‹ Réformes socialesChapitre 30 sur 67 · DU '.SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

DU '.SUFFRAGE UNIVERSEL

Il y a déjà ({uarante ans que la discussion ne cesse de s' agiter sur les dangers ou les avantages du vote universel; et la question semble encore être restée indécise aux yeux de quelques auteurs. Il faut que la ({uestion ait été mal posée, car autrement elle serait délinilivement ou niée ou admise sans aucune restriction.

Tâchons de la })Oser d'une manière plus nette, pour arriver à une solution moins équivoque. '

Qu'enlend-on par suffrage universel? Est-ce le suffrage de tous sur chaque question administrative et gouvernementale, sur chaque actualité de radministration?

Non, car la chose serait impossible dans une famille nombreuse , et, à plus forte raison , dans la grande famille d'une nation. Ce n'est pas pour rien ({ue la nature a créé l'autorité paternelle ; ce n'est pas pour rien ({uo la nature a de tout temps porté les hommes agglomérés dans la même enceinte et vivant

Jic/brmntciir, 19 décemijre 18^'», n" ~-2.

des produits du même sol, à se distribuer le travail et à se choisir un délégué, un administraleur qui se charge des intérêts de la masse, qui règle l'actualité et décide, au moins par exécution proA'isoiFe, de l'opportunité de telle ou telle mesure urgente, qui prenne tel ou tel parti, enfin qui administre seul en se conformant aux vœux dQ ses connnettants.

Mais l'idée d'administration implique celle d'élection; car le talent d'administrer ne se transmet pas par héritage, ne se présume pas par induction; il se fait reconnaître, c'est-à-dire il se fait choisir. Il y aurait absurdité à exiger le talent et à l'attendre du choix d'un homme ou du hasard de la naissance, à moins que l'homme chargé de choisir ne fût un dieu, et que la naissance ne s'opérât d'après les lois différentes de nos lois physiques.

Or, tant qu'un homme n'en saura pas autant que tous, -il vaudra mieux consulter tous les hommes ({u'un homme, puisque l'on consulte pour savoir, et pour agir en conséquence de cause. Mais s'il y a nécessité de consulter , il doit y avoir néeessité d'exécuter les résultats de,la consultation; car il serait absurde d'admettre un résultat comme le plus certain qu'on puisse obtenir , et d'en suivre ensuite un autre.

Consulter tout le monde, c'est le suffrage universel. Mais re^ marquez que lorsque l'on consulte, on entend prendre l'avis de ceux qui savent et non de ceux qui ignorent. Il y aurait contradiction dans les termes, de Tentendre autrement.

Ainsi le vote a pour limite la compétence ; l'opinion émise a pour limite la connaissance du sujet. Le suffrage universel ne peut donc être le vote motivé de tous sur chaque question en particulier; mais le vote de chacun sur toutes les questions sur lesquelles il a quelque chose d'utile à dire.

Car il est bon de passer enfin, le niveau de la philosophie, sur toutes les conditions des travailleurs, et de ne plus faire sem-

KCALITK UU t;iÎNIE UUI LNVEMi: (Il AiM'i.ion:. 213

blaiit de croire qu'une ac(}uisition de resj)i-it i)ossède une plus ii,raude valeur ([u'une autre, ((ue la prolessioii qui s'ensciL;iio dans un fauteuil soit jilus nolilc ([iic celle qu'on apprend aux rayons du soleil et aux intempéries de l'alniosphèra.

Le siècle de ces anoblissements intellectuels est passé ; et comme' chaque profession est une applicaition de notre intelligence à un objet spécicd , et (pie rinlclliL;ence humaine ne s'appliipie pas de plusieurs manières plus ou moins nobles, qu'elle s'applique exactement ou inexactement ,, légèrement ou avec persévérances il s'ensuit que le plus ou le moins de.' mérite, du résultat dépend, non de l'objet, mais de l'exactitude de l'appllcation. Que m'importe (pae ce soit une feuille de carton ou une feuille de cuir, ou une feuille de cuivre 'que vous- proposiez à l'élaboration de mon imagination; le talent seul (]ue je mettrai à exécuter mon œuvre me fera sortir de la foule, et non la ma&tière sur laquelle j'aurai opéré.

Le génie ne peut donc pas être l'apanage d'une profession plutôt que d'une- autre. Le génie est ce qui invente, ce qui crée, ce qui apporte à la masse de nos résultats un résultat de plus. Il faut autant de génie pour animer les poupées de Vaucanson, que pour lancer les voyageurs sur un plan, au souffle dégagé de l'eau bouillante ; il faut autant de génie pour inventer une chaussure plus commode et plus élégante, rp-ie pour ourdir l'intrigue d'un beau roman ; car, pour arriver au premier résultat, il faut avoir au moins autant comljiné d'idées que pour arriver au second. Aujourd'hui, plus que jamais, on s'est habitué à ne plus considérer que l'homme qui se distingue, indépendamment de sa profession; et lorsque le vernis de l'éducation, qu'on nous donne dans les collèges, aura passé dans tous les rangs de la société, lorsque ces hommes à talents qui savent mieux faire que bien dire, auront appris à parler de leur art et de leurs découvertes, avec les formes élégantes que nous employons pour parler de nos oiseuses abstractions, il sera curieux de voir s'accomplir à la

216 UÉFOUMES SOCIALES. — LES DOCTRIINES.

lettre la prophétie qui annonce que les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

Ce fait de l'anoblissement des professions, par le simple vernis de l'éducation, se présente partout dans la capitale. Le père exerce ime profession obscure, et avec les deniers qu'il g'agne à la sueur do son front, il donne ce qu'on appelle de l'éducation à son fils ; bientôt l'échoppe se transforme en manufacture, et le chef d'établissement, successeur de son modeste père, se voit élire membre du conseil départemental , et les hommes d'une profession réputée supérieure, d'une profession lettrée, s'éclipsent, par leur inutilité, devant la capacité utile et indispensable de l'homme du métier; •

Ainsi, lorsqu'il s'agit de recueillir des suffrages , c'est la compétence et non la hiérarchie des professions qu'on doit envisager. C'est la compétence, voilà le mot ; indiquer un autre moyen de démonstration, c'est invoquer, nous le répétons, l'absurde et l'arbitraire.

Or, si le garçon de ferme est plus habile que le fermier, par quel arbitraire voudriez- vous, sur une question agricole, consulter le fermier et imposer silence au garçon de ferme? Si, en fait de commerce, le commis a plus l'habitude des affaires que le maître de la maison, pourquoi exclure le jn^emier, pourquoi n'admettre au vote que le second? Est-ce pour apprendre d'eux ce qu'ils ne savent pas ?

Mais, dira-t-on, la hiérarchie des professions est un fait appréciable, et comment discerner les intelligences compétentes de celles qui ne le sont pas ? Nous répondrons : pourquoi donc voulez-vous les discerner?' Pourquoi donc ne pas les~ admettre toutes ? La discussion publique discernera mieux que vous, et les compétences s'apprécient mieux face à face.

Par le mot vote universel, on n'entend pas le vote de tous sur

iiKrn.vTKiN in:s i-asiikinaim.ks si u i.'ki.ic.iiiii.hi-:. 217

loul, mais le voU^ i\o cliacun sur los ([uoslioiis de sa coiiipélcncc. Ou ne veut pas soumellro une pièce (lraniali([ue au jut^cinont d'au l'harhonnior, mais on no veut pas soiunollrc une ({ueslion rclalivo au charbon au jugement d'un liommc de lollres ; co déplaciMuent sorail loul aussi ridicule dans l'une ([ue dans l'aulre hypothèse. Si ensuite il est des questions de la 'compétence de tous, il faut invo(iuer toutes les compétences, il faut tout invoquer. Or, telles sont les questions d'éleclion, pour des j)laces qui ne demandent (pie des qualités appréciables à toutes les professions ; telles sont les ([uoslions de dignités municipales, (le grades de la garde civi([ue, enlin du jjouvoir exécutif temporaire, révocable et responsable de ses actes. -

Au scandale ! vont s'écrier les suffrages ininlclligenls, les compétences fashionables ; appeler tous les rangs de la société à se confondre péle-mele pour élire le suprême pouvoir ! Mais, en vérité, est-ce que cette confusion ne s'opère pas sans inconvénient pour les élections de la garde nationale ? Est-ce (pie l(>s caiididais aux épaulettes récusent la compétence du cordonnier et du savetier? Est-ce qu'on ne les voit pas ([ucter les plus humbles suffrages et venir exposer leurs til4-'es à tous les regards? Si ce mode d'élection, malgré toutes les entraves du pouvoir, produit des résultats précis et s'exerce sans le moindre tumulte, par suite de quelle loi sociale indéterminée produirait-il des résultais plus fâcheux, en reculant indéliniment ses limites.

Ah! les ambitions se remueraient, les faC.ions se formeraient, la guerre civile s'allumerait, si l'élection s'appli([uail au j)Ouvoir exécutif, à la présidence du chef temporaire.' — Pour([uoi donc? — Les prétendanls se remueraient et se créeraient des jjartisans? — Mais, vous supposez dans un état répuljlicain, des prétendants qui aient par devers eux une [luissance colossale, qui fassent marcher des vassaux, (|ui puissent organiser une armée, et «pii s'attachent des tenaiis. (.)r, jiour cela faire, il faut supposer que les prétendants, une fois ])arvenus, aient des honneurs à distribuer, des places à accorder, d(3 l'or pour jtayer les services,

218 Ulil'Ol'.MES SOCIALES. — LES DOCTRLNES.

et des injustices pour se venger des méfaits; or cette supposition est inadmissible dans un état où; le chef exécute et n'ordonne pas, consulte et ne décide pas, reçoit de l'élection ses commis aux écritures et ne les nomme-pas,, où enfin il est le mandataire aveugle et non l'arbitre des destinées du^pays.

On nommera un candidat à la première place, avec tout aussi peu de trouljle qu'on nomme aux places secondaires, aux grades de chef de l^ataillon ou de capitaine ; et les grands troubles dont on nous parle tant seront impossibles dans un Étal où personne ne pourra les payer, où personne n'aura la folie de les désirer et de les craindre.

On s'occupera de la distriluition des locaux pour aljréger le travail et éviter la confusion, et on pensera très-peu au danger des petites passions humaines, parce que la discussion les paralysera, en les mettant en présence. .

Mais ce pouvoir exécutif, avons-nous dit, ne décidera pas ; il exécutera ce que tous les hommes compétents sur la question auront décidé sur cette question même; et les juges compétents seront élus par des hommes compétents pour les élire ; de là une représentation élective, et des droits électoraux dans le sens le plus large et d'une manière illimitée.

Le suffrage universel, bien loin d'être une utopie ridicule ou dangereuse , est donc au contraire la conséquence la plus rigoureuse des premières notions de la science d'un gouvernement.

Li:S MONAUr.HIF.S Siai.KS KNCMMlliliNÏ l.liS Cl llliltKS CIVILI.S. !2lî>

Nous avons aliordo la graiido objeclioii (luo l'on oppose sans cesse aux doclriiics de rélcclion. A cluupie nouvelle ôlcclioii d'au clief temporaire, la pairie, d'après nos adversaires, serait livrée à toutes les horreurs de la yuerre civile ; cl le système d(^ l'hérédité au contraire possède un caractère plus pacili([ue, et ofl're moins de chances de perturbations.

Celte dernière proposition est rèrutce à toutes les pages de l'histoire, et, dans le moment actuel, l'Europe entière se lève en masse pour en donner une sanglante réfutation.

Est-ce l'élection d'un président ([ui ensanglante le Portugal depuis tant d'années ? Est-ce que la question de la légitimité est étrangère à la guerre que don Garlos déclare à Isabelle? En France, enfin, les trois journées ont-elles em])rasé Paris pour donner un président à la France ? Et depuis lors, les troubles de tous les mois peuvent-ils être placés sur le compte des élections ? Qu'on jette les yeux sur la carte monarchique de l'Europe et sur la carte despotique de l'Orient, et qu'on nous désigne un seul point exempt de troubles, de carnages, de commotions et de sinistre prévoyance.

Hommes aguerris contre les troubles, hommes élevés et nourris au sein des discordes, el placés sans cesse en face des caprices sanglants des royautés, que vous prend-il .de trembler tout à coup en pensant au tumulte électoral d'une assemblée délibérante? Il nous semble voir des hommes qui, crainte d'une averse, vont se jeter à l'eau.

Ensuite il sera facile de démontrer que les craintes inspirées

* Rcfonualcur, 20 décembre 183i, u» 73.

par l'élection seraient, surtout après quelques essais, des craintes cliimériques, des paniques impossibles. B^n effet, nous supposons que l'élection d'un chef temporaire, d'un pouvoir exécutif amovible, occupe les esprits français ; eh bien ! je porte le déti de me citer un citoyen capable de soulever, en sa faveur, un seul département d'une manière hostile contre les autres. Je parle des citoyens, du ])ois dont on fait les présidents amovibles, et non des citoyens du bois de ceux ([ui accaitarent l'or des peuples pour acheter leur liberté. Je le répète, on ne trouverait pas en Franco un citoyen assez puissant pour soulever un département contre un autre.

Et pourquoi voudriez- vous qu'on eût recours aux armes, ({uand la question peut se décider par le vote? Les hommes n'en viennent aux, extrêmes que lorsqu'ils ont essayé vainement les moyens ordinaires; ils n'ont recours à la violence qu'en désespoir de cause, et faute de pouvoir exercer leurs droits d'après les règles de la justice.

Dans le siècle où nous vivons , l'affection que l'on peut éprouver pour un homme ne va plus jus([u'à se faire tuer pour lui. La philosophie, en brisant l'idole, a aboli son culte; et le dévouement sans bornes s'est effacé avec la superstition de la fidélité. ,

Non, les hommes ne se ]jatlent j)lus spontanément pour des hommes ; le besoin les enrôle avec de l'or, la crainte de la peine les traîne au coml)at avec la cause d'un homme; mais le danger seul de la patrie les fait voler hardiment et avec enthousiasme à la mort.

Non, les hommes ne se battent plus pour des mots, pour des opinions, pour savoir si l'on doit prononcer une syllabe d'une manière ou d'une autre. Ce siècle de grandes folies est loin de nous; nous visons à des conquêtes plus nobles; nous avons des émulations plus utiles; l'amoiu' de la patrie, notre respect en-

vais llKDOliEZ LA FOll.i;, Voil/ ISOI.K.MKVT. :2"2l

vtM'srimiii.iiiilc, iKMious pcnncKonl i)lus de pciisoi' à Ar> discussions (|iii linissciil i»ar la vidlciicc et (•(UiiiiiciR-eiil par la déraison.

Du reste, })Oui- ])roc'cdcr à rdeclion du jiouvoii' oxéculil", la France ne viendrai I j)as se réunir sur un seul point, comme à la vallée de Josaphal; il n'y aurail j)as (ju'uno assemblée, qu'un seul corps délihérani ; on délibérerait, connue on délibère aujourd'hui, par départements, par arrondissements, par cantons, par conununes. Or, est-ce que ce mode de délibération n'a i)as lieu aujourd'hui }iresquc lous les mois? })our({uoi en craindre les consé([uences à l'éii-ard d'une élection ([ui n'arriverait que tous les. cinq ans? Si la cause du trouble réside dans le mode d'élection seul, voyez le résultat pacirufue de ce mode d'élection, aujourd'hui sur toute la surface de la France, et désabusezvous.

Entin, si le tumulte d'une agglomération d'hommes effraye votre goût pour l'ordre public, il est bien facile de vous rassurer contre vous-mêmes ; il ne s'agit que de modifier les circonstances du scrutin : faites voter individuellement et non par masses ; que l'on vote en silence, en votant isolément; ({ue chacun se relire après avoir déposé son vole, et (ju'on déj)Ouille ensuite les bulletins.

Toute la question se l'éduit donc à la forme, et à une forme susceptible d'être modifiée à l'inlini ; mais la forme est l'ouvrage des hommes; l'essence seule des choses est ce (jue l'homme ne saurait modifier; votre tran({uillilc est donc dans vos mains, puisque la tranquillité dépend du mode électoral (|ue vous pouvez régler à votre convenance. Vous convenez que dans le fond de ce système reposent les destinées du pays, ([ue c'est le seul système capable de ramener la paix parmi les peuples, et l'aisance dans toutes les classes de la société. Insensés mortels, jus({ues à ([uand reculerez-vous la tentative, par la crainte chimérique de quebpies circonstances accessoires ?

2^ Kltl-dliMES SOCIALES. — LKS DOCTltlM-.S.

iir

Afin de se faire imo idée plus nette du peu de danger qu'offrirait l'élection d'un administrateur Jemporaire, et des limites restreintes dans lesquelles se renfermerait son arbitraire, il eèt nécessaire de bien définir la puissance de ce personnage, auquel l'analogie de la monarchie semble prêter une si grande impOTtancè.

Une fois que la loi du suffrage universel, mais le suffrage compétent, est admise sur toutes les questions gouvernementales, il est évident que celui qui a été placé momentanément à la tète dô l'administration, ne doit plus rien décider, mais tout exécuter, ne nommer personne, mais surveiller tout le monde, ne plus disposer d'une somme sur sa responsabilité personnelle, mais se contenter d'ordonner, de délivrer des ])ons sujets au contrôle ; enfin, l'administrateur en chef ne serait, en définitive, (pie le premier chef de division de son royaume.

Le trésor n'étant plus entre ses mains, et sa liste civile se trouvant fort modeste, la corruption n'est plus jjour lui un moyen de direction; les places n'étant plus à sa disposition, les faveurs ne lui servent plus à se faire des partisans et des créatures. La réélection immédiate étant prohibée par la constitution, l'espoir d'être réélu ne fait plus dévier l'honnête homme de sa ligne de conduite; et la certitude de rentrer dans les rangs de simples citoyens coupera court aux manœuvres ambitieuses.

En sorte que cet homme sera condamné à faire le bien, parce qu'il sera responsable; il se trouvera dansTimpossibifité de faire le mal, parce qu'il n'aura en mains que la manivelle de la ma-

Ré formateur, 21 déeembi-c 183i, n» 7i.

i.i: l'orvoiR, iMJKMiKu ciiii' OK F»tvi<;ioN m: i'i-tat. 223

chiiic, et no pourra jamais la laiiv lounicM' «[iiu dans \c nicnjc

ecns.

Comment on serail-il autrcnionl, j)ui.squo les alln'Imlidns de chacjuc jilacc étant fixées par le vote compétent, cliaquc employé aurait sous SCS yeux le la])leau de ses devoirs, le réi^ulaleur de ses attril)utions et de ses corvées, de ce qu'il doit d'obéissance et de ce qu'on lui doit de commandement.

Ainsi, ce chef temporaire, ce président électif dont on se l'ait une chimère, ne serait qu'un employé facile à élire, facile à contenir, et encore plus facile à arrêter dans ses folles pensées (le désordre ou d'insubordination à la loi. Je dis folles pensées, parce qu'il n'y a qu'un insensé qui pùl vouloir autre chose ([ue son devoir, dans un élal où aucun moyen d'oxéculion no serait accordé pour autre chose.

Avec ce système, vous retranchez d'un seul coup les (lila}»idations faites au profit do la corruplion eUlu servilisme, les faveurs qui infestent un pays de mauvais choix et de mauvais citoyens, l'espionnage dans l'intérêt d'un seul qui est le plus ignoble des es])ionnages, l'enletement désastreux de Tignorance et les révolutions de i)alais.

Yoilà les attributions de ce magistrat électif renfermées dans des limites précises ; voilà sa définition, dont les termes ne peuvent inqjli({uer aucune contradiction.

Mais un roi héréditaire qui règne et ne gouverne pas ! En vérité, c'est une do ces absurdes hypothèses aussi insultantes pour ce pauvre malheureux que pour sa malheureuse nation ; et nous concevons (p'il n'y ait pas un seul homme si fourbe qu'on le suppose, si habile à fausser des promesses et des programmes, qui puisse jamais consentir à accepter cette formule.

224 r.KioiiMKS sor.iALEs. — les nocTiuisEs.

Vous voulez donc que cet étre-là joue sciemment le rôle d'un crétin couronné, d'un zéro sur le trône ; vous croyez donc aux fétiches; aux abracadabra de la royauté; à deux pailles en croix d'où dépendaient les destinées d'un peuple?

En vérité, si l'on pouvait croire à la bonne foi politi(|ue des publicistes qui expriment de pareils sophismes, on serait forcé, par cela même, d'admettre qu'ils ont perdu la raison. Je ne vois pas d'autre moyen d'expliquer l'anomalie d'une profession de foi politifiue aussi incompréhensible.

Nous voulons, nous, un administrateur non pas qui règne sans gouverner, ni qui gouverne sans régner, mais qui administre et réponde de son administration, auprès de ceux qui le nomment et le surveillent.

Nous demandons aux parlisans du système contraire qu'ils nous citent un seul inconvénient inhérent au nôtre, alin que nous puissions y répondre. Nous portons le défi qu'on en rencontre un seul.

Nous avons réfuté les objections tant ressassées qu'on élève contre le système d'élection apphqué à toutes les places, à toutes les magistratures, depuis la dernière jusqu'à la première.

Examinons quels sont donc les avantages que nos adversaires attribuent au système aveugle de l'hérédité ? •

L'hérédité, -disent-ils, coupé court à tous les troubles auxquels donnerait lieu chaque changement d'un chef de l'Etat.

* Uéformateiir, 23 décembre 1834, n» 70.

I,'llÉRKDITÉ DES RdIS NE SE RAVIVE QUE l'AK LADI'I.TÈIIK. 2'25

Mais, a-t-on biei) énuméré tous les cas particuliers (jui ne peuvent nullement rentrer dans cette proposition u:énérale? Pense-t-on que nulle circonstance imprévue ne soit dans le cas d'apporter une perturbation à cette série non interrompue de pères et d'enfants?

Aucun des auteurs ([ui onl traité de cette matière, ne s'est occupé de traiter la question do l'hérédité sous toutes ses faces; ils se sont amplement dédommagés sur les inconvénients évidemment chimériques de l'élection dans un grand pays.

Eh bien ! il est facile de prouver que l'hérédité, que l'arbitraire du hasard de la naissance est une cause fécopde de perturbations civiles et politiques, et que le système d'élection, une fois arrêté dans sa forme et dans son mode d'exécution, serait le plus paisible moyen de remplacer un homme par un autre.

Lorsqu'un roi aneurt sans enfants, l'hérédité perd ses droits ; et quelle règle en remplace la puissance? N'est-ce pas la ruse et le caprice, l'intérêt des favoris et des amants, des intrigants ou des puissances voisines?

N'est-ce pas alors qu'on voit surgir les guerres soulevées par les prétendants , et qu'on voit des ambitieux se disputer la couronne comme une proie, et la conquérir en passant sur des monceaux de cadavres ?

()r, il est certain ([uc l'héréflilé donne plus souvent lieu à ces lacunes généalogi(iues que tout autre principe gouvernemental. Car pour alimenter la légitimité, les in(Hvi(his de race royale ont grand soin do ne s'unir ([u'à du sang royal, et de se s(»uslraire à la féconde puissance du croisement des races, crainte de dc^cnérer de la noblesse de leur origine; ce (jui fait qu'on voit l'arbre généalogique s'abàlardii- peu à peu, faute de se régénérer par la

22îJ RÉFORMES SOGIAiLES. — LES DOCTRINES.

greffe, en sorte qu'à la longue les rejetons n'oiil plus mine d' homme etpasînéme mine de roi.

Par bonheruT encore poiu' le système monarchique, que l'âduV tère répare la race, ravive le type avec la sève du peii^ile, etre^tarde l'époque ou le crétinisme et l'impotence font avorter le dernier rameau, et donne à un grand ip'euple un Françf)is d'Autriche, un Georges d'Angleterre, un d'Angouléme -de Fd^aiaoe, ou tout autre héritier présomptif de la couronne.

Ajnsi, plus ce système est suivi religieusement, plus il est dangereux pour les peu^ples, et plus il les mfenace de ces in/termittenoes^ présages des plus grands malheurs et des calamités publique s.

Si le roi défunt ne laisse point d'enfants, guerre de collatéraux; s'il laisse une lille, guerre do galants ; s'il laisse un fds en lias âge, guerre de pédagogues et de femmes de chaml)re ; et si le jeune espoir de la félicité des peuples vient à éprouver la moindre cohque, à pousser un vagissement de plus qu'à l'ordinaire, à faire une contorsion insolite, soulèvement de toutes les craintes, de toutes les ambitions, quesais-je? Conspirations et complots qui durent encore quand la cause du mal a disparu.

Sont-ce là des hypothèses, des possibilités groupées à dessein? Mais non, cest de l'histoire de tous les temps, de tous les peuples. Ouvrez l'histoire royale de France; elle ressemble à celle de Constantinople ; on s'y égorge, on s'y empoisonne, on s'y diffemc, on s'y bat pour une ou contre une régente et son amant, contre un roi et sa maîtresse, contre un bambin légitime ou un bâtard; tout cela par une espèce' de cycle de crimes qui revient sm* lui-même et ne change qu'en tournant.

Le système de l'hérédité a-t-il préservé la France des dévastations du duc de Bourgogne, de la jacquerie, des maillotins, de

1)\.NS LE SYSTK.IIE 'L'HÉIU:i»ITi5 : UN SOT (FD LU MONSTIIE. 237

la Lii^Lie, des ii:iiorres delà Frondle, de-ce |)C'l'e-mèlo d'îircliovôques, de princes, de généraux qui se 'baLlaicnl parce <|ne Mazariïi avait succédé à Lonis XIII dansla'OOoache'mVse pondouTlesrois? Eh! non, jmisque c^est l'iiérédilié qui a donné lieu à ces fure^urs civiles.

Admaettoms qu'à la mort du félrdhe couronné, le liis soiL assez grand pmar se passer de lisières, et pour articoiler distinctement les formules royales : '« -Os/ loiijoni^ nxcc un mnixctm plnis/r, » etc., ]>enseriez-vous être à l'abri des trouljlos ([ui lonl tout à coup fermer les Ijoutiqu'es, et dos gTieires qui fraj^iouL la Bourse de stupeur, et le .commerce d'inertie? VA s'il cliauge ses minisitros dans sa'sapressc 'd'enfant, s'il annonce un nouveau système par un discours éoi-it dans le fond de son chapeau; s'il a le malheur de transporter l'extérieur à l'intérieur, ou l'intérieur à l'extérijeur, ne voyez-vous pas de loin l'éTueute gronder jusqu'aux portes du jjalais qui renferme une tétc si chère?

Vous aviez bien une belle et bonne hérédité pendant les quinze ans de la llcstauration ; est-ce que pour 'cela, méticuleux boui^ geois, vous avez toujours mangé votre soupe tranijuilles?

Cherchez à vous «oustraire à la conséquence qui découle rigoureusement de toutes ces choses, et à douter emcore que l'hérédité soit «le plus sûr moyen de préser^-er le pays de perturbations et de calamités commerciales. Je n'étalvlirai pas encore que par le système de l'élection on évite ces troubles ou Ton en diminue le nombre ; mais puisque l'àérédité vous en a enfanté autant que vousi en craignez de l'élection, il faut que vous lui accordiez la ])référonce pour un autre genre d'avantages.

Oh ! sur ce terrain, vous avouez la faiblesse du système héréditaire et la supériorité de l'élection ; et vous faites bien. Vous avouez cpie l'hérédité est dans le cas de vous donner un sot ou un monstre, tandis que l'élection vous garantit, dans les plus mauvaises chances, une capacité ordinaire; vous avouerez

ensuite que, dans le-système d'hérédité, un sot peut laisser tout dépérir, un monstre peut tout bouleverser; tandis que le chef éligible peut tout au plus donner lieu à une réaction et à une destitution, dont la forme peut être telle, qu'elle écarte toutes les occasions du plus léger tumulte.

Vous avouerez que l'homme qu'on choisirait exprès sur 33 millions, en saurait toujours plus, dans l'art gouvernemental, que le plus instruit des monarques; car l'instruction des monarques se fait avec des livres, et l'instruction des citoyens se fait avec des faits et des observations journalières. Vous avouerez que le système de l'hérédité veut, et que le système électif raisonna ; qu'en conséquence le dernier l'emporte sur le premier de toute la supériorité de la raison sur le caprice.

Vous avouerez enfin que, dans le système électif, un homme ne peut exprimer que la volonté de tous, ce qui n'a lieu dans un système monarchique que toutes les fois que tous lèvent la main pour faire taire la volonté de l'entêté, qui voudrait cumuler le gouvernement avec la royauté.

Le système de l'hérédité n'est bon, bienfaisant, qu'en revêtant les formes du système électif; quand le monanjue consulte son peuple et remplit scrupuleusement ses vœux, sorte de moment lucide qui ne dure jamais vingt-quatre heures de suite, parce que le meilleur homme du monde s'ennuie de trôner pour ne répéter que ce que tout le monde pense. Après, il contrarie et il déplace, il se fâche et le sol tremble, ou il s'endort et le vaisseau sombre. Dans le système électif, tout le monde s'éclaire, tout le monde se surveille, il n'y a pas un instant où le gouvernail marche à l'aventure. Dans le système héréditaire on a nécessairement ou le soHveau ou la grue de la fable.

Dans le système électif, on a l'harmonie de l'estomac et des membres. Soltise d'un côté, raison de l'autre. Préférerons-nous longtemps la sottise?

UÉPO>SE A CliUX OU l'ONT 1»EUR DE 93. 220

Nous avons invoque le passé contre le système héréditaire, on l'invoquera contre le système électif, on opposera la révolution, ou, comme on le dit, la République à la Ligue et à la Fronde; et 03, avec ses sanglants fantômes, viendra venger l'outrage fait aux rois.

C'est l'argument favori des logiciens subventionnés , c'est celui des ministres cà la tribune, lorsqu'ils quêtent auprès de la Chambre un subside, une loi d'exception, un bill d'indemnité pour quelque massacre ; il vous semble voir alors ces saltimbanques qui demandent l'aumône, des serpents à la main. L'enfant laisse tomber, par crainte, son liard ou son gâteau dans la sébile du quêteur.

Les grands enfants de la Chambre, effrayés du serpent de 93, laissent tomber dans le budget la sueur du pauvre et le pain de l'orphelin.

93, vous le caractériserez comme vous l'entendrez ; mais 9â ne prouve pas plus contre le système électif qu'une grande et sanglante ijataille ne prouve contre le système de la paix.

Le système électif n'a jamais été appliqué pendant l'époque orageuse de 93; car la constitution ([ui a pris nom de Constitution de 93, fut suspendue pendant tout le temps dit de la Terreur, et sa promulgation définitive fut renvoyée après la conquête de la paix. Cette Constitution fut modifiée après la mort de Robespierre; et, sous le Directoire, on QMi \m spécimen du gouvernement électif.

* Réformateur, 25 décembre \^^\, n» "8.

Or, malgré la dépravation de la plupart des débris do la Convention, malgré la puissance des intrigues du parti qui avait sacrifié les réformateurs intrépides de cette époc|ue, on eut pourtant à cette époque devant les yeux, une preuve imparfaite de la puissance du système d'élection, et un gage d'une application plus heureuse, au jour où la France reviendrait de sa longue stupeur, ou de la rage de réaction qui succéda au massacre du 9' thermidor.

Enfin, ce système s'entoura de gloire et de respect au début du Consulat ; et si Napoléon avait su rester consul temporaire, après avoir fait arrêter les bases de la constitution, s'il avait eu le courage de Washington comme il eut celui de César et d'Alexandre, s'il s'était contenté de respecter la religion, sans y toucher, pour la frapper ou l'agrandir, s'il n'avait pas donné les goûts monarchiques, des titres et des croix aux soldats qu'il avait formés à Fart de vaincre, le système électif était assuré à jamais à la France.

Les formes monarchiques seules* ont perdu ce grand essai, ce glorieux essai du système électif.

Mais pendant 93, il y eut révolution et non république ; il y eut orage et non organisation f ily eut combat et non administration réguhêre; il y eut dictature et non constitution. Déclamez maintenant contre les acteurs de ces pages sublimes et terribles de l'histoire de la France, de plus, dis-je, de l'histoire de l'Europe entière :

Vereez de la boue sur ïa mémoire de ces hommes de fer, qui affrontèrent M mort et plus que la mort, qui affrontèrent l'infamie. Ils n'ontpas travaillé pour obtenir votre estime, mais pour la mériter ; pour satisfaire aux préjugés des simples, mais à la conscience des hommes forts ; et, malgré toutes ces éloquentes déclamations payées à tant la ligne contre leur mémoire, il n'est personne qui, en foulant l'herbe de leur tombeau, ne sente bruire

CONSPL'KZ 9îJ; l'IltK VOIS MIIN.VCK. 2'^l

soiiï> ses pas une voix sublime, ((ui ci-ic : « Trouve-iiK^i im homme dans riiisloire, qui, ix'iiilaiil (luai-aiile auH, ail (Hé un problème doiil pas un de vous ne peut douuer la solution. » C()nsj)irnleurs à coup de plume, qui vous tonlc/. les mouslachos cl Iracc/ des plaiis de campagne ou de tribune,, le cigare à la bouche L Ces bon unes terribles,, dont le nom ébranle encore l'Europe,, étaient calmes, modestes, réflccliis; leurs re""ards n'avaient rien de farouclio; leurs trails étaient sereins, et le seul mot de i)alrie, faisait couler leurs pleurs. I>es haines, points de l'induli^'ence qui eût compromis la cause, point encore. Justes, mais inexorables, ils se dii'ent un jour : la patrie est en danger, ses ennemis sont dans son sein, elle les réchauffe comme des vipèi^es : Allons, enùtnls do la ihitrio, le jour de gloire esf nvrivél et ils frappèrent leur ennemi partout où ils le rencontrèrent, au dehors, au dedans. La patrie fut sauvée ; quant à eux, ils périrent, et leur mémoire resta en exécration; celles des hommes vendus et corrompus fut vénérée; aujourd'hui la justice des siècles a déplacé toutes ces tombes, et il y en a quelques-unes qui ont grandi, comme la gerbe du fond de leur fumier.

Oui ! les circonstances furent terribles, épouvantables : que le ciel en préserve la France ; mais que la France se préserve des hommes, et les rappelle sans cesse à la réforme pacifique. Il faudra en effet que la réforme s'achève dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, ou par le fèr ou parla concorde. Préparons-la par le raisonnement. ]\Iais ce n'est pas 03 qui reviendra : 93 a suffi à son époque; on ne coupe pas deux fois la même jambe, messieurs, au même endroit. Toutes les nécessités de 93 ont disparu de la surface de la France. Où sont les girondins? Où sont les montagnards? Où sont les privilèges du clergé et de la noblesse? Où sont les craintes delà féodalité? La tourmente a soufflé dessus, et il n" en reste pas une seule trace; quel chiffre voulez-vous qu'on fasse avec des zéros ?

Mais le monde, cet Ashvérus impérissable, marche, marche sans s'arrêter : il marche à travers des difficultés qu'il lui faut

vaincre ; il marche en combattant ou en persuadant ; ceux qui s'arrêtent et qui luttent, succombent tous les uns après les autres; secondons-le, ne luttons pas contre lui.

Démolissons ces barricades qui restent encore, ou il nous accablera avec leurs débris; si ce n'est pas nous, ce sera nos enfants.

Le prolétaire s'attache au pan de sa robe et s'avance avec lui, en criant, malédiction aux endormis; nous les laissons en arrière, ils ne prendront pas part au festin : car l'avenir est làbas, et ils ne pourront pas l'atteindre ; à ceux qui marchent, l'avenir !

Page 1