X.Vll
MOYENS Dli REALISER AOS THEORIES DE RÉFORME SOCJALE.
Nous avons pris à tâche, dans le grand nombre d'articles que nous avons jiubliés sur la science économique, de prouver ({ue la France manque, au lieu d'avoir un superflu, que le ,suj)erllu du petit nombre des heureux du siècle, restitué à ceux à qui il appartient par le droit naturel, qui est en cela conlbrme avec tous les systèmes de morale, surtout avec celui de la morale évangélique, i[ue ce superflu, dis-je, ne consistant qu'en raffinements, qu'en luxe, qu'en modifications accessoires, et non en un surcroit de substances de première nécessité, n'apporterait pas une bouchée de plus à chacun de ceux qui souffrent ; car le riche dépense plus, mais il consomme moins que le pauvre ; il a un plus grand nombre de bras à son service, il ne digère pas plus d'aliments, il en digère même moins que le pauvre; une bouchée de pain suffit à ses plus splendides repas ; deux livres et demie de pain ne rassasient pas l'homnio qui travaille.
• hôforniatviir, 19 mars 1x35, n*» lHl.
La pénurie du sj;'rand nombre ne vienl d(3nc pas de la consommation du petit nombre; il faut donc qu'elle émane de Finsuffisance de la production.
Le pays ne produit donc pas assez ; toute la question est alors dans les moyens de lui faire produire davantage; sans quoi, pour n'en être pas réduits, par une comparaison qui nous est familière, à la nécessité des naufragés de la Méduse, pour n'être pas condamnés à nous dévorer mutuellement, il faudrait songera l'expatriation du surcroît de la population; la consé- ([uence serait tôt ou tard forcée.
<3r, avons-nous à notre disposition les moyens de multiplier la production? Si nous le voulons tous, rien n'est plus facile. Mais pour le vouloir, il faut nous réformer nous-mêmes, avant de réformer l'agent producteur ; il faut nous dépouiller de l'égoisme, qui nous ruine en nous isolant, qui nous désole en nous divi- ■sant, qui nous rend esclaves, en nous plaçant sous l'égide de celui qui paye le plus clicr notre gloutonnerie, notre avarice ou notre vanité.
Ici, il nous faut le concours de tous ; la volonté d'un seul, surtout la volonté immuable, nous gén"erait. Entendez-vous tous ensemble ; car il s'agit de terminer à l'amiable vos antifiues querelles, et non pas les nôtres, nous qui tenons si peu à cette terre, nous philosophes cosmopolites, qui portons tout avec nous, et au bien-être desquels la pensée semljle suffire ; et la pensée n'a besoin de rien.
Nous sommes désintéressés dans la ({uestion ; ce n'est pas de nous qu'il s'agit dans ces réformes des intérêts matériels et des intérêts moraux ; car l'une ne peut avoir lieu sans l'autre ; l'homme ne peut être moral sans être plus à l'aise ; il ne saurait parvenir à être plus à l'aise sans commencer par être plus moral.
porvoNs-Noiis l'uoiuiiti. i>.\v.\MA.;i:? 18U
Nous allons nous occuper de la réforme des inlérèts matériels, article par article. Ce chaj)itre offrira peut-être une forme aride et décharnée; il se hérissera de chiffi-es; l'imagination y rencontrera peu d'images et <ralléti;ories. Mais l'homme ne vit pas par la pensée seule, et le h aval! (jui fait vivre est prosaïque de sa nature; or, il s'ai^il d'alKtrd de faire vivie les hommes.
1. Nous allons donc commencer j)ar le pain (|u'ils demandent en premier lieu :
Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion d'établir (pie, sur 33 millions d'hommes, la France fournit, en céréales, à peine à 20 millions; que les autres ont tellement renoncé au pain, qu'ils ont pour ainsi dire contracté l'habitude de le remplacer par des farineux d'une qualité bien inférieure. Parmi les autres 13 millions environ, il en est beaucouj) ([ui ne sont jamais bien sûrs d'en avoir toute l'année ; la variation des prix, le manque de travail, les revirements de fortune sont cause que, sur certains points, la pénurie se montre, pendant (|uc la portion non emi)loyée s'entasse inutilement et se gaspille sur un autre point ; car, j)armi nous, l'existence des hommes est laissée au hasard, elles lois de l'économie publique ont été si peu étudiées par nos gouvernants, qu'il n'est pas rare de voir nos assemblées se débattre sur la question de connaître l'influence des importations ou des exportations sur le bien-être des masses, et ari-iver à ce résultat même que la disette qui afflige les masses ne i)rovient, en général, ou que des lois restrictives sur l'importation, ou ([ue de l'extension trop grande accordée à ce commerce.
Or, le mal ne vient pas de la non-circulation, mais de la nonproduction. Nous ne produisons pas assez : essayons de faire produire davantage, en commençant par le pain.
La France a à sa disposition 51 millions d'hectares de terrain, sur lequel nombre 20 millions seulement sont consacrés à la cul-
190 i'.i-KonMi:s sociai.ks. — les norjniNES.
ture des céréales ; en sorte que par suite du système des assolemens et de la rotation des récoltes, la culture des céréales n'arrivant qu'à certaines distances sur le même sol, il s'ensuit qu'approximativement il n'y a chaque année en France que 14 millions d'hectares de terres arables consacrées à la culture des céréales. Or, on a assuré que ces 14 millions d'hectares fournissent en farine, et toute défalcation faite pour les semences, les distilleries et la nourriture des bestiaux, 08 millions d'hectolitres de farine ; ce qui donnerait à chacun des habitants de la France une livre et demie de pain par jour; il parait que le calcul est erroné en plus, puisque, d'un autre côté, il est certain que 20 millions d'hommes au plus ont celte ration journalière en moyenne.
Mais comment se fait-il qite ces- 11 millions d'heclares soient frappés d'une telle stérilité, et que la moyenne de la production s'élève à peine à huit heclolilres de grains par hectare, si on a soin de prendre cette moyenne sur toule la France ?
Dans le département du Nord et dans l'Alsace, où la culture €st une espèce de jardinage et où l'on ne trouve pas une berge même qui n'ait sa destination, l'hectare produit 30 hectolitres aisément, et en certaines années, l'hectare a produit jusqu'à ■50 hectolitres; tandis que, dans d'autres départements plus favorisés du ciel, mais moins bien cultivés parles hommes qui les habitent, l'hectare produit à peine 4 hectolitres; ici pourtant le ciel est beau, les pluies abondantes, les fleuves profonds. D'où viendrait donc cette différence dans les produits, si elle ne lirait pas son origine de la nature de l'agent producteur, du sol lui-même ?
La cause de la différence n'est (]ue là ; le sol est pauvre et infertile chez les uns, il est riche en humus et en tout ce qui constitue les éléments de la fertilité chez, les autres.
Dans les départements riches, le sol se compose en proportions égales de sable, de calcaire et 4' argile, plus, de débris décomposés des corps organiques. Dans les départements pauvres, le sol
IlKNhONS AUX SOLS l'AlMU'.S l.\ IKIUII.ITK l>ES l!|i IIES. lîil
esl loiil sahle ou tout argile, dU loul cak-aire, el, clans cos trois cas, fort iléj)()uillô do dclrilus do la \ t'|;ébiliou; ou bien la surface est un granit ou un [juudinyuc sur lequel la mousse s'attache, mais sur lequel les racines refusent de s'enfoncer.
l'ne fois (jue nous connaissons que ce (|ui fail la richesse des uns manque absolument dans les autres, ne sci-ail-il pas facile de rendre à ceux-ci les éléments de la fertiUté?
pourquoi donc pas ?
Nous transportons chaque jour sur nos terrasses, et mémo dans nos basses-cours et sur nos aires, du terreau formé de toutes pièces par la "combinaison (Vêlements venus de divers lieux. Pourquoi ne serait-il pas possible de faire la même opération sur une plus grande surface ? Je ne jjarlc pas encore des moyens d'exécution, je ne parle que de la possibilité de composer une terre végétale de toutes pièces ; or, la possibilité est incontestable. Il est peu de pays qui ne renferment plus ou moins profondément, dans les entrailles de leur sous-sol, des couches de mélanges terreux suscejjtibles de se déliter à l'air, de se résoudre en poussière, et composés au moins de deux éléments terreux ([ui manquent à la fécondité du terrain cultivé. Ces couches géologiques se nonunent des marnes ; il ne s'agit que de les trouver. Dans les départements comme daiLS celui de la Haute- Vienne, oùle granit forme presque la couche superficielle du sol, ces marnes manquent tout à fait, et le transport en serait sinoa impossible, du moins plus dispendieux ; mais, dans les autres, il n'en coûte que de démolir une colline et de l'amener dans la plaine, ou de ramener à la surface du sol les couches du fond, à l'aide d'un juiils cl de carrières.
Admettons que cette opération continuée chaque année ait converti la surface de ces 1 i millions d'hectares en une teire homogène et également fertile, parce qu'elle serait composée des mêmes éléments terreux, révolution qui nous paraît devoir être
complète à l'aide du gouvernemenl de tous, en six années, il s'ensuivrait que les plus mauvaises terres actuelles qui produisent 4 hectolitres seulement, en produiraient 30 comme les meilleures; et qu'au lieu d'un produit net de 98 millions d'hectolitres de farine, qui ne suffisent pas à l'alimentation de 20 millions d'habitants, nos 11 millions d'hectares nous donneraient facilement 280 millions d'hectolitres de farine, c'est-à-dire de quoi fournir amplement du pain à 50 millions d'hommes, et nous ne sommes dans ce bassin que 33 millions.
Nous ne parlerons pas encore des marais à dessécher, des sables à fertiliser, des terres vagues à défricher, qui, sous l'influence du même système, seraient susceptibles d'être ajoutés à la somme des terres araljles et d'augmenter d'autant la somme du produit. Mais sans ce surcroit de surfaces arables, voilà déjà, quant au premier des aliments, le problème résolu.