LETTRES SUR LES PRISONS DE PARIS
pre3iii:ri: lettre *
Ik'pùt de h prt'fecture de police, 5 août I83j.
Madame ,
J'ai été longtemps le consolateur intermédiaire entre vous et le pauvre prisonnier que nous aimons tant tous les deux. Je me vois forcé de résigner mes fonctions ; le choléra des persécutions vient de me saisir en voyage ; par ordonnance des médecins, vous savez, de ces médecins qui ont Tari d'apporter aux grands maux les grands remèdes , j'ai été ramené i\ Paris, et je me trouve en ce moment dans l'un de leurs plus dégoûtants hospices; ainsi, madame, la fortune a doublé en peu de lemps vos apanages : vous" avez deux malheureux à consoler.
' Jlvforniuteiir, 11 aoîil 1837), u" vUo.
Vous m'avez souvent invité à vous tenir au courant, jour par jour, du bulletin de ma santé, lorsque je me trouverais dans les enfers de la justice, dans la tombe du secret préventif; je vous somme de votre parole , plutôt que je ne me rends à votre invitation ; je vous accorde moins une lettre que je ne vous l'impose ; dans le secret d'une prison, on n'a plus d'autre langue que la plume ; le besoin d'écrire devient aussi puissant que le besoin de parler dans la vie ordinaire ; et le prisonnier condamne ses amis à le lire, no pouvant plus le faire à l'écouler. C'est une vraie démangeaison; faute de plume, on écrit à la pointe du couteau; faute de couteau , on écrirait avec l'ongle; et faute de murs pour servir de tablettes, on finirait par écrire sa pensée sur le front du geôlier et du juge, qui certes ne seraient pas d'hmneur à servir de gérants responsables.
Vous imaginez-vous M.^Gisquct portant le moi émeute , et M. Zangiacomi, celui de Charenton sur le front? Mais, chut ! M. Zangiacomi fils se fâche au blanc; et la loi de ces messieurs ne plaisante pas sur la récidive, et encore moins sur la tricidive, mot heureux qui manque pourtant au dictionnaire de la pénalité ; c'est une lacune dans notre admirable système de législation ; mais, grâce à Dieu, et à la surface des murs de leurs cabanons, MM. les prisonniers ne sont pas exposés à avoir recours à ces moyens extrêmes de communication écrite. Les murs de mon cachot font foi que ces messieurs n'ont pas manqué de tablettes. Dans ce pot-pourri d'adages, de sentences , de noms,, de dates, je ne sais ce qu'on ne trouve pas ; depuis le sentiment religieux jusqu'au cynisme effréné des maisons de correction, depuis la fierté républicaine jusqu'à l'humilité, jusqu'au dévouement carliste, depuis le style duj)uriste jusqu'à celui de la cuisinière, depuis la correction de Yaugelas jusqu'à l'orlliographe du sergent de ville, depuis les emblèmes de la piété jusqu'aux caricatures de la lubricité la plus révoltante. Jusque-là, j'avais été persuadé que la douleur était pudique dans les plus pervers des hommes ; je me suis détrompé dans les prisons, ou plutôt je me suis assuré qu'il est des hommes pour qui les lieux cessent à
SALKll-S IMI.MKS DANS I.KS PUISONS. '259
la 1(M1l;iio d'olre des lieux do douleur; ou sorlo (juo la loi, à lorco de punir, finit par éniousseï' luulos ses armes et ne porte plus que des coups perdus; mais qu'importe où elle fraj>pe? Est-ce que la loi a besoin de voir ! elle a un bandeau sur les yeux.
Uli ! ma chère dame, connne tout ceci est sale ! Comme cet air est infect! ces murs semblent èlre pélris avec de la boue! Le pavé, ([u'ou lave presque eha([uc jour, semble l'avoir été avec de l'encre; les bois de lit et les fissures des murailles sont tnfoiics de traces de ces insocles qui, d'après saint Aui^ustin, ont été créés pour exercer la patience de l'homme , mais que Dieu, qyi ne punit pas deux fois la même chose, ne devrait pas avoir créés pour les prisonniers. Les matelas , entacliés et rougis de taxrhcs de sang, entrent en fermentation sous le dos de celui qui les loue à prix d'argent ; et l'on payerait volontiers alors , alin d'obtenir la permission de retourner à la paille gratuite ; cette bonne nature, en effet, a oulilié de salir la paille à l'usage du prisonnier.
Je détourne les yeux et le nez de cet ustensile dont la pensée seule m'asphyxie.
Bon Dieu ! envoyez-moi une bouffée de votre air pur à travers mes barreaux , ou je vais m'y tenir cramponné toute la journée. Ouf! votre air, bon Dieu ! ne vient pas assez vite, je m'en vais tt lui, et aussi prés que mes barreaux me le permettront ; les barreaux , genre de surveillants à qui la loi a confié la force d'inertie dans les cas prévus d'évasion et de rébellion contre les tortures infligées au nom du roi , de qui émane toute justice.
Mais tout n'est pas prison, à ce qu'il paraît, dans la meilleure des préfectures possibles. Je vois en face des plumitifs qui écrivent deux mots et causent la valeur d'une page , et qui, de leur plume de fer et de leur encre indélébile, vous infligent les
années de prison, en prenant une prise de tabac, et en se demandant quel temps il fait. Un peu plus loin, des beaux tapis, des meubles riches, des lambris dorés , des murs en velours ; dans un fauteuil, un homme, devant qui les guichetiers tremblent, afm d'apprendre sans doute à faire mieux trembler, et à ses côtés une jeune fille qui promène ses doigts sur un clavier, et déchiffre une valse, un allegro; et tout ce luxe delà vie, toute cette exubérance de joie et de délectation, n'est séparée de mon lieu de torture que par le ruisseau du sergent de ville ; et moi qui souffre, et eux qui rient, nous appartenons à ce moment à la même administration.
Vous savez, madame, que ma marotte, à moi, est de voir des gens heureux ; eh bien ! j'en vois ici, à travers mes barreaux ; à cette distance, à la faveur du contraste , l'illusion est complète ; je suis heureux jusqu'à ce que la crampe m'oblige à me dessaisir de mes barreaux, et à rentrer dans mon Ténarc et en moimême.
J'y rentre; adieu, madame, je ne veux pas vous affliger; je termine ma lettre : n'oubliez pas le pauvre prisonnier.
Adieu !