‹ Réformes socialesChapitre 21 sur 67 · ENFIN DE TOUTES LES RÉACTIONS · texte numérisé non relu

ENFIN DE TOUTES LES RÉACTIONS

QUI FONT DE LA SOCIÉTÉ UNE VASTE ARÈNE d' ESCLAVES.

Trouvez-nous sur la terre un coupable qui le soit autrement qu'en trompant, un homme ridiculisé qui ne le soit pas en se laissant tromper? ()r presque toutes nos peines morales viennent de ce que nous craignons ou que nous subissons le ridicule ; et tous nos torts envers les individus viennent de ce que nous les trompons, par un acte en lui-même indifférent.

Ces ])roposi tiens auront au premier abord, tout l'air du paradoxe, en ce qu'elles sembleront trop généraliser des idées qui sont reçues vraies sous certains raj)porls ; et pourtant on aurait de la peine à nous citer un certain nombre de cas qui ne rentrent pas nécessairement dans ces définitions, en apparence trop aplioristiques. Nous tenons à démontrer notre assertion, parce que malgré la simplicité presque banale de son énoncé, de cette proposition découle la réforme entière de la morale publique et privée; en sorte que si, par une éducation mieux entendue, on amenait un jour les hommes à ne plus se tromper, on aurait enfin déraciné les vices de la civilisation humaine ; et nous trouverions difficilement un acte qui fût capable de mériter le blâme et d'attirer le mépris sur son auteur.

La démonstration de la justesse d'une définition s'obtient en la

* [{('foriualrnr, 5 mars 1M35, n° li".

ruoMPiiiuK, sdiuci: lu-: mus i.i.s dksoudkks. Io7

contVonlaiil avec tous les ras pailiciilicrs (lu'elle embrasse. I^rcnons donc au liasartl les cas principaux (|ui se présenleiit à nous avec des ronncs liosliles, et que la loi ilclnt connne des Ibrl'ails; nous ne parlons pas ici des actes de violence, des actes de destruction, certes, ((ui sont mauvais, ji;n'ce ([u'iis sont dcslnictilû et nuisibles.

Les deux acles (pie la loi a poui-suivis, dans le jilus i^rand nombre d'arlicles, coiume des acles dignes de loulc sa sévérité, sont le vol et la fraude. Ur, que seraient les actes i\\w la loi designe sous le nom de vol ou de fraude, si on les dépouillait do l'inlenlion de tromper et de la réalisation de la li-omperie ? La réponse à la question est dans la contexlure même de la demande. Ce n'est pas l'acle physi([ue de prendre olVancs ({ui me rend coupable, c'est l'acte de les prendre contre la volonté de celui (jui pourrait me les donner. Je le trompe en m'-emparant d'un bien qu'il ne me cède pas. Pour que cette action se mélamorphose en action licite, il ne manque qiùune chose, c'est ([u'il consente à se dépouiller de ce que je lui prends.

L'adultère, ce lléau domestique de tous les instants, cette torture de toute une existence, ([u'est-cc autre chose ({ue tromper,et être trompé? — Admettez le divorce et la séparalioji sjtontanée des deux: individus, le consentement mutuel de renoncer aux avantages connnuns ([ui résultent de rengagement que notre législation a revêtu d'un sceau indissoluble ; eh bien ! sans cesser d'être considérée comme une femme vertueuse, la fenmie ])ouri-a alors convoler, du vivant de son époux, à de nouveaux liens ; l'action sera la même, la forme ici aura sanctilîé le fond ; et la femme adultère ne sera ([u'une femme divorcée ; elle cessera d'être coupable, le mari ridicule, et i)Oinian[ rien de changé dans les rapports, si ce n'est ({ue l'une ne trompe plus et que l'autre n'est plus trompé. On nous objectera que pourtant aujourd'hui, alors même que la conduite adultère de la femme est connue du mari, le mari n'en est pas moins i-idicule aux yeux de tous ; oui ridicule, tant ([ue la nécessité de s;i j)osition sociale le

force a abriter sous le même toit celle qui, d'après le préjuge actuel, le déshonore et le mystitie : Car avec notre civilisation toute hostile, on n'est jamais tant ridicule que lorsqu'on est forcé a subir la mystitication ; presque tous nos accès de gaieté sont des accès de malice ; et nous ne rions jamais si franchement qu'aux dépens des autres ; en sorte ([ue, s'il n'y avait plus de sols et de bafoués sur la terre, l'homme acluel serait condamné à être un animal très-sérieux.

Cependant il est lel individu qui, dans l'impossibilité de se refuser a l'évidence, reprend sa dignité nudgré la tromperie dont il a été jusque-là victime, en opérant, j)ar le fait, unesé})arationque la loi.de la force chéries peuples a légitimée en différents tenq)s. Dés qu'on s'aperçoit qu'il n'est plus dupe, il cesse d'eire ridicule; et il arrive souvent même que l'autre conjoint seml)lc devenir moins coupable, alors qu'il ne tronqte plus.

En morale, tronqter et être trompé c'est tout ce (|u'il s'agit de détruire, pour tout rétablir sui' le terrain d'une plus heureuse civilisation.

Il est vrai qu'avec les lois incohérentes et absurdes dont nos codes sont encombrés, avec les usages qu'une dévotion mal entendue, que le. fétichisme entin nous a lègues, avec cette pénurie de ressources (fui désole une population de trente-trois millions d'hommes resserrés dans un bassin de deux cents lieues de diamètre, il est difficile de vivre longtemps sans être trompeur ou trompé, — ■ trompeur pour acquérir ou se garantir, pour posséder ou n'être pas spolié. D'où il faut conclure, qu'afin d'arriver à soustraire les hommes au besoin de tromper ou à la crainte de l'être, aiin de réformer noire morale dé fond en comble, il faut nécessairement améliorer notre position physique, augmenter nos ressources et refaire notre législation tout entière. La sécurité ramènera la conliance, la contiance ramènera la fraternité. Si un aveu après coup lait iiailro l'excuse, (pie sci-a-C(^ de la confidence qui [trecede revènemenl. ol ipu provuiiue une conciliation

\.\ DÉC.tiNÉHESLKXlli liST CAliSLh PAU LES GUU\ EHNIi.MENTS. 139

avaiil luèiuc ([u'il se soit opéré une rupluro coinpléle culru deux èlivs juij)aravaul amis?

Mais, (riiii aiili'c cnlé, si la rélbrmc sociah? doil cire la cou.se- (juiMiceilt' l'aiiielioralion de notre sort nialeiie'l eL de la réforme de noire lég-islalion loul enliére, il est certain aussi, et réci[)ro- ([uenienl, que, pour arriver à ce dernier résultai, il laut déjà commencer par entrer liardinienl dans les voies de la i-erorme morale ; et le plus grand pas ({ue nous auiions lait daiis cette voie immense, ce serait, sans contredit, de delniii*e entre nous la dissimulation ([ui nous fait- coupables ou dupes, et qui est la source de tous les maux ([ue nous endurons dans la vie, des maux que nous ressentons le plus vivement, des tortures de la pensée. (Jue devient le bonheur, s'il est i)lace sous ce glaive imaginaire? nuiis, montrez-vous un malheureux, si une fois il a su s'en mettre à l'abri ?

XYl *

Page 1