HONNÊTE HOMME
— Bah ! vrai !
— Oui, comme je vous le dis; mais, à une condition!!! c'est qu'ici vous me donnerez le serment par écrit que dorénavant, et quelque malheur qui vienne me frapper, vous me répondez d'oublier à tout jamais le métier qui vous fait vivre? Dès que vous m'aurez signé ce serment contracté dans la prison, où l'on ne trompe pas un prisonnier quelconque, nous descendons tous les deux au greffe, et là je paye votre rupture de ban par ces 150 francs que je mets devant vous; et vous allez, en sortant, droit au Réformaleur, avec une lettre de moi, qui réglera votre position chez nous de la manière la plus large.
A ces mots il réfléchit un instant et finit par me dire : « Il faut pour cela que je prenne conseil de mes amis. » Il alla les appeler, et dans le nombre se trouvait Lacenaire. Là, il leur exposa ce que je venais de lui dire ; ils l'écoutèrent tous d'une manière sérieuse et réfléchie, et Lacenaire ensuite porta la parole :
— Si tu te crois capable de tenir ta parole et de ne plus voler, quand un retour de la fortune forcera M. Raspail à ne plus pouvoir te garder, dans ce cas, accepte et signe ! dans toute autre hypothèse, non; réfléchis bien, car le serment de prisonnier à prisonnier est inviolable.
Mon pauvre forçat réfléchit et se mit à me dire : « Pour arriver jusqu'à Paris et pouvoir tromper la justice, j'ai fait tous les sacrifices possibles, ne vivant presque que de fruits ramassés dans les bois, et luttant pendant mes marches forcées contre la faim
qui me dévorait; j'en suis venu à bout; mais je sais ce qu'il m'en a coûté ; j'avoue que je ne me sens plus la force de lutter ainsi contre le froid des nuits et l'abstinence du jour. Je vous remercie infiniment M. Raspail, mais, je ne me sens plus le courage de recommencer encore cette vie ; je suis maudit par la société, il faut que je continue (jusqu'où? je n'en sais rien), cette vie de lutte et de résistance ! »
Tous ses amis se retirèrent tristes et silencieilx.
— Et moi, lui dis-je, je garde ces 150 francs pour vous les remettre le jour de votre sortie, à l'expiration de votre condamnation ; et, maintenant, pour preuve de ma confiance en vous, voilà la clef de ma malle; vous respecterez ces 150 francs placés dans un coin, c'est pour vous ; mais, il reste 450 francs, où vous puiserez chaque jour pour notre nourriture commune.
L'expiration de sa peine arriva à l'époque où je me trouvais encore dans la prison de la Force; je lui remis alors la somme promise de 150 francs pour s'habiller de neuf et pour vivre les premiers jours.
Il fallait le voir faire des gambades et divers pas chorégraphiques, car il était professeur de danse, et s'écrier : « Ce soir je danserai avec une poupée. »
— Malheureux, lui dis-je, souvenez-vous donc que cette poupée, conduite par un honnête homme, pourrait devenir une aussi honnête femme que votre mère l'a été ; tâchez donc, au lieu de la flétrir d'avance, de vous en faire une amie qui, seule, en vous épousant, pourra vous tirer honnêtement de votre mauvaise voie.
Je vis qu'au mot de sa mère il baissa les yeux et me dit : « Vous avez raison, monsieur. » Puis il descendit au greffe tout pensif et il remonta presque aussitôt sous prétexte d'avoir ou-
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blié quelque cliose dans sa chambre. Je le voyais rôder autour do moi, soucieux el l'iiir gêné comme un homme qui désire vous faire une conlidcnce, en prison toujours embarrassante; enlin, après s'être assuré que nous étions seuls et que les murs n'avaient pas d'oreilles, il me dit : « Monsieur, promettez-moi le secret le plus complet sur ce que je vais vous confier ; ce que je viens de voir et d'entendre au greffe m'a inspiré l'idée de remonter pour vous dire de vous méfier du domestique (ju'on va vous donner, il ncst p,-is des noires : c'est un honnête homme et un contrebandier de barrière ! » et cela dit il prit sa course, redescendit au greffe où on lui ouvrit la porte de la prison, avant qu'on ait pu rien savoir de ce qu'il venait de me communiquer.
On me donne ponr domestiqae nn honnèta homme.
Le brave garçon ne m'avait pas trompé : l'honnête homme m'aurait sans doute empoisonné, si j'avais mis en lui ma confiance. Cela faisait le deuxième honnête homme dont nous avions à nous méfier ; l'autre, était un colonel, je crois, émané des bureaux arabes de l'Algérie, et qui avait subi une condamnation pour avoir fait le commerce en grand de dépouiller les pièces d'or d'une certaine quantité de métal, à l'aide des acides. Celui-là, toujours mis comme un colonel, descendait et montait à volonté, se pavanant dans son beau costume au milieu des prisonniers déguenillés. Il me menaçait quelquefois d'aller, en sortant, demander raison aux rédacteurs du Réformateur; mais un jour je lui cassai son babil en lui disant une bonne fois : « Les vrais réda.cleuvs du. Ré formateur ne refusent, pas plus que moi, un duel entre quatre témoins ; mais ils ont soin de faire mettre à nu le provocateur et ses deux témoins, pour s'assurer du lieu de provenance. »
Toute la salle partit d'un éclat de rire, et il ne parla plus dès ce moment de son duel.
Mon forçat portait le nom de Bas-de-laine, c'était son nom de guerre; et comme au sortir de ma prison on m'interrogeait, dans les différents salons, sur les circonstances de mes observations intimes, je crois que c'est sur ce modèle qu'Eugène Sue a tracé son Choiirineiir ; et ce n'est pas la seule inspiration littéraire dont j'ai retrouvé les traces parmi les différents romans de l'époque.
Études sur Lacenaire.
Quant à ce qui concerne Lacenaire, le plus calme de mes codétenus condamnés à mort, il venait souvent me donner des preuves de son talent oratoire, en me récitant, drapé dans sa couverture, les plus belles tirades de Corneille, qu'il disait parfaitement bien.
Sous la rigide surveillance où j'étais placé, il m'était excessivement difficile d'écrire. J'en étais réduit à me réfugier dans les communs pour rédiger clandestinement, et bien à la hâte, les articles et notes destinés au Réformateur.
C'est ainsi qu'un soir en sortant des lieux, où je venais d'écrire un fait-Paris, je trouvai Lacenaire assis sur la banquette du corridor; Lacenaire me fit signe de parler bas et me dit : « J'étais là pour chasser les mouches. »
Il faisait un magnifique clair de lune ; je m'assis à côté de lui. La conversation s'engagea entre nous, et, sur son invitation, je finis par lui dire ce que je pensais de lui :
CONVEKSATION I.MIMi; AVKC I.ACKN.MIli:. 81
' — xlo no crois pas vous hk^ssci-, lui dis-jc, mais vous luo demaiido'/ la vérité, je vais vous la diro : vous u'olcs pas uô jtour lo nuMici" ((uc vous laites, car ce niétior vous dÔL!,oùte ({uoi((uc vous alïoçtic/ dc'lc faire en l'aidaron. Non, vous n'êtes pas un l'anfacon de crime, et, dans le Ibnd du (•hmu', vous en souffrez plus ([ue vous ne le laisse/ })arailre. (<ar, tone/,, je vais vous parler frauchemont et je vous prie d'en agir de mémo; nous sonnncs seuls ici, dans ce petit couloir sur lofpiel se sont rabattues les deux portes : Vous auriez tout à gagner, auprès du plus roué des rois, à vous d(4"aire de ma persoiuie; et poui-laut jo crois, ipioi ({ue l'on fasse, ([ue cette idée ne vous s(»urii'a jamais !
— Vous m'invitez à vous })arler iVanchemenl, à mon tour J3 vais vous imiter. Tenez, je tuerais mon père volontiers, parce ((ue sa l)an({ucroute de ban({uier m'a réduit, de lil en courroie, à ce métier d'assassin que je déteste; je tuerais ma mère, qui m'a donné le jour; mais il est trois personnes ({ueje ne saurais jamais tuer : c'est ma nourrice, un enfant et vous!
— Mais pourquoi moi plutôt que tout autre ?
— ■ Je vais vous le dire : depuis que je suis tombé dans la bourbe de Poissy, je n'ai pas pu y trouver un ami qui ait reçu l'éducation qu'on m'a doiniée ; de l'éducation, on s'y en moquait bien, dès que vous en laissiez })araitre la moindre trace. Mes premières études, je les perdais chaque jour de vue, et je retlevenais, pour ainsi dire, brute, ])resque aussi brute qu'eux. Adieu dès lors le retour de mes souvenirs vers ma première jeunesse, jeunesse pure de tout ce que je suis aujourd'hui.
«• Or je vous rencontre ici; peu à peu vous me ra]»pelez mes études, j'y prends goût, je me familiarise avec les idées de cc> anciens jours ; vous me comprenez, quand je parle d'Homère, de Virgile, d'Horace et que je vous récite quelques tirades (ie beaux vers. Grâce à vous, je renais à la vie, au milieu de tous ce.-
souvenirs; vous qui êtes littérateur et philosophe, vous compreliflrez pourquoi je vous respecte tant. »
Là-dessus, nous nous séparâmes, nous avions tous les deux les larmes aux yeux !
La presse calomniant Lacenaire.
Je n'avais pas si mal jugé cet homme. Or, à l'époque de sa mort, nul ne fut plus étonné que moi de voir la presse l'accuser d'avoir pàh devant la guillotine; mais je n'en fus plus surpris, apprenant que l'honneur de cette calomnie revenait de droit à M. Altaroche; et en voici la raison :
Lacenaire, au début de ses premières armes, tournait assez bien le couplet pour faire insérer, dans .le Bons sens, quelquesunes de ses chansons satiriques, entre autres la célèbre chanson où Lacenaire demandait à Louis-Philippe une place. On se souvient de deux couplels des plus sanglants, l'un contre Gisquet :
J'ai vendu des fusils de Jjois, Nommez-moi préfet de police.
et l'autre contre Louis-Philippe :
J'ai fait se pendre mon cousin, Sire, cédez-moi votre place.
Altaroche avait copié cette chanson dans son recueil, sans en citer l'auteur, ce qui lui valut, de la part de Lacenaire, une nouvelle chanson tout aussi mordante et dont un couplet se terminait ainsi :
Pour voler un voleur, il faut être bien pauvre !
P-our moi, atin de mieux m'assurer encore de la calomnie, j'envoyai un de mes amis d'alors, le docteur Fabre, rédacteur de
.vi/iAiiociii-: (.\L(».MMAit:i u i>i; i.aci.naiiii;. Xj
l;i (in/flh' (les liàjii/.-tiix, iiu|)r("'s du hoiiri'caii Saiiisoii, (inil avaiL soi!j,'iu; dans uiio do ses maladies, cl ([iii rciioiidil .'i sa |)r('luièro (|uesli(»n sur la l.ichclc do Lacouairo ; c Mais du luul, Lai'onairo osl inorl connue il a vécu, av{;c caliiio ol indilïoi'C^nci;; il a dit soulcnionl à Avril : J[(''! dis-doiir. Avril, il ne Icrn juis rlhiiid pour nos corjis (1,-iiis l;i iorrv. » — L'exécution avait lieu au mois do décembre.
Réforme du gouvernement par suite de mes lettres.
Mon séjour, parmi ces malheureux, ne fut pas tout à fait perdu pour la cause publique; j'avais soutenu, dans une de mes lettres, qu'au lieu de torturer, et de plonger ainsi dans la boue des bagnes, ces malheureux enfants de la misère et de la tentation, je me faisais fort de les organiser en combattants algériens, sûr (|ue pas un seul d'entre eux ne reculerait d'un pouce devant l'ennemi. Le 'duc d'Orléans s'empara de cette idée, et, sans bruit et sans trompette, il [organisa les zéphirs, qui devinrent bientôt les plus braves de nos combattants; seulement, grâce aux exemples donnés pa,r les biirenux arabes, cette école du vice, ils ne sont pas toujours restés sans se ressouvenir de leur premier métier.
■^MH^
Comparaison de ces brigands avec les brigands d'un plus haut genre.
* Du reste, comparons un peu les fautes de ces enfants de la misère, avec les crimes, les véritables crimes, que se sont permis, dans ces derniers temps, les familles des rois allemands. Un jour on frissonnera d'horreur, quand on récapitulera les détails de cet immense sacrilice liumainjjj En effet, prenons pour modèles, d'un côté, Lacenaire et son complice, ol de l'aulre côté, le
81 r.ÉKOUMES SOCIALES. — LE COMBAT.
grand Koi Guillaume, que ne s'exposait jamais au combat ; et mettons en parallèle la culpabilité de l'un et de l'aulre. Avant son séjour à Poissy, Lacenaire s'était jeté dans l'escroquerie, par suite du besoin qui le dévorait, lui, fils d'une haute famille de banquier ruinée, par le besoin, dis-je, de manger et surtout de boire (il buvait, sans sourciller, douze bouteilles par jour et il restait debout). Il sort de Poissy la rage au cœur contre la société, son ennemie ; il commet un assassinat pour se venger de son délateur, et il échoue dans la tentative d'un second qui lui aurait donné à manger pour quelques jours. Eh jjicn! avec un pareil bagage, cet homme a fait l'horreur de la société.
Mais, que dirons-nous du roi Guillaume, qui est venu en France pour se soûler de notre viii de Champagne qu'il nous volait, pour emporter nos joyaux, nos bijoux, nos pendules, à l'aide de la meute des juifs voleurs que chaque capitaine noble entraînait à sa suite, afin de partager en secret avec eux. Cet homme, devant un peuple ami jusque-là, eût pu mériter l'enthousiasme, s'il s'était contenté de nous débarrasser d'un idiot ([ui n'était i)as le neveu du grand empereur. Mais au lieu de cet acte de justice, il s'est mis à rêver la spoliation de deux provinces de France, et l'achat de nos généraux, pendant que nos braves soldats faisaient reculer deux fois les troupes commandées par sa famille, et qui, sans tant de trahisons, auraient débarrassé l'Allemagne d'une pareille monstruosité couronnée ! (Je maintiens le mot, parce que je suis logique). En effet, qui a commis plus do crimes contre l'humanité, que ce Guillaume? Il a fait massacrer des masses d'enfants, des masses de vieillards, des masses de femmes, tous innocents de la guerre que l'idiot lui avait déclarée.. Oui oserait donc me dire que cet homme n'a pas été un voleur, que cet honmic n'a pas été un assassin, en brûlant tant de villages, en al)attant tant de vieux monuments, et en semant la zizanie entre les citoyens d'un même pays, pour arriverai) vœu de son cojur, en essayant, parlaCommune et contre les vg.hix de la Commune même, de faire brûler par ses partisans la ville de Paris? Trouvez-moi, dans l'histoire, un j)lus grand scélérat (pie
un iL'T iM-is <'.()rp.Mii.K*KNvi:ns i.'in MANin'. ^^
lui, surtout alors qu'il se vaute do laut de crimes de tout genre, (Ml nieulaut et en prenant bien soin de cacher à son peuitle les deux cent mille honunes qu'il a laissés en France à peine même enterrés, et le nombre inlini de soldais renvoyés en AUemaLçne, épuisés -par les maladies; et surtout ({uand il vient se gloriller, auprès de sa bonne vieille épouse Aui^usta, de ses victoires, alors (pi'il reculait devant nos armées rét;énérées à peine, et trahies encore une ibis, sur tous les points presque, et toujours j)ar nos anciens généraux de la même oi'licine que les autres ; tandis, entîn, qu'il était toujours battu par nos généraux nouvellement crées !
Ose-t-il avouer ce qui suit à sa chère Augusia :« A Razeilles, nous avons brûlé le village, tué, brûlé des femmes et des vieillards; à Chàtoaudun, nous avons fait de même : qu'en dis-tu, ma chère Augusta ?
« A Strasbourg, nous avons presque démoli la cathédrale, nous avons brûlé la bibliothèque, enseveli les femmes sous les ruines : qu'en dis-tu, ma chère Augusia?
« Nous avons mis le feu à tous les villages d'où était parti le moindre coup de feu sur nos impériales troupes, et tout cela pour faire rire nos soldats : ris donc avec nous, ma chère Augusta?
« Et vois le danger qui nous menaçait, si nous n'avions pas eu pour nous l'apathie du très-catholique et breton Trochu et l'incurie de Bourbaki? Au milieu de tous nos crimes, nous nous trouvions perdus : Mais ne rions plus, ma chère Augusta! Car l'on nous écrit, de France, que la vengeance divine ne pardonne pas de pareilles scélératesses; et ([ue moi et mes généraux égorgeurs nous n'aurons pas longtemps à nous réjouir de nos triomphes »
^O lîl'KORMFî^ SOCIALES. — LE COMBAT.
Détournons la tête de ces scélératesses, pour reprendre le langage
de l'humanité.
Voyons, je m'adresse à vous, Français, quel est le plus coupable des deux ? Est-ce Lacenaire ou le grandissime, illustrissime roi et empereur par la grâce de la croix, Guillaume?
N'est-iî pas temps de transformer vos lois féroces contre les coupables, en lois préventives bonnes et douces pour les améliorer ? La civilisation n'est donc pas assez avancée, pour mettre ainsi la société à l'élat permanent de crimes commis, et par les pauvres contre les riches, et par la férocité de la justice contre les pauvres fourvoyés? Donnez donc à tous du pain pour se nourrir^ de l'instruction pour féconder l'intelligence. Semez partout l'égalité devant tous les besoins; surtout, surtout, mettez à la porte cette société que les parlements ont flétrie comme infâme, la société de Jésus ; ramenez toutes les religions au pardon les unes envers les autres, et, volis .ramènerez ainsi, au milieu de vous, l'absence du crime et le bonheur commun de la paix : voilà la thèse à soutenir dans l'intérêt de l'avenir de l'humanité, qui pleure de toute part sur la terre, avec jtlus de raison que jamais.
Ma lutte, dans la solitude, avec les roueries de Sa Majesté.
A partir de mon succès de Rouen, je dis un adieu solennel à toute tentative d'action contre la royauté, mon ennemie; et, je me retirai dans la solitude, souvent aisé, mais bien des fois mal- !;eureux, faisant la fortune de bien des ingrats et restant moi-
■r.cmo dans l'infortune, quand tant d'imbéciles, que j'avais en-