintenant qu'il faut chercher des formes nouvelles de groupement.
Or, si dans- l'organisation économique d'aujourd'hui, on produit non pour consommer, mais pour faire du commerce, agioter, réali-
ser des bénéfices, sans se préoccuper des vrais besoins et des goûts du consommateur, il ne doit pas en être de même dans une société normale.
L'organisation sociale ne doit pas s'opérer en vue de « produire », mais bien pour « consommer ». La production n'est pas un but, mais une conséquence.
Ce sont les besoins qui doivent déterminer les groupements. Si j'ai besoin d'un meuble, d'un ustensile, ce n'est pas dans un magasin que je dois aller les chercher tout faits. J'aurais à m'enquérir de ceux qui auront besoin des mêmes objets, m'entendre avec eux, et nous organiser pour les produire, non plus à la grosse, sur le même plan, de formes identiques, mais un à un, tels que chacun de nous les aura conçus.
Ici, je vois poindre l'objection : « s'il faut que l'individu en revienne à fabriquer tout ce dont il aura besoin, ce sera un recul. Il est impossible que le même individu puisse faire tous les métiers. Non seulement sa vie se passerait, encore pis que dans la société actuelle, à produire sans une minute d'arrêt, mais c'est pratiquement impossible, vu la multiplicité
des métiers qu'ont suscité les besoins de l'homme. »
Aujourd'hui qu'une grande partie des forces sont détournées de la vraie production, et qu'il n'y a qu'une très petite partie des travailleurs produisant réellement, et pour tous, il a fallu exprimer de l'individu tout ce qu'il étaitsusceptible derendre comme force productive, c'est ce qui a amené la spécialisation, et la division à l'infini des métiers, qui font qu'un individu, tout le long de son existence, accomplira les mêmes mouvements mécaniques, destinés à façonner éternellement la môme pièce ou la même partie de pièce.
Mais l'homme ne doit pas être une machine à production. Pour devenir un être sain, parfaitement équilibré, il doit exercer également son cerveau, chacun de ses muscles, et varier les mouvements de ceux-ci.
Lorsqu'on sait manier un outil, on est apte à passer d'un métier à un autre lorsqu'on n'est pas tenu à faire de la production intensive.
Je dois pouvoir varier mes occupations au
gré de mes besoins : battre le fer aujourd'hui, rabotter des planches demain, gâcher du plâtre un autre jour, si je me sens du goût pour ces diverses occupations.
Lorsqu'il n'y aura plus de parasites, plus d'intermédiaires inutiles et onéreux, plus d'individus employés au seul service de ces parasites et de ces inutiles, il ne sera plus nécessaire que l'homme soit changé en machine à abattre de la besogne. L'outillage mécanique, intelligemment employé, restera toujours un auxiliaire précieux pour lui faciliter le travail et écourter le temps à y passer.
L'important n'est pas tant de réduire indéfiniment les heures de travail, que d'arriver à ce que, par un meilleur aménagement des forces, le travail soit un plaisir, une distraction, une occupation agréable, en môme temps qu'un exercice hygiénique.
Dans la société actuelle, où le travail manuel est considéré comme dégradant par la plupart, nos parasites, pour se maintenir en santé, ont dû trouver des exercices où dépenser leurs forces d'une façon improductive.
Dans une société normale on les dépensera plus intelligemment. L'individu utilisera les
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forces, dont son tempérament exige la dépense, à un travail productif sans se croire dégradé. Pourvu que l'individu puisse se développer en toutes ses virtualités, il ne comptera pas les heures qu'il y emploiera.
Evidemment, cet éparpillement de l'activité individuelle doit avoir une limite : les forces de l'individu lui même et ses propres facultés.
S'il y a des modes d'activité vers lesquels les individus se trouveront entraînés, il y en 'a d'autres, au contraire, qui les laisseront indifférents, ou, même, pourront leur répugner. Mais du fait qu'ils s'emploieront à divers travaux, ils se trouveront faire partie de divers groupes. Et comme chaque groupe pourra se trouver composé d'individus y exerçant des aptitudes différentes, et se trouvant faire partie d'autres groupes, les relations peuvent varier ainsi à l'infini, et permettront à chacun de se procurer ce dont il aura besoin, sans avoir à participer directement à la fabrication.
Pour bien faire saisir mon idée, il faudrait donner un exemple, mais ce n'est pas ici la
place, et, du reste, cela ne pourrait être qu'un aperçu. Une organisation semblable ne se crée pas spontanément ; elle ne peut sortir que d'une évolution s'opérant dans ces groupements et dans la mentalité des individus. C'est dans le groupement lui-même, aux prises avec les difficultés, que se trouvera son mode de fonctionnement, et qu'il faudra bien trouver si on veut échapper au danger du monopole corporatif, de la concurrence entre métiers, et sauvegarder la liberté individuelle.
Dans cette organisation qui, seule, me semble rationnelle, et seule efficace pour donner à l'individu toute liberté d'allure, on voit que le syndicat a totalement disparu.
Du reste, groupement de lutte et d'éducation pour la lutte, il doit disparaître avec le régime qui l'a produit, pour faire place à des groupements plus complexes, moins étroits rassemblant des aptitudes plus variées, n'ayant plus à combattre, mais à remplir leur fonction dans l'harmonie sociale.
De plus, pour hâter la révolution sociale, il est bon que chacun porte ses forces vers la be-
sogne qui lui plaît le mieux. C'est en l'attaquant de tous les côtés à la fois, que la société croulera plus vite.
Seulement, par un défaut inhérent à Pimperfection humaine, chacun a tendance à croire que c'est le moyen qui lui plaît le mieux qui est le seul efficace ; et il a vite fait de l'ériger en système, hors duquel il n'y a pas de salut.
Et puis, c'est si tentant de passer chef d'école!
Les exemples abondent :
Je ne parlerai pas des parlementantes qui, eux, ont des raisons spéciales pour vouloir tout subordonner à la politique, et où les querelles des chefs les divisent, et subdivisent, à chaque instant.
Remontons seulement jusqu'à l'Internationale. On sait que le mot collectivisme ne fut inventé, par les internationalistes, que pour remplacer» celui de communisme qu'ils jugeaient trop décrié par lefc systèmes autoritaires.
Aujourd'hui le collectivisme est une doctrine qui n'a plus grand chose de commun avec le communisme, si ce n'est l'étroitesse et l'auto-
ritarisme du communisme dont on voulait se dégager; ayant même amplifié là-dessus.
Nos camarades de l'Internationale croyaient n'avoir inventé qu'un mot ; il en vint derrière eux qui en firent un système.
Lorsqu'on fit les premières lois contre les anarchistes, quelques littérateurs, fourvoyés dans le mouvement, inventèrent le mot libertaire, prétendant ainsi faire la nique aux nouvelles lois. Et, depuis, le nom de libertaire s'emploie à côté de celui d'anarchiste. Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé le moyen d'y loger dessous une théorie nouvelle. Cependant, pour beaucoup, libertaire signifie autre chose — de plus, ou de moins — qu'anarchiste. Il y a une nuance. Le Libertarisme attend son prophète.
Il y a, également, les déviations que tel mode d'activité entraîne avec lui.
Il est évident que si l'on veut trouver des adhérents au mode d'action que l'on emploie, il faut en faire ressortir les avantages et négliger les côtés faibles. A force de le vanter, et de chercher des raisons pour le faire ac-
cepter, on finit par s'illusionner soi-même.
À la suite des persécutions féroces de l'époque dont je parle plus haut, la propagande ouverte, purement anarchiste, fut arrêtée pendant plus d'une année, puisqu'il suffisait de se dire anarchiste pour être coffré. L'activité des anarchistes se tourna vers les sjndicats. Et leur propagande, certes, y a été efficace, puisque aux syndicats qui, autrefois, pour la plupart, n'étaient que des groupements isolés, sans force, inféodés aux politiciens, ils sont parvenus à insuffler la vie, et à en faire une puissance avec laquelle le monde politique aujourd'hui est forcé de compter, et à les arracher à l'emprise mortelle des politiciens.
Par contre, pour beaucoup des anarchistes qui s'y sont donnés, cette besogne les a tellement pris que la propagande anarchiste ne compte plus pour eux, et, d'aucuns ne sont pas loin de regarder comme des gêneurs ceux des anarchistes qui viennent rappeler que le syndicalisme n'est qu'un des cotés de la question.
Il y a eu influence réciproque. Si les anarchistes ont fait avancer le syndicalisme, ce-
lui-ci a fait rétrograder certains anarchistes.
A la suite de l'affaire Dreyfus, il y eut un emballement général « pour l'éducation du peuple ». Chacun voulait éduquer l'ouvrier. Il en sortit la création des U. P. Cela attira quelques autres activités anarchistes qui ont été absorbées par le courant.
Il y eut encore le « Neo-Malthusianisme ».
Au commencement,, il s'agissait du droit pour chacun de n'avoir que le nombre d'enfants qu'il lui plairait ; la liberté pour la femme de se refuser aux maternités multipliées ; le tout accompagné de considérations physiologiques et morales dont quelques-unes étaient solides, d'autres discutables. N'avoir d'enfants que lorsqu'on est sûr de pouvoir les élever, ne procréer que dans des conditions permettant d'avoir des produits sains, liberté pour la femme, tout cela ce sont des choses excellentes, contre lesquelles on ne peut élever aucune objection, mais qui ne relèvent que de la morale individuelle.
Cela ne pouvait satisfaire les partisans de la nouvelle école. De facultative, la non procréation est devenue un dogme social, une panacée à tous les maux qu'engendre la so-
ciété. Elle est devenue la doctrine la plus réactionnaire que je connaisse.
Il y a encore Fantimilitarisme qui, dès les débuts de la propagande anarchiste, fut, avec l'antiparlementarisme, un des points principaux de l'activité des anarchistes qui, lui aussi, tend à se spécialiser, et à « se suffire à lui-même ». Bien mieux, ne voilà-t-il pas qu'il se subdivise, et est en train de former, sous le nom d'hervéïsme, une autre variété d'antimilitarisme! Jusqu'à présent, il n'y a ni schisme, ni formule nouvelle. Patience I avec le temps, il se trouvera bien quelqu'un pour en faire une doctrine dont il se prétendra l'inventeur.
Non pas que l'anti-militarisme ne puisse donner carrière à des activités spécialement groupées dans ce but. Prêcher la désertion, préconiser le refus déporter la livrée militaire, c'est très bien, mais insuffisant : il y aurait à aider l'exode de ceux qui fuient la caserne, leur faciliter l'établissement à l'exil, leur trouver des appuis pour se débrouiller à leur arrivée, afin que la difficulté de trouver du travail ne les ramène pas à la soumission. La grande activité des groupes anti-militaristes, à un moment donné, fut d'apprendre l'espé-
ranto! qui peut avoir son utilité mais est insuffisant pour la solution des problèmes qui s'imposent. Pour le moment les groupes sont en « sommeil ».
Cela n'est pas la faute de telle ou telle conception. Il y a impossibilité pour la majorité des individus à se faire une conception philosophique des choses, et, forcément, une fois que l'on s'est donné un but à atteindre, on ne voit plus que ce but. C'est ce qui fait que le syndicalisme tend, lui aussi, à devenir une doctrine, « à se suffire à lui-même », comme cela a été affirmé au congrès d'Amiens.
C'est cela qui est dangereux ; car forcé de lutter la lutte de tous les jours, il sera à chaque instant amené, comme je l'ai déjà dit, à sacrifier l'avenir pour le présent. Or, nous savons que toute amélioration qui laisse subsister l'exploitation, le salariat, n'est qu'une amélioration illusoire ; que le travailleur, comme les autres, ne sera réellement affranchi, ne trouvera la satisfaction de tous ses besoins, que lorsqu'il aura totalement détruit l'organisation capitaliste.
Or, le fait de mettre, à chaque instant, l'é-
teignoir sur certaines réclamations que l'on suppose devoir empêcher la réalisation d'autres moins absolues, la peur d'effrayer une partie du personnel que Ton traîne à sa remorque, seront un continuel obstacle à ce qu'il s'établisse une conception large du mouvement social dans le personnel syndicaliste, si l'impulsion ne lui vient pas du dehors.
Cette besogne c'est l'œuvre de la propagande anarchiste qui, elle, doit s'inspirer de toutes les activités, et qui, tout en semblant n'opérer que dans le vague de la théorie, « travailler pour Tan 2000 », comme on le lui reproche lorsqu'on veut la « plaquer », travaille cependant à ce que le progrès social ne reste pas stationnaire, à ce que les réclamations des déshérités se fassent entendre de plus en plus conscientes, de plus en plus précises et que le mouvement ne se cristallise pas dans des formules qui, bonnes aujourd'hui, peuvent être une entrave demain, ce qui attendrait le syndicalisme, si jamais il arrivait à se transmuer en théorie. Comme toute théorie qui se croit une panacée, il voudrait se survivre et perdurer, et deviendrait ainsi une entrave au progrès social.
Que les anarchistes facilitent au syndicalisme la besogne qui lui incombe — et elle est importante — mais qu'ils n'oublient pas la leur qui ne l'est pas moins.
L'ouvrier ne peut résister au patron que. par la cohésion. — La vie au jour le jour. — L'apprentissage de la volonté. — Un danger. — La lutte contre les préjugés. — La grève peut engendrer les revendications d'ordre général et devenir éducatrice. — Le triomphe des grèves n'est qu'un armistice. — De la grève générale à la révolution. — Un autre aspect de la grève générale.
En se groupant par métiers, les ouvriers ont obéi à une impulsion naturelle qui fait que ceux qui ont les mêmes intérêts unissent leurs forces contre l'ennemi commun. C'est la constatation qui s'impose chaque fois qu'il s'agit de discuter le syndicalisme, ses méthodes, ses moyens de lutte. Et la grève est un de ces moyens.
A part quelques exceptions, l'ouvrier isolé
est sans recours contre l'arbitraire patronal. Il faut être un ouvrier d'élite pour que la menace de quitter Patelier amène l'exploiteur à accorder l'augmentation de salaire demandée, à retirer la menace de diminution, ou à accorder la satisfaction exigée.
Pour l'ensemble des travailleurs d'un atelier, d'une corporation, il n'y avait chance de réussite qu'en se solidarisant; ce n'est qu'en désertant en masse l'atelier qu'il y avait chance d'amener le patron à résipiscence.
Et, comme toute évolution naturelle qui va toujours du simple au composé, après avoir résisté par atelier, les travailleurs apprirent à résister par corporation, ensuite à se prêter mutuellement un appui financier, quelques fois une seconde corporation se mettant en grève pour appuyer les revendications d'une première, jusqu'à ce que surgisse l'idée de grève générale cherchant à englober, non la totalité des travailleurs, ce qui serait un rêve, mais suffisamment, dans la plupart des corporations, de façon que la cessation du travail amenât une telle perturbation dans la vie sociale qu'elle s'en trouve interrompue.
Mais l'idée do grève générale ne pouvait surgir qu'avec des réclamations plus générales que la simple défense des salaires, aussi Tidée est-elle partie de ceux qui n'entrevoient l'émancipation totale de l'individu que dans une transformation complète des rapports économiques; ce fut dans les groupes de l'Internationale que Ton commença à en parler, et que l'idée fut reprise par les anarchistes que la bourgeoisie de Chicago, — en décision de la sentence formulée par un tribunal le plus odieusement stylé pour en obtenir la condamnation voulue — fit pendre en 1887, pour un acte auxquels ils étaient étrangers.
Car, préoccupé avant tout de défendre son morceau de pain, l'ouvrier ne vit d'abord dans la grève qu'un moyen d'arracher à son exploiteur ce qu'il lui était possible de réaliser immédiatement. Nul doute, même, que la première grève dut être causée pour résister à une menace patronale.
C'est pourquoi, même à l'heure actuelle, quoique la grève générale doive être l'objectif des corporations, les grèves partielles restent une arme permanente, car en dehors des réalisations d'aspirations d'ordre général, il
reste toujours des salaires à défendre, des augmentations à exiger, des heures de travail à réduire, et nombre d'autres améliorations partielles à imposer.
Car, comme j'ai nu l'occasion de le constater nombre < ] , *is au cours de ces pages, il y a, en attendant, — et tout en préparant, le chambardement social — la vie journalière à défendre.
Du reste, si la grève partielle est impuissante à réaliser les transformations sociales nécessaires, elle a, en même temps qu'elle les habitue à se défendre, l'avantage d'apprendre aux travailleurs l'excellence de la solidarité, de la cohésion. Elle les habitue à < btenir, par leurs propres efforts, ce qu'ils n'étaient que trop portés à attendre de l'Etat, du Parlement, et de toutes sortes d'intermédiaires.
Cela les habitue encore à « exiger » au lieu de « supplier », de réclamer comme un droit au lieu de l'attendre comme une faveur. Et lorsqu'ils réussissent cela les entraîne à réclamer davantage, et à attendre de la force ce qu'on leur refuse de bonne volonté.
Il y a, il est vrai, les échecs qui apportent
le découragement, la dispersion des syndiqués. L'absolu n'est pas de ce monde. Quand on lutte, il ne suffit pas d'avoir le droit pour soi pour être le plus fort.
Mais comme la défaite des travailleurs ne peut être amenée que par leur manque de cohésion, de solidarité, ou d'énergie, il y a toujours quelque leçon à tirer pour leur éducation. Et quelque soit le découragement qui suit une grève vaincue, la force des choses ramène les travailleurs peu à peu à s'occuper de revendications nouvelles.
Il y a un autre danger, et c'est ce qui s'est produit pour le parti socialiste qui, révolutionnaire lorsqu'il débuta, après la Commune, se lança, dans la lutte électorale sous prétexte de propagande à faire, se croyant sauvegardé par les « considérants révolutionnaires » de son programme, où il était dit que la lutte électorale n'était qu'un moyen d'agitation, la révolution restant le seul moyen d'émancipation du prolétariat.
On sait ce qu'il en est advenu. Pris par la lutte électorale, les considérants révolution-
naires se sont égarés en cours de route, il n'est resté de révolutionnaire que l'étiquette, la conquête des pouvoirs politiques est devenue le vrai credo, et l'on fait espérer aux travailleurs leur affranchissement par des lois protectrices, et les élus socialistes collaborent aux mesures de répression que les ministères bourgeois — dont ils font partie — prennent contre leurs électeurs, lorsqu'ils s'avisent de montrer l'énergie que, pour faire leur fortune politique, leur conseillèrent autrefois ceux qu'ils ont eu la naïveté d'envoyer prendre place au milieu de leurs pires ennemis : les faiseurs de lois.
Cela se produit également pour le syndicalisme révolutionnaire. Tout en préconisant l'expropriation du capitalisme, tout en réclamant l'abolition du salariat, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, les syndicats se trouvent entraînés à lutter journellement pour la réalisation d'améliorations partielles qui ne peuvent en rien entamer l'exploitation capitaliste.
Et ces constations faites, il serait inutile d'ajouter, s'il n'était bon de préciser, que cette lutte est absolument justifiée, alors que la lutte électorale ne s'impose pas.
Car cela n'est nullement la faute de ceux qui mènent la lutte.
Il est de toute évidence que, tant que ne sera pas rentrée dans les cerveaux la conviction que. pour le travailleur, il n'y aura pas d'affranchissement possible dans l'état social actuel, que l'individu ne sera libéré que par une meilleure organisation de la propriété sociale, les individus seront amenés au syndicat beaucoup plus par les avantages immédiats qu'ils les croient capables de réaliser que par le désir* d'une transformation complète dans les rapports économiques.
Et de là à croire que Ton peut, en obtenant une amélioration après une autre, arriver à s'émanciper, la pente est facile.
Il est vrai, également, que la propagande de ceux qui « savent » peut combattre cette tendance optimiste, mais les individus tiennent, par tant de chaînes au passé, aux vieilles conceptions, l'erreur est tellement invétérée chez eux, par l'éducation reçue, par la
LES GRÈVES, GRÈVE GÉNÉRALE 2'l9
mauvaise interprétation des faits et les mensonges intéressés que leur débitent, même ceux qui se déclarent leurs plus fervents amis, qu'il leur est bien difficile de sacrifier ce qui leur semble à la portée de la main pour des réalisations qui leur semblent d'autant plus impossible que leur ignorance est plus grande.
La situation est d'autant plus difficile, que le syndicat a sa raison d'être dans les intérêts corporatifs de ses adhérents, et qu'il se doit à leur défense. Comment les défendre, si ce n'est par la grève partielle ?
D'autre part, la grève partielle ne peut guère s'élever au-delà de la défense des salaires, réduction des heures de travail, et autres améliorations morales et matérielles du travail.
Gomment sortir de ce dilemme?
Par la grève générale ! Avec la grève générale on peut sortir de la défense des intérêts corporatifs, et transporter la lutte sur le terrain de réclamations d'un ordre plus général, et par conséquent, entamant davantage l'ordre de choses existant.
Et c'est une si bonne arme de lutte que les politiciens s'ils Pont déclarée impraticable, utopique sur le terrain économique, n'en ont pas moins tenté d'en faire une arme politique, en essayant, comme dans quelques pays, de l'organiser pour obtenir le suffrage universel.
Oui, la grève générale peut, au choix, être une arme politique, comme un instrument de libération économique. Et pourquoi pas?
Le pouvoir polit ijue est l'associé, le défenseur du pouvoir économique. Sa seule raison d'être est la défense des privilèges de ceux qui possèdent. Autant les travailleurs seraient idiots de se mettre en grève pour faciliter les combinaisons louches des politiciens, autant ils auraient raison d'en user pour imposer, dans l'ordre politique, une mesure qui faciliteraient la mise à jour de quelque revendication économique, ouvrirait une brèche dans les murs de la forteresse.
En conseillant aux travailleurs de ne pas se mêler aux tripotages électoraux et parlementaires, les anarchistes n'ont jamais perdu de vue que l'exploitation politique et l'exploitation économique se tiennent, se renforcent, et que démanteler Tune, c'fcst faciliter l'atta-
que de l'autre. Ils font de la politique, à leur façon, avec leurs moyens.
Mais, dans la grève partielle, qu'elle soit un conciliabule courtois avec les patrons, comme l'entendent les réformistes, ou, comme l'entendent les révolutionnaires, l'imposition aux patrons des réclamations ouvrières par les intéressés eux-mêmes, les arrangements qui en découlent ne sont, d'une façon comme de l'autre, qu'un compromis entre exploiteurs et exploités.
Que les patrons accordent de bonne grâce, après discussion, et concessions réciproques, ce qui leur est demandé, ou, le couteau sur la gorge, ce qui leur est imposé, ce n'est qu'un accord intervenant entre deux contractants.
Dans le premier cas, les deux parties s'engagent mutuellement, sur des points déterminés, pour une durée convenue; dans le second, c'est un armistice où de chaque côté des belligérants on se prépare à imposer des conditions nouvelles, à rompre les engagements imposés; mais la lutte reste toujours sur le terrain des concessions possibles, compatibles
avec l'ordre de choses existai) t. C'est, sous des modes d'action différents, la lutte, pour des réformes.
Et si la grève générale ne devait s'employer qu'aux mômes fins, ce ne serait qu'une fédération de grèves partielles, ce ne serait pas encore la grève générale.
Du jour où le prolétariat, conscient et agissant, se sentira assez fort pour imposer au capitalisme des réformes qui seront le commencement de sa fin, le prélude de sa disparition, ce ne sera plus la grève, mais la révolution. Et c'est à la révolution que doit aboutir la grève générale si on la comprend dans toute son ampleur.
C'est un outil superbe pour forcer les capitalistes à des concessions qu'ils refuseraient aux corporations isolées, arme solide également pour amener les gouvernants à consentir, aux travailleurs, intégrale ^ lo<* libertés reconnues par les lois, mais qu'ils ont toujours limitées en fait. Cependant, si puissante 4 arme que puisse être la grève générale, elle ne sera jamais assez convaincante pour aine-
ner capitalistes et politiciens à s'effacer devant des réclamations qui n'agiraient pas.
Efficace pour obtenir un replâtrage de l'édifice social, politique ou économique, le refus par les travailleurs de contribuer, par leur travail, à la vie sociale, ne pourra jamais amener les forces politiques à renoncer au pouvoirs qu'elle exercent, les capitalistes à renoncer à la richesse qui leur permet de jouir, dans le luxe et l'indolence, du produit du travail des autres.
De la résistance passive, il faudra, si l'on veut détruire la monnaie, s'emparer de l'outillage social, y mettre la main, « agir », se trouver en conflit avec les forces policières et militaires que l'on ne peut attendre d'avoir (( catéchisées ».
C'est ici que la grève générale devient révolution.
Par suite du désir de grouper le plus d'adhérents possible autour de l'idée de grève générale, on l'a, jusqu'ici, présentée sous son aspect le plus bénin : « Il suffit que les travailleurs soient assez nombreux, dans certai-
2b'k REFORMES, RÉVOLUTION
nés corporations, à se croiser les bras pour arrêter les communications, les échanges, suspendant ainsi toute la vie sociale, et forcer leurs maîtres à capituler. Pas besoin de barricades ! Qu'au jour dit, dans les mines, transports et chemin de fer, dans l'alimentation, on se croise les bras, et la vie sociale se trouvant ainsi arrêtée, bburgeois et gouvernants capituleront.
Et la grève générale ainsi envisagée n'a rien qui puisse elfrayer les plus timorés. Du moment qu'il n'y a qu'à se croiser les bras, c'est à la portée du plus poltron.
Oui, mais il n'en va pastout à fait ainsi.
Outre, qu'en présence de cette éventualité les industriels cherchent à y parer, le gouvernant prend également ses précautions.
Outre que l'armée active pourra fournir le personnel apte à remplacer les grévistes, et déjà, dans certaines industries essentielles, on leur fait fcwre connaissance avec l'outillage qu'ils peuvent être appelés à manœuvrer, il existe une loi de mobilisation à l'aide de laquelle on pourra forcer ceux que Ton aura mobilisés à faire, comme soldats, le travail qu'ils se refusaient, ouvriers, à accomplir.
En présence de cette situation, il est à présumer que les bras ne continueront pas à rester croisés, sinon ce serait à désespérer de l'émancipation humaine.
Je sais fort bien que, pour les partisans convaincus de la grève générale, cela veut dire révolution ; mais si ce n'était que pour la faire mieux accepter que Ton en avait adouci la formule, d'autres sont venus qui l'ont envisagée sous ce nouvel aspect, et la propagent ainsi, que nombre de syndicalistes la comprennent. 11 serait peut-être bon de bien la définir si on ne veut pas qu'elle ménage des déceptions.
Pour arriver à la révolution, et coopérer à la transformation sociale il faut s'élever audessus des contingences de la lutte du moment, au-dessus de l'étroit intérêt immédiat. Et comme cette transformation sociale ne s'opérera que par l'action raisonnée des intéressés eux-mêmes, on ne les y amènera qu'en les mettant à même de se rendre compte où ils vont, où ils doivent aller.
Dualisme entre la fa<;on de penser et celle d'agir. — Faiblesse du sentiment de soli larité sociale. — J/individualisme n'exclut pas la solidarité. — Erreur du corporatisme. — Solidarisme de phrases. — Individualisme solidariste. — Jl faut développer le sentiment de solidarité sociale. — Moins récriminer, mieux se sentir les coudes. — Syndicats jaunes factices. — La faim tueuse d'énergies. — Le groupement pour résister. — La foi aux sauveurs. — Inertie. — La grèveéducatrice. — Le sabotage. — Intéresser le public a.ux réclamations des grévistes. — Si ceux qui souffrent voulaient !... — La besogne des syndicats.
A chaque manifestation de la vie sociale que Ton étudie ou peut constater ces contrastes que présentent les façons de penser et d'agir, qui nous ont déjà frappés au début de ce livre.
et combien le plus souvent elles s'accordent peu.
En France, nous nous réclamons d'idées sociales, nous prétendons n'agir qu'en vue d'intérêts communs, non seulement dans le système social et politique dont nous faisons partie, mais nous nous piquons surtout de lutter pour l'affranchissement de l'humanité entière.
Et cependant, dans la vie de tous les jours, dans le domaine des revendications immédiates, la lutte reste strictement limitée au cercle des intéressés directs.
L'aide apportée du dehors se bornant à quelques souscriptions plus ou moins fortes, mais sans que cela se prolonge de trop.
Il s'est bien présenté quelques cas de grèves par sympathie, par solidarité ; mais cela est resté à l'état sporadique, explosion de sentimentalité, manquant de volonté consciente et d'esprit de suite.
En ces derniers temps, à l'imitation des grévistes de Verviers, on a vu les syndicats de Paris, et d'autres villes prendre les enfants des grévistes de Fougères et les placer chez ceux de leurs adhérents qui pouvaient assu-
mer cette charge. Cela est de la bonne solidarité, mais de bons philanthropes pourraient en faire autant. Ce n'est pas encore la solidarité active qui doit exister entre travailleurs dans leur lutte contre leurs oppresseurs.
Par contre, les Anglais, les Américains passent pour pratiquer l'individualisme le plus féroce, tous ceux qui nous en ont parlé, de l'Amérique surtout — et leurs descriptions doivent être vraies — nous la dépeignent comme un champ de bataille où chacun, sur le terrain économique, lutte aprement pour la conquête du dollar, sans s'occuper de ceux de ses semblables qu'il renverse et piétine.
En Angleterre, si la lutte est moins violente, entre nationaux, c'est qu'elle a été portée au dehors.
Seulement cet individualisme des Anglo- Saxons et dérivés, a déjà su s'élever au-dessus de Fégoïsme étroit de l'individu. Celui-ci a compris que l'association était une force, et son individualisme s'est étendu au groupement, à la corporation, réunissant en un faisceau, qui leur permet de lutter avantageuse-
ment contre les concurrents, des forces qui, éparses, seraient sans effet.
Par exemple, pour s'être étendu au groupement, l'égoïsme n'en est pas moins féroce.
Les syndiqués sont impitoyables pour les nonsyndiqués. Au lieu de faciliter à ces derniers l'entrée des « Unions », on fait tout ce [que l'on peut pour les en écarter. Hauts droits d'entrée; quelques-unes même, lorsqu'elles se croient assez fortes pour dominer, se refusant à accepter de nouveaux membres. /
Les unionistes, devenus une aristocratie ouvrière, croient ne pouvoir maintenir leur situation privilégiée qu'en luttant contre leurs camarades moins favorisés. La solidarité existe entre « Unions » de différentes corporations, mais Bon entre gens du même métier, puisque, pour mieux défendre leurs salaires, les unionistes se refusent à ouvrir leurs rangs passé un certain chiffre.
Jules Huret, dans son livre, De San Francisco au Canada raconte ce fait : un restaurateur ne voulait pas payer ses employés au tarif de l'Union. Celle-ci le mit à l'index, en faisant promener dans son voisinage des hommes sandwichs exhibant des pancartes
où il était fait appel à la solidarité du public. Le restaurateur récalcitrant voyant ses tables vides dût mettre les pouces, et payer le tarif h ses employés.
Cet exemple et d'autres que l'on pourrait citer montrent que l'individualisme le plus étroit ne va pas sans la pratique de la solidarité, s'étendant parfois au-delà du groupe.
Ce qu'il faudrait c'est que l'humanitarisme théorique des latins sût se combiner avec l'esprit de suite et d'entente que possèdent Allemands et Anglo-Saxons. Il n'y a pas de révolution efficace possible, tant que les individus n'auront pas ressenti combien ils sont solidaires les uns des autres.
Le camarade Nettlau, dans une brochure intitulée, La responsabilité et la solidarité dans la lutte ouvrière K a ébauché cette façon de voir que les travailleurs doivent intéresser le public dans leurs luttes contre les exploiteurs, en dénonçant, et, aussi, en se refusant au travail qui a pour but de le tromper sur la qualité de la marchandise. Les syn-