IV
Nous avons essaye de clémonlror i\\w la loi ({ui préside à oulcs les actions de l'homme esl la lui du la sociabilité, la loi qui le porte à rechercher la société de ses seml)lables, même quaml cette société se montre injuste et ingrate envers lui.
Nous avons ajouté que cette loi était inconciliable avec la méchanceté ; que la méchanceté, admise en principe général, détruirait par le fait la possibilité de la réalisation de la sociahilitv Immaine; qu'en conséquence, l'homme doit être considéré comme un être bon, puisqu'il est sociable ; aussi la langue parlée, qui est la philosophie des nations, a- t-elle exprimé la bonté par le moi Inimani té, c'est-à-dire, qualité essentielle de l'homme; qualité innée; règle générale de sa conduite. Et cependant la méchanceté se manii]este parmi les hommes ; elle jjrond rang aussi au milieu de ses qualités ordinaires ; clic opère des prodiges iiorrijjle^ comme la bonté en opère de consolants ; d'où vient celle anomalie ?
:' La difficulté n'est pas aussi dilTicile ^résoudre qu'elle pourrait le sembler au premier abord. Qucltjues exemples suflironl j)0ur amener le lecteur à deviner la solution lui- mémo :
Voyez cet homme avide de se créer une position ! 11 man-he à son but par tous les moyens qu'il rencontre sur sa roule; il trompe, il ment, il fraude ; il a un cœur de bronze et une âme de bouc; cela esl vrai. Mais coiumo tout chaugp, l<),"S((u"il esl j»arveuu ! lorsqu'il s'eslcree une j)ositiou a l'ani-i (Il-s orages, ai'abi-i des revers de fortune ! Homme il est bienfaisant, lorsqu'il n'a plus rien à convoiter ])our lui-même ! ('o:niii'j il aiine à pai-lager,
Ih'-furninlcur, 13 ('.t'CJaihrJ Is.îi, n-" ()'«.
dès qu'il possède un superflu ! Il rend des services, il paye bien les services qu'on lui rend ; il écoute les plaintes ; il porte secours aux nécessiteux ; et si la cité ignore ses torts et ne l'irrite point par des reproches, cet homme, qu'a sanctifié le baptême de l'aisance, irait jusqu'à verser des larmes sur les malheurs d' autrui.
D'où peut provenir cette métamorphose ? Et comment se faitil que la Fortune, tant dépravée chez les poètes, devienne, tout à coup, la déesse de la moralité ?
N'est-ce pas parce qu'elle a fait taire le besoin, qu'elle a satisfait toutes les nécessités de la vie, et qu'elle a conjuré l'orage, en rétablissant l'équilibre entre les forces de l'or^nisation ? C'est donc le besoin qui suspend l'action de la loi sociale ? La crainte du besoin et la sociabilité sont donc deux lois contraires; et la première n'est pas empreinte de moins de sagesse que la seconde, car la nature qui pousse l'homme à aimer les autres, lui a aussi donné l'instinct de s'aimer lui-même le premier, c'est-àdire, de veiller à sa conservation ; et s'il ne peut se conserver qu'aux dépens des autres, il se conservera à leurs déji^ns. L'homme que la faim dévore, arrachera le morceau de pain à la bouche d'un autre ; et s'il n'a plus de pain à manger, il mangera tout ce qui est susceptiljle de l'être ; la chair de ses semblables, la sienne propre s'il le faut. Dans ces circonstances, le considérez-vous comme un scélérat? Non, certes. Qui oserait donner cette épithète aux naufragés de la Méduse? et quel est l'homme parmi les plus grands coupables, qui, par le fait matériel, ait commis j:)lus d'horreurs que ces infortunés? Ils ont égorgé un-de leurs semblables, et ils l'ont dévoré ; ils ont été anthropophages et anthropophages pour des compagnons; et de retour dans la société, le récit de leurs malheurs a réveillé la sympathie et n'a pu inspirer qu'une sainte horreur.
Eh bien! dans cette société compacte et nécessiteuse, nous sommes sur le radeau de la Méduse ; nous prenons, parce que
LK IIESOIN SOI UCi: W. rnUTK MÉCIIANCliTt. 2i3
Tiens niaii((UfUis; uous privons les aulres, panxMinc nons avons besoin nous-mêmes; nous Taisons enlin du mal à aulnii, pour «ne pas nous en l'aire à nous-mêmes. L'homme <{ui est re])u, vole-t-il du pain et de la viande? L'homme qui ne sent pas le froid pourrait-il jamais se décider à voler une bûche? L'homme ({ui possède de lions habits cnlôve-t-il une seule harde ? P^l le voleur de profession ne se plaît-il pas à se dépouiller du su])ernu, pour en faire jouir ses camarades ? Il est donc reconnu ([iic le ■besoin occupe la première jilaco parmi les causes cpii nous ]>orlcnt à nuire à aulrui.
On nous objectera : le voleur bien repu no vole pas do la \iande, mais il volera do l'argouL. Cela est vi-ai ; cependant, on pourrait faire observer qu'il sera moins habile lilou, moins intrépide voleur après son repas qu'à jeun, lorsque la gaieté circule dans ses veines que lorsijue la faim le tourmente et l'irrite.
Mais pourquoi vole-t-il de l'argent, après qu'il n'a i)lus de besoins à satisfaire? N'est-ce pas pour avoir cle quoi les satisfaire dès qu'ils se feront sentir de nouveau? N'est-ce pas par prévoyance du lendemain qu'il vole la veille ? Suppiimcz tout à coup la crainte du lendemain, i)ersuadez à cet homme que désormais ^a nourriture, telle qu'elle convient à son organisation physique, que ses vêtements, son logement, ses plaisirs habituels, tout enlln ce qui peut contribuer à assurer .son aisance et son bonheur lui est garanti. Pensez- vous que cet homme continue à nuire, à dépouiller, à ravir, à soustraire ? Vous répondrez certainement que non, à moins que cet homme ne soit un mania(pie, un être exceptionnel. En conséquence, en thèse générale, le besoin actuel et la crainte d'un besoin futur, c'est là ce (|ui arrête le cours de la loi sociale, et ce (jui paralyse la bonlô innée des humains. Or, dans une société mal organisée, où tout est besoin, où tout est crainte, l'exception acquiert une telle prépondérance, qu'elle semble étouflér le principe et effîicer complètement la loi.
Nous avons élaljli que l'homme naissaii bon, que la méchanceté est le fruit d'une organisation exceptionnelle, ou le résultat du besoin ou de la privation. Or, la bonté et la vertu sont synonymes, puisque l'essence de l'une et de l'autre c'est l'amour, c'est la passion irrésistible de faire du ]}ien aux hommes, de les consoler, de les améliorer, de parlager les bienfaits de l'existence avec eux. Pesez bien ce mot besoin irrésisti])lc ; oui, il est aussi impossible à l'homme normal et à riiommc jouissant d'une honnête aisance, il lui est aussi impossible de n'être pas bon, ({u'il l'est aune organisation exceptionnelle de n'être pas méchante.
Lorsque la privation ne se fait pas sentir, je porte le déli à un homme de commettre une action basse, une faute même. Tenez, je vous prends, vous, qui souriez d'incrédulité : je vous i)romets le plus rigide silence et l'impunité; j'en jure sur ma tête, parles dieux infernaux, je n'en dirai rien ài)crsonnc ; la luuo est voilée, et l'obscurité la plus noire nous enveloppe; voilà le poignard, commettez un meurtre inutile sur cet homme endormi, là, dcvani, vous. Ah ! si je vous portais sérieusement ce défi, vous méprendriez pour un monomane, et si j'insistais pour diriger votre bras sur la victime, vous me plongeriez le poignard dans le cœur, plutôt que de faire le semblant de cet acte sanguinaire que je vous conseille.
Mais, pour faire le bien, quand la bonne action ne vous est pas nuisible, oh! certes,, vous n'avez pas besoin d'une impulsion étrangère, d'un conseil ofiicieux, de l'espoir d'une récompense, de la crainte d'un châtiment ; on vous voit alors l'œil humide de larmes, contempler un bonheur que vous avez fait ; dans le fond
* licfuimileur, 8 jai.vier 18'j5, u"01.