‹ Réformes socialesChapitre 19 sur 67 · XII · texte numérisé non relu

XII

Ce n'esL point avec des phrases heureusemenl combinées, que l'on résout q,u que l'on explique les problèmes de la science sociale ; les lois de l'association, de même que toutes les autres lois, ne s'expriment qu'avec des formes très-prosaïques ; le doute seul en ce monde a le privilège de. l'éloquence. Aussi retrouve-t-on plus d'inspiration, au barreau de la chicane ou à la chaire du dogme, qu'à l'école du philosophe.

Une vérité dont la recherche a coûté des années de travaux, se réduit à quatre ou cinq mots d'une formule concise; si, au lieu de la vérité, on avait à exposer les recherches qui en ont amené la découverte, un volume ne suffiraitpas àlarédaction. Il en est delà science économique comme de toutes les autres sciences. Voyez les divers organes de la presse : ceux qui plaisent le plus au commun des lecteurs, sont presque toujours ceux qui énoncent le moins d'idées positives. Que de pages n'a-t-on pas publiées, depuis la Minerve, sur la réforme électorale et sur l'abaissement du cens électoral ! Jetez tous ces beaux morceaux dans im creuset, vous n'obtiendrez que de la fumée. Deux ans de liberté et d'éniancipation intellectuelle ont plus ajouté à nos connaissances économiques que les quinze ans de cette phraséologie constitutionnelle qui n'a pas même su préparer la révolution de Juillet; car cette révolution s'est faite à l'insu ou contre le gré deja presse constitutionnelle, qui certainement ne s'attendait à produire qu'un changement ministériel.

Nos articles ne viseront donc ni au bel esprit, ni à l'éloquence, et noire prétention se Jiornera à la forme la plus simple que [)uisso revêtir la vérité.

(AISKS IM-:VlTAIIi.i:s m^ IIIVOI.UIKINS \'i~l

Nous avons (Icja dit <in<' l<' iKTlcclioimciiiciil de l'a--ociali(iii (loil iiroi-ressL'r en i-aisoii de raci'i'oissciMOiil de la |M.|.iilalinii rllc-nuMiuv Toutes les l'ois ([Ui- celle-ci augnieutc uuiuei'i(|ucuuMil, sans que l'autre nuilliplie ses avantages, réquilihro social s'él)i'aule, et rexplosiou devieul inévitable.

Lors([ue les sociétés ont oi-i;anise leur adnunislration de manière que lesmaiKlataires,((ui tiennent les rênes de l'Etal, jjrcnncul à tâche de prêter la main au cours natur(>l des choses humaines, alors, en vertu de leur aflinile reriproiiur. le iMM-fcclionnemeiit de l'association et l'augmeutatiou numéri([ue de la [(Oiuihition marchent de* front, et s'harmonisent sans interruption et sans violt^ice.

Mais, ([uand Tadministralion a été organisée sans régies et sans système, quand l'organisation sociale s'accommode de l'empiétement du pouvoir administratif, l'homme linit par se mettre à la i)lace des masses ; il y a lutte entre les administrés et les administrateurs ; la résistance amène une réaction proportionnelle. Mais la masse a, en défhiitive, un jour raison; et ce jour est celui d'une révolution, d'une grande époque de l'histoire. Dès lors la machine monte d'un cran, et elle ne saurait revciur en arrière.

(Jn a dit que les soulfrances physiques ont produit des émeutes , mais jamais une révolution, et que ce n'est pas la faim ({ui renverse les institutions et les trônes.

Il est vrai que, la faim a[)aisée, la cause des troubles cesse ; et le jiouvoii' apaise la faim sans trop se nuire, et même sans se ruiner; cc(iu'il accorde, en un cas de i)ressante nécessité, il sait bien le reprendre dans la bourse des contribuables. Aussi, quand le besoin physique seul engendre le mécoidcnlement, le mécontentement n'est pas de longue durée. Tandis ({ue le pouvoir ne peu! accordrr fies droits nouveaux aux anciens ipi'eii se dcj>oud-

148 RÉFORMES SOCIALES. — LES DOGïlUNKS.

lant lui-même. Toute concession le ruine ; aussi le pygmée la refuse; et le i^éanl est forcé de la lui arracher des mains.

Cependant il est aisé de comprendre que ces droits ne sont })as des droits métapliysicfues ; que les inconnues qu'ils renferment sont des besoins matériels froissés et lésés. Le froissement humilie la dignité de l'homme; l'injustice le blesse; ce n'est pas assez qu'on lui donne les moyens de se satisfaire ; il faut encore qu'il puisse se satisfaire en vertu d'un droit, et non au i)rix d'une bassesse ou d'une servitude. 11 sent que son droit c'est son bien; et un beau jour il en réclame non-seulement la jouissance, mais encore la possession; il ne lui plaît plus de permettre à son mandataire les airs de grand seigneur que le j^arvenu prend avec lui ; il le chasse ou il le repousse, selon t^uc le mandataire cède par prudence ou résiste par opiniâtreté.

Ainsi la révolution éclate pour la conquête d'un droit; maiscc droit est le libre exercice d'une fonction matérielle ; l'homme ne se révolte pas pour vivre, mais pour vivre indépendant ; il s'apaise une fois qu'd n'a j)lus faim ; mais le Icndenuiin il se rappelle que, par suite de l'ordre des choses qui pèse sur lui, il a pu avoir faim ; et il abat l'ordre des choses.

Dés lors la société s'organise sur de nouvelles bases ; elle refait le pacte social avec des nouvelles conditions; on rédige des clauses susceptibles de faire face à toutes les exigences de la société nouvelle; et ce nouveau mode gouvernemental durerait éternellement, si la poi)ulation restait stationnaire, et si le nombre des décès balançait tout juste le nombre des naissances. Mais il n'en est que rarement ainsi ; la société s'accroît d'après des lois incontestables; or, elle ne peut s'accroitre sans modifier les rapports de ses membres entre eux ; et chacune de ces modilications est un poids de plus qui tomlje dans le plateau de la balance, et qui altère l'équilibre des ressources et des besoins.

La science économi([ue a pour but de trouver une forme gouvernementale, ({ui, se j)rèlant successivcMuerT! a la marclic de tou-

Ai'i(i:s cH.SQir, hkvoi.ition, nki vi;i m: (iiic.vMSMKtN. 1 1",)

l('s r(>s iiioditications proiçressivcs, aillo de IVoiil avec la civilisalion, cl no lui forme jamais un de ces obstacles f(ui nécessilenl une explosion. Or, de toutes les formes gouvcrnemenlales, nous l'avons déjà dit, celle qui remplit le moins du monde celte condilion, c'est incontestablement la loi-iiie in()nai-clii(|ue, elle (pii adopte des constitutions inviolables et sacrées; des lois sali({ues qui engagent d'avance ceux qui ne sont pas encore nés; des corles qui seraient indestructibles si le sermentétait religieusement observé, })uis(pie clh'Ujue giMUM'alion est forcée, sous l'enipii'e de ce gouvernement, do jurer fidélité à la loi et à l'honnue ({ui la sanctionne. Avec la forme monarchi([uc, le sujet est forcé do prendre l'engagement dé ne rien changer à la constitution qui a été faite à une époque passée; il jure donc de s'oj)poser au progrès. Or, la nature lui défend do tenir sa parole et le délie tôt ou tard du serment de fidélité.

Nous avons dit que l'organisation administrative se modifie à mesure que la ' population s-'accroit ; les mœurs d'un peuple se modilient sous l'iniluence de la mémo cause; car les mœurs ne sont que des rapjjorts; or, les rapports varient en raison du nombre qui nous environne. Dans la solitude, l'homme a des habitudes ; il n'a pas de mœurs bonnes ou mauvaises : lesmn'urs supposent la société.

Par exciiiiilo, prenez la société à son bei'ceau, la société l'éduite à la famille réelle, isolée de toutes les familles voisines, et placée, connue dans un oasis, au milieu d'une vaste solitude. Les membres de cette petite répul)lique se pressent comme dans un faisceau, })0ur se garantir des pièges du dehors et des ennemis venus de loin pour rôder autour de l'habitation commune; la

' Rf'fonnnlcur, -2 miirs 18^3, n° li'i.

i ',(; lil-rORMFS SOCIALES, — I.FS nOCTRlNF.S.

orainto do roxlôrieiir ressorro les liens de la frai ernité inférieure; on s'y aime bien, parce qu'on se protège avec vigilance ei sollicilude; proteclion à la faiblesse de l'âge et du sexe; honneur au mâle dévouement; respect au souvenir des anciens services; aux cheveux blancs de l'homme de bien qui peut encore se rendre utile par les conseils de son expérience, et par l'autorité de sa fi'oide liaison. Ce sont là les règles de morale, que la position sociale de la colonie inspire, sans qu'on ait besoin de les formuler en lois.

C'est alors le règne des vertus patriarcales. Dans une telle société, les combinaisons d'idées sont peu nombreuses, parce que les rapports journaliers varient peu. L'industrie y fait peu dç progrès, parce qu'elle suffit aisément, avec sa simplicité originaire, aux besoins peu variables d'une société qui augmente peu rapidement. L'homme ne prévoit pas, en général, des raffinements industriels qui ne sont susceptibles d'aucune application immédiate. C'est un l)esoin constaté qui indique la lacune industrielle qu'il s'agit de coml)ler; c'est le besoin qui éveille le génie des arls et des sciences d'application; or, dans l'état de société patriarcale, le cadre de ces 1)esoins s'étend dans une progression li'op peu sensible, pour ([ue l'industrie ail recours àde grands efforts.

Mais si tout à coup deux familles d'abord isolées se rapprochent ensemble, les rapports des individus de la première avec les individus de la seconde ne tardent pas à se moditier. La réserve des manières lait bientôt place à la confiance, et la confiance amène la civilité. Ce n'est plus cet habitant à demi sauvage qui indique d'un signe sa route au passant, et semble lui dire, en reculant en arrière : « Passez vite votre chemin, je vous prie. » ( l'est \ni voisin qui échange des visites avec un voisin, qui offre et reçoit loyalement des services, qui prête et demande des secours, qui accueille avec bonté, qui recherche avec sympathie. Les deux familles ont chacune doublé la série de leurs rapports ili' rainiilc ; ci les individus oui iiiultipbé ]os leurs en raison de

COMMKNT Si: FOIIMKNT F.KS SO^.I^^T^is. I T) I

\onv iioiuIhv; ot \o cararlri-c patriarcal cl les liabiludes aiili- (Hics rovclciil dos foi-mos nmivollos ol s{> i-ajouiiissonl d'aulaiil,

On coiicoil qiio si cliaciino do cos doux lamillos |)Osscdail un rÔ£!;loiiionl, uno ronslilulion oriiaiii(|iic ])ai'licnlioi'0, dès lors ]iitr suite de ce seul rapprochement, elle serait obligée d'en revisoi' tous les arlirlos, do réformer lo pacte social, et de faire une révolution dans toute la Cité publique. Par conséquent, à chaque rapprochement de familles, à chaque nouvel essaimage, si nous pouvons nous exprimer ainsi, il se fera départ et d'au Ire le même genre de modificalions sociales, qui viendront nécessiter des modifications dans chaque constitution.

Eh bien ! au lieu de permettre à cette Cité de s'étendre par le développement de la loi de la reproduction humaine, transportez tout à coup la famille dans le sein d'une grande Cité : les mœurs patriarcales ne résisteront pas huit jours à l'influence des rapports nouveaux, des réactions réciproques ; et, à la place de doux seules modifications, la société intruse en subira progressivement de nouvelles rà mesure qu'elle vieillira dans sa nouvelle situation. Les mœurs patriarcales deviendront les. mœurs citadines; ce qui ne signifie pas qu'elles se corrompront, mais qu'elles s'humaniseront,- qu'elles se poliront par lo contact, et que la fannlle étendra chaque jour le cercle de ses jouissances.

Il sérail donc absurde de ramener dans la (^ité les vertus du désert ; et s'il est permis à la poésie de les regretter dans ses harmonieuses illusions, il serait ridicule, pour l'économie politique, de demander à la constitution les moyens de les ramener dans la population. Ces vertus sont les vertus relatives, des veilus de position ; ce sont des modes, des mœurs et non des qualités négatives du vice. L'honmie vertueux au désert, le sera à la ville ; l'homme bon envers deux frères, sera bon envers cent frères nouveaux; mais il ne le sera pas de la mémo manière, en dépensant le même temps et les mêmes efforts d'intelligence.

152 RliFORMKS SOCIALES. — LES DOCTRINES,

Lo l)onhein' est commo l'iiori/on ; c'est un poiiil idéal que nous plaçons toujours où nous pouvons atteindre, et qui semble reculer à mesure que nous avançons. A la ville, nous le voyons aux champs ; aux champs, nous l'entrevoyons à la ville ; et faute de le trouver au moment présent, nous le recherchons dans l'histoire, dont le burin n'a gravé que le beau et souvent le beau idéal, et nous soustrait les travers qui, dans notre actualité, se découvrent en masse. Mais l'économiste, qui sait que les hommes en quatre mille ans n'ont pas changé un cheveu à leur organisation individuelle, ne se laisse pas tromper à ces inquiètes et injustes préférences ; il n'ouljlie pas que les rapports seuls se modifient, et il cherche une combinaison de rapports qui puisse ajouter à la somme de ce bonheur qui s'accroît par le contact, comme la chaleur par le frottement des corps ensemble. Il étudie sa société, non dans les exemples du passé, mais dans la société elle-même ; car le passé est le néant, et les exemples sont presque toujours inapplicables. Il ne demande pas à Sparte son hroiiet, à Athènes son aréopage, à Thèbes ses Épaminondas, à Rome ses Brutus et ses Décius, à 89 ses Mirabeau, à 92 ses Danton, à 93 ses Robes- [>ierre, à 1800 son Napoléon ; il demande à chacun de ceux qui l'entourent les vertus que chacun se reconnaît, les besoins qu'il éprouve, les ressources dont il peut disposer ; et c'est avec ces éléments tout neufs, qu'il combine ses idées de réforme sociale, et qu'il organise l'association.

En résumé, les mœurs sont suceptibles de varier avec les variations du cadre de l'association, sans devenir ni meilleures ni pires. L'homme est essentiellement le même, seul ou entouré ; ses habitudes et ses penchants restent les mêmes ; ses rapports seuls se modifient avec l'accroissement de l'association, et ces rapports font les mœurs. Or, l'êconomisle n'opère que sur ces rapports, et il prépare l'avenir non avec du passé, mais avec son présent. Malheur à ceux pour qui l'avenir ne serait que la continuation ou la reproduction servile du passé !

i.K PMjviii:, i;\Titi: ia miskuk i;t \.\ di.i'Iiavation. 153

XIY

Page 1