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DEUXIEME LETTRE

D'jpôt de la préfecture de police, 6 août isSj.

Vous ne vous plaindrez plus, madame, de ma paresse à vous écrire ; ma paresse en ces lieux serait sans excuse; ne pas écrire à ses amis, entre ces quatre murs secrets, ce serait ne pas pen-

* Réformateur, 13 août 1835, roSOS.

UNE MAIN d'KNI'ANT DANS LK COIN \)K MA l'IUSON. "261

scr à oux ; car ici, penser et écrire , c'est la seule occupalion que la loi pcrmetic ; celle bonne loi nous adresse même exprès, tous les matins, un commissionnaire de choix, ({ui, pour 10 centimes, se charge de soumettre d'abord la missive à la censure de M. le pi-cfet de police, qui la cacheté lui-même , s'il y a lieu, ou qui signifie, selon son bon plaisir, de la faire jeter ensuite ou dans ses honorables cartons ou à la poste.

,Ie viens d'en a(h'esser une, du prix de 10 centimes, à l'honorable préfet ; mais celle-ci vous parviendra par une voie que M. le préfet ignore ; car M. le préfet, ou, ainsi que m'ordonne de le déclarer le jury de son choix, l'honorable préfet ignore bien des choses, et ce n'est pourtant pas la faute des fonds secrels.

Vous avez appris, sans doute, madame, que je suis accusé d'avoir, à la dislance de quarante lieues et à l'aide d'une machine infernalement télégraphique, d'avoir assassiné une foule de braves serviteurs ou autres de la royauté citoyenne, et d'avoir manqué notre auguste monarque et sa plus auguste famille.

Le télégraphe officiel m'a poursuivi à son tour de son infernale machine, et m'a ramené de Nantes à Paris, à la prison dans laquelle je finirai, pardon de l'expression, par tomber en décomposition, de même que tout ce qui m'enveloppe et m'entoure.

Mais à propos de décomposition, que vois-je donc pousser de si blanc dans l'angle de ma chambre, et du fond de cette crasse que je n'avais pas encore eu le courage de toucher du pied? Est-ce un cryptogame, un champignon, enfant du hasard et de la pourriture ? C'est aussi blanc, mais non pas aussi immobile; herborisons autour de mon cachot ; c'est un excellent endroit pour la cryptogamie. Cependant, Dieu me pardonne, ce petit , champignon, c'est une main d'enfant, une jolie petite main ([ui

s'agite dans la mienne, qui me donne des poignées , et le fumier qu'elle traverse est un trou de communication entre les deux cachots contigus ; c'est le trou par lequel s'écoulent dans la rue les eaux qui ont servi à rincer le pavé des deux.

J'ai habité bien des cachots dans mon aventureuse vie, mais pareille rencontre ne s'était présentée à moi. Un enfant de trois ans clans ces pistoles ! Je n'avais jamais entendu parier d'un conspirateur de cet àge-là. C'est un amour, s'écrierait Anacréon, en saisissant sa lyre voluptueuse ; c'est un génie qui vient poser, dirait Boucher, en plaçant quelques dessus de porte sur son chevalet ; c'est un républicain, a dit quelque sergent de ville ; et la poésie et la peinture ont perdu tous leurs droits ; ce pauvre enfant est condamné pour longtemps à dés douleurs plus prosaïques.

— Qui es-tu, mon petit homme? Es-tu ange ou démon? es-tu l'un et l'autre, c'est-à-dire républicain?

— Je m'appelle Permet. Et toi?

— Moi, je m'appelle prisonnier ; c'est ma profession depuis cinq années.

— Et moi aussi, je m'appelle prisonnier ; c'est ma profession et celle de maman depuis huit jours.

— Excusez son petit bavardage, ajoute à travers les murs une voix de femme, une voix qui dissimulait mal des sanglots et étouffait un soupir,

■ — Pauvre mère de famille, ne craignez rien ; moi aussi, j'ai des enfants, et en tenant la main du vôtre, il m'a passé un brouillard devant les yeux : j'ai cru tenir celle du mien. Vous me connaissez sans doute de nom, comme je vous connais de sympathie; pleurez, pauvre dame, pleurez, cela nous fera du

MA VidSlNIi KM IMllSON, INK MI.Ui: DK lAMM.I.K. 263

bien à tous les doux; je me scnsiponlei* les larmes auco-ur; el (juaiRl elles resleiil là, elles élouiïeiil. Je m'apjielle...

— Ah ! monsieur, je connais vcilre nom, elje me Iroiive i)lus à l'aise clans celte maison, où personne ne prend pilié de moi. On me laisse mouranle el dévorée de la lièvre, sans secours du dehors et sans nouvelles de mon mari, qui a élé emprisonné en même temps que moi. Noire élablissemenl a élé saccai^é cl icrmé pour toujours ; dans ces grandes calaslroplies les murs aussi sonl coupables devant la loi, el on les abal comme les télés. Les garçons de rétablissement se trouvent en prison à leur tour; notre caféestaïuinet a eu le malheur d'être silué au rez-de-chaussée de la maison "dont la mansarde, à l'insu de la police, renfermait un régicide. Ma mère se meurt dans ce moment, ou plutôt... puisque je n'en reçois aucune nouvelle...

— Ce n'est pas là le motif, madame ; vous êtes au secret, et rien du dehors ne saurait vous parvenir.

— Oui, monsieur, rien, pas môme du linge pour changer mon pauvre petit innocent; rien, rien sur la terre; ni mère, ni époux, ni santé pour veiller à celle de mon enfant. J'ai demandé le médecin, on m'a ri en face; j'écris, je ne reçois aucune réponse ; si je savais au moins quand je sortirai, ou quand on voudra m'interroger, ce qui à mes yeux, revient à la môme chose, j'aurais *de la patience, je serais forte contre cet ennui ([ui me ronge, et contre la vue de mon enfant qui me semljle tomber en lambeaux. Pardon, monsieur, je vous quitte, je me trouve mal.

Et je n'entendis plus parler; j'appelai à grands coups les gardiens ; car dans cette maison, on ne les appelle pas à grands cris: ils n'entendraient pas. Je demandai le directeur, il cul la complaisance de monter. Le directeur est un homme doux ; mais, avant tout, il est directeur, el il ne peut être bon que par ordre et avec la permission de ses supérieurs. Je n'obtins rien pour la pauvre dame ; elle avait hal)ilé, elle, avec discernement,

une portion de la maison régicide. Mais, quand au petit prisonnier, il me fut accordé de le recevoir chaque jour chez moi à déjeuner et à dîner.

Mais, un instant après, la dame fut changée de chambre, et je .fais des vœux pour qu'elle se porte mieux dans un autre cabanon; c'est le seul secours qui, dans ces lieux de malédiction, ait droit d'arriver au malade. Cependant, il paraît que M. le directeur a reçu ordre de faire une exception pour le linge ; car le lendemain, mon petit commensal monta beau comme un petit ange, avec du linge blanc, une blouse élégante, et par conséquent avec quatre fois plus d'esprit que la veille, et la veille il en avait beaucoup.

C'est là, madame, un des mille exemples de la manière dont s'administre, en ce moment de terreur monarchique, ce qu'on appelle la justice, dans le langage de MM. les gens du roi. Le palais tremble encore de frayeur jusque dans ses fondements; la police s'agite comme par des mouvements convulsifs ; le parquet fait des lois à chaque quart d'heure, et viole celles du code à chaque minute; les prisons s'encombrent de prisonniers et d'illégalités ; les citoyens se ruinent, les geôliers s'enrichissent; les mouchards festoyent et godaillent, et le complot joue à cache-cache, passant d'un parti à l'autre, d'après les journaux du château, et d'ime police à l'autre, d'im château à l'autre, d'après une fraction de l'opinion flottante.

Malheureux siècle, où l'on doute do tout, et où deux mots do la justice ou de la police sont dans le cas de vous enlever du jour au lendemain la liberté, la fortime, le commerce de l'amitié la plus invétérée, et les baisers de vos enfants! Je voudrais conserver, madame, encore vingt-quatre heures mes illusions; demain je vous écrirai que je ne possède plus rien sur la terre, excepté l'estime au dehors, l'amitié à distance, et les baisers de trois ans et quelques mois à travers une rangée de barreaux et

l'OLITlQUE INKERNALi: DES C.KÙLIEIIS. :2()a

do survoillants ([ui les comptent au passage et vont on porter une parlio à M. Gisiiuet ; et pour tout cola, (piol si uraiid mal ai-jo donc lait?

Adieu !

IROISIKME LETTRE *

Dépôt de la prifeclure de police, 7 août I8'3i.

Vous désirez, madame, ({ue je vous donne une description complète do riiorriblc pays sur les côtes duquel je viens de faire naufrai;e ; pays affreux et sombre, où la lumière du soleil n'apparaîl que comme un crépuscule, où l'humidité séjourne autant que les ombres, où la douleur existe en permanence, et où le rire ne se montre qu'avec les lèvres de Satan; terre inhospitalière, s'il en fut jamais, dont les gardiens semblent avoir été pétris au même moule, cl suent, par tous les porcs, la ruse, la friponnerie et la duplicité ; ils n'ouvrent la bouche que pour mentir et dénoncer, les yeux que pour surprendre ; un secret surpris fait leur fortune et leur avancement; aussi chez eux l'organe de l'ouïe finit par devenir très-développé.

Au moindre frollement de l'habit de l'ètrangor contre les murs de son Ténaro, on entend les argus infernaux s'avancer dans l'ombre sur la i)ointe du pied ; on sent leur oreille se coller contre le petit guichet, et tout à coup la clef rentre comme la foudre dans la serrure ; la porte s'ouvre avec la rapidité de l'éclair; et une face satanique s'avance en dedans et vous demande, on promenant ses regards dans la chambre, si vous n'avez besoin de rien. Si cet essai de perquisition révèle quelque chose d'insolite, le porle-clefs entre tout à fait, entame une conversation compatissante ; il s'intéresse à votre infortune ; il vous offre ses

* Réformaleur, 21 aofu 18.r., m» 310.

^66 ' r.ÉFiJiniES sociales. — les doctrines.

services en protestant de sa probité; c'est un honnête homme que les malheurs du temps ou de la politique ont plongé dans l'infâme métier qui le fait vivre côte à côte du prisonnier.

Ayez confiance en lui, il peut vous être utile; hàtez-vous, le temps presse, on l'appelle : On y va ! Et dès qu'il est maître de votre secret, sa compassion expire, ses larmes tarissent, et il referme avec fracas la porte sur votre confiance et sur vos douleurs ; il sait ce qu'il voulait connaître; vous aurez beau heurter à vous rompre la tête, vous l'attendrez longtemps encore ; il fait son .rapport, il gagne son argent, il parlage vos dépouilles ; il commence l'instruction de votre procès.; il remplit les fonctions du premier magistrat de la procédure..

On trouvera que ces fonctions judiciaires, au premier degré, sont barbares et ignobles; mais avec quoi donc voudrait-on alimenter la justice, qui a pour mission légale de torturer et de flétrir?

La justice est conséquente d'un bout à l'autre de son œuvre : elle a soin d'être dégoûtante depuis le dépôt jusqu'à la guillotine. Oui, dégoûtante à faire mal au cœur; la justice de ces lieux, c'est la déesse de la fange ; ses ministres en portent les insignes depuis la tète jusqu'aux pieds. Tout ce qui passe par leurs mains, semble en conserver les traces ; les mets qu'ils vous transmettent sont les restes des Harpies ; la table s'en couvre, et l'on n'ose y toucher ; on meurt de faim au sein de l'abondance; Tantale meurt de soif à côté de son amphore ; il faut pour dompter le dégoût affreux qui vous dévore, que les poumons et l'odorat se soient façonnés à ces miasmes, et l'imagination à ce hideux tableau.

Et ce sont là, madame, les tribulations du riche, de celui dont le gousset a sonné sous la main du guichetier chargé de palper le prévenu en entrant ; qui est disposé à donner 30 centimes pour faire venir ses repas du restaurant voisin , 10 centimes

i.MicAi.m's iii:s l'iiiso.NMi-.iis divam' i.a i.oi. 267

pour que lo porteur se lave les mains en l'apportant, iO autres pour ([u'il ne les laisse pas séjourner dans le coin de l'escalier.

Mais le pauvre, madame, mais le mallieui'eux, ([ue l'on ne plaint que dans les livres, femme ou honuiie, oh ! dans rpiel enfer, dans quel océan de torture et d'humiliation la prévention le plonge ! Oue de larmes il a à verser, avant de s'être acclimaté dans ce séjour horrihle ! Une salle commune pour les individus de tout état et de toute espèce de mœurs : malades, inlirmes, malpropres, etc., voilà pour l'habilalion de la société. Une planche revêtue d'une paillasse dégoûtante de taches et d'humidité, et une couverture conforme, voilà pour le lit ; du pain noir, une mauvaise soupe, et une eau pire encore, voilàpour la nourriture. Tout est commun entre les habitants de ces lieux de torture et de corruption; tout, excepté l'air pur, qui n'y rentre jamais; excepté la morale qui se couvre les yeux, et se cache silencieuse dans un angle; excepté l'aisance, lille du- travail qu'on arrête à la grille, comme fous les autres parents et amis du malheureux que, par anticipation, la loi livre au fouet de toutes ses vengeances.

Le prisonnier de cette catégorie frappe, et on ne lui ouvre jfimais; il appelle, et on ne lui répond pas; il demande, et il ne lui est rien accordé, rien que l'injure et le cachot, si sa plainte devient trop importune. L'inégalité de conditions survit à la liberté et à l'innocence : c'est la seule chose qui passe et repasse librement à travers les barreaux, et vient narguer à la barbe des juges mêmes, l'article l""" de la Charte, en vertu duquel tous les Franchis sont égaux devnnt la loi : « Huissier! donnez un siège à ^L le baron prévenu de tel crime. Gendarmes ! faites asseoir sur votre banc ce manant prévenu d'une simple contravention ! Guichetiers! avez-vous un salon pour monseigneur le condamné ? En même temps, mettez à la paille ce prévenu de simple vagabondage. »

Le guichetier n'avait certes pas be.soin de cette recomman-

dalion; il faut en juger, comme j'en juge moi-même. Pauvres débutants dans la carrière des persécutions de la police, que je vous plains, moi qui vous ai tant observés de près !

Ne perdez pas de vue, madame, que ces malheureux ne sont (jue prévenus, qu'ils sont innocents jusqu'à la condamnation définitive, que la plupart ne passent pas en jugement, et sont mis en liberté par ordonnance de non-lieu, et qu'enfin, par suite des méprises fréquentes de la police, ces élargissements se présentent souvent ; qu'en conséquence , des jeunes-gens de familles honnêtes , des mères et des pères de familles respectables, des vieillards infirmes, des jeunes personnes , sont exposés à être jetés pêle-mêle dans ce cloaque de la police.

Or , s'il est un lieu qui ne dût pas ressembler à ime prison, c'est certainement ce magasin d'inculpés , où l'instruction vient à chaque inslant faire son triage.

Que la justice s'assure de la personne, mais qu'elle ne la flétrisse et ne la torture qu'après en avoir obtenu la permission de la loi ; que jusque-là, elle reproduise autour de la personne arrêtée les circonstances dans lesquelles l'arreslaLion l'a surprise ; que son aisance et son bien-être aient le droit de passer à travers ses barreaux, et que dans sa triste position, elle n'ait du moins à regretter que sa liberlé, dont la perte est déjà pourtant un assez grand sacrifice.

Les plus simples notions de justice suffiraient pour faire admettre ces idées, si l'humanité ne les imposait pas comme des ' devoirs.

Mais au palais, à la préfecture de police et dans ses divers départements, l'humanité perd ses droits, et la justice, ou plutôt l'intérêt et l'avarice de ceux qui administrent , aiment à payer à usure à l'homme le mal que celui-ci est accusé d'avoir commis envers d'autres.

LE FISC, I..V CANTIM:, I.K MKm.CIN liKS IMllïONS. 209

La justice du lise, en effet, se représente pai-luut où l'on gouverne : les gouvernants de tous les étages ont le droit de prélever un tribut sur la bourse de tous ceux ({u'ils torturent et dégradent.

La cantine, en prison , est le fisc du royaume , et le cabinet du directeur est aussi près de la cantine que le jjalais d'un monarque quelconque est voisin du trésor puljlic.

La cantine a sa carte ; elle n'est pas plus riclie en mets ({uo la bourse du contribuable en monnaie : un potage, du i)aiul)lanc, une côtelette, et le mets classique de la salle Saint-Martin, le hors-d'œuvre du pauvre, la friandise de la prison, le cervelas de 10 centimes ; c'est dans ces limites' que peut varier le goût du prisonnier.

La nourriture ({u'il recevrait du. dehors, no lui parvient pas toujours complète ; elle ne lui arrive jamais sans avoir été soigneusement visitée ; on supprime le vin au passage ; c'est une boisson dont rimi)ortaliou est prohibée à la douane , dans l'intérêt du producteur de la maison. La maison en vend qu'elle fabrique sur place, et ([uelquefois sans le secours du raisin.

Je vous demande pardon, madame, d'entrer dans tous ces détails d'un prosaïsme commercial : la charité philanthropique que vous professez envers les malheureux ne recule pas devant ces détails, vous que plus d'une fois on a vue rivaliser de soins avec les sœurs de nos hospices. La prison, madame, n'a ni sœurs, ni Vincent de Paule, ni docteurs, ni pliilanthropes ; et la douleur y trouve aussi peu de consolations que les m.aux y reçoivent de remèdes.

Tombez malade, le médecin viendra vous visiter le deuxième jour, et les médicaments quand vous serez en liberté ou à l'iiospice ; et le médecin vous assurera, pour se mettre à l'abri du reproche, qu'il avait formulé l'ordonnance, ([ue l'exécution nj lui appartient pas.

^"0 l'.KfOI'.MI-.S S0C1\L!:S. — LES DGCTIUNES.

Au dépôt de la police, le titre de médecin est une sinécure ; les souffrances rentrent dans l'esprit de la loi qui ouvre les cachots à un malheureux, qu'il soit innocent ou coupable; elles remplissent les lacunes de la sévérité du règlement, espèce de constitution clandestine dont les exemplaires sont rares et presque jamais consultés, et dont les dispositions ont la puissance de modifier et de dénaturer entièrement la loi. C'est le caprice d'un seul , et la barbarie d'un seul substituée à l'humanité générale.

Je défie la police du royaume de publier la collection des règlements des prisons : on en rougirait pour la France.

Vous m'avez demandé, madame , de bien tristes tableaux ; mais votre âme est trop fortement trempée pour me plaindre, moi, plus que mes compagnons d'infortune. Vous savez que, dans ces lieux, l'homme de bien grandit et se perfectionne ; c'est auprès de ces misères qu'il se révèle encore plus compatissant., Il devient fort auprès des faibles, patient auprès de ceux qui souffrent, clément auprès de ceux qui ont failli, indulgent auprès de ceux qui s'égarent, resigné auprès du désespoir, et son exemple est une consolation, comme sa parole est un encouragement.

Sans exagération, je ne donnerais pas mes trois ans de prison pour les dix plus belles années de ma jeunesse. J'ai puisé, dans ces divers séjours, f[ue mes bourreaux m'ont assignés pour demeure , une intarissable philosophie , et une insouciance du mal qui fait que je pardonne, après le danger, cà mes ennemis les plus inqjlacables.

C'est enfin du fond de ce fumier, que je me suis élevé, madame, jusqu'cà la hauteur de votre àme; la prison m'a vendu (fort cher sans doute) quelques-unes des qualités du cœur que la

i.K Ji:(iE coL'PAiti.i:, i.'iNNocKNi (:(>m»amm;. 271

nature vous prodigue, et je suis si iier de luuu lré.s(ji-, «[ue je me surprends souvent à m'accorder voire })ropre e.sliine. Ne me démentez pas, madame.

Adieu.

►fSI-i^ —

Prison (le Ja Force, !e 8 août, I03o.

Les ieuillos publiques ont dû vous apprendre, madame, la métamorpliose.qui s'est opérée tout à coup dans ma culpabilité ; comment, d'assassin de notre bon roi cl de son aui^uste famille, je ne suis plus aujourd'hui qu'un prévenu irrespectueux envers un magistrat beaucoup plus obscur et d'un rang moins inviolable ; et conmient, après avoir été trouvé innocent du crmie qui m'a ramené de Nantes à Paris, entre deux gendarmes, je suis redevenu , par la même occasion , coupable du crime d'avoir soutenu mon innocence en termes énergiques, mais polis. C'est un curieux duel que celui qui a eu lieu entre l'inculpé et le juge d'instruction: — Parez le coup. — Je le pare. — ;Ah ! c'est par tierce et non par quarte ; c'est une parade insolente ; et pour ce seul mouvement provoqué , pour celte seule riposte, il se trouve un tribunal qui condamne l'innocent à deux ans de prison et cin([ ans de surveillance.

Et moi qui avais la bonhomie de craindre qu'à l'issue du récit des faits et des circonstances, le juge d'instruction ne fût condamné, comme la loi l'exige, à la dégradation civique ; je l'avouerai, j'avais déjà préparé ma défense en sa faveur, moi (pii ne requiers la condamnation de personne,* et j'allais ouvrir la bouche à l'effet de demander grâce pour lui. La loi propose, mais les juges disposent ; le magistrat c[ui a violé toutes les lois à mon égard, montera en grade; et moi, qui ai eu l'audace de

" licfomialcur, 31 août 1835, n" 326.

réclamer auprès de lui l'exécution des lois, je vais descendre pour sept ans au rang d'un forçat libéré ou d'un vagabond ; et déjà, madame, j'ai pris possession de mon titre et de mon rang : on m'a placé à la Force , espèce d'égout de la loi, où la fange, la misère et les tribulations sont poussées chaque jour à grands flots par la main de la justice.

Vous frémirez d'horreur sans doute , madame, en apprenant ([ue dans les dortoirs de l'inflrmerie , où l'état de ma santé m'a déposé, mon grabat peut se trouver côte à côte de celui des forçats libérés, des prévenus d'assassinat, ou autres genres de crimes qualiiiés par la loi ; et cependant, madame, j'y dors calme et tranquille ; car ces grands scélérats se montrent envers moi les plus obligeants des hommes. Quelle civilisation que celle d'un peuple au milieu duquel un philosoplie a moins à se plaindre du rebut que de l'élite de la société, des condamnés que des juges!

Ici, les voleurs ne volent plus, ils se mettent à votre service; les assassins n'assassinent plus, ils vous protègent ; ici, la parole de l'homme de bien, si elle n'est pas toujours persuasive, est du moins écoutée avec faveur, et quelquefois elle fait couler des larmes qui ne sont certes pas mensongères.

J'ai beaucoup réfléchi, comme vous le savez, madame , sur la culpabilité et sur le système pénitentiaire ; eh bien ! toutes mes idées semblent se confirmer davantage par tout ce que j'entends et tout ce que je vois dans cet horrible séjour ; et la société définitivement me parait plus coupable que ceux qii'elle fi'appe.

Lorsqu'on a autant d'occasions que moi d'évaluer la puissance de deux simples paroles de consolation, on ne peut s'empêcher de prendre en pitié le système des dix mille moyens légaux que nous possédons pour infliger la torture ; lorsqu'on se trouve, comme moi, au foyer de la plus dégoûtante corruption, on est à même

L'AIU.OT ou L\>0.l]E nE LA COLU DES MIRACLES. 273

fie refaire une idée juste de la moralité d'une loi ({ui protège ce syslèmo pénitentiaire ; on apprend alors à se convaincre que condanuKM' un honnno coupable d'une pi-eiiiiôrc l'aulu à de telles prisons, c'est le condannier à la plus inévitable corruption.

La langue des prisons semble n'admeltro que les termes ordinaires dont les vocabulaires dépouillrnl leurs colonnes ; il n'y a plus ici de cynisme de langage ; car ici le cynisme est la syntaxe ordinaire ; et peut-être ({ue le langage des halles serait trouvé révoltant connue trop poli ! Heureux l'étranger, quand la conversation se soutient entre les habitants de ces lieux, en langue mystique, en patois du pays, en jargon des prisons de France," en style de la Couv dos Miracles, pardonnez-moi le mot propre, en argot! espèce de langage dissimulé et mystificateur au moyen duciuel deux honunes se partagent, à votre nez , votre bourse ou votre vie, par anticipation, sans ([ue vous ayez le temps de vous en douter. Les guichetiers parlent Vargot avec autant de facilité que les hommes du métier.

Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que ce langage delà corruption ne se prête ni aux inspirations de l'esprit, ni à la profondeur de la philosophie; je suis peut-être dans un cercle où l'on manie le langage avec le plus de verve, et où on fasse de la philosophie avec le plus de logique et le i)lus de justesse. Dans la cour Marie-Égyptienne, sur laquelle donne la fenêtre de notre dortoir, j'entendais crier sérieusement, l'autre jour, et à diverses reprises, celte phrase : Qui est-ce qui s'est Jjattu dans les trois jours:'' ei sur un ton ([ui m'étonnait d'autant en pareil lieu, qu'il n'était pas celui de la plaisanterie.

Je montai à la fenêtre pour découvrir la signilîcation de celle phrase à l'impression qu'elle devait produire sur les assistants, et je découvris qu'elle était proférée par ceux qui avaient besoin d'allumer leur pipe , et qu'elle signiliait enlln en langage sacré: Qui est celui qui fume? Avons-nous dans la langue

STi RÉFORMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.

séditieuse qui sert de pâture aux réquisitoires , avons-nous uu quiproquo plus piquant que cette allocution des prisons ?

A chaque instant, ce sont de nouvelles saillies de ce genre que je recueille, et dont je meuble le compartiment philologique de ma mémoire ; et cà la faveur du secret presque absolu dans lequel on me tient plongé, je suis exposé à désapprendre ma langue , pour ne savoir plus parler que celle-ci ; en sorte qu'en sortant de ce pays , si toutefois j'en sors , vous courrez risque de vous entendre dire en face que : vous aussi vous vous êtes hnUue dans les trois Jours, vous qui avez tant horreur des guerres civiles , et qui néanmoins éprouvez un si grand dégoût à la vue de notre nouyelle espèce d'ordre public et de liberté.

Adieu, madame, je viens d'écrire un mot qui me fait tomber la plume des mains ; je l'écris, appuyé sur ma fenêtre, mon unique table, et le front entre les doubles barreaux de fer d'où me vient un peu de jour.

Je serai plus calme à ma seconde lettre : car je serai moins novice.

^f-Sg-î-

CîlXOL'IÈME LETTRE*

l'rison de la Torcc, le W) auûl isSj.

Je vous ai parlé, madame, dans ma dernière lettre, de la langue du pays que j'habite; je dois vous parler des moeurs et usages des habitants. Je m'adresse, madame, à une femme forte,

* Bc formai cur, 3 sept. 183:), a» 329.

ON NE VOLE ET l/ON NE TKOMPE l'EllSONNE EN l'ItlSdN. :27.'')

qui iipiil impunément connaître le mal comme le bien, parce que ses vertus sont l'cpuvre inébranlable de ses hautes ■méditations plul(H que les résultats de la -faiblesse et de la timidité de son sexe; vous avez conservé, de ces trésors naturels, toute la j)ureté et toute la grâce ; vous n'en avez dépouille ((ue la IVagililé ; telle une de ces perles que l'art rend solides en y coulant de l'or ; tel \m "miroir sur lequel les rayons les plus imj)urs ne sauraient l'aire tache, parce qu'il a la })ropriele de les renvoyer de sa surlace, combinés en un rayon vierge et bienfaisant. Je m'aperçois, madame, que mes phrases deviennent, sous ma plume, prétentieuses par la forme : je les écris dans un lieu de si mauvais goût, qu'elles ne sauraient en sortir naturelles; conmienl le style conserverait-il sa pureté, là où les mœurs ont perdu toute leur décence ? Les mœurs, c'est la pensée, et le style n'est que la traduction de la pensée.

Ici plus rien de pur, ni dans les rai)porls nui fuels , ni dans les besoins du cœur, ni dans ceux de l'esprit ; ni dans les souvenirs, ni dans les espérances, ni dans le repentir, ni dans les nouveaux projets. Les assassins vous racontent leurs hauts faits avec un cynisme d'indifférence, avec un abandon de véracité , qui promet cà la société une longue série de merveilles semblables, si la linesse du prisonnier vient à bout de tromper la justice ; car la justice est ici la seule personne qu'ils cherchent ta tromper, et la société extérieure la seule sur laquelle ils projettent d'exercer de cruelles représailles. Il est admis qu'on ne vole pas en prison, qu'on ne trompe pas en prison, qu'on ne tue per.sonneen prison, personne, excepté les mouchards que l'on déniche et ((ue les secours des guichetiers ne peuvent que dérober avant rora"-e mais non sauver quand le moment de frapper est venu.

Quant aux vengeances personnelles , elles éclatent ici rarement, mais elles sont terribles ; il faut être du métier pour considérer, d'un œil ordinaire, les chances du combat à outrance qui rappelle, avec une effrayante vérité , les féroces duels du jugement de Dieu.

576 RÉFOUMES SOCIALES. — LES DOCTRIINES.

La provocation se fait en pantomime, mais elle n'échappe à personne ; car le regarxl des deux rivaux est si électrique, que toute la physionomie de la prison en est changée d'un coup ; le combat se livre dans un chauffoir ou un dortoir ; la portion de la galerie qui est à la porte fait sentinelle pour avertir de l'arrivée des guichetiers ; car ces hommes qui vont se tuer pour une poire ou une bouchée de pain tremblent devant les conséquences d'une infraction au règlement, qui se réduiraient à les priver pendant cinq jours de la liberté de la prison ordinaire et les condamnerait à la prison des cachots.

Le combat a lieu au poing ou au couteau ; et, vous le croiriez difficilement, le premier est plus féroce que le second. Le sang coule plus vite dans celui-ci, et la vue du sang apaise la fureur et les haines. Dans le premier, l'adresse réciproque des athlètes pare longtemps les coups mortels , mais n'en détourne aucun qui ne laisse des traces, et qiuind le désespoir de la souffrance s'impatiente des lenteurs du combat, et que les deux furieux se prennent corps à corps, on ne tarde pas à voir tomber ces deux grands corps comme un groupe de marbre; et c'est Là que les plus impassibles des spectateurs sont obligés de détourner les yeux. Ce ne sont plus des combattants qui frappent, ce sont des tigres qui se déchirent ; les lambeaux de nez et d'oreilles leur restent aux dents ; le vainqueur cherche des doigts à crever les yeux au vaincu, et si l'assistance, pénétrée d'horreur, met fin à une lutte devenue aussi inégale, il n'est pas rare de voir le vaincu demander, pour laver sa honte, que le combat recommence au couteau; heureux quand on parvient à lui faire accepter une trêve, jusqu'à ce qu'il ait recouvré ses forces épuisées, et cicatrisé ses larges et hideuses blessures. Et ce sont de pareilles organisations que la bonhomie de la loi s'imagine contenir par la crainte de la peine de mort !

La mort! ils l'évitent, mais en plaisantant, comme une rencontre inopportune au jeu de barre. — « Tu perds ta tète, camarade ! le bourreau ne ferait pas fortune , si chacun la per-

ni'Ei.s n.\ui:s mais atroces !•:>• puison. '277

(lait si vite en pi-ison. — (Juaiit ;i loi, répond l'aulre, il le doil des reniercimenls, lu prends grand soin de lui conserver la tienne ; Bacchus et la Vénus des prisons la préservent à l'cnvi de la mélancolie.

— Vrai! d'ici au dernier jour, j'aurai vidé i)lus d'une l'euillette; mais je redoute les ([ualre derniers, les jours du secret, parctMju'au secret on jcùno et ({ue Ton prie, ce (juc j'ai depuis lont^icnips oublié.

— Quant à ton testament, il est inutile d'y sonL;er ; ton héritier unique, c'est l'État qui héritera de ce (ju'il ne sera plus forcé de te donner.

— Oh! certes oui; car j'ai la précaution do mettre, avant départir, toute ma fortune dans mon ventre, alin d'enqjortor tout avec moi, comme le sage Bias. J'ai tout vendu ; mes juges seront forcés de m'habillor à neuf, pour me conduire décemment là haut où l'on butle. Mais assez, assez ; vous autres, silence ! Laissez-moi dormir; » et il s'endort aussi paisible que le juste.

Et le lendemain la plaisanterie recommence avec le jeu aux cartes et le vin, que la complicité non oublieuse, ou la police avide de révélations , leur verse , chaque jour , à grands Ilots.

Et quand on s'assure, madame, ([ue ce sont là des natures d'hommes d'une organisation peu ordinaire , d'une respiration vaste, d'une santé inaltérable, d'une alimontali(Mi inépuisable, à qui il faut beaucoup plus qu'aux autres hardis, mais non astucieux; attaquant de front sans s'amuser à tendre des pièges; inexorables contre la société, mais généreux , francs et loyaux entre camarades; on se demande si, en les changeant de \)0sition sociale , on n'aurait pas changé tous les termes de la question ; et si ces hommes, transportés des prisons sur le cham]) de bataille, placés en face des cosaques, et non plus en face de

la société, avec leurs qualités et leurs vices , avec leur bravoure impassible comme leur insatiable voracité , si, dis-je, ils n'auraient pas changé de rôle et si, d'assassins qu'on les" nomme, ils n'auraient pas mérité le titre de braves; et si tel héros actuel des. grandes routes , entraîné d'abord par d'autres destinées, n'aurait pas pu sortir de la lutte avec le bâton des Augereau ou des Murât.

Et ensuite, quand on pousse plus loin les réflexions physiologiques, si l'on jette un regard sur cette foule déjeunes navices dans la carrière des erreurs et des fautes, que l'on dépose sans discernement dans les mêmes cabanons que les hommes puissants à mal faire, comment retenir la malédiction qui s'élance du cœur contre une loi assez immorale poiu' opérer ces mélanges contagieux ? Et pourquoi ne pas répéterjusqu'à étourdir les oreilles de nos magistrats : « Votre justice a donc aussi sa marotte! Vous ne voyez donc pas que condamner à vos maisons de correction, c'est condamner à la plus inévitable corruption ! »

De tout ceci , madame , je parle en connaissance de cause. Dans le dortoir, près duquel la police a tenu que je sois placé, se trouvent différents prévenus d'assassinats : l'un a étouffé dans ses bras une ferîime chérie, et il ne se souvient plus du motif qui l'a poussé à cet assassinat; le pauvre malheureux a eu un moment d'aliénation mentale, et son crime est resté dans ses muscles et ne paraît pas avoir atteint sa volonté; l'autre a tué d'un coup de pistolet sa belle-sœur, peut-être pour se préserver d'iui inceste.

Elle entrait dans sa chambre; il tenait un pistolet; le coup, est parti avant que la porte fiit fermée. ,

Un troisième, c'est un homme dont le nom a inspiré ime horreur ineffaçable au peuple, grâce à la presse des rues, et qui ici inspire de tout autres sentiments. Cet homme est si prévenant,

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