centimes, franco, aux Temps Nouveaux, 4, rue Broca
dicalistes devraient méditer sur les divers aperçus que leur ouvre cette brochure et la répandre à profusion, non seulement dans leur milieu, mais par tout le public, car c'est là où réside la grande force, que chaque fois qu'un groupe d'homme lutte pour une amélioration, ce groupe trouve aide et sympathie parmi ceux qui n'y sont pas intéressés directement, mais sont arrivés à comprendre que tout s'enchaîne, et que la trouée faite par un groupe peut servir de passage à d'autres..
Evidemment, pour certaines industries, cela est difficile, leurs débouchés se trouvant dans le haut commerce ou la haute industrie, où les consommateurs, exploiteurs eux-mêmes, ont des intérêts communs de classe entre eux.
Mais, en beaucoup de cas, si tous ceux qui sont eux-mêmes, à un moment ou un autre, appelés à formuler des revendications semblables à celles du groupe en grève, se solidarisaient avec les grévistes, ce serait la victoire assurée.
Ce qui décide de l'insuccès d'une grève, c'est l'impossibilité pour une partie des grévistes de tenir plus longtemps : ou bien les
patrons ont réussi à recruter, tant bien que mal un nouveau personnel qui leur permet de satisfaire leur clientèle, — ou bien leurs clients peuvent attendre.
On peut crier contre la lâcheté de ceux qui faiblissent, ou qui sont à l'allut pour prendre la place des grévistes. Mais les malédictions ne remédient à rien. Il faut compter avec les nécessités de la vie.
Je laisse de côté les syndicats jaunes, cette force policière organisée, par les jésuites et les royalistes, pour combattre la révolution, et que les conservateurs républicains ne verraient pas de trop mauvais œil si, par leur essence même, ils n'étaient condamnés à n'être qu'un semblant de force qui sert surtout à quelques aigrefins pour soutirer des billets de mille à ceux qui sont assez bêtes pour les prendre au sérieux.
Mais à notre époque de surproduction, il ne faut pas oublier qu'il y a constamment en chômage un grand nombre d'individus, ayant femme et enfants qui demandent à manger, et lorsqu'il y a un, deux, ou trois mois que
l'on court les rues,, le ventre creux, il n'y a pas de questions de principe qui puisse arrêter de prendre, dans quelles que conditions que ce soit, l'occupation qui vous permettra de gagner la pâtée des siens.
De même pour celui qui, après des semaines de privations, qui, sans l'excuse des récriminations de la femme, les plaintes des petits, faiblit et reprend le collier de misère qu'il avait lâché dans un moment de révolte. L'individu n'est pas, ne peut pas être constamment un héros.
Combien de ceux qui crient le plus après ces éternels vaincus de la lutte sociale, ne feraient pas mieux, s'ils se trouvaient dans des conditions aussi déplorabes.
Cela tient aux conditions mêmes de la lutte sociale. Il est inévitable que, tant qu'il y en aura qui crèveront de faim, ils seront à la merci de qui les paie. Et ce n'est pas parce qu'on les huera lorsqu'ils prennent la place des grévistes, parce qu'on leur tapera dessus, que l'on évitera leur concurrence. La police
et l'armée sont là pour les défendre, et même les remplacer lorsqu'ils manquent.
C'est à ceux qui récriminent contre les abus, contre l'exploitation, de se mieux sentir les coudes. Qu'ils s'associent, qu'ils se groupent, pour résister à ceux des abus qui leur pèsent le plus; que cliacun des groupes prête son appui à ceux qui mènent la lutte contre un abus similaire, et Ton verrait bientôt les abus disparaître; car, en définitive, nombreux sont ceux que blessent les lois, règlements et abus, tandis qu'il n'y a qu'une minorité pour en profiter.
Mais on aime mieux déblatérer contre ceux qui les exercent ou en profitent. Si on peut trouver un journal qui accepte d'insérer vos doléances et s'en faire l'écho, à la bonne heure! Quel bon journal! Si un candidat vous promet d'interpeller le ministère lorsqu'il sara député, voilà le sauveur! Il n'y aura plus qu'à attendre qu'il en ait trouvé trois cents autres, décidés comme lui, à forger une loi destinée à changer l'abus de place, à moins que, une fois député, il ne trouve plus profitable de tirer parli de ce qu'il abominait.
'la solidarité dans la lutte ouvrière 265
Voilà des siècles que les ouvriers ont appris que ce n'était qu'en faisant corps qu'ils obtenaient quelque amélioration de leurs exploiteurs, ou réussissaient à résister à leurs exigences. Ils se sont même battus avec acharnement pour obtenir le droit d'association.
C'était, tout au moins, une des formules avec lesquelles les politiciens les lançaient à la bataille, et cependant il n'y a jamais eu qu'un très faible noyau des fidèles autour des syndicats. Ils sont rares ceux qui groupent, autour d'eux la moitié de la corporation, ou bien, lorsque aiguillonnés par l'exemple, dans quelque corporation, les membres se syndiquent et font grève pour obtenir à leur tour quelque avantage, ils se désintéressent du syndicat une fois les avantages obtenus, ce qui facilite un retour offensif du patronat qui reprend un à un ce qu'ils avaient obtenu collectivement.
La plupart des ouvriers se désintéressent de la lutte qui, cependant, est toujours latente; vivant au jour le jour, ils ne comprennent pas que c'est en période d'acalmie que l'on doit préparer les luttes futures, que la cohésion n'est pas suffisante en seule période de grève,
et, qu'en somme,, il ne faut jamais désarmer.
Or, devant cette indifférence des individus sur les questions qui les touchent le plus près, il semble chimérique d'espérer les amener à s'intéresser- aux luttes d'intérêts plus généraux.
C'est, en effet, une nouvelle mentalité à créer. C'est un nouveau coté de la question à envisager. L'exercice continu des grèves a déjà amené les travailleurs à se joindre en plus grand nombre à leurs syndicats. Il est indéniable que, lorsqu'on compare leur situation présente à ce qu'elle était il y a vingt ans seulement, non seulement le nombre des groupes syndicaux a énormément augmenté, mais aussi le nombre de leurs adhérents. Il ne reste plus qu'à leur apprendre qu'à la lutte pour les améliorations particulières, il faut joindre la lutte pour les améliorations générales.
Intéresser tout le public à toute grève qu se déclare, il y a là une force autrement puissante que le sabottage qui ne peut s'exercer que clandestinement, et répugnera toujours à certains, et qui, de plus, ne peut s'exercer bien
longtemps sans être découvert et réprimé 1 .
Lorsqu'éclate une grève on néglige trop le public, surtout lorsque, comme dans beaucoup de cas, la grève vient perturber ses habitudes. Il faudrait, par voie d'affiches, de prospectus, lui faire comprendre que s'il veut être servi consciencieusement, que la corporation défende ses intérêts dans le service ou dans la fabrication, il faut qu'il prête aide et assistance aux grévistes : qu'il a un moyen d'empêcher la grève de durer, c'est de faire lui-même la grève des consommateurs.
Tel le cas du restaurateur américain cité par Huret. Tel, par exemple, dans les grèves des tramways et autres moyens de transport, au lieu de voir le public souffrir de monter dans les voitures gardées par les gendarmes, alors que s'il laissait les voitures des compagnies courir à vide, celles-ci seraient bien forcées de donner satisfaction à leurs salariés,
1. Mais il y a confusion dans la façon d'entendre le sabôttage. En définitive, pour beaucoup, sabottage signifierait : « ne donner que la part de travail qui correspond au salaire reçu ». Rien de plus légitime. Mais alors sabottage est impropre, compris qu'il est, depuis longtemps dans les ateliers, pour indiquer du travail mal fait.
Quant au sabottage de Foutillage, des machines en temps de grève ou de révolte, c'est de la lutte.
si elles voyaient le public faire cause commune avec eux. Et lorsque des gens se condamnent à la misère et aux privations pour obtenir une légère amélioration, on peut bien s'astreindre à faire une course à pied lorsque Ton sait que cela peut les aider à réussir.
Ici se présente l'objection : c'est que l'usinier, le commerçant, l'entrepreneur de transports, peuvent prétexter de l'augmentation exigée par leurs salariés, pour faire retomber cette augmentation sur le public et le dégoûter de leur apporter son aide.
Il n'y a pas de si bonne chose qui n'ait son envers. Le public est composé de gens qui ont, eux aussi, des exigences à faire valoir, et dont, sûrement, la répercussion se fait sentir sur une autre partie du public. C'est une occasion de faire comprendre à tous combien est étroite la solidarité entre les membres d'une môme société. Jusqu'à présent, en France tout au moins, on n'a pas vu de grèves contre les exigences des industriels et des commerçants, ça sera une occasion d'en organiser, et le personnel de l'industrie ou du coin-
merce visé pourra, là, rendre au public l'aide qu'il en aura reçu.
Je le répète, nombreux sont ceux qui souffrent des abus, restreint le nombre de ceux qui en profitent. Et les travailleurs qui. eux, souffrent de tous, sont non seulement le nombre, ce qui revient à dire que, du jour où ils sauront s'entendre, ils pourront imposer leur volonté ; mais, de plus, la vie sociale ne marche que grâce à leur travail, à leur coopération constante à tous les rouages qui en assurent la marche. Ils peuvent donc la désorganiser par leur abstention lorsqu'ils le voudront.
Qu'ils essaient d'abord la force de l'entente et de la cohésion pour des améliorations accessoires, qu'importe. Qu'ils essaient leur puissance : l'appétit vient en mangeant.
La solidarité sociale telle qu'elle doit être comprise n'est encore qu'un mot, une théorie qui se formule; mais qui, en fait, en l'état social actuel se traduitpar une répercussion de bons ou mauvais — mauvais surtout — effets sur l'ensemble des individus; il faut que ceuxci sachent l'exercer pour s'en faire un moyen de défense.
C'est aux syndicats révolutionnaires à se
dégager du particularisme qui rétrécit la portée des quelques essais qui en ont été tentés. Qu'ils s'attachent à démontrer que tout en défendant les intérêts corporatifs immédiats, on ne doit pas se désintéresser des revendications plus générales. Et que l'émancipation de tous ne sera possible que par la mise en action de toutes les énergies individuelles.
D'autre part, lorsqu'ils mènent la lutte corporative, ils ne doivent jamais oublier que le public est une force qui compte, et que leurs efforts, pour F avoir avec eux, doivent être aussi grands que ceux qu'ils déploient au sein même de leur corporation pour grouper ceux des ouvriers qui la composent.
S'ils veulent devenir une véritable force, c'est à créer cet état d'esprit qui, seul, préparera la révolution sociale, en déblayant le terrain des barrières qui l'entravent, que doivent s'adonner les syndicats. C'est en sortant, parfois de l'esprit corporatif pour des idées plus générales, qu'ils trouveront la force et la cohésion dans la corporation.
Le danger des réformes. — Augmentation du coût de la vie. — C'est la faute au syndicat. — Le manque d'initiative. — Ligues d'acheteurs.— Le capital se rattrappe toujours. — La loi des salaires. — Le salariat c'est l'esclavage. — Ce qui est réalisable et ce qui ne l'est pas. — Le syndicalisme ne se suffit pas à luimême. — Les intérêts immédiats font perdre de vue les intérêts moins proches. — Fausse logique. — Chacun son point de vue. — Il n'y a pas que des intérêts corporatifs dans la société.
Le syndicalisme en poussant l'ouvrier à réclamer toujours des conditions meilleures d'existence, Ta mis sur la voie de son affranchissement, mais le danger est que l'ouvrier croie que c'est en faisant augmenter ses salaires qu'il résoudra la question sociale, et le
syndicalisme en se cantonnant sur le terrain corporatif, en préconisant l'action syndicale comme seul moyen de résoudre la question sociale, tends un peu à perpétuer cette croyance.
Le coût de la vie va toujours augmentant, cela ne fait de doute pour personne. Par suite de découvertes nouvelles» d'améliorations dans l'outillage, certains objets peuvent bien descendre à des prix inouïs de bon marché, en bloc, le renchérissement n'en suit pas moins son cours. Peu à peu, eu égard à ce qu'il en coûte pour vivre, la pièce de cent sous diminue de valeur, ne représentant plus, comme valeur d'achat, que la moitié, les trois cinquièmes au plus, de ce qu'elle représentait il y a quarante ou cinquante ans.
Si les produits manufacturés ont diminué de valeur, (mais le plus souvent de qualité aussi), les logements, les objets de première nécessité, l'alimentation, ont haussé leurs prix d'une façon formidable, en ces derniers temps; les camarades ont dû se l'entendre répéter
plus d'une fois en écoutant les doléances de la ménagère. TS T ous assistons à une de ces crises de hausse, sur tout ce qui se mange, qui ne fait que croître et embellir.
Cette recrudescence a suivi la campagne vigoureuse menée par les syndicats pour la réduction des heures de travail, l'amélioration des salaires, l'obtention du repos hebdomadaire, etc. Et lorsqu'on se récrie sur le renchérissement : « Que voulez-vous, répond le marchand, je suis forcé d'augmenter mes employés — ou mes ouvriers — ou bien d'occuper plus de personnel ». De sorte que ce que l'ouvrier arrache comme augmentation de salaires lui est raflé comme consommateur.
Il lui est même raflé davantage ; car si l'augmentation représente deux ou trois centimes par objet, le commerçant, en bon comptable, l'augmente d'un sou ; à la fin de la journée, sur le nombre des acheteurs, cela fait un joli bénéfice.
Et comme le consommateur est isolé, que l'augmentation se produit chez tous les mar-
ehands, l'acheteur est bien forcé de payer ce qu'on lui demande.
Si l'esprit d'initiative était plus développé en France, à la coalition des marchands l'acheteur répondrait par la « ligue des acheteurs » qui s'entendraient pour résister aux augmentations injustifiées, boycotter tel industriel rapace, refuser telles marchandises défectueuses, tels objets non adaptés à leur emploi, ou d'une facture inharmonique ; se refusant enfin à être ceux qui paient pour tous, subissant la volonté des industriels, sans pouvoir exprimer la leur.
Ces groupements pourraient, par la suite, devenir une puissance, car ils pourraient englober tous ceux qui, sans être anarchistes, ont à calculer avec leur budget; et, à cause des réalisations immédiates qu'ils pourraient opérer ou susciter, ils auraient pour eux toutes les ménagères, sur qui retombe plus spécialement le souci de tirer le meilleur parti des ressources du ménage.
Evidemment, ce ne serait pas une solution, seulement un moyen de défense contre la filouterie commerciale — propriétaire aussi. — Ça serait déjà quelque chose. Sans compter ce qui
peut sortir d'un important groupement de forces orienté vers la conquête du mieux, impulsé par l'esprit de solidarité et de juste emploi des forces économiques.
Mais ceci n'est qu'une disgression. Je voulais en venir à ceci, que l'expérience est en train de nous démontrer que n'importe quelle amélioration obtenue par le travailleur, dans l'état social actuel, n'a qu'un effet temporaire, qu'elle ne tarde pas à être anihilée par les mille moyens qu'a le capital de se récupérer ; que l'augmentation des salaires, la diminution des heures de travail, moyens de défense dans la situation présente, sont impuissantes à libérer le travailleur de l'exploitation capitaliste, et que ce serait un véritable travail d'écureuil auquel se condamnerait le travailleur, s'il attendait son affranchissement d'une augmentation continue des salaires.
Et cela se comprend. Si l'ouvrier arrive à fournir moins de travail pour un même salaire, ou à faire augmenter ce salaire pour le même travail, — et à plus forte raison s'il se fait payer davantage pour moins de travail,
— il est de toute évidence que l'employeur qui ne le fait travailler que pour gagner, lui aussi, et même gagner beaucoup, «pour se retirer des affaires », le plus vite possible, tâchera de se rattrapper par n'importe quels moyens.
Et de ces moyens, il n'a pas grand choix.
Je passe celui qui consiste à obtenir une bonne petite loi de protection pour son industrie qui, en le mettant à l'abri de la concurrence, lui permet de majorer les prix de ses produits, et de gagner ce qu'il veut. Cela n'est possible que pour les coalitions d'intérêts, ou lorsque Pindustrie en question intéresse une région.
Mais il y a, 1° la réduction des frais généraux, soit par une meilleure économie des forces, soit en transportant son industrie à la campagne, soit en resserrant le plus grand nombre d'ouvriers dans le moins d'espace possible, et autres économies semblables.
2° En obtenant, soit par une surveillance plus grande, soit par des modifications apportées à l'outillage, un mei Heur emploi des forces, une plus grande somme de production qu'auparavant.
3° En augmentant ses produits ou en les fabriquant de qualité inférieure — l'un n'empêche pas Fautre — et alors le renchérissement se répercute d'une industrie à l'autre : L'ouvrier gagne davantage, mais le taux de la vie s'est élevé d'autant.
Si le patron se récupère par une meilleure économie dans la gérance de son exploitation, on pourrait croire que l'augmentation de salaire obtenue reste acquise à l'ouvrier ; mais ce n'est qu'un trompe-l'œil, car toute économie réalisée veut dire emploi supprimé, réduction sur les achats, d'où diminution dans la consommation, et diminution correspondante dans la production d'une autre corporation, d'où chômage.
Si c'est par un rendement plus grand de la production, le résultat est le môme : suppression d'emploi, chômage.
Si c'est par l'augmentation du prix des produits, alors c'est bien simple, ceux qui, n'ayant que le produit de leur salaire à dépenser, emploient ces produits, doivent se restreindre
soit dans l'achat dudit produit, soit d'autres
moins indispensables ; c'est toujours la nonconsommation et le chômage qui sont au bout.
La fameuse « loi des salaires », dite « loi d'airain », n'est pas aussi mathémathiquequ'on Ta affirmé. Il peut s'établir une marge au profit du travailleur; il n'en reste pas moins vrai que, tant qu'il sera salarié, le travailleur ne pourra sortir de l'état de médiocrité dans lequel il est tenu; car s'il s'obstinait à ne faire grève que pour des améliorations partielles, ce serait faire œuvre comparable à celle de l'écureuil en cage, tournant sans cesse sa roue, sans être plus avancé h la fin qu'au commencement.
Ce n'est pas une constatation nouvelle, mais il est bon de la faire à nouveau, car on n'enfoncera jamais trop, dans le cerveau des ouvriers, qu'ils ne se libéreront que par l'abolition du salariat, et non par des augmentations successives de salaire, ni par des diminutions des heures de travail.
Je sais bien que ceux des syndiqués qui savent que c'est l'exploitation de l'homme par
l'homme, qu'il faut briser, font leur possible pour propager cette vérité élémentaire de l'économie sociale, et ont soin d'ajouter que la lutte pour les améliorations dans l'état social actuel ne peut être qu'une préparation à une transformation plus sérieuse.
Malheureusement, de par la situation même des syndicats, qui sont bien forcés de donner le pas aux réclamations immédiates, les idées de transformation sociale perdent de leur force, et n'ont guère plus d'effet que cette déclaration de certains contradicteurs des idées anarchistes faisant cette concession : « qu'elles sont très belles* mais ne seront réalisables que dans un avenir très éloigné ».
La plupart des syndiqués admettent également — lorsqu'on leur en parle — que la reprise de possession de la richesse sociale, l'abolition de l'exploitation, sont choses fort désirables si jamais elles peuvent se réaliser, mais qu'une augmentation de salaire, une diminution d'heures de travail, sont choses beaucoup plus proches et plus tangibles.
Ce n'est pas la faute des militants syndicalistes, mais le résultat de la situation dans laquelle ils se trouvent, de la mentalité de ceux
auxquels ils s'adressent, et des nécessites de la lutte dont ils ne sont pas les maîtres.
La propagande syndicaliste, la propagande socialiste anarchiste, peuvent se prêter un appui mutuel, mais ne peuvent se suppléer Tune l'autre. Tout en suivant une route parallèle. et en se mêlant parfois, elles ont chacune une besogne spéciale à accomplir.
Si le mouvement syndicaliste a pu s'étendre et prospérer, cela tient surtout à ce que les travailleurs ont obtenu de sérieux avantages, et que beaucoup s'imaginent qu'ils if ont plus qu'à faire grève pour obtenir de nouvelles conditions meilleures. ^'est-ce pas sur la conquête de ces avantages immédiats que les mi-, litants du syndicat sont forcés de s'appuyer pour entraîner l'adhésion des adhérents?
Et c'est là l'aiguillage de déviation.
C'est que l'idéal, s'il acquiert une réelle puissance en période de lutte, il n'a, en temps ordinaire, que peu de prise sur la généralité des individus. Si, comme cela s'est passé lors du soulèvement avorté du Midi, on réussit à mettre en branle des centaines de milliers de
personnes, c'est qu'on peut leur faire espérer des avantages personnels, immédiats, à obtenir. Ce n'est qu'en période révolutionnaire que l'on remue les foules en faveur d'idées générales où l'intérêt personnel se confond avec celui de tous.
Et la meilleure preuve, c'est que nous voyons surgir, sous les apparences du syndicalisme, les idées anarchistes qui, sous leur première forme ne sont acceptées que par une faible minorité d'individus, alors que sous la bannière syndicale elles réussissent à grouper une part importante de la classe laborieuse. Mais diminuées, du fait que leur réalisation intégrale est passée au dernier plan, presque à l'état de simples aspirations, ne servant que de repoussoir aux réclamations immédiates, le syndicalisme n'ayant, en fait, emprunté à l'anarchisme et complètement fait siens, que ses modes d'action.
Certes, si tous ceux qui ont à se plaindre do l'autorité et de l'exploitation voulaient..., la société seraient changée du jour au lendemain. Mais ils ne veulent pas, parce qu'ils ne
savent pas, et il semble bien plus facile d'obtenir une petite amélioration à ce qui existe qu'une transformation complète. Et ne semble-t-il pas très logique qu'une amélioration ajoutée à une amélioration c'est une marche vers le mieux-être. C'est pourquoi on adhère au syndicat sur lequel on compte pour arracher au patron les concessions désirées, et que la transformation sociale, acceptée en surcharge, reste un point de credo, mais comme quelque chose d'abstrait.
Et quelque soit l'idéal des militants du syndicat, il leur en faut bien passer par là : donner le pas aux réalisations immédiates.
Et môme, lorsqu'ils s'efforcent de faire comprendre qu'il n'y a pas d'émancipation possible sans une transformation complète du régime économique, on peut être assuré que ces affirmations perdent de leur force et s'estompent dans le cerveau de leurs auditeurs; car si l'orateur, l'écrivain, développent leurs idées selon leur manière générale de voir, le lecteur, l'auditeur n'en acceptent, n'en comprennent que ce que leur façon de comprendre leur rend de tangible.
Ce qui serait à désespérer, si, par la suite,
la coordination des idées s'opérant à la longue dans les cerveaux, il ne se faisait, malgré tout, un petit pas en avant, permettant à la vérité de se faire comprendre lentement.
Si les militants syndicalistes voulaient faire passer l'idéal avant les réalisations immédiates les syndicats seraient aussi désertés que les groupes anarchistes.
Est-ce à dire que le syndicalisme soit contraire à l'idée anarchiste ? Pas le moins du monde. Les individus y font leur apprentissage révolutionnaire. Ils y apprennent les causes de l'exploitation dont ils souffrent. La grève les habitue à l'exercice de la solidarité, leur démontrant ce que peuvent la volonté et la cohésion des forces lorsqu'elles savent s'affirmer.
Mais, dans n'importe quel milieu, il s'y crée une atmosphère spéciale qui tend à déformer les faits, à entretenir une façon spéciale de concevoir les choses. Déjà, Ton affirme que le syndicalisme doit se suffire à lui-même; beaucoup envisagent le mouvement socialisteanarchiste comme une superfétation, d'au-
cuns ne sont pas loin do considérer les anarchistes comme des ennemis, — mettons que le terme soit trop fort, — comme des gêneurs tout au moins.
Et lorsqu'un ordre d'idées est érigé en système qui doit répondre à tout, on peut être sur que son horizon se rétrécit déjà, et qu'il ne tardera pas à devenir intolérant et oppressif.
Le syndicalisme n'en est par encore là, espérons-le.
11 y a, dans la société, d'autres rapports entre individus, d'autres intérêts que des rapports et désintérêts corporatifs, et qui demandent, également, à s'affranchir de l'oppression politique et économique, ayant, eux aussi, leur mot à dire dans la lutte qui se poursuit.
Il y a, dans notre état social des individus affranchis du patronat, ayant moins à se plaindre de la situation économique, que de l'oppression morale, qui ne demandent qu'à combattre l'ordre social qui les opprime. Faut-il qu'ils restent inactifs parce que leur activité ne rentre pas dans les cadres d'un syndical ?
là leçon de l'écureuil 285
Le syndicalisme peut — et doit — se suffire à lui-même dans la lutte qu'il mène contre l'exploitation patronale, mais il ne peut avoir la prétention de résoudre à lui seul le problème social. Son rôle de groupement de lutte pour des réformes immédiates le lui interdit; car il sera toujours forcé de sacrifier l'idéal pour les réalisations tangibles.
Il a un rôle de lutte, rôle des plus importants, je ne dirais pas qu'il s'en contente, car se serait le condamner à une propagande de simples réformes; il doit, au contraire, cher cher à élargir de plus en plus la conception de ceux qu'il entraîne dans son mouvement, et les orienter vers la transformation sociale complète. Mais il aurait tort de s'imaginer qu'il peut suffire à tout, et de regarder comme des ennemis ceux qui, moins prisonniers des réalités, essaient d'ouvrir les esprits aux conceptions futures qui, pour sembler so perdre dans le rêve, n'en facilitent pas moins les réalisations immédiates, en serrant la vérité, — une partie de la vérité, tout au moins — de plus près.
Deux « bètes noires ». — Chacun son rôle. — Tout effort n'est pas perdu. — Moyens pratiques des gens pratiques. — Théorie et action — Où finit Tune ? où commence l'autre ? — Nouveaux, airs, vieille chanson. — Les bons apôtres. — C'est l'ignorance des opprimés qui fait la force des oppresseurs. — L'individu ne doit attendre son affranchissement que de lui-même, mais, il a à apprendre comment. — Arme.à double tranchant. — Démolissons les murailles de Chine. — Les casesétanches. — Points de repère dans la brume. — Le fonctionnarisme syndical. — Si chacun mettait la main à la pâte!...
Il y a pour l'évolution sociale deux facteurs importants : « l'idéologue » et le « meneur ».
Sous le nom « d'idéologue » on englobe celui qui, sans se préoccuper des hommes et des faits, prétend établir une société, œuvre entière de son cerveau, entend diriger l'évolution
dans les voies tracées par son imagination, écartant comme quantités négligeables , les faits, lorsqu'ils sont en contradiction avec la « théorie », voulant ramener chaque individu au portrait qu'il s'est tracé de l'être humain.
Mais, plus d'une fois aussi, le « meneur » a flétri de ce titre méprisant celui qui est sa « bête noire ». celui qui analyse, discute les faits, en recherche les causes, en déduit les résultats ultérieurs, y cherchant l'explication des problèmes qui le préoccupent, un guide pour la voie à suivre, n'ayant qu'un souci, la recherche de la vérité, sans s'occuper si elle sera favorable à telle ou telle thèse, à la tactique de Paul ou à celle de Pierre, ou même acceptée par ceux auxquels il veut l'exposer.
Le « meneur », lui, la « bête noire » des partisans du statu quo, quoique forcé de se faire un petit bagage d'idées pour opposera celles ayant cours, prétend ne pas s'embarrasser d'idéologie, ne pas vouloir attendre indéfiniment les réalisations entrevues, prétendant être capable d'assez d'action pour les réaliser de suite.
Chez le « meneur » il y a de tout, depuis le convaincu qui, naïf, s'imagine que l'on peut
retourner une société comme on retourne un gant, jusqu'au madré qui prend assez aux idées nouvelles pour avoir l'air d'apporter quelque chose de neuf, mais ne fait en somme que flatter la naïveté populaire en la gavant de périodes* ronflantes, d'affirmations les plus erronnées, et de grossières flatteries.
En constatant ceci, je n'entends nullement médire du « meneur ». I/idée absolue a du mal à se faire accepter intégralement: celui qui est convaincu d'une vérité ne se résigne guère h la déguiser ou à la fragmenter, même dans l'espérance qu'elle sera mieux acceptée. Le « meneur » — je parle du convaincu — qui est plus près delà masse, qui, lui, n'a compris que des fragments de la vérité, est tout indiqué pour cette besogne homœopathique. .
Mais cette division du travail ne va pas sans querelles. L'idéologue, celui qui voit les idées sous leur aspect général, voit d'un mauvais œil son idéal rapetissé à des conditions de milieu, de circonstances et d'opportunité, et le « meneur », lui, ne voit qu'un gêneur dans celui qui, sous prétexte d'idées générales, vient le troubler dans ses combinaisons d'action et de réalisations « immédiates ». Car j'aurais
pu intituler ce chapitre -.Théorie et action, ce n'est qu'une autre face de la question.
D'aucuns prétendent qu'il est inutile d'attacher trop d'importance à ces divergences : qu'elles ne peuvent en avoirune bien grande ; que toutes les discussions n'empêchent pas les choses de suivre leur cours.
Il y a un peu de vrai, et beaucoup de faux dans cette affirmation.
Si nos discussions n'ont que 'très peu d'action sur le cours des événements, nous espérons cependant qu'elles auront bien une part d'influence, si minime soit-elle, sinon ce serait la négation de toute propagande, de tout effort.
Lorsqu'on peut étudier l'évolution d'un mouvement, ou des foules, nous voyons bien qu'il a été influencé par tel ou tel courant d'idées. Si cette évolution n'a pas été absolument ce que la voulaient ceux qui propagaient ces idées, c'est que d'autres actions, d'autres courants sont aussi venus donner leur impulsion ; ce qui prouve que tout effort n'est pas nécessairement perdu, et, qu'en somme, c'est aux
plus actifs qu'il appartient d'influencer plus largement l'évolution.
Or, le grand reproche fait aux idées anarchistes, — par certains « néo » syndicalistes — c'est de n'être qu'un rêve, et que c'est assez rêver, qu'il faut passer à l'action. Et l'action, ici, veut dire de ne s'inspirer d'aucune autre théorie — je dis aucune autre, car eux disent aucune, quoique leur premier soin soit de faire une théorie — mais de ne s'occuper que de la lutte immédiate.
Passer du rêve à l'action ! Désir des plus légitimes. Qui de nous n'a pas espéré voir se réaliser quelques-unes au moins de ses aspirations ? Qui n'a pas cherché les moyens les plus pratiques de réaliser ce qui lui semblait le plus réalisable ? — Je parle de ceux qui ne séparent jamais l'action de la théorie.
Seulement, lorsque je vois partir en guerre contre la théorie, je suis comme Jean ïïiroux, je me méfie. Chaque fois que j'en entends déclarer qu'ils en 'ont assez de « théorifier », qu'ils veulent « agir » I Qu'ils en ont assez de « travailler pour l'an 2000 », qu'ils veulent se « dévouer » à des besognes « plus pratiques », je suis fixé. Je me dis : toi, mon bonhomme, tu
en as assez de batailler pour une idée. Tu veux justifier ta sortie; tes moyens pratiques je les connais, c'est le « Parti pour la campagne » de ceux qui en ont assez de lutter pour une idée,, et désirent faire des mamours à Tordre social existant.
Théorie et action ne sont pas si séparables qu'on l'affirme. Chez tout individu conscient, pour qui il n'existe pas une façon de « penser » et une façon « d'agir », la théorie suscite l'action. Il y a de l'idéologie qui suscite d'ellemême l'action, comme il y a de l'action qui suscite l'idée, comme il y a de l'action stérile, et même néfaste. La danse de Saint Guy ne passant pas généralement pour élre l'idéal du mouyement.
En matière de propagande pour une transformation sociale il faut que l'action s'inspire d'une conception, a priori, sur ce que l'on veut réaliser, sur ce que l'on veut combattre. Il est donc idiot de déblatérer contre ce qui vous a amené à la compréhension de Faction. Vouloir se lancer dans l'action sans théorie préconçue cela équivaudrait au fait, pour un marin qui voudrait naviguer au milieu d'écueils et de récifs qu'il ne connaît pas, de se débar-
rasser de ses caries et boussole. Il est vrai que, lorsqu'on entend déblatérer conl.ro Ja théorie, cela sous-entend toujours la théorie de ceux avec lesquels on n'est pas d'accord.
Oueles théories se modifient sous la pression des événements et lorsqu'on prend une connaissance plus exacte (1rs faits, d'accord ; mais ce n'est que passer d'une théorie à une autre, et l'individu conscient, même lorsqu'il modifie sa façon de voir, ne renie pas ce qui l'a amené à une notion plus saine — ou qu'il envisage ainsi — des choses- Lorsqu'il se décide à agir, celui-là se met à l'œuvre sans éprouver le besoin de faire la guerre aux idéologues. Il sait qu'il ne cesse pns d r êlre un des leurs pour avoir essayé de faire un pas de plus.
(Test que, le syndicalisme devenant une force, quelques politiciens ont voulu en faire leur chose, et sont venus chantant sur tous les tons : « lutte de- classe ! parti ouvrier ! outil merveilleux d'affranchissement ! qui peut se passer de toute espèce de théorie î »
Ouais! En 1848, on chantait, la sainteté du
travail! la noblesse de la blouse de l'ouvrier! ce n'est qu'avec respect que l'on invoquait l'outil sacré que maniaient ses loyales mains calleuses ! Mais lorsqu'il s'avisa de réclamer quelque chose de plus nourrissant que toutes ces flagorneries, on lui démontra péremptoirement qu'il avait eu tort de croire aux phrases laudatives. Les journées de juin lui apprirent que sa « sacrée » blouse était une cuirasse insuffisante contre les balles des prétoriens.
Aujourd'hui, on essaie de nous resservir les mômes boniments. « L'organisation syndidicale est, par excellence, l'organisation de combat contre le capitalisme, contre l'Etat, contre tout I
« L'ouvrier sait ce qu'il veut, sait où il va, et n'a rien à apprendre de personne. » Et, détail typique, ceux qui lui débitent cela, sont de jeunes éphèbes sortis de la classe bourgeoise qui font des journaux à l'intention de l'ouvrier, se mettent à sa disposition pour lui conférencier, et dont la plupart sollicitent ses suffrages, qui pour un siège municipal, qui pour une place au Palais-Bourbon. A part cela, ces braves gens n'ont rien à apprendre à l'ouvrier,
et le trouvent parfaitement capable de faire ses affaires lui-même.
L'ouvrier ne sait pas ce qu'il veut. Non, l'ouvrier ne sait pas où il va. sans cela il ne se laisserait pas exploiter, voler, pressurer, mener et opprimer comme il l'endure. Ce n'est que grâce à sa passivité à accepter les maux qui en découlent, et à l'aide qu'il lui fournit pour la défense des privilèges de ses maîtres, que se tient l'état social actuel.
Non, l'ouvrier ne sait pas ce qu'il doit faire, puisqu'il en est encore à écouter ceux qui l'endoctrinent, allant du radical qui lui promet des améliorations immédiates — ou à venir — sans rien changer à ce qui existe, au socialiste qui lui promet de tout changer — un jour ou l'autre — à condition de respecter actuellement ce qui est.
Et tous veulent lui faire la leçon qui viennent lui apporter des remèdes ! Et ceux qui se prétendent admirateurs de sa méthode ne sont pas les derniers à vouloir l'endoctriner.
Mais de ce que le travailleur — en général
— en est encore à la phase d'incertitude, cela ne veut pas dire qu'il ne soit pas capable de trouver un jour le chemin de son émancipation. Seulement ce n'est pas un moyen de le mettre dans ce chemin, que de s'extasier devant ses erreurs, de le louanger de son ignorance.
«Fais tes affaires toi-même. Ne charge personne de t'émanciper, ni de te préparer les transformations sociales qui doivent améliorer ton sort », c'est une leçon qui s'applique à tous, ouvriers ou non. Mais cela ne veut pas dire que tout est prêt pour les transformations désirées, que les cerveaux sont ouverts à la compréhension de ce qu'ils ont à faire.
C'est parce que très peu de ceux, ouvriers ou non, qui ont intérêt à changer l'état social présent, savent quelle marche suivre, se débattant au milieu des théories — et des « actions » aussi, ne l'oublions pas — les plus contradictoires, que les partisans les plus sincères de ces théories et de ces actions, luttent, parfois, autant les uns contre les autres que contre la société bourgeoise.
L'individu ne s'affranchira que par luimême. C'est un fait, voilà ce que nous savons,
Comment? il n'en sait rien, voilà ce qu'il faut qu'il apprenne, et voilà ce qu'il faut lui dire, au lieu de lui dire qu'il en sait assez.
Et voilà pourquoi, à l'encontre des syndicalistes qui pensent avoir trouvé la véritable formule, il faut dire à l'ouvrier que le syndicat n'est pas le groupement parfait qui lui permettra de lutter contre l'exploitation, et lui ouvrira en môme temps les portes de la société future.
Groupement de circonstances et de milieu, issu de l'évolution économique, selon l'idée qui anime ceux qui le composent, il sera une arme de combat contre le patronat, aussi bien qu'un groupement d'entente avec le capital ; aussi bien un instrument d'oppression envers les travailleurs, qu'école d'éducation et d'affranchissement.
N'y a-t-il pas l'exemple des « Unions » anglaises et américaines ? l'exemple des corporations qui, ayant commencé par être des groupements d'aide fraternelle entre compagnons du même métier, de garantie et de probité pour le public, finirent par devenir
une source de privilèges pour les maîtres, un obstacle au progrès.
Pour arriver à détruire l'oppression économique et politique qui nous opprime, il faut s'élever au-dessus de la question corporative.
Le syndicalisme n'est qu'un des cotés de la lutte — mettons si on veut le plus important — mais ne saurait avoir la prétention de résoudre à lui seul la question sociale. 11 lui faudrait pour cela sortir de ses attributions. Et même, s'il veut ne pas être une entrave, se mettre à l'unisson de l'évolution, il lui faudra rejeter la fameuse formule que d'aucuns, dans leur enthousiasme, lancèrent à différentes reprises, « le syndicalisme se suffit à lui-même ».
Il se suffît si peu à lui-même qu'il a fallu que les notions de ce qu'il est, de ce qu'il doit être, de ce qu'il doit faire, lui vînt du dehors, et il faudra qu'il continue à se tenir au courant de ce qui se passe en dehors de lui, car tout groupement qui tend à s'isoler, se met en passe de régresser.
Le cerveau humain a trop de tendances à être unilatéral. Et lorsqu'il admet plusieurs idées à la fois, le plus souvent il les loge cha-
cune dans une case à part, sans leur offrir aucun moyen de communication . Et beaucoup, lorsqu'ils généralisent, c'est à la façon de cet Anglais qui, en débarquant à Calais, ayant vu une femme aux cheveux rouges, écrivit sur ses tablettes : « En France toutes les femmes ont les cheveux rouges ».
Il faut apprendre à juger, à comparer ; à comparer une idée par une autre, un fait par un autre. Démolir les cloisons étanc lies qui sont dans le cerveau de l'individu est une besogne à faire, tandis que la théorie du syndicalisme se suffisant à lui-même, tend à apprendre à raisonner comme l'Anglais de la légende.
Lorsqu'on a reproché aux anarchistes de ne savoir que rêver de l'état social de Tan 2000, on pense les avoir écrasés sous le ridicule. Et pour beaucoup ga prend.
J'ai crainte, cependant, que ce ne soient pas toujours les anarchistes qui soient perd us dans les brumes de la société future, et que nombre de ceux qui leur reprochent leur idéologie ne se perdent dans une autre idéologie qui, en leur faisant espérer certaines améliorations
de Tordre actuel, sont encore plus décevantes que la société de Fan 2000.
Il faut avoir un idéal vers lequel doivent converger toutes les aspirations, tous les efforts de celui qui lutte. Il est utile de se faire une conception de ce but auquel on doit tendre, ce plan pouvant fournir des indications pour la lutte menée, mais à condition de tenir compte des possibilités présentes.
Pour moi, Pidéajpour le militant doit être, ce qu'est pour une municipalité le plan de la ville, sur lequel sont notés tous les embellissements projetés, les voies à percer, les masures à démolir. C'est à la réalisation de ce plan projeté que sont subordonnés les travaux entrepris, au fur et à mesure de leur possibilité.
Il est un autre danger, pour les syndicats, dont on a parlé : c'est celui du fonctionnariat dans leur sein. On a vu, en effet, des dirigeants de syndicats, des « meneurs », arriver à s'imposer si bien à leur groupement, que celui-ci les suivait dans toutes leurs évolutions, dont quelques-unes n'étaient pas très propres.
Mais je crois que, en ces cas, le mal provenait bien plus du « moutonisme » des syndiqués ([lie du fonctionnariat. Que le titulaire lire avantage de sa fonction pour dominer ceux qui Ton mis à leur tête, évidemment, mais il n'y a été porté que parce que certaines qualités l'avaient déjà fait distinguer, et parce que ces qualités lui assuraient déjà une certaine autorité sur ses collègues.
Quoiqu'on en ait dit, je ne vois pas — si on veut qu'elles soient faites avec suite et continuité — le moyen d'éviter de se remettre sur certains de telle et telle besogne à accomplir, à moins d'en revenir aux petits groupements, où la besogne est réduite, où chacun est au courant, et peut l'accomplir.
Est-ce possible avec les conditions dans lesquelles on est appelé à lutter? Voilà ce que je ne me charge pas de résoudre.
En tous cas, il y a un moyen d'atténuer le danger. Que les fonctionnaires ne soient pas inamovibles, que l'on réduise la durée de leurs fonctions, que chaque participant au groupement ait davantage d'initiative, s'occupe plus * activement des affaires du groupe. Si on n'arrive pas à empêcher à certains individus de
prendre sur les autres l'influence que des qualités d'activité, de savoir, assureront toujours à ceux qui les possèdent; parfois, mémo de simple bagout et de savoir-faire, cette influence peut toujours être balancée par les mêmes qualités développées chez les coopérants, lorsque ceux qui possèdent cette influence veulent la mettre en œuvre pour leur profit.