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Mon plaidoyer en face de l'avocat.
Quoi qu'il en soit, le jour de l'audience, jamais, m'a-ton dit, de mémoire d'homme, une pareille foule n'avait encombré le palais de la justice. Le peuple, qui se pressait dans tous les couloirs, dans toute la salle, qui montait au grenier et qui se refoulait dans les rues adjacentes, se transmettait de proche en proche tous les effets d'audience de ma plaidoirie
Je me montrai inexorable envers les forfaitures du sieur Zangiacomi : je donnai lecture à la cour de tous les méfaits de ce genre dont il s'était rendu coupable comme juge d'instruction; et cela d'après tout autant de rapports signés de leurs auteurs et légalisés par les maires, et que je faisais passer, les uns après les autres, aux juges. A un certain moment, l'avocat général demanda qu'il me fût interdit de poursuivre cette lecture, scandaleuse à ses yeux; et la cour, pour le satisfaire, rendit un arrêt qui me parut une condamnation déguisée de ses prétentions. Je fis observer à la cour que je voyais dans son arrêt l'intention de me maintenir la parole, que je l'en remerciais, et je repris ma lecture. Seulement, j'avais retenu pour la fm une dernière pièce : « Ici je m'arrête, messieurs ; en présence de la grande publicité qui nous enveloppe, je n'ose pas lire cette dernière révélation : je me contenterai de la transmettre à M. le président, et je reprends la discussion de ma plaidoirie. » Le président me fit un signe de tête approbatif et repassa la pièce à l'avocat général.
Devant la cour de Rouen, je parlai pendant près de deux heures devant un auditoire attentif à recueillir jusqu'aux derniers souffles de ma parole. Je flétris d'un bout à l'autre, et victorieusement, la conduite du sieur Zangiacomi, après avoir donné à la cour les exemples de semblables oublis de ses devoirs, et je résumai mon discours de cette manière : « Premier acte de forfaiture : cet homme s'est montré complice du gardien de la prison, qui s'était rendu coupable d'ime arrestation arbitraire, en me recevant sans mandat d'amener et sans mandat de dépôt; je l'invitai donc ta me relâcher sur-le-champ ; il me répondit par un grand éclat de rire. Que l'on me cite dans le ressort de votre cour un seul cas de forfaiture semblable, et vous ne manquerez pas d'en condamner l'auteur ; à Paris, on excuse de pareils oublis comme des fautes vénielles. Je gardais donc un silence complet, crainte de me rendre complice d'un acte de forfaiture, en répondant à ses interrogatoires. Désespéré alors d'obtenir une réponse, il me présente trois lettres qu'il avait fait saisir à la poste et qui renfermaient chacune une somme d'argent en billets de
MA PLAIDOIRIE DEVANT I.A COlIt DE IIOIEN. 55
banque ; il m'offrit de me les resliluer : « Je vous les demanderai ailleurs, lui dis-je, dans l'accusalion que je perlerai contre vous, comme coupable d'un acte prévu par l'arlicle 187 du Clode pénal.»
« C'est ce que j'ai fait, messieurs, à Paris ; j'ai accusé de ce crime devant la cour royale le sieur Zangiacomi; la cour royale s'est débarrassée de ma plainte en soutenant que par le mot « fonctionnaire coupal)le d'avoir saisi des lettres à la poste » laloin'avaitpas voulu parler du juge d'instruction ; je demande ce (pi'est alors un juge d'instruction, s'il n'est pa^^ fonctionnaire, sous le rapport judiciaire : vous n'admettrez pas, messieurs, une pareille interprétation de la loi, car il suffit d'ouvrir le premier dictionnaire de législation pour s'assurer du contraire. Enfin, messieurs, j'ai porté devant la cour une plainte Ijeaucoup plus grave, car j'ai accusé le sieur Zangiacomi de m'avoir volé le contenu de trois lettres saisies à la poste. En effet, son procès-verbal relate les sommes contenues dans chacune d'elles ; or, il se trouve que ces sommes sont perdues. Après un mois de délibération, la cour royale s'est gardée, à la vérité, de me condaumer en calomnie ; mais elle a déclaré qu'elle se refusait d'admettre que ces sommes aient disparu par le fait d'un vol du sieur Zangiacomi ; elle a ajouté que, pourtant, ces sommes ayant disparu dans son cabinet, il en était civilement responsable, et que je n'avais qu'tà me pourvoir au civil. Je prendrais ce parti véritablement, si l'affaire était appelée à Piouen, mais je m'en garderais bien à Paris où la cour, sortant de sa compétence, se met à. refaire les lois, au lieu de les appliquer.
« Je vous ai déjrà parlé d'un piège tout à fait victorieux, dans lequel je serais tombé comme un étourdi : ce piège victorieux, c'est lui-même qui l'a tendu sur son procès-verbal, c'est lui qui y est tomliè après avoir signé cet écrit. Vous jugerez, messieurs, de la valeur de cette pièce dont la fausseté est évidente, puisque pendant tout l'interrogatoire, j'ai gardé le plus complet silence; comment serait-il arrivé que me départant de cette résolution invariable, j'aurais commis la faute qui m'est reprochée? Du reste,
il suffit de lire son accusation, pour voir que ce piège a été arrangé par lui seul, et que la finesse dont il se targue est une finesse en blanc. Il venait, sur sa parole d'honneur,, de cesser de se constituer juge d'instruction; il me priait' de converser avec lui de simple particulier à simple particulier ; je crus à sa parole d'honneur, j'ai eu tort. Dans sa conversation, il se mit à me demander ce que je ferais à sa place, si la République arrivait jamais: « Je ne sais pas trop si, dans l'état où je me trouve, ma santé me permet cette sorte de prétention ; mais pourtant, je vous déclare que je n'accepterai jamais une pareille place, crainte de me sentir entraîné à commettre de semblables actes de forfaiture; mais, pourtant, si, par impossible et par oubli de mes principes, je venais à occuper votre fauteuil, au lieu devons mettre à la torture, comme vous avez mission de le faire, je me contenterais de vous faire prendre un bain et des douches, et, au sortir de cette eau d'apaisement, vous crieriez plus fort que moi : « Vive la République! «Relisez, messieurs, son procès-verbal et vous trouverez que je n'ai pas de meilleurs témoins contre lui que cet écrit lui-même. »
Gain de cause devant la Cour de Rouen-
J'ai oublié de dire que pendant ma plaidoirie, M. de Pontavice, dont j'ai déjà eu l'occasion de citer l'obligeance fraternelle, était venu se placer à côté de moi, et que là il fut pris encore pour mon père, comme devant la Chambre des pairs,
La cour ne mit pas beaucoup de temps à délibérer; et son arrêt, qui semblait me condamner un peu, vu qu'il n'osait pas condamner explicitement un juge d'instruction (quoique le président insistât en son nom sur la condamnation même d'un pareil juge), me condamna, avec beaucoup de réserve dans la rédaction, à six mois de prison, y compris ma prévention, ce qui rédui-
M!S A LA l'Olin: DE LA l'IllSON, SANS HKIt'KS KT SANS \.K SOI'. 1)1
suit ma peine à quinze jours. Toute la salle se mit à applaudir, les couloirs y rcpondireni, et l'écho s'en répéta jusqu'aux extrémités de la foulé dans les rues.
Au sortir de l'audience, un do ses amis demanda à l'avocat Sénart : « Auriez-vous plaidé ainsi, mon cher? — Dieu m'en garde ! répondit-il. — Et vous auriez perdu votre procès, qu'il a gagné avec sa seule éloquence. »
Mis â la porte de la prison, sans dettes mais sans le sou.
Le même soir, à neuf heures, je fus mis en liberté. Hélas ! après ces triomphes, m'arrivaient chaque fois de bien vifs désappointements : Je venais de payer toutes mes dettes à la prison, et je venais d'écrire pour qu'on m'envoyât de l'argent; RI. de Pontavice était parti immédiatement après le prononcé de l'arrêt. Je me trouvais à la porte, sans le sou pour payer ma voiture. « Que vais-je faire? me dis-je dans la rue; si je m'adresse au premier venu, je semblerai avoir voulu provoquer une ovation; » et certainement elle aurait été considérable : car déjà on avait dételé les chevaux de la voiture do la prison pour me traîner dans ce domicile, et la foule entière voulait prendre part ta ce mode de traction.
Heureusement que je me souvins d'avoir un condisciple médecin, à la lele de riiospice de Saint-Yon.
J'étais un peu embarrassé, parce qu'il n'était pas venu se rappeler à mon souvenir et qu'il avait cessé, depuis deux ou trois ans, toute espèce de correspondance avec moi, ce qui m'indiquait trop bien qu'il n'était plus avec moi en conformité d'opinion politique.
Mais le temps pressait, et je passai par-dessus ces répugnances ; je me fis conduire par une voiture de louage jusqu'à Saint- Yon, qui était à une assez grande distance de ma prison, et j'eus le bonheur de trouver mon condisciple, qui était devenu un personnage officiel. J'eus le courage de lui demander le prêt de 20 francs, qu'il m'accorda comme pour se débarrasser au plus vite de ma personne, et nous nous quittâmes aussitôt sans mot dire l'un et l'autre.
Il y a vraiment un Dieu pour les prisonniers ! Je payai ma voiture, qui me descendit aux messageries; et là, je payai encore au ]3ureau, et je me blottis dans un coin du coupé, les deux autres coins étant tenus par une dame et un de ses amis qui partaient pour Paris. Pendant le cours de notre voyage, le thermomètre descendit jusqu'à 15 degrés 'au-dessous de zéro; et, pour surcroît de malheur, ce qui ne s'est peut-être jamais vu dans ces messageries, au premier relai venu, le cocher se mit à briser les deux vitres de devant et la vitre de côté, d'un coup de sa])ot appliqué comme par mégarde ; et il s'obstina à ne pas vouloir les faire remplacer; jamais nous n'avons tant souffert du froid, quoique nous fussions trois pour occuper celte place privilégiée.
En arrivant chez moi, je fis prendre un reçu de 20 francs à la poste, à l'achcsse de ^^I. le docteur de Longueville, directeur de Saint-Yon; et le plus grand de mes chagrins a été de ne recevoir aucune réponse de ce modeste petit remboursement. Plus tard, j'ai eu le droit de me consoler de ce silence ; car dès les premières puljlications de mon MpjiucI, je reçus l'assurance du docteur que son père venait de se guérir, par la méthode de mon livre, d'une maladie grave qui le tourmentait depuis force années. Je le remerciai, comme d'un bienfait, de la bonne nouvelle qu'il m'annonçait.
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Ruine du nc'fbnnatcur, eu l'absence de son rédacteur en chef.'
Maintenant que loiil est lini pour la forluno du liôforimdcur, il faut que nous revenions un peu en arrière, alin d'examiner les rapports des malheureux ipii lircnl iniqition dans la rédaction, une fois qu'ils se virent débarrassés de la présence de son rédacteur en chef. J'arrivais de Ilouen plus pauvre que je n'ai jamais été, et, de plus, persécuté de la manière la plus odieuse par mes prétendus successeurs.
A l'apparition des lois de septembre, lois qui n'ont frappe que le Pic formateur, ie fus obligé d'avertir les deux gérants de l'ex-F;cfilanf de Versailles que, leurs quinze mille francs se trouvant on danger, je me voyais forcé de mettre un terme à la publication du journal. Celte annonce déjouait leur projet ; aussi coururentils chez Kersausie, pour le supplier d'obtenir de moi la continuation de celte fouille. Kersausie était en prison à ce moment, comme moi-même, et nous ne pouvions pas nous voir ; il m'en écrivit dans ce sens et je lui répondis de la manière suivante : « En présence de la nouvelle loi, il ne me paraît pas possible de continuer d'affronter hardiment le danger ; je m'élais engagé envers les deux gérants, en acceptant la substitution de leurs quinze mille francs à une forte amende qui m'avait été imposée, à ne compromettre celte somme d'aucune manière ; j'ai tenu ma parole en leur signalant le danger ; s'ils veulent continuer, qu'ils me déchargent de ma parole donnée. » Les deux gérants y consentirent et nous continuâmes la publication.
Mais alors, que d'humiliations et que d'insultes ne m'arrivèrent pas de leur part ! Mes articles, qui jusque-Là avaient été respectés par eux, et qui seuls avaient fait le succès de la feuille, m'étaient renvoyés, presque tous les jours, avec des annotations incompréhensibles pour le fond, et quelquefois insolentes pour la forme. Je finis par ne plus rien envoyer, et je m'aperçus bien-
tôt qu'il me devenait impossible de laisser contimier l'apparition dujom^nal, en laissant passer presque sous mon nom une rédaction contraire à tous mes principes. Je leur demandai, ce qu'ils n'auraient pu me refuser, d'avertir nos abonnés, par l'insertion d'un article en tête du journal, que je devenais complètement étranger, pour l'administration et surtout pour la rédaction, à la publicalion du Réformateur.
Ils ne me répondaient pas et continuaient un pareil abus de confiance. Je me vis donc forcé d'écrire à un de mes neveux, pour l'inviter à publier le dernier prospectus, mes adieux aux abonnés, qu'on trouvera à la fin de ce volume, sous menace de le renier complètement comme membre de ma famille, si le lendemain ce prospectus n'était pas imprimé. Le lendemain, \q Réformateur ne parut plus ; mes adieux en tinrent place.
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Cessation du Réformateur et persécution indigne de mes hommes
démasqués.
J'avais fait ainsi justice de cette hideuse comédie ; mais la comédie fut suivie d'une déplorable persécution à ciel ouvert ; tous les masques tombèrent d'un seul coup, et je me trouvai, en arrivant de Rouen, attaqué de tribord à bâbord par toute la séquelle des agents de police qui, au temps de mon triomphe, s'étaient montrés si respectueux.
La série commença par les deux marchands de bois du Piéformateur, les sieurs Thomas et Bastide (le futur ministre), qui me signifiaient, par huissier, d'avoir à leur payer 2,000 francs de bois, que j'étais censé avoir brûlé dans ma prison pendant un mois seulement que j'y avais passé. Je répondis à l'huissier par un grand éclat de rire ; ce qui ne les découragea pas, car ils revinrent à la charge longtemps après, sans doute pour régler leurs comptes; et, de guerre lasse, ils finirent par ne plus recom-
DEMANDES SlNGUl.IÈIŒS DE MAIlCHANDS INCONNUS. 61
menccr; je no cessais en cfret de leur dire : Adressez-vous à la caisse du ROlormalcur.
Bientôt le gérant Dupoly m'obligea de lui rendre des comptes ; car il avait emprunté, sous mon nom, pendant ma prison, du papier à un marchand qui m'assignait devant le lril)un;il do commerce pour lui payer une somme, je crois, de 1,5UU francs. De mon temps nous avions payé le papier argent comptant aux frais de la nouvelle entreprise, et j'étais étonné qu'au milieu do la prospérité de l'établissenTcnt, il se fût glissé une telle malversation dans la caisse. J'avertis M. de Pontavice de venir assister à l'inspection d'une pareille enquête; tout se trouva conforme à mes assurances pour l'actif et le passif, qui restait fort audessous de l'nclif; seulement, un jour, je vis arriver M. de Pontavice tout consterné de ce qu'au lieu d'un compte en règle, il se trouvât une énorme somme de 6,000 francs en plus ; ce qui, en administration, indit[uait une irrégularité égale à une somme en moins. Je me mis à rire à cette annonce et je lui dis : « Je parie que madame de Pontavice en trouverait l'explication mieux que vous, monsieur son mari.
— Gomment ça donc?
— Et de la manière la plus simple ; voici comment : Dès les pfremiers jours do l'établissement, madame de Pontavice m'envoya G, 000 francs pour le loyer et le moljilier d'un appartement destiné à son frère, qui devait sortir de prison, me disaitelle. Armé de ces 6,000 francs, je courus auprès de Kersausio pour le prier de me dire comment il entendait que je le meublasse : « Tiens, me dit-il, tu sais bien que, dans notre vie aventureuse, c'est la prison qui nous meuble sans tant de frais; joins ces 6,000 francs aux 100,000 de la caisse. >>
— Cela change la question, me dit M. de Pontavice en partant d'un grand éclat de rire; ah ! il faut leur laisser le soin de nous poursuivre sous ce rapport. -— Et l'enquête se trouva ainsi terminée.
Remarquez bien que ce Dupoty, n'étant qu'un gérant de paille, il reprenait, la loi à la main, le rôle d'un gérant sérieux, ce qui pouvait être très-légal, mais, aux yeux de l'honneur, très -immoral.
— Hi-5-«
Poursuites par Dupoty devant le Tribunal de commerce.
Dès que je fus en lil)erté, je résistai, devant le tribunal de commerce, à la demande du marchand de papier, qui m'était inconnu ; et aussitôt mon gérant de paille me somma de déposer au greffe du tribunal tous les livres de ma comptabilité et surtout' le livre des actions. J'étais alors occupé à la rédaction de la deuxième édition de mon Noiivemi système de chimie organique, après avoir publié mon Nouveau système de physiolocfie végétale. J'obéis à la sommation et je me dépouillai de tout ce qui était réellement ma propriété parlicidière. Le tribunal nomma un expert. L'expert avait mission de rechercher si, dans le cours de mon administration, je n'avais pas fait preuve d'être en même temps actionnaire dujournal; car, dans ce cas, aux termes de la loi, j'aurais été obligé de payer toutes les dettes que ce monsieur avait faites sous mon nom et à mon insu même. Pour le démontrer il n'avait qu'à se servir du livide contenant les souches des actions; or, mon nom ne se trouvait sur aucime de ces souches. Je ne remis le volume à l'expert que lorsqu' après les avoir parfaitement comptées ime, deux et trois fois, il m'en eut donné le récépissé. Mon affaire eût été gagnée au même instant; mais Louis-Philippe tenait à avoir gain de cause, cette fois-ci comme et avec les mêmes moyens qu'auparavant ; et un beau jour, je reçois de l'expert l'invitation de me rendre à l'instant même dans son bureau, pour une circonstance des plus graves.
— Eh ! bien, me dit-il, je tiens enfin la preuve de ce que vous niez. Au heu de cent seize actions, j'en trouve cent dixsept.
UN EXl'IillT l-AUSSAIUli. 03
— Vraiment, lui répondis-je ! voici pourtant lo récépissé que vous m'avez donné, et cela après avoir compté cl recompté bien des lois les souches.
— Oh! me dit-il, cela no signifie pas i^rand'chose, j'ai l'ait une erreur.
— « Une erreur, jjasée sur une recherche trois fois répétée? c'est un pou singulier.
— Nous allons les recomjitcr.
— Ce sera la quatrième ou cinipiièmc fuis !
Il les recompta, à la vérité, et, au lieu de cent seize souches, il en trouve celle fois cent dix-sept.
— Eh bien! (pi'en dites-vous? El il rayonnait, en frappant la cent dix-seplième de sa main à coups rcdoul^lès.
Je regarde la souche, elle était en l)lanc. Ni le nom de l'actionnaire, ni la signature du caissier ni celle d'aucun gérant ne s'y trouvait inscrite.
— Ce ({ue j'en dis, monsieur, lui rèpondis-jo, c'est que je ne reviendrai plus auprès de vous (pi'en vertu d'un mandat judiciaire : ce n'est pas moi que vous tenez, c'est moi ([ui vous tiens, monsieur, en vertu du Code d'instruction criminelle qui aura désormais à décider de votre sort.
Je prends mon chapeau et je lui tourne le dos.
Et l'affaire, depuis ce jour-là, est encore aujourd'hui pendante.
Seulement, après 1848, je reçus de M. Baudoin, le greffier du tribunal de commerce, une lettre qui m'invitait à prendre
6i UÉFORMES SOCIALES. — LE COMBAT.
une qualité dans cette affaire, pour pouvoir toucher une somme qui était déposée au greffe ; je ne répondis pas.
Le plus puni dans cette affaire, ce fut ce bon M. Dupoty qui m'invitait, en qualité de coreligionnaire, de répondre à M. Baudoin, afin que tout se terminât de manière à ce qu'il pût reprendre, lui aussi, la portion de cette somme qui lui revenait et restait ainsi depuis si longtemps enfouie.
Comme je n'étais point le coreligionnaire de l'individu, et que ses coreligionnaires se trouvaient à Saint- Sulpice ou dans les caveaux des autres jésuites, je ne répondis pas plus au sieur Dupoty qu'au greffier Baudoin; et je n'ai plus entendu parler de celte affaire. Quant à mes livres, ils sont sans doute encore au tribunal ; nouveau piège de nouveau déjoué.
"S-se-i
Saisie inattendue des rentes sur l'État.
D'un autre côté, et pour prévenir la faillite du Réformateur, que machinait alors le même Dupoty, je posai une demande de saisie sur les fonds que ledit Dupoty possédait en rentes sur l'État; demande qui produisit sur l'esprit des avocats et surtout sur l'esprit de l'avocat Plocque, comme un accès de fou rire : celui-là venait de jeter le masque pour se tourner contre moi, lui qui jusque-là s'était montré si docile à tous mes ordres et si obséquieux, quant aux autres ils se fondaient sur ce que les rentes sur l'État sont insaisissables. Ce n'était pas la seule fois qu'en fait de procès civil, je me trouvais avoir barre sur les prétentions de l'avocasserie. Aussi me présentai-je hardiment, et malgré toutes ces mauvaises plaisanteries, devant la première chambre, présidée par M. de Belleyme. Le président me donna la parole : « Sans doute, dis-je au tribunal, les rentes sur l'État sont déclarées par la loi insaisissables ; mais une première" brèche a été
M*" PLOCQUE ET LES UE.MES SUft L'ÉTAT. Oa
faite à celte loi par la loi sur les cautionnements, ({u1 permet au procureur général la saisie des rentes formant le cautionnement des journaux en rentes sur l'Etat Or, le procureur général vient de saisir les 15,000 francs possédés par les trois gérants et par moi, en me laissant mon recours contre eux. Évidemment je suis mis en lieu et place de M. le procureur général; et je saisis les rentes sur l'État de la même manière et par la même voie que M. le procureur général lui-même, dont je me permets, en ce moment, de revêtir la robe et par conséquent les droits. Je doute qu'à celte occasion les rieurs ne se rangent pas do mon côté, ])ar respect du moins pour le procureur général lui-même. »
Le tribunal sourit, les avocats baissèrent la tête, le président demanda à M' Plocque ce qu'il avait à répondre : M" Ploeque resta la bouche ouverte, et le tribunal déclara la cause entendue et valida ma saisie sur tous les points.
Au sortir de l'audience, l'avocat Plocque, tout en colère, vint m'arréter, pendant (fue je m'en allais avec mon neveu, en me demandant raison de ce que j'avais dit de méchant sur son compte.
— Monsieur l'avocat, lui répondis-je, comme je suis habitué à voir un piège en toute chose, allez quitter votre robe et votre bonnet; et dès ce moment, je pourrai vous donner une marque du sentiment qui m'anime envers vous.
Ce peu de mots suffit pour lui donner à réfléchir, et il s'en alla l'oreille basse.
Autres genres de tribulations : le masque tombe do tous les visages.
Du côté de mes gérants, j'avais gain de cause sur toute la ligne ; mais je n'en avais pas iini avec tous mes masques ; et le
dernier qui se démasqua envers moi le fit avec une brusquerie et une rigueur sans pareilles.
Lorsque je fondai le Réformateur, je me trouvais en face d'une seule dette, que le créancier m'avait forcé d'accepter, pour ainsi dire, au sortir de ma prison de Versailles, en me laissant toute latitude pour le payement.
Je lui écrivis alors que je me trouvais heureux de pouvoir lui restituer d'un coup les 1,500 francs qu'il avait eu l'obligeance de me prêter : car, dans la prévision de cette restitution, je m'étais engagé à ne prendre chaque mois que 300 francs au lieu de 500 francs qui m'étaient alloués dans mon acte comme rédacteur en chef; ce qui, joint à la somme des articles que je me proposais de rédiger, me permettrait de restituer, en deux ou trois mois, la somme que j'empruntais à la caisse, avec la permission démon collègue et ami M. de Kersausie.
' Le créancier me répondit sur-le-champ qu'il entendait contribuer, pour sa part, au succès d'une aussi belle entreprise, et il me priait de l'inscrire, pour trois actions, parmi les actionnaires du Réformateur. Je m'empressai de lui répondre que ces trois actions seraient bien aventurées (car je prévoyais tous les déboires et toutes les roueries qui n'allaient pas manquer de s'accumuler contrôle succès de mon journal), et que, pouvant solder autrement l'unique dette que je me connaissais, sans compromettre personne, je me ferais un scrupule de ne pas m'en acquitter réellement, alors que jelepouvais, sans trop me gêner, de cette manière.
— Peu m'importe, me dit-il, que cet argent soit perdu, j'en fais le sacrifice.
J'acceptai dès lors son offre et je lui envoyai trois actions parfaitement en règle sur le livre du Réformateur.
ACTIONNAIUE SE l'OUTANT MON CRÉANClEn. 67
Mais à peine la ruine du journal venait do m'altcindro, et lorsque, après avoir payé au fisc en une année 115,000 francs d'amendes, il no me restait plus une obole, voilà ([ue ce créancier, tout d'abord si généreux, se met à m'écrire la lettre la plus insolente, pour m'inviler à lui restituer les 1,500 francs que je lui devais.
Évidemment sa demande était nulle, je ne lui devais plus rien : il avait entre les mains la somme aliénée, il était sur la même ligne que M. de Kersausie, qui aurait eu mauvaise grâce à me demander la restitution de ses 100,000 francs ; mais sans doute cela m'aurait attiré un semblant de procès, ({ue j'aurais gagné, mais qui aurait été interprété assez mal par l'opinion publique ; et je répondis à mon tout aimable créancier, que je me trouvais dans l'impossibilité la plus absolue de lui restituer sur-le-champ les 1 ,500 francs demandés, et que je le priais d'accepter chaque mois une fraction de la somme que j'allais me mettre à gagner, par la publication de la deuxième cdilion de mon Nouveau système de chimie organique, précédé de la publication du Nouveau système de physiologie végétale et de hotanique.
Ma réponse fut accueillie par les plus grandes insultes; et cela se renouvelait tous les mois; et chaque fois elles me prenaient au cœur, et tellement que je finis par ne plus les relever. Le premier mois, j'envoyai un à-compte de 150 francs : mon jeune fils, qui les lui porta , fut reçu par les plus humiliantes paroles. Le second mois, j'augmentai la somme : les insultes devinrent pires, et ainsi de suite jusqu'au dernier payement. Je demande pardon au lecteur de tous ces petits détails ; il pourra juger, par lui-même, sous le coup de combien d'épines la rédaction des deux livres cités plus haut a dû avoir lieu.
Quand Louis-Philippe faisait dire, par ses roués, que je voyais des agents de police partout, avais-je raison de répondre : « Je les vois là où ils sont ! »
Aujourd'hui cela ne fait plus le moindre doute ; les comptes ouverts de la police nous permettent d'établir qu'en outre de son personnel en titre, Paris compte un tiers de son infime population au service de cette administration de surveillance contre les libres-penseurs et de mensonges à employer pour les surveiller.
Aussi, depuis cette époque, où je venais de sacrifier mon existence à ma dernière lutte, ai-je vécu de mon travail seulement, et dans la plus complète solitude jusqu'au 24 février 1848, où je rendis en trois heures à Louis-Philippe et à ses adhérents les tortures qu'ils m'avaient infligées pendant l'espace de dix-huit ans ! qui valaient un siècle.
Petite parenthèse ! On doit comprendre combien, au milieu de toutes ces voleries par fiction légale, j'aurais eu un intérêt près, sant à demander au sieur Trélat et au sieur Zangiacomi les sommes dont ils me sont restés jusqu'à ce jour redevables ; mais enfin, débarrassé une fois des poursuites de mon faux gérant, et heureux et content d'avoir soustrait le Réformateur à une espèce de faillite dont je n'étais pas l'auteur, en obligeant cet indigne gérant de payer, en même temps que moi, la dette qu'il avait faite à mon insu , sous mon nom , j'oubliai tout ce qu'on me devait, pour me vouer tout entier à la rédaction de mes deux grands ouvrages. La perte du temps que j'aurais consacré à gagner mon procès n'aurait jamais compensé la perte de temps qu'aurait subie mon travail. Ainsi ne pensent pas les gens du monde; mais ainsi pensent les philosophes, amis de la solitude et du travail ; et ce sont les philosphes seuls qui peuvent se vanter d'avoir eu en ce bas monde les véritables joies de la vie. (Aujourd'hui je n'ai plus besoin de ces sommes; je ne les leur donne pas pourtant; je ne fais pas l'aumône aux riches.)