‹ Réformes socialesChapitre 31 sur 67 · DE TOUTE THÉORIE GOUVERNEMENTALE · texte numérisé non relu

DE TOUTE THÉORIE GOUVERNEMENTALE

L'étude (le l'homme moral et politique s'est jusqu'à présent ressentie du caractère religieux qui dominait dans les. quinze derniers siècles. Le ciel pour demeure dernière, une idéalité aérienne à la place de l'intelligence, le mysticisme à la place de l'amour ; toutes ces idées répandaient, sur les phénomènes de l'homme intellectuel, un vague qui se prêtait merveilleusement à la poésie du langage et à la métaphysi(jue des démonstrations. Nos lois, rédigées sous l'influence de ces idées religieuses, ont imposé à l'homme de la nature des habitudes factices et des nécessités qu'il a fini ])ar prendre pour des devoirs.

La philosophie, à son tour, qui vint la première fois porter son flambeau dans ce dédale d'idées ascétiques, se vit obligée d'emprunter, pour se faire entendre, le langage de la doctrine qu'elle avait à réfuter; langage contagieux, qui exerça peu à peu une

* Reforma (car, 10 ootobro, 183'i, n» -2.

234 nÉFOKMES SOCIALES, — LES nOCTRINES.

réaction sur le philosophe et finit par devenir pour lui un langage de prédileclion. Tel rha])itant du Nord, adoptant la langue de la Gaule, qu'il venait de soumettre :. ce fut la métaphysique indépendante élevant son autel contre l'autel de la métaphysique religieuse; et l'homme étudié, jusque-là, dans ses rapports avec leciel, fut moins étudié, depuis cette époque, sous ses rapports sociaux que sous ses rapports ontologiques et de pure a1)straction^

Lorsqu'on lit attentivement les livres qui ont été composés sur le grand chapitre de la Nature, les livres savamment ohscurs, solennellement inexplicables, qui se sont multipliés sur l'art de gouverner les individus, l'on est tenté de croire que l'art de gouverner était considéré par leurs auteurs, abstraction faite de l'homme, qui est tout en matière gouvernementale, et sans lequel il n'y a point de gouvernement.

Étudier l'homme dans ses Uabitades,. dans les besoins que la nature ou la civilisation, cette seconde nature, lui imposent, l'étudier dans ses rapports, non avec les masses, mais avec les individus, apprendre à distinguer ses goûts réels de ses goûts factices, et à démêler les lois inflexibles de son organisation, tout cela aurait été une impiété du temps de la Sorbonne, et n'eût pas été assez idéal un peu plus tard. Lorsque Buffou eut élevé, à la majesté de l'homme physique et moral, de l'homme un et indivisible, l'impérissable monument de description et de style que chacun de nous a connu pai^ coeTJir,. il dota la science, aux yeux de son siècle, d'une sublime page d'histoire naturelle, mais non d'un chapitre d'économie politique. La politique ne descend pas jusqu'à la pondération des ahments, jusqu'à l'élévation des forces de nos organes, jusqu'à la physiologie de nos tourments et de nos goûts; elle se plaît dans; des régions plus inaccessibles, et a un langage moins, rigoureux et moins susceptible d'être analysé par le calcul.

Mais, la haute diplomatie, les usages des cours, le cadre des armées, la quantité de fourrages à donner aux chevaux et de ra-

LE STYLK III-; LA SOIlUlOMÙ (.UM Ai.llX'X l'OLIl LA l'IllIdSOIMIIE. âS»

lions à toiiriiii' aux soldais, mais le cliiflVe du liuiUol cl les moyens de rendcr davantage, mais les droits civils qui s'inscrivent sur un registre, et tant d'autres droits qui permettent d'entrer dans une enceinte et d'y élever la main ou la voix ; oh ! certes, voilà ce ([ui constitue les éléments de la science itolili([ue, et qui réclame des formes de langage empreintes d'une certaine solennité.

El tous ces beaux semblants se résolvent en f unK>e «iuaml ou cherche à les manier, et derrière cette pompe d'images et d'idéalités, on ne trouve rien le plus souvent, et toujours une méprise. Que fait le roi de Naplcs à l'instaiiL où nous nous occupons si gravement de lui? U applique un soufUel à sa tcnmie.. Occupezvoias eusuite de diplomatie e.t cle questioas gouvernementales.

Nous nous empresserons de quitter ces hautes régions de la science des salons et de la Bourse. Nous prendrons l'homme sur la terre et dans la société, l'homme' de la souffrance et du plaisir, l'homme du besoin et de l'opulence, l'homme de la haine e* del'amoiir, ({ue l'a maladie éteint, que la bonne santé inspire, l'homme animal enfin, l'animal à haute intelligence; et pour l'étudier, nous n'aurons recours qu'aux règles suivies dans l'élude des autres êtres qui végètent ou se meuvent comme lui. Le protég'er, le nourrir, l'éclairer, le consoler en se conformant aux lois spéciales à son organisation, c'est là le gouverner ; c'est là faire de la vraie économie politique.

Or, nous démontrerons dans un autre article tpe la principale de ces lois organiques, celle d'où découlent toutes les l'ois morales qu'il s'est imposées, c'est la sociabilité, c'est-à-dire l'horreur delà solitude elle besoin de l'association.

La politique, et ce ii'esL pas notre faute, offre aujourd'hui peu de prise à la polémique de la presse ; le grand roi ne s'est pas encore prononcé sur le choix des éditeurs rcsponsal^les de sa volonté suprême; courbez la tête et attendez, sujets fidèles! nous n'avons encore rien à vous annoncer.

Mais pendant cette intermittence de nouvelles, ne nous permettriez-vous pas de remplir le blanc delà colonne, par quelques développements de nos doctrines sociales? Elles sont moins amusantes que les nouvelles de la Cour, que les blessures avec ^n canif, que les coups imprimés au visage adultère, que les harangues et les saignées royales, que les grâces d'un jour de travail accordées à des enfants à l'école, que les visites d'un rusé à un malin ; cependant faute de mieux, reprenons une matière que nous avons aljordée dans un de nos paragraphes précédents : la sociabilité comme base de toute théorie morale el politique.

L'homme n'est certes pas une idéalité que l'on puisse étudier avec fruit, abstraction faite de son organisation physique. On ne peut pas plus le soulager (ju'on ne pourrait le guérir avec des abstractions et de la métaphysique. Que vous admettiez une âme matérielle ou non, vous n'en êtes pas moins forcés de reconnaître que, dans l'une ou l'autre hypothèse, sou corps exerce sur son moi une puissance sans bornes.

- Où est votre esprit, votre amabilité, votre génie, quand votre corps souffre et s'affaiblit? Une blessure au front vous enlève la mémoire, une chute rend Pascal visionnaire. Ainsi, sans vouloir blesser aucune conviction, je puis poser en principe que l'étude

* Héfonnntriir, 7 novembre 1834, n° 30.

i.A sociAnii.nÉ itASK nr. toitr tiikoiiii: iiimmnk. 237

de riioiiime moi'al et de riioiuiiio jK)lili{[U(' doil cuinineiifer par celle di' riiomme nialériel, de l'homme pétri d'ari^ile, disons le mol, de l'homme nnimnl.

Dès ce moment nous nous trouvons sur le terrain de la physiologie, et nous possédons un lil capa])le de nous i^uider bien plus sûrement (jue les lueurs vaporeuses des idéalités.

Mais les premières règles de la physioloi^-ic comparée nous ap})ronnent à roconnailre que les habitudes instinctives et les mœurs changent et varient selon le genre et les espèces d'juiimaux, et imposent à l!observateur l'obligation de varier à son tour le mode d'éducation (|u'il veut donner à chacune d'elles. Ne vous hâtez pas de faire des explications; mais prenez idée par idée, phrase par phrase, et voyez seulement si chacune est vraie et si la seconde se déduit évidemment de la })reniière, et la troisième de la seconde.

C»r, l'homme a aussi ses a})polits physiques, ses penchants instinctifs qu'il ne lui estpas plus permis, qu'à un autre êtreorganisé, de modérer ou d'éteindre; il obéit comme eux à la faim et à la soif, à l'amour et. à la colère ; il tourne comme eux sous le fouet des nécessités physiques; mais ces nécessités ont poui- lui un caractère différent, et ([ui le distingue autant de tous les autres que les "autres se distinguent entre eux. Enfin il est soumis à des lois spéciales à son organisation, lois indestructibles, si ce n'est pas la mort (|ui désagrège son système et en rend les éléments, les uns à la terre, les autres aux airs et l'autre peut-être aune inconnue ([ue la nature a livrée aux disputesdcs hommes; et ici, sous ce dernier rapport, nous ne prenons parti pour aucune des deux oj)ini()ns contradictoires.

Or, une des lois qui sont plus spéciales à l'homme, c'est sans contredit, cette force irrésistible ([ui le porte vers ses semblables et le retient i)armi eux, qui lui fait abhorrer la solitude et le rend inséparable de celte société ([u'ilne peut abandonner, quand elle

le fatigwe, si ce n'est en alMiidonnant sa vie ; car, voias le voyez, l'homme ne consemt à s'exiler que par te suicide : et ce sui&icle, c'est le cilice ou le poignard, c'est la Thébaide ou la tombe,, c'est un adieu éternel à ceux qu'on aime sur la terre, à ce qu'on ambitionne parmi les hommes ; c'est lume longuse agonie 'Ou un 'Coup décisif.

■ Mais tant que l'homme et la société peuvent se consoler ensemble, l'homme a horreur de la solitude, il maudit d'être seul. Si mal qu'il se trouve au milieu de ses semblables, il faut qu'il les recherche ; il dépérit au sein du bonheur qu'il ne goûte que loin d'eiax.

'Cette grande loi humaine est la loi génératrice des sociétés; c'est elle qui a fondé les villes, qui a «cimenté les alliances , cjnai maintiient la famille sous le même toit; 'c'^est la Joi socifde (:[Qe nous exprimons par le mot desocùibilifé, c'est-à-dire besoin irnésistible et durable que l'homme éprouve de vivre en commun svec ceux que la nature fit ses frères, en les organisant comme M.

Chez les animaux c{ui se rapprochent de plus de l'organisation humaine, nous retrouvons encore cette loi dans toute sa vigueur-; la cité et la famille se présentent chez le singe avec leurs cairactères de durée et de puissance irrésistible; la sociabilité existe là, moins perfectionnée que chez nous.. Après, nous ia voyons s'affail>lir par des dégradations successives, ainsi que l'intelligence ou l'instinct, à mesure que nous descendons vers le bas'de l'échelle-, ne se montrant que périodiquement à l'époijteé'des amours, s'éteignant après l'hyménée.; jus([u'à oe 'qu'on arrive enfin au polype des eaux, égoïste qui vit seul, se suffisant à lui-même pour se nourrir et pour engendrer.

Ce f[ui distingue donc l'honmie de tous les animaux, même les plus parfaits, c'est le degré supérieur de sa sociabdliêé autant que de son intelligence.

l'iKiMMI. SUPÉUIEUU AI'X AM.MAIX l'Ail SA SOClAlMIITi; . 239

Dans l'arlirlc suivanL, nous déduii-dus les c()nsc([ueii('os de ce grand princii)e. Nous prions nos Ici-lcui-s de nous suivre dans CCS doductions.

Page 1