‹ Réformes socialesChapitre 16 sur 67 · HH · texte numérisé non relu

HH

Comment tout ce monde d'escrocs se vengea de moi.

En même temps, je fis paraître le journal VAmi du peuple, ([ui se vendit à un nombre prodigieux d'exemplaires ; j'avais là un moyen infaillible de préconiser mes idées sur un gouvernement sage et loyalement 4'épublicain, et de proclamer le sufù\ige uiiivei-scl et la tolérance envers toutes les religions, de quelque titre qu'elles se décorassent. Au début de cette feuille, je traçais déjà à l'avenir le plan d'une république universelle; j'invitais la noblesse à abjurer ses vieilles doctrines et à pénétrer avec le peuple dans la garde nationale pour contribuer, par ce sacrifice, à la conciliation humanitaire de tous les partis. Vous pouvez le lire encore aujourd'hui, car la vente de la collection de ce journal ne s'est pas arrêtée, quoiqu'il ait cessé de paraître à partir du 1-5 mai 1848. Nous l'avons reproduit en entier : car tout y est à conserver, hormis un seul éloge que nous tenons à retirer; ïachereau a démontré pour la première fois ({u'il n'avait pas menti (Voyez la Gazette des Tribunaux de cette même année 1848).

0(5 r.Ki'OiniEs sociales. — le combat.

Jo lie provoyai ])as qu'il pût se trouver des hommes capables de m'adresser la moindre calomnie à cet égard...; et cependant, dès le lendemain, il so produisait contre moi seul une espèce de rage forcenée, ([ui ne pouvait partir que de l'infernale société de Jésus, qui, depuis i815, ne m'a jamais perdu de vue.

Devant une telle conspiration, je restai un instant étourdi. J'avais, en effet, invité, dansl'/l???; du peuple, les citoyens à se réunir chaque soir })0ur conférer entre eux des affaires de la République; l'ennemi s'empara de cette idée cl transforma ses conférences en clubs de forcenés. C'est dans un de ces cluljs qu'un nommé Raspul, nom bien voisin du mien, se mit à demander 300,000 têtes, pas une de moins ou de plus ; et Paris, mon excellent Paris, se laissa aller jusqu'à croire que ce misérable c'était moi.

Sur toute la ligne je sentais la haine surgir de tous les })avés contre moi : A Bercy, à Montroufje, des gens que j'avais t^ratuitement sauvés de bien des maladies devinrent mes ennemis et mes accusateurs. Partout je voyais le bras des jésuites se lever contre moi ; leurs calomnies se répandaient, comme par le télégraphe, dans tous les villages des environs; la faculté de médecine s'insurgeait tout entière, sous la conduite du sieur Urlila; celui-ci faisait aflicher le jour et l'heure où il brûlerait mon journal, à la tête de ses élèves.

Mais, comme le cher homme n'était pas brave, je fis afficher à sa porte, que je me trouverais à ce rendez-vous, à la tète de mes lidèles ouvriers de Bercy et de Gentilly; et l'honnête homme Orlila ne donna pas suite à sa vengeance.

Dès ce moment, et, dans l'intérêt de ma réhabilitation, j'ouvris, dans l'immense salle Montesquieu, un cours de morale et de politique républicaine , qui attira la foule des citoyens de Paris ; les dames étaient dans les tribunes et les hommes occupaient le parterre. Les applaudissements frénétiques y condam-

i.K 15 MAI : (iiiANni'; i:.mi:utk dk i,\ l'oi.ic.i:. 97

liaient cliaqii(> t'ois l'oiivio au sihMii'C. Mon journal in'cnail acte (le CCS Ifioniiilics; la calonuiic se vil Ibrci'c aloi-s d'altcndiv luio occasion plus lavorable à ses menées et de piviiarcr un piège un peu mieux organisé.

Piège du 15 mai.

L'occasion se présenta le 15 mai suivant. Il s'agissait de porter aux pieds dcY Assemblée nnlionnlo une pclilion en laveur du rétablissement de la rîcpu})liqno do l;i Palof/nc ; mon club me confia la rcdactUm do In pétition. Mais malheureusement les difterents clul)s des agents de police préparèrent une singerie de leur fait, ])our avoir l'air de seconder nos pacifiques intentions.

L'Assemblée nationale n'avait été élue à celte époque, comme en 1871, ([ue d'après le scrutin de liste, sorte do vote qui fausse le suffrage universel, en le forçant de nommer des gens parfaitement inconnus de tout le monde ; ce que désirent les jésuites. Ils trouvèrent ainsi le moyen d'encombrer la Chambre de neuf dixièmes de fripons et d'un dixième d'imbéciles. — Je me garde bien d'appliquer cette évaluation à la Chambre de 1871 , ({ue je n'ai pas mission de juger. — Abandonnez ce mode insensé de voter ; ne nommez jamais que des citoyens honnêtes connus de vos concitoyens du même arrondissement et de vous personnellement; vous aurez alors des hommes compétents, et non plus les fournées de 1848, époque d'incapables, de sols et de muets.

Le matin, nous partîmes de la place de la Bastille cà la queue de la manifestation, avec l'intention de l'accompagner pendar.t un ou deux kilomètres, et de retourner à notre salle de consultations médicales, une demi-heure avant l'entrée des malades, pour avoir le temps de déjeuner.

Malheureusement je me laissai entraîner à aller rejoindre la tête, pour y arrêter un mouvement suspect d'insurrection ; et je compris, en y arrivant, que la police allait recueillir le fruit de la journée, aux dépens de la liberté et au profit des ennemis de l'égalité.

Je me mis à ramener à l'ordre la plupart de ces pourvoyeurs d'émeutes ridicules, qui s'y trouvaient tous réunis dans la joie de leur cœur. J'en pris un par le collet à l'instant où il désarmait un garde national, et je le molestai assez rudement devant tout le monde. Je me dirigeais de ce pas vers la grille du Palais- Bourbon, pour demander à la sentinelle qu'elle voulût bien faire passer ma pétition à l'Assemblée, lorsque le général Gourtais vint à moi et me demanda, à travers la grille, mon nom. — Vous devez méconnaître, lui dis-je , car je suis commandant du bataillon de Gentilly : je me nomme Raspail.

— Mais je viens de faire entrer monsieur Raspail.

— Un imposteur vous aura trompé, général ; car voici une lettre écrite de votre main au commandant de Gentilly.

■ — C'est juste; entrez monsieur Raspail et mettez le bon ordre dans la salle, qui est, en ce moment, en proie à la confusion la plus complète. La salle est envahie par les agents du désordre.

La grille s'ouvre devant moi ; elle s'était déjà ouverte devant tout le monde. M'étant mal dirigé, je tombe dans un bureau où des gaillards de la police brisaient les vitres et les glaces; et, au milieu de ces énergumènes, je retrouve le même individu qui avait voulu désarmer un garde national; cet individu, intime ami de Blanqui, a joué son rôle au procès de Bourges, comme un des accusés de bonne foi. Je l'ai signalé par ses actes et non par son nom ; mois , l'avocat général a eu l'air d'ignorer le nom d'un des auteurs de cette échauf-

l'OINT, .MON Dill.ATKt II, MKUlT llK HOME. 09

loiu'éc; je iloci'irai aillours la scène qui se passait dans i'Asscniblôe. Tout le monde sait aujoui-triuii ({uo ma présence^ au milieu île ces forcenés, a sauvé la vie aux membres <le l' Assembla, et (|u'à lioul (le l'ui'ci', au milieu de cette Iburnaise, j'allai tomber d'inanition sui- le i^a/.on du Jardin.

Lorsque j'eus repris connaissance, je remontai pour sortir; et je trouvai, dans le vestibule, un ij;roupe de braillards qui me criaient à l'envi : « Monsieur Uaspail , vous c[v>^ noiniii. membre du gouvernement ]>rovisoir(>, venez avec nous à l'iiôlel de ville. »

— Ktre nomme par vous , ou par les vôti-es, membre <bi gouvernemeni provisoire, vous ipii venez de donniM' le pi'emier coup de mort à notre république : jamais, trois fois jamais !

— Mais, me répondaient-ils^ nous venons de conduire Barbés à l'hôtel de ville.

— Conduisez Barbes tant que vous voudrez et où vous voudrez, cela ne me regarde pas; mais moi, vous ne m'y conduirez pas, je vous en défie; et je les plantai là.

A l'affaire de Bourges, un nommé Point s'empara de cette réponse à ces agents de la police du gouvernemenl,el qu'il avait entendue, se trouvant dans cette foule; or, en apprenant ([ue l'Assemblée tout entière rendait justice au rôle que j'avais joué ce jour-là, et que chacun disait : il n'a réellement fait que son devoir, ce nommé Point alla me dénoncer à un co([uin comme lui, au procureur général, pour se faire traîner à Bourges ofliciellement ; et là, il eut le malheureux courage de déclarer que, contrairement à l'opinion de l'Assemblée, il soutenait que j'étais coupable, puisqu'il avait entendu de ma l)ouclie ces propres paroles : donrhii^oz Br'irhds ;) VliotoJ do ri lin.

100 iU':i"OK.Mi:s sociales. — le combat.

Je ne crois pas que le jury ail attaché beaucoup d'importance à cette déclaration, car elle fut démentie, le lendemain, par trois ou quatre témoins. Point ne s'en vanta pas moins d'avoir influé sur l'opinion du jury, et il fut nommé conseiller à la Cour d'appel de Saint-Etienne. Mais là, le malheureux, devint pour les juges et pour le peuple, un objet d'horreur ; chacun s'écartait de lui sur son passage ; et il a fini, au bout de l'année, par mourir de honte dans le marasme le plus complet.

Le jury lutta toute la nuit à Bourges contre l'idée de ma condamnation. Le président de la Haute Cour et le procureur général eurent beau glisser, sous les serviettes de la table à manger, des billets de banque et des nominations variées pour des gendres ou des enfants , nul, jusqu'cà deux heures du malin, n'osait se décider à me condamner comme coujiable.

Ils ne se rendirent que sur l'idée menaçante, ([u'à l'expii-ation de la présidence de Louis Napoléon, je })Ourrais être nommé président de la République. Ur le seul moyen de jiarcr à ce danger était d'obtenir d'eux une condamnation quclcon([ue, mais capable de me priver de mes droits civi({ues.

Ce moyen finit par enlever à mon absolution une vuix de majorité. Lorsque la déclaration du jury vint à me concerner, l'auditoii'e en fut plongé dans la stupéfaction la plus profonde ; les avocats me serrèrent la main les larmes aux yeux : « Que voulez-vous, messieurs, leur dis-je, en ce moment, il est plus beau d'être condamné que de condamner ! »

En cet instant la joie était un peu partout, parmi les magistrats, les accusés acquittés et certains condamnés; ceux-ci avaient du pain sur la planche durant toute leur condamnation, sans autre condition que d'exercer leurs yeux et leurs oreilles pour leur rapport du soir. Pour moi seul, la tristesse et la perspective de vivre six ans au milieu de la foule de ces chenapans, torture pire (jue la solitude du cachot })ou;' 1j p'hilosophe, obligé

i.'kxpiation fuapi'f, mi:s coM)\>iN.\'ri;(i»s. i()\

(.'liaqiio jour do rd'ulor iino calomnie ou do dôlbiKlre sa vio oonlro un a^sa."^sin. L'inliuiilô do la famillo n'est plus (ju'un souvonii', pendiint six ans, mémo à l'inslant des visites, (lar on no pouvait me voir, moi seul, (|u'(Miti'e deux i^oôliers. La vi(^ politique sous les verrous n'était (pi'une silencieuse résignaliou à la torture morale tient les prisonniers attisaient le fou, on vertu du priviléijo de l'éi^ali lé devant la condamnation. La justice pénale, c'est une férule ([ui frappe beaucoup plus fort l'innocent (jue le coupable; et chapeau bas, devant ce faisceau de tortures!

Le- lendemain malin, mon lilsainé, lîonjamin, se dirii^eait vers les bureaux de la préfecture, pour faire réviser la permission de me revoir avant mon départ. Arrivé dans le corridor, il entendait des éclats de rire sur tous les Ions, et il en démêlait ces paroles en s'approchant : « Ce n'est pas sans peine et sans sacrifices, disait une voix, que nous avons obtenu sa condamnation; une voix de plus et il échappait à notre vengeance, car les jurés étaient encore sous le coup de la dernière invocation de sa plaidoirie *.

— Enfin, c'est grcàce à votre talent, monsieur le président!'

— (")u ])lut()t à vos espèces, monsieur le préfet!

Et mon fils entrant à cet instant, le président et le préfet restèrent ébahis.

Mon fils se contenta de formulei'sa demande et se retira.

Le préfet était le beau-frère (r(ldilon-I>arr.)t.

Le président n'était autre que lîérenger (de la Drôme), notre

' Allusion à cette phrase : « fùi nio roinluninanl, voiifi fi'rrx do moi, dniifi lu i.risai), lin martyr; dans la towho, un dnini-difii ; crovcz-nioi , nios- <ioiirs, nji/jnssf'x-voiis ,i mon a/ifil/n'osn. •

102 iii:roi!MEs SOCIALES. — le co.mbat.

ancien compagnon danslecar])onarisme, sous la Restauration ; le même membre clelaCoiu' de cassation qui, le matin du 2 décembre, mit hors la loi Louis-Napoléon, et, le 3, se jetait aux pieds de cet auguste scélérat, et rendrdt la justice en son nom.

Mais tous mes condamnateurs n'ont pas été exempts de remords ou de nouveaux crimes ; plus tard, un notaire, qui s'était montré parmi eux, le plus impitoyable envers- moi, encourut la peine des galères ; et M. Ravez lui-même, l'ancien président de la Chambre des députés sous Charles X, n'a pas voulu mourir sans avoir fait l'aveu de sa faute : en face du procureur général, de l'aumônier et de certains autres fonctionnaires, il déclara devant Dieu et devant les hommes m'avoir condamné, quoique me reconnaissant innocent.

Je n'en ai pas moins subi ma peine ])endanl (|uatre ans, au milieu d'ennemis acharnés tous après moi; et si Louis-Napoléon, l'idiol, a transformé, malgré mes énergiques protestations, le restant de ma dèlcntion en un bannissemenl, ce ii'est qu'à force d'avoir été harcelé par le jury, à qui on avait promis, comme condition de son injustice, ma grâce complète après ma condamnation.

Eh bien! aujourd'hui, que j'existe encore, après tant de déroutes, après tant de déchéances, après tant de hontes accumulées siu' mes condamnateurs et sur mes ennemis de haut ou bas étage, je trace les dernières lignes de cet histori([ue, sans haine et sans irritation, deux passions dont je ne rencontre la source que bien loin de mon cœm^ !

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