‹ Réformes socialesChapitre 12 sur 67 · CAISSIER LIBERTIN ET INFIDÈLE, MAIS PROTÉGÉ · texte numérisé non relu

CAISSIER LIBERTIN ET INFIDÈLE, MAIS PROTÉGÉ

Un coupable oublié daus le nombre.

11 me semble que dans l'énumération de mes voleurs du Héfonihifour, j'en ai oublie un et des plus coupables dans sa spécialité ; je tiens pourtant à le citer et à le mettre à sa place. C'était le fils d'un homme qui fut mon ami , en arrivant à Paris, et qui avait totalement rompu avec moi, dès qu'il s'était aperçu que je prenais ouvertement parti contre la restauration du trône sur l'autel. Ce jeune homme était receveur dans le voisinage de Versailles; il vint me rappeler ces vieux souvenirs; je le crus sincère dans son retour et je lui accordai sans cautionnement la place de caissier du Réformateur. Quelques jours plus tard, j'étais averti des dépenses exorbitantes qu'il faisait chaque soir avec un de mes rédacteurs; cela m'inquiétait sous le rapport de la morale, sans me douter que la probité dût en souffrir. Il ne me laissa pas longtemps dans mon erreur, car au bout d'une quinzaine, il avait disparu, emportant avec lui les clefs de la caisse. Après deux ou trois jours d'attente, je réunis les employés du bureau et je fis, en leur présence, ouvrir la caisse par un serrurier. Nous la trouvâmes vide, et il fut constaté qu'elle devait contenir au moins quinze cents francs; c'est la caisse qui avait payé toutes ses fredaines.

J'en écrivis sur-le-champ au père du jeune homme, afin de prendre avec lui les moyens les plus convenables pour la restitution de celte somme; ce fut la mère qui vint me voir et me supplier de ne pas le poursuivre légalement, m'assurant qu'elle me serait rendue tôt ou tard; et cette somme de quinze cents francs a pris le chemin de celles de Trélat et de Zangiacomi ; je les compte encore aujourd'hui tous les trois pour mes débiteurs. La preuve que le gouvernement était complice de ce receveur de Saint-Cyr, c'est qu'immédiatement après cette grosse infraction à l'honneur, il partit pour l'Algérie, muni d'une place dans les bureaux arabes. On n'a pas oublié qu'un gouverneur de l'Algérie, vers cette époque, recommandait instamment au

gouvernement de ne pas lui envoyer des honnêtes gens pour l'administration. Le brave Cavaignac exprima plus tard la même opinion.

Dernière de ces tortures.

La dernière de ces tortures me vint de deux libraires dont j'aurais pu faire la fortune de la manière la plus honnête, par la publication de mes Lettres sur les prisons de Paris (1839). Ils préférèrent se vendre; et ils sont morts tous les deux fort jeunes, parce que les vendus ne vivaient pas longtemps alors. Leur première trahison me fut démontrée plus tard par la suppression, qu'ils firent eux-mêmes, dans une masse d'exemplaires destinés à l'étranger, de l'addition en tête du premier volume; car elle renfermait la démonstration la plus complète que l'affaire du 12 mai 1839 avait été organisée par la police elle-même. C'est l'affaire où Barbes fit tuer ridiculement un pauvre sous -lieutenant, surpris dans son poste, et alla lui-même tomber un peu plus loin, dans le faubourg du Temple, sans arme et sans troupe armée, devant les gardes municipaux qui l'attendaient, pendant que, de son côté, Blanqui, enfermé dans sa chambre, se promenait revêtu des habits d'un premier consul. Cet avant-propos est devenu ainsi d'une rareté extrême. L'histoire de France est pavée de pareils ridicules de police.

Mais après le deuxième volume, mes libraires me firent volteface par une faillite qui ne ruina personne, et l'ouvrage est resté de cette manière incomplet. J'avais alors pour le compléter l'histoire de Mes prisons de Versailles, celle de Ma piuson de la Force, dont on trouvera ce que je pouvais en dire à cette époque, dans ce volume, pendant le séjour que j'ai fait dans l'une et l'autre de ces deux prisons. Je vais profiter de l'occasion, pour achever de compléter en abrégé ce qui manque aux lettres écrites de mon dernier séjour à la Force.

DEl'X CIRCONSÏANCI'S |ili;\ (.OMl'ItOMF/ITANTES. 71

Mon séjour à la Force.

Louis-Philippe et ses ministres, en me plaçant dans cette maison assez nombreuse en prisonniers, c{uoi']ue n'étant accusé que d'une insulte faussement arguée contre la magistrature, avaient voulu iaire accroire à l'opinion publi([ue que j'étais un complice de Fiesclii, Morey et Pépin. Le gouvernement ne vivait alors que de semblables roueries.

Dans toute ma vie de luttes contre la monarchie, j'ai presque toujours joué de bonheur, et jamais plus que dans cette circonstance, et cela pour deux laits que riiilippe a complètement ignorés et qui auraient admirablement servi à une pareille rouerie. Que n'est-il encore en vie pour s'arracher les cheveux? Le premier fait ([ue je dois enregistrer, et dont leur police ne leur a rien révélé, c'est que dans une réunion des décorés de Juillet qui eut lieu chez le général Lafayette, je me sentis accosté, en sortant, par deux décorés que je ne connaissais pas et qui m'offrirent, pour m'en retourner cliez moi rue Saint- Victor, de partager leur voiture, vu qu'ils habitaient dans le voisinage. Les roués en auraient conclu que, dès cette époque, j'étais en pleine connaissance avec ces deux décorés qui étaient Pépin et Morey.

Le second fait est le suivant : Plus tard, lors de mon procès à la Chambre des députés, Pépin et j\Iorey se trouvaient inscrits sur la liste des citoyens qui s'offraient pour combattre, au nombre de quinze avec moi, contre les quinze que j'avais désignés sous le nom d'nssoninieurs législatifs. Ces deux circonstances auraient suffi pour me faire asseoir sur la même sellette que les trois autres, devant la cour des pairs.

Peut-être aurais-je été sauvé par l'impossibilité de démontrer mes rapports avec Fieschi, que je n'ai jamais connu de ma vie ; mais la justice a de telles bizarreries, que ces deux rapports

avec deux des trois complices auraient pu dispenser de l'établissement de mes rapports avec le troisième : ainsi va souvent l'ignoble peine de mort.

J'ai promis plus haut de donner une espèce de complément à mes lettres sur les Prisons de Paris, qui forment le chapitre V* des extraits du Réformateur ; yen trouve ici la place.

Effet produit sur l'opinion publique par mon séjour à la Force.

Ce fut d'abord un cri d'indignation dans toute la France, quand on apprit, parmon premier jugement, qu'on m'avait interné, sans autre rime et raison qu'une profonde rouerie, au milieu des douze cents prisonniers de la Force ; mais cette rouerie eut le sort de toutes les autres, elle ne tourna encore qu'à la honte des roués et n'entama jamais le calme et la résignation qui ont fait l'apanage de toute ma, vie.

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Le chef des voleurs de la Force.

Tous les malheureux que renfermait la prison s'intéressèrent à mon sort : chaque matin, en revenant du parloir, je me trouvais salué par celui qui était alors le chef des voleurs : c'était un ancien garde du corps de Charles X qui avait épousé une j)rave femme, fille d'un riche tailleur de Paris, laquelle venait chaque matin lui apporter les consolations et les bons conseils d'une femme honnête. Il en avait eu deux enfants qu'elle avait placés, sous des noms supposés, au collège Henri IV, et qui ne se doutaient guère du métter que leur père faisait. Cette digne femme invitait souvent son mari, toutes les fois qu'elle pouvait lui parler sans le compromettre, à abandonner la voie dans la-

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