‹ Réformes socialesChapitre 13 sur 67 · I.K nOI DES VOIF.I'RS · texte numérisé non relu

I.K nOI DES VOIF.I'RS

quelle il était entré. Ce pauvre garçon lui répondait toiyours : « C'est plus fort ({ue moi; ne pouvant plus commander dans la garde royale, et ne voulant pas servir ce trailre d'usurpateur, je commande une armée de voleurs, bien moins coupable que luimême. » Cet homme entreprenait des vols dans toutes les villes capitales de l'Europe, depuis ^hulrid jusqu'à Saint-Pétcrsbourj^- ; il récompensait bravement ses complices. Jusque-là il ne s'était pas élevé le moindre soupçon contre lui dans la police qui se vante d'être si habile.

Un jour, après lui avoir rendu son salut, je m'approchai discrètement de lui et je le priai de ne pas m'en vouloir dans le cas où je ne lui rendrais pas son salut : ce relus n'aurait d'autre but que de dérober à la connaissance des geôliers l'intérêt qu'il semblait prendre à ma cause ; car j'étais persuadé qu'on lui ferait payer cher sa gracieuseté, si quelque geôlier venait à la surprendre au passage.

— « Que voulez-vous, monsieur, me répondit-il, je ne me sens pas d'étoffe à être un honnête homme, mais je ne puis me défendre d'honorer certains honnêtes gens. Ne craignez rien pour moi, car je n'ai rien à craindre : si l'on me traduit devant quelque tribunal que ce soit, je trouverai peu de mes juges qui n'auront pas à trembler devant mes confidences.

« \'ous êtes ici dans un triste assemblage , en apparence ; mais il y a plus de fidélité dans cette enceinte que parmi les honnêtes gens de la société ; nous formons une société à part dans la société ordinaire ; nous sommes en guerre avec elle, et quant à nous, nous restons fidèles à nos lois.

« Ici, je puis vous offrir mes services, et nul de mes hommes n'y manquera. Vous n'avez qu'à nous confier vos lettres pour le Réformateur, elles lui seront portées soit par l'un, soit par l'autre de nos affidés, et votre maison sera mieux gardée que l'on ne vous garde encore ici. »

Je le remerciai et je profitai de son offre; et je dois avouer, à la louange de cette société, que chaque soir mes lettres étaient rendues fidèlement à leur adresse; et qu'il n'a jamais manqué un sou aux piles d'argent qui arrivaient de la province, pour achever de payer l'amende de nos cinquante mille francs.

Révélations à l'appui par Lacenaire. — Prétendu commissaire de police et ses deux sapajous.

En arrivant dans ma chambrée, je parlai de mon entrevue à Lacenaire, qui me dit : « Vous pouvez vous y fier; » et il me racontait à ce sujet les histoires merveilleuses de cette cour des miracles. 11 me montrait, par exemple, de notre fenêtre, la figure la plus respectable du monde entourée de deux espèces d'argousins, deux espèces de sapajous, qui, dans le monde, eussent tenu lieu de sergents de ville : « Ce vieillard, me disait-il, s'était constitué commissaire de police à Paris ; mais pour certains cas exceptionnels que lui amenaient le soir ses deux sergents de ville ; ceux-ci avaient ordre d'attirer, tous les soirs, les juges qu'ils connaissaient dans un piège de police immorale, qui se tenait au bord de la rivière. Dès que le cVime allait être commis, l'un ou l'autre des deux sergents de ville se présentait pour surprendre, comme en flagrant déht, le coupable, et le conduisait devant le commissaire de police prétendu, où le vrai coupable perdant la tète, s'offrait à payer, au commissaire, la somme qu'on voudrait lui désigner, pour que le procès-verbal de l'affaire ne fût pas rédigé. Le commissaire reculait d'aliord devant une insulte semblable ; il menaçait d'appeler son greffier ; mais, peu à peu, il se laissait fléchir, et, tout en rassurant le coupable sur le pardon qu'il voulait bien accorder à sa faute, il ne laissait pas que de lui tendre la main pour se faire payer en conséquence ; et, le coupable une fois parti, il partageait le tout, en éclatant de rire, avec ses deux complices et affidés. »

r.MX MAIS MORAL COMMISSAIRE DR POLICK. /O

— A une pareille illégalité, on no peut pas, lui répondisje, faire reproche d'immoralité. La police no procède pas autrement.

El le plus curieux de l'affaire, c'est que ce n'est pas un des exploités qui fut la cause de l'arrestation des trois complices ; ils no furent pris que pour avoir été découverts, par les véritables sergents de ville, dans le costume qu'ils usurpaient tous les trois.

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Ma libre communication avec les condamnés à mort ou au bagne.

La plus grande singularité de ma position, c'était bien, ainsi que je l'ai déjà dit, ma communication avec celte pauvre bande d'échappés du Ijagne et de condamnés à mort ; et tous ces pauvres maudits se montrèrent bons et indulgents envers moi. On m'avait donné pour domestique un mallieureux forçat on rupture de ban ; cet homme s'eflbroait, autant qu'il pouvait, à lixer mon attention par ses prévenances; je m'en montrai reconnaissant en partageant avec lui les portions que je payais à la cantine.

Il me dit un jour : « La cantine, qui est composée d'honnêtes gens, vous trompe et cherche à vous empoisonner bien sûr; le morceau que vous m'avez laissé puait en effet la charogne ; je crois que vous y gagnerez beaucoup en me laissant faire moimême votre cuisine, et moi par conséquent j'y gagnerai aussi. » J'acceptai sur-le-champ, et sa cuisine me parut excellente autant que la cuisine de la cantine me dégoûtait. Ce pauvre garçon me faisait l'effet dans le fond, d'être bien moins corrompu que sa situation ne semblait l'indiquer; j'en jugeais de la sorte par ce qu'il me racontait souvent des particularités de son histoire.

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Forçat honnête homme.

Il me parla un jour, en baissant la voix, de sa mère qui se trouvait à la Salpétrière, dans le logement des femmes : « Elle ignore, me dit-il, le métier qui me fait vivre ; si elle savait combien je suis descendu bas et par quels moyens je me procure les petites douceurs que je lui fais passer, elle les repousserait avec horreur ; elle mourrait de chagrin d'être ma mère ! » Et les larmes lui venaient aux yeux en continuant cette conversation.

— Mais, malheureux ! m'écriai-je, malgré tout ce que vous me dites, je vous considère, moi, comme un honnête homme et un honnête homme égaré.

— Vraiment? me répondit-il, c'est la première fois que je m'entends nommer de la sorte.

— Eh bien ! c'est moi qui vous le dis. Comment, vous avez une mère honnête, une mère que vous respectez, à qui vous envoyez avec amour des douceurs dans sa vieillesse, à qui vous écrivez, quand vous êtes au bagne, en datant vos lettres des colonies où vous vous dites soldat, pour lui dissimuler votre véritable situation; que vous manque-t-il donc pour reprendre votre place parmi les honnêtes gens ?

— Oh ! redevenir honnête maintenant ! maintenant qu'au bagne on m'a gravé le vice sur le corps par le gourdin des gardes -chiourmes ! Je me venge sur la société de la férocité de ceux qui administrent sa justice.

■ — Eh bien ! mon enfant, lui dis-jo, oubliez donc votre rancune et redevenez meilleur.

— • Mais qui donc me donnera à vivre ? Dès que la police me saura dans un] atelier, elle ne manquera pas de me signaler à

FOIU/.AT lIONNl'rt: HOMME. 77

la haine des patrons et des ouvriers par ce terrible mot : C'est un forçat !

— Eh! bien, moi, je ferai plus ; je vous prendrai à mon service, et je mettrai sur votre casquette : forçat redevenu

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