DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
Il en est de la science économique comme de l'filgèbre ; elle effraye l'imagination quand on l'aborde; c'est la plus facile des sciences, dès qu'on a franchi les premières notions.
En quoi l'art d'administrer un État diflërc-l-il donc de l'art d'administrer une maison? En ce que la circonférence tracée autour du point central est plus grande dans le premier cas que dans l'autre. Mais comme les unités employées dans le calcul sont toujours arbitrairement formées, il ne s'agit plus, dans le premier cas, pour simplifier le calcul, que de grouper des unités ensemble, pour obtenir des unités composées et partant moins nombreuses et moins embarrassanics.
Soit, par exemple, d'un C(Mé une ferme doni lo chef ait à
* Jh'foriJtnlpiir, jnnv. IS;}."», iv I0<),
106 RÉFOKMES SOCIALES. — LES DOCTiUNES.
ses ordres quarante ouvriers divisés en quatre catégories commandées chacune par quatre subalternes , et de l'autre une agrégation d'hommes composée de quarante millions d'individus; si ces quarante millions d'individus se divisent en quatre catégories aussi commandées chacune par quatre feubalternes, l'art de faire mouvoir ces quarante millions d'individus ne diffère pas, quant à la science du chef, de l'art de faire mouvoir les quarante ouvriers; puisque, dans l'un et l'autre cas, les deux chefs d'administration n'ont immédiatement affaire qu'à rm nombre égal d'homines.
Gela va paraître un paradoxe; mais remarquez qu'il ne s'agit pas ici d'une époque de combat et de crise, sorte d'accès qui ne peut plus se soumettre aux règles du calcul et de l'expérience, et où l'art et la science cèdent le pas à la puissance du hasard et à la force du génie, qui ne s'analyse pas. Nous parlons d'un temps de réorganisation- et de paix, pendant lequel aucun accident imprévu n'est capable de suspendre ni de ralentir le jeu des rouages, et où, pour que la machine continue à marcher encore, il sufiît qu'elle ait marché une première fois.
Si vous savez combien il faut à chacun des quarante ouvriers, ou d'aliments ou d'habits, ou d'autres objets de jouissance et de consommation, vous saurez nécessairement combien il en faut à chacun des quarante millions d'individus qui se rangent sous une administration identique. Or, si vous avez eu soin de faire vos distributions méthodiquement pour vos quarante, il ne vous en coûtera qu'im plus grand local pour les distributions destinées à quarante millions d'administrés ; mais la science économique n'en deviendra pas pour cela plus difficile ; et nous pouvons poser en fait, que le fermier qui occupe sous ses ordres quarante ouvriers, serait tout aussi apte à en occuper quarante millions même, dans un bassin terrestre capable de les nourrir.
Remarquez encore que nous ne parlons pas de la science gouvernementale, mais de la science économique, que nous mettons
Cd.MI'KiENCE Ui: CHACUN l'Ol II Kllii: MIMSIUi:. 107
a l'ecarl l'ail de gouverner les honiini's, de les cuulcMir, lio les améliorei', pour ne noiis(H'cii|»('r (|U(' de celui do les adiiiiiii.sli'L'i*, c'esl-à-diro do pourvoir à leurs hosoius malériols cl à leurs caprices physiques ; il y a tout un moude eulrc ces deux luaiiières d'euvisag'cr la quesliou; dans Tune il laul un tjrand lad, une tA'rando connaissance des faiblesses et des vorlus humaines; dans l'autre il ne faut t[ue rexpérience des affaires les plus ordinaires de la vie, jointe à un i;rand sens et à une grande probité.
Or, la réunion de ces trois qualités n'est jias rare dans ce siècle, ([uand l'inexorable loi des besoins réels ou factices ne vient pas les paralyser ou les éteindre. Ce que nous disons ici est si évident que, sous le plus ignare des gouvernements, sous le gouvernement de l'hérédité, sous le gouvernement d'un seul, sous le gouvernement monarchique, les changements les plus fréquents des ministres, si toutefois le système ne change pas avec eux par le caprice du maitre, ces changements, dis-je, ne dérangent pas un zéro des chiffres de l'administration.
Que le ministre soit compétent ou non, ou peut impunément placer et déplacer, faire passer l'homme de lettres aux finances, le marin aux beaux-arts et au commerce, la justice aux relations extérieures, tout continue à marcher ou àreculei' comme auparavant ; et, à l'exception des écrivains, personne ne le remarque ; on dirait qu'en mettant le pied sur le seuil du ministère, l'esprit du lieu descend sur la léle du nouveau ministre, lui donne une raison qu'en sortant il laissera pour un autre ; et tout cela parce que chacun de ces messieurs n'est qu'une manivelle d'une machine habituée à fonclionner depuis longtemps dans le même sens. N'avez-vous pas vu un homme de lettres qui, de sa vie, n'avait fait une addition, arriver en huit jours de temps aune facilité de grouper les chiffres, telle que les Centres, excellents calculateurs, en restaient tout ébahis?
J^es tribunes publiques étaient mieux a portée pour découvrir l'artilice, parce que pour elles les feuillets sont plus en
JOcS RÉFORMKS SOCIALES. — LES nOCTRINES.
éviflcnce que pour le parterre. Eh Jjien! ces feuillets sorlenl tout corrigés des cartons des bureaux, pour passer dans le portefeuille; et si le ministre a le moindre talent dans l'art de lire l'écriture courante, il peut, à la tribune aux harangues, passer tout à coup pour un petit savant.
D'où vient ce génie improvisé, si ce n'est de la méthode adoptée d'après les plus simples notions que fournit l'expérience, méthode qui résulte du classement et de l'enquête?
Pour bien administrer, pour faire de la bonne économie publique, il n'est donc pas besoin d'un 'génie transcendant; qui sait administrer une maison, serait donc capable, au besoin, d'administrer une république.
11 faut du génie pour tromper impunément : il ne faut que du sens commun pour administrer en honnête homme ; et quel génie peut administrer mieux que ce dernier !
Or, pour administrer, deux choses deviennent indispensables : il faut que l'on confie à l'administrateur les provisions de toute espèce, et qu'il ait la facilité de les distribuer d'après un tarif qu'il est défendu de dépasser ; peu importe que ces provisions soient perçues en nature ou en espèces. Ce dernier moyen est actuellement le plus commode : c'est la recette. La dépense ne se fait qu'avec les espèces de la recette ; par la raison qu'on ne dépense ([ue ce qu'on a reçu.
Si la dépense n'est qu'une répartition juste et équitable de la recette, dans l'intérêt, non de quelques-uns, mais de tous, il est évident que, quel qu'en soit le chiffre, l'opération sera aussi facile, les pro])ortions les mêmes, et les- effets resteront identiques.
Qu'importe que l'on vous confie 1 milliard ou 500 millions à répartir, si voire distribution se fait d'après les mêmes princi-
ADMINISlUAridN liK l-'llONNI-li; IIOMMli. 109
pos? nirimpoi'lc ([lu» clijKiiU! ciloyoïi vous coniio une parlio ou l;i totalité de ses produits, si vous vous c-harij;c/, do couvcM'tir cette partie ou la totalité, eu toutes les choses, à l'acliaL desquelles il les aurait employées lui-même? Si vous opérez cctlo répartitiou en conscience, il gayne en tout cela une économie de temps et de peine; au lieu de vous constituer son tyran, son exacteur, vous i'enij)lissez envers lui les Ibnctions d'un régisseur, d'un économe' iidéle : administrateur en cliel', vous êtes le serviteur ol)lii;eant de tout le monde, au lieu d'eu être le maitre et le grand consommateur.
Ainsi, la ([uestiou du cliilTre des iuip(')ts n'est réellement grave ([ue sous un gouvernement accapareur pour sou compte ; c'est en cette circonstance, qu'il est vrai de dire, (pie moins on lui donne, et plus on en conserve; ({ue plus on lui soustrait d'espèces, moins on est volé. Ce gouvernement, nous le trouvons dans le gouvernement d'un seul, qu'il pèche par ignorance ou l)ar rapacité ; car le gouvernement d'un seul ue sort pas de ce dilemme.
Sous un gouvernement au contraire où le chef de l'administration ne serait ([u'un instrument passif et non aveugle, uu serviteur dévoué et responsable et non pas un exacteur; où la volonté de tous aussi largement représentée ([ue })ossible, aurait réglé par avance l'emploi des fonds et la destination des ressources; où tout se ferait dans l'intérêt du plus grand nombre, et pour la plus grande somme possible de leur , bonheur — il serai t fort indifférent ([ue le chiffre de l'impôt fut de i ou 2 milliards et même absorbât tout le numéraire de la patrie. Le bonheur même des administrés serait toujours en raison directe de l'élévation du chilfre. 11 est évident, en effet, ({uc le but de l'administration telle que nous la délinissons, étant de procurer aux hommes la plus grande somme de jouissances, plus le fonds social serait grand, plus le résultat serait progressif.
Ce n'est donc pas dans l'élévation du chiffre du budget que ré-
side l'exacLioii goiivernemenlale, mais bien dans l'emploi des fonds alloués.
Un gouvernement n'est pas coupable parce qu'il demande trop, maisjparce qu'il absorbe trop ; non parce qu'il nous enlève trop, mais parce qu'il ne nous rend pas assez.
Sous un gouvernement imposteur el cupide, un budget de 400 millions est exorbitant; sous une administration organisée dans l'intérêt de tous, un[budget de 4 milliards ne présenterait rien d'extraordinaire.
Vous me volez, si pour 100 francs vous ne me ren-dez que la valeur de 50; vous me servez, si, en retour de 1,000 francs, vous me procurez une valeur de 2,000.
D'après ce que nous avons dit dans le premier article, la question de l'impôt en général ne doit plus paraître une question si diflicile à comprendre, et d'une exécution si compliquée.
En particulier, nous avons fait entrevoir ce que l'impôt devrait être dans l'intérêt des masses ; examinons ce qu'il est aujourd'hui, et nous nous convaincrons qu'il n'est perçu que dans l'intérêt des hommes gouvernementaux.
Le gouvernement a presque tout àmposé, soit sur la forme, soit sur le fond ; il n'est pas jusqu'aux acquisitions les plus immatérielles, jusqu'aux conquêtes de l'intelligence, qu'il n'ait grevées d'un droit à percevoir. (Jui que vous soyez, mais surtout si vous êtes pauvre, vous vous trouvez condamné à préle-
* Iivihinmlciir, 30 janv. 1835, n" 113.
DALANCE TllOMPEUSE EMRK LliS IIECKTIKS Kl' IKS DÉPENSES. Ml
vor sur voiro revenu ou voln^ i;;uu, une cerlaino pari (|ui, si cela conliniic à progresser do la s()rl(ï, liuii'apar rire la pari du linii.
nucllc esl la destiualiou de cet océan du numéraire grossi goutte à goutte des deniers des contribuables ?
Le mode de perception seul en absorbe près de la moitié ; et l'aiilrc moitié sert à alimenter l'armée des fonctionnaires, d'après la itroporlion observée dans la liiérarcliio militaire ; li millions pour le premier, cent mille francs })Our les autres, et i)uis dos traitements de cinquanle mille, de trente mille francs, ainsi de suite, jusqu'au pauvre traitement de GOO qui est accordé aux employés du bas de réchcllc. Quelques dépenses pour la construction ou la réparation des bâtiments publics, pour les frais d'ameublement ou de location, sont prélevées capi'icieusemenl et souvent de la manière la plus aveugle, sur une portion minime de ce gouffre immense du budget.
Chaque année, on présente au pays la balance des recettes obtenues en pressurant la gêne des contribuables, et des dépenses absorbées par les jouissances de quelques plumitifs de haut parage. Le pays murmure quelquefois; mais comme on ne lui a pas appris à formuler des idées d'économie et à remonter jusqu'à la source du mal, on n'a pas beaucoup de peine à l'apaiser, en rognant, du budget que l'on présente pour l'année suivante, quelques millions, dont on avait à dessein grossi h demande ofiiciollo : 11) millions sur un budget de 1 milliard et demi, c'est énorme au calcul, c'est un zéro à l'expérience et a la distribution. Tous ces tripotages parlementaires ressemblent assez à la mauvaise plaisanterie d'une mère ([ui contente son fils, en lui reprenant un écu et lui rendant deux sous, ou en lui retranchant, de la dose qu'elle lui impose à manger, une cuillerée sur trente.
Nous avons déjà démontré combien ces réduclions, si exorbitantes au premier coup d'œil, perdent de leur importance dans
i'l!2 l'.ÉFOH.MKS SOCIALES. — LES DOCTRIISES.
la distribution des dividendes. Nous avons d'un autre côté avancé que le mal ne se trouvait pas dans l'élévation du chiffre des impôts, mais bien dans le mauvais emploi des recettes. Or, nous venons de dire que, sous nos gouvernements actuels, les impôts ne servent qu'à payer des fonctionnaires ; car les fonctions de ces magistrats se divisent en deux espèces : celles qui sont onéreuses aux citoyens, et celles qui ont pour but de leur être utiles; les onéreuses, senties fonctions qui ne consistent qu'a percevoir, et qui pourtant ne produisent rien, ni meilleur emploi, ni transformation plus heureuse, ni protection plus assurée.
Les fonctions d'une utilité un peu plus réelle se réduisent ta la protection à main armée, à la défense du territoire et des pro- ])riétés contrôles ennemis du dehors ou du dedans, à la décision sur les différends des hommes ; utilités presque toutes négatives dans le cas où elles s'exerceraient d'une manière normale et se borneraient à repousser un mal, sans apporter le iiioindre bien à la grande famille.
Mais combien ce genre de fonctions n'est-il pas loin d'atteindre le but que la force des choses leur assigne? Qui oserait dire que l'armée aujourd'hui soit occupée à repousser une agression, à nous préserver d'une attacjue et d'une injustice? Oui oserait avancer que les tribunaux aient servi à prévenir les torts et les crimes, ou à les réparer d'après les règles éternelles de la justice?
Trouvez, en France, un homme qui ait à bénir notre jurisprudence, à se féliciter de notre magistrature, et qui ne déplore pas l'inutilité dans laquelle on énerve le physique et le moral de la portion de la nation que la conscription va prendre dans l'élite de la population jeune ?
Vous avancez donc par l'impôt un capital dont vous ne retirez rien. Vous vous arrachez une bouchée de pain qui ne rentre pas dans votre réserve. Vous prêtez à de grands seigneurs qui
i.'iMi''Vr Acn i:i. iiti.Mi i:ï m; iii;m> r.ii;.\. 11.)
nr vous foui iiicMiio j);is la l'avciii' de vous iv^udrr la s(,)inui(', l»i<Mi loin (le vous imi payer les iiilerels,
N'oiià poiiriiuoi riinpôL esl i-uiueiix, ([uehju'eu soit le eliilTre ; voilà poai(]uoi on a beau diininuei' le I)ndL!,el, on ne conlenle personne , puisipTon ne rend ricMi à personne. Les i;rands seii,^nenrs de la cour, nienie de la coni' l)oni'iieoise, vous dironi ensuite: voyez, on a beau l'aii-e, on ne conl('nl(> peisonn(^ ; so\ez ccononie, vous faites nnu-nnu-ci' eonnne si vous ctio/. prodii^ue ; il vaut donc mieux enller que diniinuei- le cliilïro , i)uis(pU3 dans l'un et dans Faulre cas, on ne inoissoinie ([ue la niènie ivi-aie.
En vérité, il nous s(-inl>l(^ enlendi-e (\('> voleurs d'esj)!-!! se récrier sur le niéconlenlenient (|ui les accueille, soit qu'ils' voh.'ul plus, soit^ qu'ils volent moins ; comme si prendre, pour ne jkis rendre, n'élail j)as toujours une injustice et une perte, ([uelle ([ue soit l'ainpk'ur du sac ([ue l'on emplil. (jr, tant ([ue l'inqxH pivndra une valeur, pour ne pas la rendre auu,nientée ou anii}liorée, rinq)ôt s(H'a un vol ; tant que l'impôt ne servir.i (juVi noui'rir ceux (|ui sont cliari:,és de le percevoir, l'impôt sera une exaction.
(.)n a heau fiire qu'en payant l'inqjôt on donne ou sacrilie une portion de son avoii-, jtonr melliv l'autre à l'abri de toute atteinte; nous ne sonnnes plus au siècle des sauvai^'es où le voisin est un ennemi acharné, où les villai^cs sont des trilms <pn se battent, se spolient ou s'entr'égori^ent; nous sommes presque au tenqjs -où l'injustice d'un seul soulèvera l'indignation dotons les îiutres et où les propriétés se placeront sous la sauvegarde 'de l'opinion publique; si celle i)ériodc n'est pas tout à fait accomplie, il faut avouer d'une part (pie nous en approchons beaucoup, et do l'autre, ([ue le peu des anciens nuuix qui restent encore à la surface, ce n'est pas l'organisation du gouvernement .qui nous en préserve ou nous en garantit. Voyez-la donc, avec ses millions et ses fonds secrets, inhabile à itrevenir le crime,
fort peu habile à le découvrir, lorsqu'il est commis; et toujours impuissante à le réparer.
Non, il n'est pas vrai que l'impôt ne soit destiné qu'à payer une protection que le progrès de notre civilisation rend si inutile ; quant à l'entretien d'une armée de douaniers extérieurs ou intérieurs, pour soutirer, sou à sou, au contribuable son contingent de contribution, c'est un autre genre d'exaction dans l'intérêt d'un gouvernement qui, pour se soutenir, a besoin de payer des créatures ; mais une telle organisation pèse sur le fardeau des contribuables, au lieu de l'alléger.
Que doit donc' être l'impôt ?
L'impôt est une portion du capital que. l'on détache de la somme totale pour la faire profiter, sous un rapport ou sous un autre, et dont on confie l'administration à un délégué probe et capable. De cette définition, il résulte que le délégué ne doit ni s'approprier le trésor, ni l'enfouir dans la terre ; qu'il est responsable de la stérilité du capital ; qu'il est redevable à chacun désintérêts de la portion confiée ; qu'enfin il doit administrer et non usurper; exploiter la masse et non. s'endormir sur le comptoir.
L'impôt devrait donc servir à favoriser le travail, à féconder le sol par de meilleures méthodes, à encourager les arts utiles et même les arts agréables, à trouver la place de chaque talent et à la créer quand elle n'est pas sur le cadre ; enfin à soulager toutes les souffrances, à provoquer toutes les créations. En un mot, il serait le fonds social de la grande famille, la caisse d'é^ pargne de tous les travailleurs, l'assurance mutLielle de toutes les industries, la baiique de tous les genres honorables de commerce, et la caisse de vétérance de tous les retraités.
(;ouveiim;>ii:ni hk dilu, ei (;ouvei«ni;ment i>e i.a i.oi. 115
Nous lie j)eiis()iis pas ([ii'il resUî le inoiiidri» doiilo sui- co ([iie nous avons établi clans les paires précéilentes, savdii': limpôl est onéreux, non parce que le chilTi-e est Iroj) élevé, mais seulement parce ([u'il j)i'eii(l et ne reml rien ; parce ([ii'il absorbe, au lieu d'utiliser; parce ([u'il s'approprie, au lieu d'améliorer un ca- }tital.
Une fois celle vérité démontrée, ou ne doit plus s'etoimer ni des })laiiites que le fardeau des impôts excite de toutes parts, ni des ruses ({n'emploient les contribuables pour arracher au Trésor une partie de sa j)roie.
Comment ? On voudrait ([ue dans un élat social compacte, où tout produit si peu, le particulier se mit de bonne grâce à faire l'aumône au riche, qu'il vînt avec empressement apporter une minime portion même d'un revenu déjà presque iiisufiisant, pour servir aux broderies, aux bons repas, au luxe et aux intrigues de ceux que le hasard ou la déception a placés à la tête des affaires?
On conçoit qu'une religion impose, au nom de Dieu, la diine, même au pauvre, dans l'intérêt de celui qui ne peut vivre que de l'autel ! Si votre Dieu est le maître de toul, il a le droit de réclamer de vous le tout, et, à plus forte raison, une partie de ceciu il vous a coniié. Par cela seul que vous croyez, vous- devez céder et sacrilier ce que vous avez sur terre, le sacrilier sans murmure et même avec contentement, sous peine d'être en contradiction avec vos principes, de manquer à vos devoirs, qui sont de remplir vos obligations envers le grand propriétaire: Roiidcz à Dieu ce qui est à Dieu.
Mais dans un état social comme le nôtre, où chacun fait partie * Uvfonnntciir, .'îl janv. IH.MÔ, n»ili.
HQ liÉl"Or.Mt:S SOCIALES. — LliS DOCTlUiSES.
du souverain, où la liberlé proclamée eu principe amène nécessairement vers l'égalité, sans'laquelle elle n'est qu'un vain mot, et sans laquelle l'ordre public ne serait qu'un mensonge (car l'ordre public sans l'égalité, c'est le silence de la terreur, la paix des tombeaux, le deuil de Varsovie) ; dans un état semblable, disons-nous, qui aurait droit de nous demander des sacrifices d'argent, de nous imposer la cession d'une parlie de notre propriété, connue le solde d'une dette, de nous emprunter enlin pour ne pas rendre ?
Un particulier? — Non; autrement il serait le maitre et le souverain à lui tout seul; et, en verlu de notre nouveau pacte éminemment révolutionnaire, ce particulier, quelque haut ({u'il se soit placé et quoi (pi'il en dise, ne peut être considéré ([ue connue un administrateur révocable et susceptible d'être expulsé, en soixante-douze heures, par la force du peujile ([ui le lolére ou ([ui le choisi l.
Serait-ce la patrie? — Mais la patrie se conqjosc de nous tous, et elle ne peut rien exiger de nous que ce ([ui est dans l'intérêt dé tous ; or, celui auquel elle inq)Ose une charge spéciale lait partie de la réunion de tous; il doit donc, lui aussi, avoiipart au dividende.
D'un autre côte, la patrie, qui est la réunion de tous les membres de la même société, n'a pas le droit d'imposer l'un sans l'autre, de servir les auli-es au déli-iment d'un seul ; or. si elle m'impose dans l'inlérel des autres, elle imposera les autres dans l'intérêt de moi ; et au liout du conq)te, il s'enjjuivra qu'elle ne nous a emprunté, aux uns et aux autres, que dans notre intérêt commun. Alors rinqj(jt devient fonds social, dont les bénéfices retournent à leur source, en sorte que ce transport d'une portion de mon revenu à la caisse commune, bien loin de s'y empiler ou de s'y perdre à travers un crible, revient, comme jiar une circulation féconde et luitritive, animer et engraisser tout le corps social.
i.'h'i'ni Kl im: i.\ m\ssi', i;t r.Miic.iMi ntr.i.ui rs-iNS. M'
( )u non>;(lira (Hi'iuij(»iinriiiii iiiciiic et |i;ir la Wn-cf dos chof^os, (■(MIc circiilalioii doit s'oi-iAiiiiiscr; car il est .iiiiiiossihlc (iiuOos ;;raiuls siiUH'iirisU's irt'iiijdoiciil pas leurs fonds à des acdials ol à dos onlropi-isos soil (\v luxo soit de }ilaisii-, soil do coininoi-co, soil d'indusli-ic, ol (|iio do colle maiiioro, l'ariAcnl dos coiUril)ua- ))los no rolourno ])ai' \ni boni on par un aidro aux oonlrilmahles.
Cela est exnctomenl vrai sons le rapport ninloriul. L'iionnno de plaisir et du iiouvoir no i;ai'(l(^ ])îis lonjnnrs l"arp;ont dans sa poche: lo plaisii- ol lo jtonvoir soni les d(Mi\ cliosos ([ni s'achèlonl lo pins cIkm'.
(lopondanl l'idilih' (\\\ fonds social no consiste^ pas on ce que SCS dividendes ciirnlonl, mais on (UMpi'ils ciriMdont. d'après des lois. Il en est do la société comnio do l'organisation humaine : d?ns l'état maladif, la circulation s'opère ainsi que dans l'état de santé; quelquefois mèni(> elle est encore plus active; et pourtant alors toute la maclnno souffre et se délabre, ol, pai' suite de cette circulalion anoi-malo et violente, les forces s'épuisent cl la vie s'éteint.
Pour qu(^ la société se i établisse, il faut (pie lo fleuve do la vie repi'onno son cours régulier, et par distributions égales; que l'équilibre ramène le niveau, ol (fu'niu^ partie no reste pas privée quand l'autre regorge.
Admettre que, dans un état social, l'impôt puisse impunément venir s'entasser dans les mains des fonctionnaires pour retourner chez les particuliers par les voies que la passion ou les caprices de ces fonclionnairos voudront ai-bili-aironiont leur assigner, c'est admettre (pu3 lo hasard soil capable de produire des combinaisons utiles, que le caprice soit aussi puissant que l'expérience ou le savoir, et que le plaisir et l'oisiveté soieni plus productifs que le travail et l'application do l'industrie.
Un exemple, assez trivial du reste, mettra ce raisonnement à la portée do tout le monde. Nous prenons doux honmios ])osse-
118 liKFOiOlF.S SOClVLrS. — LES nOCTP.INES.
dant chacun la même somme de numéraire, et cherchant tous les deux à la mettre en circulation dans l'intérêt des masses ; l'un s'amuse à jeter l'argent à la 'rue, et à le voir ramasser sous ses yeux, et l'autre organise des ateliers, place un écu de cinq francs au bout de chaque tâche donnée, rétribue largement le travail, mais le bon travail, le travail consciencieusement exécuté. Quel sera le résultat de remploi de la même somme dans l'un et l'autre de ces deux cas?
L'argent du premier sera ramassé par tout ce que la Cité renferme de plus fainéants et de plus vigoureux ; il sera dévoré au cabaret dans la même journée ; mais èette journée aura été tout entière une journée de consommation et non une journée de production. Chacun de ces individus favorisés parle hasard, aura absorlié un produit du sol, sans en mettre un autre à ia place ; il aura donc été à charge à la communauté.
Le contraire sera arrivé chez l'autre ; chaque écu de cinq francs aura été la cause d'une production équivalente et d'un prix peut-être supérieur ; la production aura compensé la consommation, et.la Cité aura gagné cent pour cent à l'emploi sage et raisonné de la somme.
■ Or, les fonctionnaires privilégiés représenlenl le jjromier de nos modèles; ils donnent cà consommer ou ils consomment inutilement des foixls arrachés au travailleur intelligent, qui eût su les faire produire.
Les fonctionnaires actuels sont, dans leur sphère, ce que le grand fonctionnaire est dans la sienne; car les systèmes gouvernementaux conservent leur forme, comme les cristaux cubiques dans leurs divisions à TinOni. Le système monarchique place des monarques à tous les échelons de la hiérarchie ; chaque fonctionnaire est, pour l'État, un roi fainéant et un agent improductif, dont la main ne connaît qu'un mouvement et ne produit qu'un acte ; il en prend en bas et il le porte en haut, en retenant une
ORGANISATKIN MUINRUSE OU n'iCONDR 1)F, l,.V mll'KNSK. 11!)
partie au passajAo; ol toul ceci n'osl ([u'iin tlôplacemonl sans fin et non une pro(lu('lit)u ; c'est un nmuvomonl, ce n'est point une lecondation. N'ayez dans un Klat (pie des mouvements seml)lablcs, et le corps social se disloquera au lieu do s'animer ; ayez en moins, le mal sera moindre, mais il existera tout aussi bien.
Il est un axiome qui résume tout ce que nous avons dit, et que nous devons mettre en tête du chapitre suivant : C'est que rien n'a jainnis rien produit, que le moins n'enrjendre pns le plus, que celui qui ne fait que soustraire et replacer une somme de numéraire n'ajoute rien ù la niasse du fonds commun.
Dans nos précédents articles, nous avons fait voir ce qu'est l'impôt actuellement, et ce qu'il a toujours été sous tous les gouvernements du monopole ; nous avons fait entrevoir ce qu'il devrait être, dans l'inlérct de tous ; il s'agit de développer cette dernière idée, pour lui imprimer le caractère d'une vérité démontrée. ,
Nous avons dit que l'impôt sera odieux, quel qu'en soit le chiffre, tant qu'il prendra dans la bourse du contribuable, pour ne rien y rapporter.
Or, aujourd'hui l'impôt ne fait pas autre chose : il sert à alimenter une armée de fonctionnaires, dont l'unique occupation est d'encaisser du numéraire et de l'expédier pour le compte du gouvernement, qui se paye, et qui les paye sur ce genre de recettes.
Mais le plus grand nombre do ces fonctionnaires ne sont
* IV'fonnnlour, h fév. 1835, n° 119.
l?.0 I!KI"0:iMI'.S SOCI.VLF.S. — LES DOCilllNES.
utiles qu'au gouvcrnemeul, au profil duquel ils exerccut uue liaute surveillanco. En sorte que si le gouvernement avait moins à'redouter l'animadversion de ses administrés, il est certain que le plus grand nombre de ces fonclionnaires, désormais inutiles, seraient forcés de consacrer leur activité et leurs talents spéciaux à des entreprises plus profitables et moins stériles.
Parmi ce grand nombre de fonctions salariées plus ou moins largement, il en est une foule qui deviendraient gratuites, comme celles de maire et d'officier de la garde nationale, si elles émanaient directement de l'élection populaire. Le choix de nos concitoyens a toujours à nos yeux une valeur tellement intrinsèque, que rarerîient l'élu s'occupe des émoluments qui, sous un autre mode de nomination, peuvent être attachés -à l'emploi.
Quelles fonctions plus pénibles et plus dispendieuses que celles de 'capitaine et de chef de bataillon de la garde nationale, dans une commune de campagne? Et pourtant avons-nous jamais entendu un élu élever la voix pour exprimer le désir que ces fonctions soient rétribuées par l'Etat ? Si les citoyens venaient à soupçonner même une pareille pensée dans le fond de l'àme du candidat, il n'en est pas un qui voulût se mettre au port d'armes, sur l'ordre d'un chef de cette trempe.
Donc, quand même l'élection ne serait pas une source de choix heureux, elle serait déjà la cause d'une grande économie. Oui ne connaît la puissance de l'honneur sur l'esprit des Français? Qui ne sait qu'il n'est pas de sacrifice que chaque citoyen ne soit prêt à faire pour obtenir ou conserver un tel trésor? Que sera-ce si, au lieu de perdre, ce sacrifice ne consiste qu'à renoncer à un gain?
L'histoire des systèmes électifs est là tout entière, en faveur de celle loi morale, qui devient une grande loi politique.
L'O'Oclion ne s'osl jamais mise ;\ prix; et, dansions les temps,
iMi'ÔT u.\ti()Nm:i. r.r imiIvoyant. liîl
los liojiimcs Li('ii(''i'eiix oui (■(nivoih' avec plus d'aiiiliilidii les Ioik^lioiis éleclive.s que les Ibnclioiis salariées. Ne payez plus, vous aui'oz ([(vs hnnmios capaMos ; paye/, vous soi'oz assic'Lic's d'iuli'ii;aiils.
Cej)endant une société no peut vivre et fonctionner sans une masse commune, de quelque natui-e ([ue soient les valeurs du Trésor national. Ne laul-il i)as (pie l'administration centrale ail, ta chaque instant, entre ses mains, d(> ([iioi venir au secours des associations locales qui sont en souiïrance? Ne i'aut-il jias qu'elle répare des désastres, qu'elle seconde des exploitations naissantes, qu'elle avance des capitaux aux entreprises qui languissent, qu'elle- ent^endre de nouvelles ressources, et qu'elle mulliplii' les produits?
Mais supposez ipi'elh^ ail l'ait toutes ces avances à une localité, est-ce qu'elle n'aura rien à répéter d'elle? Gela ne serait nullement économique ; car en continuant successivement ces sacrifices sur tous les points en souflVance, bientôt la masse mise en commun finirait par s'épuiser.
Il faudra donc que l'administration exige, de chaque localité secourue, les intérêts au moins en signes ou en, valeurs, du capital avancé par la caisse centrale; et comme tôt ou tard chaque commune finira par prendre avec l'administrai ion centrale de semblables engagements, il s'ensuivra que bientôt loules les communes auront à payer un intérêt, à la caisse d'épargne de la société générale.
Voilà l'impôt, le seul rationnel, le seul favorable à l'accroissement de la richesse nationale ; impôt, que l'on définirait alors, non pas : une portion du revenu accordé à VElat, nûn quil puisfio veiller ù la conservation de l'autre portion; mais plutôt :
L'intérêt du capital avaxcî: a chaoije TP.AVAiLi.Kra pai; la
CAISSE COMMUNE, PAU LU Tiu':SOI'. T)U PAVS.
Voyez comme tout à coup les idées se simplifient et les dilTicultés s'aplanissent. ! Cette définition une fois admise, le paiement des impôts devient une dette d'honneur, au lieu d'être une charge onéreuse ; on -paye par devoir et par intérêt personnel, comme auparavant on payait par force majeure; le délai apporté dans l'accomplissement de cette obligation est un délai funeste, puisqu'il ne tend qu'à retarder à son tour un nouveau prêt ; cha cun s'exécute de bonne grâce, et la bonne volonté tient lieu de garnisaires et d'officiers civils.
Prenons pour exemple le pauvre cultivateur isolé dans sa commune, auquel nul voisin ne prend intérêt, parce que chacun est aussi nécessiteux que lui. Il manque d'engrais, de semences, d'instruments perfectiomiés et propres cà féconder le sol et à abréger l'ouvrage ; s'il emprunte, c'est à usure; au bout de l'année, s'il récolte, il se voit obligé de prélever deux parts pour satisfaire à deux prêts usuraires : // Pimpôt et à l'usure réelle. L'année suivante, son état empire, et tôt ou tard la vente, du fonds suffit à peine à payer les dettes dont il l'a grevé par ses emprunts'
Mais si la commune, faisant un utile emploi de la masse apportée par l'impôt de la locahté, se procure, avec ces deniers, un nombre suffisant d'instruments aratoires de toutes natures, chacun des imposés sera en droit de profiter, à son tour de rôle, du bénéfice de l'instrument que réclame sa culture ; et l'instrument, sans appartenir à personne, profitera à tous. La plus mince portion du revenu de chacun des loueurs, prélevée sur la récolte, suffira pour couvrir l'achat, l'entretien et le perfectionnement de tous ces instruments*, que ce revenu se prélève en espèces ou en nature.
Quant aux bras nécessaires à une exploitation, et dont on se
* Par instrument, nous entendons tout ce qui sert de levier ou de moteur, les animaux eux-mêmes.
..OHOANISATION r.OMMrN.M.r. lu- TIIWMI. \^2,\
\)voc\\ro anjourd'lmi un si jictil nonihro, à <;i grnnds frais, rolnlivoinont au produit (|U0 l'on rcliro, il scrail l'acilo d'en Ironvor, sans débourser un sou du numéraire, par le syslémo d'association comnumalc. Los citoyens se prêteraient mutuellement et successivement leur concours, pour les divei's travaux ai;ricoles, qui dans la même localité no s'exécutent presque jamais simultanémenl.
Poussez plus loin ce système de concours mutuel, de mise en commun de toutes les ressources , d'association communale eniîn, et vous trouvoi-ez combien il est fécond on i-ésultats et économique en dépenses.
Ensuite si, sous certains autres rapports, la commune se trouvait hors d'état de se prêter aux exigences de certains cas particuliers, la grande association de toutes les communes, l'administration centrale, l'État enfin y pourvoirait par le même système et aux mêmes conditions que l'association communale dans les cas de sa spécialité. Ces conditions seraient l'impôt communal pour la première hypothèse, et l'impôt national pour la seconde : intérêts du capital avancé dans l'une comme dans l'autre hypothèse.
Nous avons déjà démontré que le chiffre des impôts était, en bonne économie politique, une chose fort indifférente; que le bien et le mal d'un Etat ne sauraient venir de là. Allons plus loin, et établissons que le déplacement de l'impôt n'apporterait aucune amélioration durable au sort de ceux que l'impôt écrase aujourd'hui. Parmi tous les genres d'impôts, celui qui soulève les plus
" Uéformalcvr, 11 fév. 1885, n" 1-25.
\^i nKFnRMES SOfJVLE-:. — I.KS DOCTI'.INES.
violc'iils cl los plus jiislos murniuros de la part des prolétaires, c'est l'impôt sur les boissons et les comestibles. Et comment pourrait-on s'atiendre cà une certaine résignation de leur part, quand on pense que le fisc leur prend, par cette voie, près de la moitié de leur salaire, et qu'il leur prend proportionnellement beaucoup plus qu'aux riches? Car la piquette aqueuse du pauvre no paye en droits pas moins que le vin alcoolique du banquier, et les truffes de nos ventrus ne sont pas soumises à l'octroi comme la pomme de terre du pauvre ; la grosse viande est grevée, et le gibier fin passe la barrière sans y augmenter de valeur.
Ces anomalies sautent aux yeux de chacun, et révèlent une profonde plaie qui finira par envahir tout le corps social.
Cependant, essayez de déplacer l'impôt sur les boissons, par exemple, de reporter, sur la propriété qui produit le vin, les droits qui pèsent sur la consommation elle-même, au premier moment de cette révolution fiscale, le prolétaire se sentira soulagé; la valeur de son salaire augmentera, et la perle qu'il éprouvait en détail se reportera en masse sur le propriétaire, qui, peut-être, vu l'état déplorable de la production, courra risque d'une ruine totale. Ainsi on verra tout d'abord un triomphe et une défaite, un déplacement du bien-être, et par conséquent de grandes joies et de grandes lamentations. Les résultats de cette révolution pourront se continuer sur le même pied toute une année.
Mais le propriétaire des vignobles n'en restera i)as moins toujours le régulateur, on dernier ressort, de la valeur de ses produits en vins, et du prix du salaire des ouvriers qu'il prendra à son service. Or, la valeur de ses produits ayant diminué pour lui de toute la quaniilé dont le déplacement de l'impôt sur les boissons l'aura grevée, il diminuera le prix du salaire proportionnellement à la perte qu'il éprouve. D'un autre côté, à l'époque de la consommation, il angmenlerale prix des produits qu'il
PKPI.AC.I.MK.M lii:s I.MI'l'ilS, III l'I.Al.K.MKM lli; I. V Sdl !• I JiAM.i;. hJ'i
cède au ileliilaul, de loulo celle iiieiiie(|ii;iiililé duiil le lise les aura {grevés; eu sorlc qu'au bout d'uu cerlaiu leiups, le prolétaire cousoniuialcui" se trouvera exactonicnt daus la même positiou i>ei'sounelle (lu'aui)ai-avant. lîieu u'juira réelleuicnt cliaui;é poui'lui, jiuisijue les comestil)les auront repris leur aiicieuue valeur. Voici fout le chaugemeiit qui se seraoi)crc, c'est ([ue le i»rodiiit payera les droits chez le producteur, au lieu de les payer chez le debilaui, et qu'ainsi le lise ira IVapper à une porte plutôt ipi'à une aulre pour percevoir, mais (pi'eu delinilive les droits seront lonjonrs jiercus et toujours payés; mais jiar ([ni? Par le consomniatenr, i>ar le prolétaire. La balance sera i-elabHe, el tout marchera aussi mal ([u'auparavant.
Clés principes sont (.le la derniéi"eévi(Jence, el reparaissent dans toutes les autres qucslions d'imptMs. l)iininuez ou auii:mentez les' droits d'im|)ortalioii ou d'exportation a la frontière, frappez d'uu droit à son entrée le blé d'Odessa, ou bien supi)rimcz tous les droits d'importation ; dans le premier moment vous tVapperez le consommateur ou le jirodncleur, il y aura encore des peines d'un côté et de la jubilation de l'autre; mais peu à peu le niveau des besoins passera sur l'innovation maudite d'une part el liénie de l'autre, et bientôt la balance se rétablira, et chacun reviendra à sa première gène et à son premier bien-ètie. Si le ])rix du L;rain augmente faute d'importation, force sera ])ien d'aui^nienler le prix du salaire; si le prix du grain diniinue, par l'abondance des importations, et que cette abondance continue jjkisicurs années, les propriétaires diminueront le salaire des ouvriers, et la valeur de toutes les matières premières destinées à l'exploitation (hminuera à son tour. Bientôt encore balance.
Ainsi apportez à votre système d'impôt tous les chaugemenls possibles, déplacez vos chiffres d'un coin du tableau à l'autre, faites-leur subir toutes les transformations, vous n'aurez opéré que sur des formes imaginaires et non sur des réalités, vous aurez ordonné au bicn-elre et à l'aisance des déménagements de courle (Jurée, si nous pouvons nous exjirimei- ainsi. Mais
126 • RÉFORMES SOCIALliS. — LES DOCTRINES.
le cycle de ce mouvement complété, tout se rétablira comme auparavant ; la roue de la fortune n'aura fait que tourner, pour rapporter, au même point, l'inégalité des moyens do vivre et de supporter les privations que la société impose à chacun de ses membres.
Pesez ces réflexions et vous resterez convaincu qu'avec votre ordre social actuel, il n'est pas permis de vouloir donner du bonheur à tout le monde, d'enlever un seul chiffre à la somme des maux et des biens aujourd'hui existante. Il faut se condamner à conserver, avec cette grande anomalie sociale, le dépôt de mendicité à côté dû Tivoli du banquier, le lupanar à côté du boudoir do la maîtresse du prince, l'échafaud pour le voleur de grande route, le palais pour le dilapidateur des fonds de l'État, le grenier ouvert à tous les vents pour la pauvre famille, et au-dessous le salon pour l'adroit parvenu ; et par une conséquence inévitable, la haine constante entre celui qui souffre faute de nécessaire et celui qui jouit par l'énormité de son superflu; la guerre entre les intérêts si monstrueusement divers; les fraudes, les vols, les rapines, les spoliations et l'assassinat même : voilà notre lot. Que la monarchie avec son arrogance et ses prétentions nous en offre un autre !
Faudra-t-il pour cela désespérer de l'avenir, et jeter bas tout projet d'améhoration sociale? Dieu nous en garde! Ne sentezvous pas en vous-mêmes un pressentiment secret du bonheur ? Eh bien ! la nature n'est pas une menteuse. Elle ne se joue pas des hommes ; elle ne les convie pas aux festins, pour s'amuser de la faim qui les dévore ; elle, qui a créé les fleurs et les fruits pour les hommes, n'a pas créé une classe d'hommes à qui il soit interdit d'user de ces fruits. 11 y a, sous toutes les anomalies, un grand mystère qui s'explique et se développe de plus en plus à nos regards; la civilisation est dans une espèce d'enfantement, la crise approche, et tout présage qu'elle .aura lieu sans catastrophes et })0ur le bonheur de tous.-
FAUT-IL DÉSESPÉUKIl DE I/aVENIU? 427
Pour nous ce n'est pas un mystère, que hi possibilité de la réalisation de nos vœux. Par lo calcul nous prouverons que la loi du bonheur général est sinqjlu et mémo prochaine, lùus-vous bous? Consentez-vous à vous aimer comme des frères? Désirezvous sincèrement l'accomplissement de cette loi ? Le désirezvous?... demain, demain même vos vœux seraient exaucés.
Augmentez ou diminuez l'impôt, avons-nous dit, déplacez-le de toutes les manières imaginables, vous n'aurez pas avancé d'un pas de plus vers la réalisation du bonheur général ; vous aurez déplacé un instant la joie et les tribulations, l'aisance et la gène, les murmures et le conLcntcinent; mais lui ou tard les choses reprendront leur ancienne place ; après quelques oscillations, le plateau de la balance penchera du même côté, et dans cette bascule d'intérêts satisfaits ou froissés, la propriété finira toujours par emporter de tout son poids les faibles avantages accordés à la position du prolétaire. — Cette triste vérité nous semble avoir été suffisamment démontrée dans les articles précédents.
Uue faire donc dans une alternative aussi désespérante? Former le peuple au joug? Mais comment? Par l'éducation; cette masse qui vit de privations et se traîne sur la })aille ? L'éducation ne servira qu'à lui faire ressortir tout ce que le contraste social a de choquant, tout ce ([uo l'horrible inégalité de la répartition a de barbare. Elever et instruire cet homme, ce serait le façonner à des goûts qu'il ne saurait satisfaire, à des vœux non réahsables; ce serait lui montrer un but qu'il ne saurait atteindre ; et lui tracer une nouvelle route au bout de laquelle surgirait le désespoir.
' iicJbnjiutvur, 17 lev. Ib^o. a" 131.
HS IIÉKUIIMKS SOiJALKS. — LES nQCIRi.NES.
Ainsi, dans un Elat social comnio le nôtre, il est impossible d'accorder un bienfait qui ne tourne contre le bienfaiteur; il est impossible de ravir le bienfait sans que la masse ne parvienne à le conquérir. Avancer ou reculer, tout est également nuisible; et dans cette fange, on s'embourbe d'autant plus ({u'on avance davantage.
La guerre est déclarée ouvertement; les intérêts sont en lutte continuelle; chacun s'observe d'un œil jaloux; l'ouvrier maudit la dureté du maître ; le maître s'épouvante au moindre murmure de l'ouvrier, et tous les deux se fraudent, s'ils le peuvent, l'un en ravissant un instant de repos au travail qui épuise ses forces et (pii enrichit l'exploitant, et l'autre en resserrant les courroies du joug qui attelle l'esclave à la machine où le maître s'enrichit.
Rêve satanique où l'on ne peut s'égayer que par Tépigramme, s'enrichir que par la spoliation des autres, ne s'élever que sur des ruines; enfin n'acheter le bonheur d'un instant (ju'au prix de la torture de cent hommes delà même espèce; et oui, de la torture, c'est le mot. Savez-vous par combien d'efforts et de fatigues, le drap, qui dessine votre taille, a obtenu la finesse de son tissu et le brillant de son lustre? Si vous le saviez, vous deviendriez compatissant.
Or, ceux qui souffrent se donne id la main aujourd'hui ; par' l'éducation qui, depuis quarante ans, est descendue des sommités dans la classe moyenne, et descend chaque jour de la classe moyenne dans les classes si intéressantes par leurs souffrances et leur héréditaire résignation. Et si une fois ils connaissent et ils raisonnent, ils voudront; comme, une fois, bourgeois, que vous avez connu et raisonné, vous avez vonfu et vous avez obtenu.
Eh! bien alors que ferons-nous encore? Nous faudra-t-il nous égorger pour rester les maîtres et nous spoher pour posséder? Que le ciel nous en préserve ! Le bonheur matériel ne ressort jamais de dessous les ruines, et la destruction n'améliore rien.
l'OlItOKH DONC M-: l'AS MilS KM KMHli; ? HO
( '.(>p(Miilaiil, ciilaiils (lii iiiciii" sol, ne scrail-il pas possililc (U; nous ciilr'aidcr cl (le nous sci-vii" les uns les autres? 1 'iiiii(|uoi - ne jias essayci- ?
(Juand la iValernili' ne nous (liclci-ail pas ce devoir, noire inlerùt l)ien entendu ne nous iniposerail-il pas celle rèi^'le de cunduile'.^
l*auvr(^s humains, pnuripioi doue lardons-nous lanl ;'i r{'!i;l(;r nos eoni|)les (nisenihle ; elpour([uoi ne nous li;'ilons-nous pas de préparer le lendemain?
Iiiclies, vos races s'abàlardisscMil, el le proléUure, lidèlc ;i l'étymologic de son nom, pullule sur la terre ; or, c'est loi ou lard le grand nombre qui linil par faire ici-bas la loi ! N'attendez pas que le torrent soit assez tort pour renverser avec fracas la digue ; ouvrez-la de vos propres mains.
Commençons.
Oui, commençons, mais par où les guerres linii^sent ; aideznous à publier les bienfaits delà fraternité ; aballons de nouveau ce grand nuu' de démarcation qui sépare les classes entre elles ; commençons par établir que la société ne se comp(jse que d'hommes, et ([ueles hommes, naissant avec les mêmes organes, doivent être animés par une mutuelle affection ; que la sociabilité ne doit pas se parquer par colories, (|ue notre mission de soulagement ne doit pas s'enfermer dans un cercle étroit el obscur, que notre amour de l'humanile doit embrasser le monde.
Plus de haine entre nous, el par conséquent plus de despotisme d'un côté et plus de convoitise de l'autre.
N'allez pas croire ([ue ces paroles cacheni la moindre arrièrepensée ; nous ne venons pas demander que le riche se prive
pour enrichir le pauvre ; qu'il se condamne aux souffrances pour l'empêcher de pàtir ; qu'il se fasse dans la société un bouleversement complet de propriétés et d'institutions sociales.
Il est facile de prouver, et nous l'avons déjcà indiqué dans nos précédents articles, que le bouleversement subit de ce qui existe |ne profiterait à personne, et nous ruinerait tous ; et ces vérités I sont devenues si évidentes, que la police même n'ose plus • exploiter la loi agraire sous notre nom ; personne ne s'y laisserait plus prendre.
Supposons, en effet, qu'aujourd'hui, une loi survienne qui décrète que chaque Français aura droit demain à manger le même pain, à couvrir sa table des mêmes mets, à se vêtir du même drap, à chausser le même cuir, à user des mêmes meubles ? Aujourd'hui cette loi serait absurde; car cette égalité ne serait aucunement réalisable par une première raison qui nous dispensera d'énumérer les mille autres, c'est que de chacune de toutes ces choses, on n'en trouverait jamais assez pour en donner à tout le monde. Nous avons déjà fourni la preuve, par exemple, que le Limousin ne produit du froment que pour un vingt-deuxième de sa population; et il est certain qu'en France il n'y en a pas assez pour les deux tiers de nos trente-trois milhons de compatriotes.
La viande! ce n'est pas avec quatre millions de bêtes à coinies et trente-deux millions de bêtes à laine, plus le peu de gibier que la chasse peut nous fournir, que nous aurons l'espoir de procurer, chaque année, 365 fois une livre de viande à chacun de nos semblables.
Ce n'est pas avec deux millions de chevaux que chacun de ■ nous sera sûr d'obtenir, quand il voudra, une monture, et ainsi de suite do tous les autres objets de luxe et déplaisir.
Supputez, le tarif à la main, linge, draps, mculjles; nulle part,
Il-; I'Aktm;i: ski-, vit cm.; nisriticiK».
il uy rua puiir tuas ; luiit au plus y eu a-l-il assez puiu- uu l'ui'l nolil nombre.
Le par[at;'0 aeluol serait donc une doslruclion ; cl l'éj^alilé coin- ! plèlerail le lléau \}c louLle monde. — Nous étudierons les moyens ■ avec lesquels nous nous ilallons d'an-iver à délici- un nœud ([u'il serait si dani^crtMix de ruinjirc. \
11 est évident, aux yeux de tout le monde, ([ue, dans notre société actuelle, les uns ont beaucou}) et les autres n'ont rien; que d'un coté est l'aisance et do l'autre la pénurie ; que, dans un fort petit coin, se niche le bonheur matéi-iel, compagnon inséparable de l'opulence ; et ({ue le reste de la surface du pays se couvre des haillons de la misère, connue d'une lèjjre qui s'étend de proche en proche et gagne du terrain chaque jour.
Or, l'impartialité avec laquelle nous procédons, dans nos démonstrations quotidiennes, nous fait un devoir dp déclarer que le mal ne vient pas de ce quelesuiis ont trop, et ({u'ils refusent de partager le superflu entre tous les autres. Nous av,on.sdéjà démontré que le pavtage de ce superflu ne donnerait pas une bouchée de pain de plus au pauvre, et que le partage du numéraire se réduirait à distribuer sept sous par jour à chacun. Le mal vient, non de la dureté du riche, mais de la pénurie de la société. La nature n'a pas fait un riche et un pauvre ; le pauvre d'aujourd'hui, s'il devient riche demain, agira, sentira, pensera comme tous les autres riches, et il se montrera dur aux i)auvres comme ses nouveaux confrères. Il faut cependant remarcjuer que celte dureté égoïste s'arrête une fois que tous k's goûts sont satisfaits ; quand le riche est repu, il cède et distribue de bon cœui* les
* ncfurmaltur, 19 fov. 18^5, a" l:j;J.
132 r.ÉFORMES SOCIÂLKS. — LES DOCTIUNES.
restes de sa lable : de môme ({ue le pauvre qui n'a plus faim partage son pain avec son camarade. Quand le riche s'achète un nouvel habit, il fait don du plusvieiix cà un plus pauvre ; et ainsi de suite de tout ce qu'il consacre à ses fantaisies ou à ses besoins, à l'exception de l'argent. L'argent est une substance qu'on empile, qu'on encaisse, qu'on amasse sans jamais trouver une limite à son ambition de le posséder, et dont on ne se départit que difticilemcnt comme d'un superflu.
D'où vientcetle parcimonie, quand il s'agit de l'or, et cette générosité ([uand il ne s'agit que des autres objets d'utilité ou d'agrément, ({uand il s'agit enfin de ce qu'on est convenu d'appeler les provisions journalières ?
C'est ([ue ces provisions s'altèrent quand on les conserve, que ce sont des valeurs qui perdraient tout leur prix avec le temps, et qu'en les donnant, l'homme fait le bien sans se nuire. Mais la crainte du lendemain lourmcnle l'homme (pii donne ; il ])révoit cl il veut prévenir des revers de forlune, des siiiisl res du ciel, de.ti'ahisons domestiques; il fait des ])rovisions inaltérables contre de tels malheurs ; or, les signes monétaires sont les seules valeurs qui remplissent cette destination. L'homme entasse poiu- être sûr de ne jamais man(|uer de rien ; et comine l'homme, en fait de bonnes comme de mauvaises passions, ne s'arrête jamais sur hi route, cette. idée de prévoyance finit par ac({uérir le caractère d'une idée fixe, puis d'une manie : c'est l'avarice, c'est l'amouide la ])Ossession qui ne se rond jjIus complcde son origine, et qui se change tout à fait eu instinct grossier, de juste pressenlimenl ([u'il était d'al)ord.
En consé([uence, riiomnie est enclin au[)arlag(', toutes les fois ■qu'il ne perd rien et qu'il ne se prive de rien ; il est bon alors^ humain et com])atissant ; et l'homme est ainsi fait, qu'il soit riche ou jnuivre. Son égoisme vient encore plus de la crainte de manquer ([uc de son indifférence; il veut du liien aux autres, loutes les fois ([u'il n'a pins a redouter pour son]ir()pre buiiheur.
al-i;mi:mons l'uoc.i'.KSSivEMKsr \.\ i-iiouuctio.n. i-J'^
No soulevons donc pkm les classes les unes conlrc les aiilres ;
alUuiuons, non les hommes, mais les inslUulions, (Ton (hroulo
rinéi;-alité choquante ([u'oii ivmarque, sous le nippoi-l «lu luen-
rli-e. enli'oles individus (jui liabileul le même hassiii yéot^ra-
Nous avons assez souvent établi ([ue la desli-uclion ne produil que des ruines, ([ue la i^ueiTO civile d<3i.hice la foi-lune et n'aui^mcnle i-as le uoml)re des heureux. Pivparons une révolution ([ui ne détruise pas, mais réort;-anise ; ([ui élendo le cercle du bonheur • ol ne se coiUente i)as de le déplacer. Mais de ces rcvolulions-là, on n'en l'ail que par la concorde et la conciliation, du moins par la concorde de l'immense majorité des hommes.
Or donc, pour achever une révolution i)areille, il faut démontrer la possibilité des deux conditions suivantes :
r xVmoner les hommes à s'entendre entre eux sur leurs intérêts communs et à refiler leurs différends à l'annalde ;
2" Augmenter proL;ressiyement les produits, de manière a pouvoir satisfaire les besoins et contenter les caprices de la masse.
La seconde condition est tellement indispensable que, sans l'espoir de la voir réaliser, la première ne saurait jamais exister.
Amener, i)ar la conciliation, des hommes qui ont faim à ne pas toucher à la nourriture ! Ils se dôvorçraient plutôt les uns les autres, que de ne pas satisfaire la passion ([ui les roni^-e à l'estomac, et les prive de la raison.
En France, nous n'en sommes pas encore arrivés à cette période de la faim, ([ui fait qu'elle se change en rage, et qu'elle nous rend sourds à la voix de la raison ; tant bien ([ue mal chacun se soutient sur ses jambes. Ainsi, avant (pi'il ne tombe par terre tout à fait exténué, il serait bon do ]>roliloi- du pou do temps
l'ji ItKl'OP.MES SOCIALES. — LES DOCTRINES.
c|ue la fortune des peuples nous laisse, pour préparer à la grande famille une organisation c{ui se prête au bonheur de tous.
Notre première condition, nous allons la réclamer de tout le monde, du riche égoïste par crainte du lendemain, et du pauvre justement envieux par suite de la privation de la veille. Nous venons leur dire : Entendons-nous ; il en est temps encore. Faisons des concessions de part et d'autre ; travaillons en commun à notre bonheur commun ; que le rich-e soit averti qu'on ne gagne jamais rien à refuser une chose juste ; que le pauvre soit convaincu qu'on ne gagne jamais rien à gaspiller et à détruire ; que toutes les classes sachent bien que l'union fait -non-seulement la force, mais encore le bonheur d'un peuple. Accorclons-nous tous, il y va de notre intérêt commun ; soyons frères, si nous voulons être matôi^iellement heureux.
Ou'on ne s'attende pas à nous voir élal)lir en ])rincipe l'égalité complète, actuellement et comme condition préala])le. On ne parvient jamais à établir des lois naturelles ; on ne doit viser c|u'à se conformera celles de la nature, qui seule a la puissance d'en créer que l'on puisse res|)cctcr. L'-inégalité actuelle est lui fait de notre organisation physique ; on subit un fait, on ne lutte pas contre lui. Vous ne parviendrez pas à donner cà l'habitant des Landes, la délicatesse du goût, la finesse de la pensée et les petits caprices du Parisien : de même vous ne parviendi-ez jamais à soumettre le Parisien aux habitudes sévères, à la nourriture uniforme et chétive des habitants des Landes. Vous ne ferez pas digérer l'homme de lettres comme le robuste agriculteur.
Aussi aucun d'eux ne réclamera pour son bonheur les mêmes choses ou dans la même quantité ; parce qu'on ne réclame que ce dont on éproiive le JDesoin.
L'égalité que nous ambitionnons, pour arriver à la solution de la difficulté, se résume en ces paroles : « Donner à chacun ce qui suffit à ses genres de besoins, et même de caprices, à chacun
1)1 riMTioN nF, l'i-cai.iti^:. 135
dans la spécialité de son organisation ; ot on mémo tomps, ])ré- . parer, par rédiication, los liommos à rôlbrmor co que leur nature pout avoir de vicieux, atin (le s'a|)proclior le plus prés possible do ce point de perfection, i)onr hupiolle l'espèce homme semble avoir été créée ; résultat fort reculé sans doute encore, mais qui amènera entre tous les individus de la même famille la plus parfaite et la plus durable égalité. »
\ IIî *
L'égalité que nous réclamons, avons-nous dit, consiste à procurer à chacun de nos concitoyens de quoi satisfaire ses besoins et même ses caprices, dans la spécialité de son organisation. Égalité des droits, malgré l'ineffaçable inégalité des conditions d'existence ; tous doivent être également heureux, mais tous ne peuvent pas l'être de la même manière. Il serait, en effet, absurde de placer le bonheur sur le lit do Procuste ; ])Our l'adapter à une mesure unique, il faudrait, dans le plus grand nombre de cas, ou l'augmenter ou le diminuer ; et le bonheur ne peut être augmenté ou diminué qu'en s'altérantdans son essence sj)écialc.
Cette vérité est si peu métaphysique que l'écrivain éi)rouve une certaine répugnance à l'établir par des exemples. Mais voyez, si l'habitant de la campagne se prêterait aux habitudes du citadin, et si les plaisirs qui sont les délices de celui-Là conviendraient jamais à celui-ci. Essayez de faire consentir le campagnard à s'emprisonner dans le corset élégant du fashionnhlo, et cà se contenter des friandises qui suffisent pour causer des indigestions à celui-ci ; et le bonheur de la femme, et le bonheur du vieillard, et le bonheur de l'enfant, et lo bonheur du valétudinaire, et le
' P.rfuvmnlcur, 20 fév. iS.'3r), a» 134.
136 iiÉroi'..Mi:s s'jciai.ks. — i.i:s oocirinks.
liûiilieur des ori^anisalions forles et dévoranles, rien de tout cela lie se ressemble, rien de tout cela ne s'acquiert par les mêmes moyens extérieurs. .
La loi de l'égalité n'a donc pas pour but de procurer, à tous, les mêmes choses, les mêmes moyens de vivre, mais de procurer à chacun ce qu'il réclame pour être heureux à sa manière.
On voit qu'en procédant avec logique, on élimine de la question, les éléments de discorde, les sujets de frayeur, et surtout les causes de ridicule.
Or, on est sûr, en économie politique, d'avoir trouvé la définition juste, toutes les fois qu'on arrive à une proposition qui n'effarouche pas la fierté du riche, et ne blesse pas l' amour-propre du pauvre, et qui ne menace les intérêts d'aucune de ces deux classes de citoyens.
Ainsi première proposition : donner du bonheur à tous ; deuxième proposition : par des moyens qui diffèrent en raison de l'organisation physique et intellectuelle de chacun d'eux ; c'est le double but de l'économie la plus conforme aux lois de l'humanité.
Eh bien ! si nous jetons un regard sur l'état actuel de la population française, nous ne tardons pas à nous persuader que le bonheur y est rare ; ce fait saute aux yeux et n'est susceptible d'essuyer aucun démenti. ,
-Un second fait, que la moindre étude de la statistique ne manque pas d'établir, c'est qu'actuellement la France est hors d'état de remplir la seconde de nos conditions.
l<]lle n'a point assez de ressources ; il y a pénurie sur tous les points de sa surface ; et tellement pénurie que bientôt les heureux auront vergogne de l'être tout seuls et se cacheront pour l'être
i.r. iioNiij-.nt r.si n\n\:. com.mi'.n r i.'.vi (VMii.sri-u. 137
iiiioux il liMii- aise ; laiil le cuiilraslc ((u'orrrira la iiiiscTC (U'vi('u<lra alTliû'oanl ou incoiniiioilc imuii- eux.
Le iiiouvt'iiuMil des imporlalions ol des exporlalions ne saurait iiilinnei- celle Iriste assertion. <Jii iriinpuiic ([iic jtour ('eux ([ui achètenl ; (»ii n'importe donc (pie iioui- le rielie. I )'un aiili-e cùlé, on n'exi)orl(Miu'en l'aison de ce ([u'on produit, el le riehe, qui seul produit, est le seul qui exporto. On aurait beau nous objecter que, dans ces dernières années, les exportations de blé ont surpassé les importations de cette denrée, loul cela ne détruii-ail pas le fait, depuis longtemps constaté, que sur trente-trois millions d'habitanis, vinij::t-deux. millions seuls mang'ont liabituellement du pain de froment, et que les autres le remplacent par des céréales inférieures, des i)onmies de lei-re, des châtaignes ou même du sarrasin, parce que leur gain ne leur fournit pas de quoi acheter une nourriture meilleure; et qu'entîn les importations ne se font pas pour eux.
Faut-il en conclure que l'égalité que nous réclamons est impossible à réaliser en France ? Dieu nous en garde. — Oh ! ne désespérons pas de la fortune de la France. — • Mais lâchons de reconnaître les sources du mal, afin de parvenir à les tarir; tâchons de découvrir les véritables causes de notre pénurie.
La première c'est que les produits manquent â la consommation. Ceci est un fait qui n'a plus besoin de preuves.
La seconde, c'est qu'une grande partie de ces produits se perd, sans utilité, par le gaspillage et le mauvais emploi. — En un mot, nous produisons peu et nous perdons beaucoup.
Gomment est-il possible de diminuer la somme des pertes et d'augmenter celle des produits ? — La question est toute là ; nous allons essaver de la résoudre.
Produire davantage et éprouver moins de pertes dans l'emploi des produits obtenus, c'est le but qu'en se formant se sont proposé toutes les sociétés. — Plus elles se perfectionnent et se civilisent, et plus ces deux résultats s'obtienneAt aisément.
Ce n'est pas, en effet, par l'attrait seul du J^on voisinage et pour vivre en simple contact que les familles se réunissent en quartiers, et les quartiers en communes. Ce ]ion voisinage a bien plus de désagréments que de charmes ; et la solitude est préférable dans certains cas el pour certaines personnes, pour les personnes dont la fortune est tejle qu'elles peuvent supporter tous les désavantages de.l'isolement. — Mais pour tout autre, l'isolement est la ruine du peu qu'il possède; le rapprochement vivifie et peut centupler le modeste capital.
L'eau du même torrent alimente à la fois plusieurs usines; et les frais de réparation diminuent pour chacune d'elles en se réparti ssant sur toutes. ■
Le marché commim diminue pour chaque acheteur les frais de transport; el la facilité des échangés diminue la valeiu^ relative des produits.
Les bras se louent moins cher, là où on les emploie sans trop les déplacer. Carie déplacement opère une perte de-tejnps, et le temps est l'élément immédiat de tout gain et de toute perte.
Enfin comme ce que les uns ne veulent plus peut faire plaisir à d'autres, c'est dans l'état d'agglomération seul que ces sortes de rebuts cessent de devenir des pertes véritables; tout au plus constituent-ils de moindres gains.
'Bé forma leur, "21 fév. 18.'3o, n" 135.
s'i'Mu'AiiH'.ii, c.'i'.sr i.A 1.01 m-; nmiuk. ' \'à\)
Dans l't'hil do rai^iiloiiKM-alioii sociale, les Ibrcos do riiDimiic décuploiil, son cœur s'ouvre à la confiauce; il seul qu'il est né pour celle posilion, que son existence esl allachée à colle des autres et ([ue jjour èlrc heureux ici-lms :
« // so fnul ciifr'nidi'r, c'nsl l;i loi de unlm-r. «
Mais les peuples passent lentement d'une conséquence à une autre; les prémisses de tous leurs raisonnements durent des siècles; et même, après ces longues inductions, la conséquence obtenue peut leur èlre escamotée par un intrigant plus alerle.
Les gouvernements, institués par la force ou par la ruse, profilent de cette lenteur d'esprit, afin de retarder encore davantage la marche des idées; quand, pour régner, on est obligé de faire naitre ou d'entretenir des divisions parmi les hommes, on n'ira pas commettre l'inconséquence de favoriser, sur un auti-o point, l'agrandissement du cercle- do l'association.
Aussi voit-on la société rester stationnairc, après chaque pas qu'elle a fait vers le but de son institution. Le génie des philosoj^hes passe, avec la rapidité de l'éclair, d'un principe établi au principe qui en découle; et lorsqu'à pas de géant il a fait, en une vie d'homme, le chemin de plusieurs siècles, il parla nécessairement une. langue inintelligible, puisqu'il exprime des idées que ne comportent pas les organes intellectuels de ceux qui le suivent à une si grande distance; il est obscur ou ridicule; obscur, parce qu'il s'est placé à un point de vue trop éloigné; ridicule et singulier, parce r[u'il no sont plus et n'agit plus comme tout le mondo.
C'est ce qui arrive aux novateurs, qui se placent en tcte de la civilisation européenne. Ils ont vu jusqu'tà quel point on ])ourrait porter les conséquences du principe qui fait les sociétés, les principes de l'association ; ils veulent montrer à leurs contemporains, ou pour mieux dire, à ceux <[u'ils ont laissés loin derrière eux, ils veulent leur monlror i)ar suite de ([ucllo incouséquence
les peuples restent aujourd'hui dans la fange et dans l'ornière. Sur tous les points, ils rencontrent la plus opiniâtre résistance, et de la part de ceux qui souffrent par suite de leur paresse, et de la part de ceux qui profitent de cette paresse, pour retarder, de tout le poids de leiu' égoïsme, le char déjà si lent de la raison humaine.
Eh hien ! si les uns, sur cette grande scène, sont de grands coupahles, les autres n'en sont pas moins de grands insensés.
Quand une fois on a reconnu les hienfaits d'une chose, il y a folie à ne les vouloir qu'à demi; imposer des limites au bien, c'est vouloir le mal; car le mal commence où le hien finit.
Si les avantages, qu'on retire de la société actuelle, témoignent hautement en faveur du principe de l'association, pourquoi ne vouloir de l'association qu'avec les premiers langes de son enfance ? Pourquoi ne pas lui donner un essor libre de toute entrave?
Or, de cette association toute puissante, nous ne possédons aujourd'hui qu'une ébauche informe, ébauche qui suflirait à peine au cadre d'une société rare et peu nombreuse, et qui, dans son insuffisance stationnaire, est destinée à laisser, sans autre remède que la guerre civile, sans autres ressources que les spoliations réciproques, la société actuelle qui croît et multi})lic selon les lois de sa création.