I.ES MOUTONS l)l-: I.A l'IUSON
VOUS, là-haut! jo suis à vous, jo monte, las de pailloux * ! « Et à cette noble leçon, chacuugardo un respectueux silence, crainte qu'un mol, qu'une aspiration un ])cn trop furlo ne mène droit le coupable au cachot.
Pour arriver à ces i)laces de mouton de par la loi, je ne sais pas quel est le proij,ramme du concours; mais, à en juger par mes faibles lumières, il me semble (ju'à part le greffier en chef, tous les autres, y compris le directeur, pourraient se dispenser de connaître l'orthographe, et se contenter de savoir dèchilTi-er une permission et .un signalement.
('e sont là, madame, les précepteurs que messieurs de la justice m'ont donnés pour réformer mes idées et améliorer mes mœurs; et, d'après ce que je- vois et ce que chacun remarque ici, non pas d'un œil envieux et jaloux, je suis l'objet d'une sollicitude toute particuhère.
On s'informe scrupuleusement au guichet, et par voie télégraphique, do tout ce que je fais, de tout ce que je dis dans mon dortoir; il faut que l'on sache le vin que je bois, le pain que je mange, les petites douceurs avec lesquelles je soutiens mon estomac délabré ; on visite ce que je reçois avec une attention soutenue. Deux guichetiers assistent aux embrassements que ma famille me fait passer par une lucarne, les yeux fixés sur la main qui presse la mienne, sur la bouche qui se colle sur la mienne, et l'oreille au guet pour recueillir au passage les quelques mots mystérieux que je me permets de glisser à l'oreille d'un autre, même d'un enfant. Lorsque les avocats chargés de mes affaires viennent me voir, un guichetier vient me prendre au guichet, et m'accompagne en personne jusqu'à la salle réservée pour les conférences; et là, deux domestiques et quelquefois des ouvriers maçons ou autres sont chargés de rôder contre la fenêtre, l'œil plongé dans Tinlérieur de l'appartement ; d'autres
Ceux qui, faute d'argent, sont à la paille on à la (|uasi-pailIo.
290 ItKFOlOIES SOCIALES, — LES DOCTIilNES.
secollcuL contre le trumeau des deux fenêtres,, et prennetit note de tout; un guichetier se tient aux écoutes, à la porte ; et cet événement est une bonne fortune pour tous, car les rapports se font à la police, non-seulement à tant la ligne, mais encore ad ynloi'cm, c'est-à-dire, madame, selon l'imporUnnce de la révélation. A cette tactique si fine et si délicAte, nous en opposons, BOUS, madame, comme vous le comprenez bien, ufte autre de notre façon ; et ils ne sont pas malins les ;{iv/us de la police!
Mais au sortir de la salle, il peut arriver cpielquefois que deux guichetiers me conduisent au greffe, et que là, en présence des autorité s supérieures de In maison, chacun me presse, fouille dans mes poches, selon les habitudes du lieu, me déchausse, me décoiffe, pour s'assurer que mon avocat ne m'a glissé, en causant, aucun ol)jet capable de me faire perdre les fruits de l'éducation qu.e l'on me protligue. Je vous laisse à deviner, madame, l'objet spécial, de cette percpiisi (ion ignominieuse !... Mais vous avez une foi trop aveugle dans le progrès des lumières, et vous chercheriez trop longtemps. Il m'est expressément défendu A MOI, HOMME d'étude, do lire un journal, surtout le Réfoiunuteur, et même le Bulletin scient iû([iiL'. Malheur à celui qui serait surpris m'en glissant dans la mnin un exemplaire! malheur à moi, si un mouton me surprenait le dévorant des yeux à la dérobée ! * .
Crainte d'un délit semblable de ma part, on se garde bien de me laisser seul un instant de la journée ; la porte s'oiivre et se ferme à chaque instant, et deux grands yeux scrutent pardessus l'épaule ce qu'après avoir fait volte-face je tiens encore dans les mains. Auriez-vous jamais cru possible, madame, qu'au dix-neuvième siècle, un homme do lettres, un journaliste, fût forcé, pour lire son ouvrage sans compromettre le peu de repos qu'on lui marchande dans une prison, de se lever à minuit, quand ici tout repose, espions et espionnés, pour aller lire son journal dans les lieux d'aisance, et le faire disparaître immédiatement après, crainte des fouilles du lendemain? Eh ])ien,
INSULTKS IMAMIS Al \ IIOjniKS Dli LETTRES. ^)!)|
madame, le fail oslde la plus o,,„i,le ,.xaclilu(le ; ainsi r<.nloiiiio M. Thiers, ox-journalisle, à M. Gis<iuet, .'I M. (;is.|u..| ..iix guichelicrs suballemes, et ceux-ci aux dolouus condamnés (juo la maison prend à son sei-vico pendant tout le temps de leur délenUon.
Dansrle temps de ma ])reniicro i)i-evcnliun, il y a quatre ans, une pai-eille insulle aux lelli-es eût été vengée sur la jouevlê Ions les guichetiers préposés à ce service, do ^'andales ; les tables du greffe et les greffiers auraient roulé les uns sur les autres; l'adminisiration eût été mise à la porte par les adminislivs, et huit cents hommes bivouaques autour du foyer de l'insurrbcHon seraieni venus capituler avec les assiégesfaprès vini;l-(|ualre heures de siéu'e.
Mais nous leur avons assez i)rouvc combien ils élaieut peu à craindre; je m'attache aujourd'hui, à force de résignation, cà leur faire entendre combien, à. mes yeux, ils sont dignes de mépris , cl ma résignation, madame, est a toute épreuve. N'ai-jo pas, du reste, devant mes yeux, l'exemple de celui par (pii il m'est permis de vous appeler ma sœur, de votre frère qui est le nôtre ? Sa résignation héroïque datera bientôt d'un an et demi ; la mienne est encore bien jeune, elle a à peine un mois.
Mais ne craignez rien, madame, toute novice qu'elle est, elle ne faillira pas à son modèle.
Adieu.
III iTIb M!: LE i SUE *
- l'iiHiii Cv ]a lorcLv le 18 aoùl itij
Ma dernière lettre, madame, aura, sans doute, laissé votre esprit dans une perplexité penjble, aulard ([ue je puis en juger
' RC formateur, 10 sept. Hâr., a«> a^JC).
par la première impression que ce genre de réflexions me parait produire sur tous ceux à qui je les soumets dans la conversation journalière. Vous aurez reconnu avec moi l'odieux du régime arbitraire et inexorable auquel on soumet tout prisonnier qui met le pied dans le parc de la justice, dans le cloaque de ses exécutions légales ; mais, d'un autre côté, vous vous serez demandé comment il serait possible de réformer cet état de choses et de maintenir l'ordre avec un aiitre système administratif que celui des guichetiers? comment, sans cachots et sans privations, contenir dans le devoir lant d'individus indociles destinés à vivre ensemble, et douze heures dans la même cour?
Cette réflexion, madame, peut s'appliquer avec la même apparence de difficulté à tous les établissements industriels, dans lesquels les nombreux ouvriers doivent travailler côte à côte et longtemps ensemble; et cependant on n'a jamais reconnu la nécessité de soimiettre cette fraction du peuple travailleur à des lois exceptionnelles, cà l'arbitraire de bas étage, aune police qui ne relève que d'elle-même, et l'on n'a jamais 'entendu dire que, faute de les avoir soustraits à la loi commune, les querelles et les méfaits soient plus fréquents entre eux, que les haines soient plus durables et les vengeances plus atroces.
Il ne faut jamais perdre de vue, madame, ce qui se passe sous nos yeux et dans la société ordinaire, toutes les fois qu'il est nécessaire de transporter la réforme dans ime société exceptionnelle. Or, ilest.ime vérité sur laquelle on ne saurait élever aucune contestation, c'est que les lois ont. suivi l'organisation de la société, et n'ont jamais précédé et préparé aucune société humaine; la proposition contraire serait absurde, puisque les lois ne sont que l'expression de la volonté des hommes réunis, et que, par conséquent, ils doivent avoir eu, pour se réunir, d'autres mobiles d'action et d'autres liens mutuels que les lois.
C-e mobile d'action, ce palladium de la sécurité commune, c'est ce conflit des' intérêts égaux, qui, mis en présence, ne peu-
i.iis lois oM SUIVI i:t non piu-.ciini-; i.v SdciKii.. :20.')
viMil ([uo so pn)légoi', s'cquilibivi- imilucllcmeiil, au lieu de se coinhallre el do se vaincre. Ce sont deux Ibrcos éiirnlos dirii'éos 'une coniro l'anlro, ol don! lo choc ('nii,ondi'C lo repos.
Eh bien ! cette proposition est vraie dans hi société varial)h' de la prison connne dans la sociélo (n-flinairc, cl j»lus stable. La bonne intelligence des prisonniers entre eux est le résultat inébranlable des lois de la société humaine, ot nullement l'onivre du rèi;lemcnt (|ue tons ces hommes ignorent et ([ui ne parait parmi eux ([ue pour les frapper de terreur, et Jamais pour les inviler à la concorde et à la sympathie; et tout ceci est si vr;u ([ue, je le pose en l'ait, ces honnncs par([ués dans la même cour et Hvrés à eux-mêmes s'entendraient tout aussi bien et peut-être mieux , ils se tourmenteraient moins, qu'avec le régime intérieur ([uc lo règlement leur impose et leur signilie à chaque heure de la journée; et croyez-le bien, cette proposition n'est rien moins qu'un paradoxe, c'est un fait d'observation : les prisonniers se gouvernent et se djrigent eux-mêmes; ils oui, au bout de quelque temps, et quand l'égalité des conditions s'est rétablie, une opinion pu])lique qui devient la régulatrice de leurs actes et de leurs rapports mutuels ; ils ont leur police, i)eu tracassiôre et impartiale ; ils ont leur justice, sans procédure et sans bandeau, car les juges connaissent les accusés et sont bien connus de tout le monde ; ils ont leurs capacités intellectuelles qu'ils distinguent de la foule, et auxquelles ils vouent un culte de vénération ou d'estime qui ne se dément jamais : il en est tel parmi eux dont la volonté est, pour ainsi dire, souveraine, dont la voix est solennelle, et le regard tout-puissant ; son opinion est un oracle, sa volonté est une loi ; il a des lril)ulaires dont les redevances lui arrivent à travers les l)arreaux, pour le consoler de sa captivité ou alimenter ses largesses ; la Force a eu l'iionneur de posséder, pendant quelque temps, le roi dos r;n'oubleurs ainsi que le roi des tireurs, et, je puis vous l'assurer en connaissance de cause, ces personnages ne sont pas des personnages ordinaires.
Ainsi, pour en revenir à notre sujet principal, le règlement ne contribue en rien à la socinUsatîon de la société exceptionnelle des prisons ; il n'a été fait que dans l'intérêt des recherches des juges d'instruction, et dans celui de la sécurité et de la responsabilité personnelles des guichetiers ; en sorte que le règlement vient s'interposer entre le prisonnier et son gardien, vu que dans ^.es différents continuels, le guichetier est tout aussi bien partie intéressée que le détenu lui-mcme.
Mais nous avons dit }»lus haut f[ue, d'après ce même règlement, le guichetier est juge.
. Trouvez-moi, au milieu de ce siècle de progrès, de cet enfant de la révolution la plus vaste dont parlent les annales du peuple, trouvez-moi encore un reste des craintes extravagantes de la' législation passée, si ce n'est dans l'enceinte des fosses nux lions, où l'on tient en cage des hommes vaincus, mais non civilisés «par la loi.
Il s'ensuit de tout ceci, et à moins qu'on ne veuille porter atteinte à la seule loi qui ne comporte pas d'exception, que nul ne doit être juge et partie dans la même cause ; il s'ensuit qu'entre le guichetier et le détenu, doit s'interposer uiie autorité tierce et impartiale. On nous pariera })eut-etre de l'administration ; jtnais l'administration se résume dans la personne d'un seul homme qui est le guichetier on chef : le préfet de police à Paris, et le préfet du département partout ailleurs ; une telle autorité n'est que l'autre sous un habit moins grossier.
On nous fera observer que, tous les quinze jours, le juge d'instruction pour les maisons d'arrêt, et le président pour les maisons de justice, viennent mettre, dix à douze minutes, le nez dans les registres de la maison, et recueillir quelques plaintes aussi rapidement qu'un roi qui reçoit des placets sur la route de l'une de ses orgies de carnaval. Mais ces messieurs ne s'occupent nullement du régime intérieur de la maison qu'ils
DONNONS Al l'l!IS()NMi;il l .N JLUV AUMIMSIUA I M". "2^)0
Msiloiit ; ils Iniil une loui-iioc d'inspecUnirs, ils se débairasseiU (lo l'uiu' de leurs ol)lii;<ili(iiis, pluli»! ([u'ils ne remplissent un devoir de leur ehart^e, et ils se L;ard(;nl bien de mettre le doigt enliv deux pierres et d'interposer leur auloi'itc entre l'adininis- •tralion et l'administré.
Du reste, tous ces hommes sont, parla nature de leiars fonctions, les ennemis en ([uelquc sorle du prévenu, de ce paria, de cet enfant prodigue, dont un jour les juges regarderont comme leur litre le plus cher de se constituer les consolateurs et les pères; je vois dans toute celte catégorie de gardiens, de guichetiers, d'accusateurs et d'applicateurs de la loi, des bourreaux du condamné et non des juges désintéressés et portés à l'indulgence ; je vois ce que la révolution judiciaire y a vu, en enlevant la balance à la magistrature pour la rendre à la bourgeoisie, en rendant le jury juge du fail, et le magistrat lo lecteur des arti^ clés du Code.
Or, par quelle inconcevable anomalie la protection sacrée du jury abandonne-t-elle son pupille sur le seuil du cabanon? Pourquoi ne suit-elle pas son œuvre d'amélioration dans toutes ses phases? Est-ce que le verdict de culpal)ilité, ce jugement en trois lettres, a suffi pour transformer tout à coup le prisonnier en un autre homme, en un être d'une organisation nouvelle, et qui ne pense, ne digère, ne se meut plus par aucune des premières lois de la nature, dont il avait apporté l'cmpieinle indélébile en naissant? Énoncer l'idée, c'est assez pour la repousser comme une folie.
Domiez donc, en prison, un jury à qui le prisonnier soumettra sa justification et ses plaintes, en même temps que le guichetier lui soumettra son accusation : jury administratif, sans procédure et sans assistance de la magistrature, qui connaisse, juge et décide. en dernier ressort; jury composé d'un certain nombre des jurés de la quinzaine des assises, tirés au sort comme eux et par un second triage du sort ; et on verra
que la prison cessera d'être un lieu de malédiction et d'injustes tortures ; que l'administration finira par être rappelée à la pudeur, le guichetier à l'humanité et à la iDienveillance, et le prisonnier au charme de la consolation, qui ne manque jamais de mettre l'infortuné sur la voie de la morale.
En résumé, le prisonnier est-il hors la loi? ou même, après la condamnation, conserve-t-il ses droits de citoyen et ses droits d'homme? S'il en est ainsi, conservez-lui le Code et ses juges naturels. S'il en est autrement, dites-le dans une loi expresse ; car une pareille absurdité a besoin d'être sanctionnée par une loi, pour que chacun l'adopte, la bouche close.
Oh! pardon, madame, je me croyais en présence de nos légistes, par une de ces illusions que ma vie aventureuse de prisonnier me rend si fréquentes, et j'oubliais tout ce que je viens de vous écrire; c'est vous peut-être qui l'avez pensé avant moi.
Adieu.
WEL'VIÈME LETTRE *
Prison de la Force, le 20 août 1835.
Vous paraissez craindre, madame, que mes révélations sur le régime des prisons ne soient dans le cas d'ajouter un poids de plus à mes chaînes, une amertume de plus au calice qu'on me fait boire ici jusqu'à la lie, une humiliation de pl-us à ma captivité. La mesure de mes maux est comble, madame ; ne craignez plus rien pour l'avenir : quelque puissants que soient ces hommes
* Béformatenr, 11 sept. 1835, u» 337.
T. 1*. GRAVÉ SL'U L'i;t;LssoN dl: duc: i»k la lonci:. ûi)!
à lairc le mal, j'ose les défier d'inventer pour moi une nouvelle torture. Quant à vous, madame, continuez-moi votre indulgence ; l'indulgence de l'amitié est une de ces douceurs quo n'arrêtent point au passage leurs grillages et leurs barreaux ; la puissance des bourreaux ne s'étend que sur la matière. Je continue ma narration qui -s'adresse à votre esprit et à votre cœur.
La maison de la Force est considérée comine une des maisons d'arrêt du département de la Seine, la maison de justice étant à la Conciergerie. Son nom ne lui est pas venu après coup et pour désigner sa destination légale, c'est celui de son propriétaire primitif, M. le duc de la Force, qui céda son hôtel à l'Ftat pour une tout autre destination. Quelle fatalité dans les noms et dans la succcssibilité des titres! Guillotin et la Force! l'un léguant son nom au bourreau, et l'autre aux préparateurs du bourreau I
On reconnaîtrait aujourd'hui difticilement un hùtel, un ancien palais, dans la maison de la Force. A part le grand escalier en voûte qui conduit à l'infirmerie, et quelques tètes d'anges formant la clé des cintres des portes du palier, tout le reste a" été dégradé, démoli et refait plus d'une fois depuis la destination nouvelle de l'emplacement. Ainsi tombent les puissances humaines; ainsi s'effacent les titres de noblesse : sur l'écusson de MM. les ducs de la Force, la loi a gravé, avec son fer chaud, ces lettres infamantes : T. P., Travaux forcés a perpétuité.
Cette prison se divise en plusieurs cours, dans lesquelles on a cherché à parquer, avec une certaine méthode, les crimes et délits casernes en ces lieux par la prévention. En entrant par la rue des Ballets, qui donne dans la rue Saint-Antoine, on pénètre dans un petit préau, qui sépare le premier guichet où l'on vous fouille des pieds à la tête, du second guichet qui vous introduit au greffe. Au sortir du second guichet, on se trouve dans la Cour Sf-ii lit- Louis, cour assez vaste, plantée de sorbiers élancés qui pomment au-dessus des toits et divisent le terrain en deux carrés
(le verchire ornés de fleurs; la vigne tapisse les murs vieillis du bâtiment.
A gauche, on voit le guichet de rinfirmerie, la salle des bains et la grille de la Cour dos Enùaits, par où défdent les .prévenus qu'attend, dans la rue Pavée, le pHnier à salade, qui doit les conduire à l'instruction ou au tribunal. En face. du guichet est l'entrée ordinaire du parloir et de la Cour de la Dette ou Cour de Saint-Vincent de Paul, cour quatre fois plus grande que celle de Saint-Louis, et au milieu de laquelle se trouve un beau carré de fleurs, planté d'assez beaux arbres; un lavoir est placé sur la droiie, et le f^àlimenl de l'ancienne chapelle dans le fond. C'est dans les bcàtimenls de cette cour que Joge l'aristocratie de la prévention; elle est habitée par ceux, indistinctement, qui ont le moyen de payer 22 sous ou 32 sous, par semaine, pour la jiistole ou la double pistole; ils y sont distribués par chambrées de trois dans le corridor qui donne sur la Cour Saint-Louis, et pjir chambrées d'un plus grand nombre (quinze à vingt) dans les autres corridors.
A gauche de la Force est la Coui' des Enfants, que le bâtiment de l'infirmerie sépare de la Cour Saint-Louis et d'une partie de la Cour de la Dette. A la suite de la Cour des Enfants, et dans un boyau aussi long et presque aussi inaccessible à la lumière du soleil, s'étend la Cour de Marie-Egyptienne. Dans le fond, on aperçoit parallèlement à la chapelle, la file de nouvelles constructions, des espèces de citadelles en pierre de taille, qui se divisent en trois, cours, l'une dite des Vieillards, l'autre de la Magdelaine, et la troisième, la plus sévère, dite le Bâtiment neuf ou la Fosse-aux-Uons. Celle-ci est plutôt un cachot commun qu'une prison habitable.
On a cherché à classer les prisonniers, ai-je dit, avec une certaine méthode : dans la Cour de la Dette, tous ceux qui peuvent payer un lit plus doux, la jouissance d'une cour mieux aérée et l'agrément d'une société choisie, qu'ils soient voleurs,
iMSTiumrriON dks uiri'KUKNTKS coins nr, f.\ roiici:. '2'J!l
•escrocs, assassins, politiques, etc. ; — dans la lioiii' dos EiiDinls, les petits voleurs ou orphelins au-dessous de Kians, caries autres sont transportés aux Mtigdeloinicltt's; — dans la (Unir de Mnria- Egyptieime, les voleurs et escrocs; — dans Ja Cour do hi Mngdclnine, les vagabonds, les mendiants, les prévenus de jjctits délits, batteries ou autres, etc.; — dans la Cour des Vicill.-irds, les prévenus quels qu'ils soient, d'un cerlaiu ài^e, cl les mouchards que les prévenus ont découverts dans une autre cour, et que le gi-ciïe se hâte alors de faire passer parmi les vieux, au milieu desquels ils ne rencontrent pas des ennemis trop redoutables ; — enlhi, la Fosso-mix-Lions ou le Bètiment neuf, où l'on enferme connne dans une cage de 1er, les indomptables, les assassins de profession qui, même en prison, ne savent point dissinuiler le caractère de leurs penchants et de leur férocité naturelle.
Mais, ainsi qu'on s'en apci-çoil au j)romier coup d'œil, cette classification, Ijasée sur les documenls de Vécrou, sur l'inculpation du mandat de dépôl , est bien loin d'atteindre le but d'une, classification morale et philanthropique. Tel en effet qui, en ce moment, n'est écroué que pour escroquerie, est quelquefois un voleur de grand chemin ; tel vagabond est un voleur trop adroit pour se laisser pincer sous un autre titre; en sorte que le jeune politique que la rancune de M. Gisquet veut punir en le transportant à la Force, et le jeune iiréveuu d'une première faute qu'un bon conseil et un pardon éclairé ramèneraient, pour toujours dans la voie delà probité, se trouvent ici exactement à la même école, qu'on les place dans l'une ou dans l'autre de ces grandes ou basses cours, catégorisés, non })oint d'après les antécédents et la conduite, mais d'après la dernière inculpation. Mais, bah ! est-ce que la loi a le temps de s'occui)er de ces utopies philanthropiques. On lit dans la loi : Prévention, prison, accusation, correction af/lictive ou infamante; et nuhe part: AMÉLIORATION. Piespecl pour la loi, guichetiers! n'allez pas vous mêler d'être meilleurs qu'elle!
Anciennement, les prévenus sans ressource couchaient ici,
comme au sale dépôt de la préfecture, sur la paille. La Heslauratioii octroya cà cha([ue prisonnier un Lois de lit, une paillasse, un matelas, une couveiture, un traversin et une paire de draps, qu'on change tous les mois. Le gouvernement actuel n^a encore octroyé au mobilier de la prison que des prisonniers, pour l'user plus vite.
Les pistoliers ont un matelas de plus et des draps plus fins que les autres, qui, malgré le luxe nouveau de leurs couchettes, n'en ont pas moins conservé, dans la prison, l'ancienne désignation de pailleux.
La nourriture de tous, indistinctement, se compose delà moitié d'un pain noir de trois livres, d'une soupe maigre aux choux et d'un plat de légumes : le jeudi et le dimanche, la soupe est grasse et le plat de légumes est remplacé par du bœuf. L'eau est à discrétion. Permis à chacun d'adjoindre à cette" nourriture légale et insuffisante, les douceurs que pour son argent il achète à la cantine; mais cette faveur iUimitée ne s'étend pas jus([u'au vin, dont il ne leur est permis que de prendre une demi-chopine, et cela sous les yeux du guichetier, qui joue là le rôle du rhnvalier de la triste figure.
Lespis/o/j'ej's jouissent du privilège de hoire ad libitum , et de se donner des repas en régie ; avant la révolution, vous vous en souvenez, les marquis seuls avaient le privilège de s'enivrer: l'ivrognerie n'était un vice que sur les lèvres du pauvre et de l'homme sans le sou. Ici, l'homme sans le sou est parqué, comme un animal immonde, clans une basse-cour où il erre, barbotte, se couche au soleil pour y cuver son eau fangeuse, prend ses ébats avec ses congénères pour se réchauffer les jours pluvieux, leur dispute par la ruse ou par la force un liard de bonheur et de contentement, se cache, faute de sabots, les quatre pattes pelées sous les aisselles; riant, mais jamais de plaisir, grognant plutôt d'ennui que de colère, il se met à
NOLKUni ItK DES l'Ail. LKllX Kl liKS l'ISïOl.lEUS. 301
brailler uu air, quand tout \c monde braille, et alors la ronde conimenco d'abord avec la ))Ouclic ouverte et bâillante, puis avec le ta})age le plus bruyant de l'ori^ie, qui ne se tait plus ([u'<3n face de la gamelle ou au bruit de la cloclie de la renirée; et alors cliacun rentre au cbonil.
Lorsque c'est la gamelle qui suspend la gaieté, cliacun répond à l'appel en tendant à la cuiller distributrice sa sébillc de bois , et une fois servi, il va se mcilre en rang contre le mur, accroupi sur le pavé; toute la l)asse-cour linit bientôt par être bordée de dîneurs, et elle ressemble alors, silencieuse et grouillante, au marche aux bestiaux de Poissy ; el quant tout est avalé, il ne faut qu'un loustic qui entonne la ronde, pour que chacun réponde au refrain :
Allons en roiul toutes les golons, Les paillasses et les paillassons, Je veux d'Adèle la Poison Vous conler l'historiette.
Ne vous bouchez pas les oreilles, madame; je m'arrête au refrain, et je reviens à mon inventaire.
Le prévenu change d'habit en arrivant et prend un bain; il endosse ensuite l'uniforme de la maison, qui se compose d'une grosse chemise en toile, d'un pantalon el d'une veste d'une plus grosse toile encore, d'un bonnet ou sniTmi en toile id. : voilà pour son été. En hiver, le pantalon et la veste sont en gros drap gris, et alors la maison fournit une paire de bas et une paire de sabots, le tout marqué du millésime de la lal>rication et du mol Prison en gros caractères.
L'infirmerie de la maison est vaste et assez bien tenue; les^ galeux el maladies secrètes occupent une salle séparée de celle des vieillards et enfants; et ceux-ci sont séparés du commun des maladies. Les malades sont soignés par un inlirmier-major qui
ne sort pas de la maison, et par un médecin, du dehors; le ser- 'vice se fait à l'aide de condamnés que la maison prend à son service pendant la durée de leur peine. La pharmacie est ce, quesont toutes les pharmacies de prisons ; elle est fournie par la pharmacie centrale de Paris, ce qui expose souvent le malade à ne recevoir le médicament que lorsqu'il n'en a plus besoin.
Au bout de la salle du premier, on a ouvert une communication avec un dortoir plus propre et ciré chaque jour; on le réserve aux prisonniers favorisés, ou que l'on a besoin de surveiller avec un peu plus de précaution ; c'est là que j'ai été placé, en compagnie de trois politiques, de deux prévenus d'escroquerie, dont l'un est sorti acquitté légalement, et l'autre absous préventivement, à cause de ses bons services sans doute auprès de M. Zangiacomi ; notre homme de peine était un ex-galérien que nous n'aurions pas changé contre le plus honnête homme de la prison non politique, tant il a su rendre douce notre captivité par sa jovialité et sa prévenance.
Tout le monde n'est pas malade à l'infirmerie ; niais ceux qui le sont le moins, sont les agents secrets, les moutons que l'on place là encore plus que partout ailleurs, à cause que les malades ont l'esprit faible, et que la souffrance est expansive et con- . fiante. Du reste, tout employé de la maison, quel que soit son titre et son rang, est iiioulon de droit et de devoir, chacun dans le cercle de ses attributions; on rencontre pourtant des exceptions, mais elles passent vite ; la règle de la maison n'en comporte pas.
Telles sont, madame, la topographie et le régime ultérieur de la prison; dans une prochaiœ lettre, je reviendrai sur les mo?urs! préparez-vous-y, madame; l'n-il qui veille sur ma plume ne me laisse pas le temps de gazer les nudités de nos tableaux par la concision ou par les périphrases.
Adieu en toute hàle !
JAiinivi;, i.KS Yi:i\ iiaissks, a vols pauleu di:s mukliis. 303
Di.vii:ni: li:ttki: *
l'risfin l'c la l'orcc, 22 août lua:;.
J'arrive, madame, les yeux baissés, à cette partie de ma tâche dont je redoute depuis si longtemps de m'acquitter en votre présence; j'ai besoin plus que jamais, pour no pas laisser tomber ma plume, d'avoir présent à l'esjirit, (pie nous sommes à 150 lieues- de distance l'un de l'aulr»', ([ue nous causons sans nous voir, que vous me lisez au lieu do m'enlendre, que vous me lisez dans l'ombre de votre cabinet, et qu'enfin la culpabilité des offenses à la pudeur est en raison inverse du carré de la distance.
Comment, en effet, pourrais-je autrement prendre sur moi de présenter de pareils talileaux à vos regards si pudiques, et de faire entendre de pareilles expressions à vos oreilles si chastes? Mais à la distance où je vous aperçois, vous êtes pour moi le public qui n'a pas de sexe ; à la hauteur où ma vénération vous élève, vous êtes comme l'ange qui juge de l'amour sans l'intermédiaire des sens, et qui ne transmet rien à l'intelligence céleste, qu'après l'avoir purilîé de tout ce qu'il retenait des souillures et des taches d'ici-bas.
J'attends de votre obligeante cendeur ce service angélique pour mes idées et mes paroles ; elles partent d'un lieu bien impur, bien dégoûtant.
(Juand j'ai voulu protester en laveur de la liberté individuelle, il a fallu huit gendarmes pour me traîner devant le magistrat prévaricateur; quand il s'est agi de protester en faveur do la morale publique, j'ai man([ué à mon devoir : j'aurais dû attendre
' I^t'-formuteiir, 15 s'epl. 1835, u" î3il.
que quarante gendarmes me précipitassent par les épaules, au lieu d'entrer sans effort dans ce cloaque de l'impudicité imposée au nom de la loi. Je me hâte, madame, de réparer ma faute par mes révélations ; puisse la France, complice d'un pareil système pénitentiaire, en rougir autant que moi ! La honte de ce qui existe est le commencement de la réforme.
Il est à mes yeux un principe sur la culpabilité qui m'a tout l'air d'un axiome : c'est qu'une fois qu'on a déplacé l'homme de sa position naturelle, on ne doit plus s'en prendre à lui de ses plus grand écarts; il en est un autre non moins incontestable, c'est que toutes les fois qu'on emprisonne ensemble les passions et les ol)jets qui peuvent les satisfaire, le combat ne dure pas longtemps, et la vertu la plus sohde succombe. « Voilà un homme, disait un jour un de mes amis en me serrant la main, à qui je confierais mon épouse et ma sœur, les portes fermées. — Confiez-les-moi, lui répondis-je, mais jamais les portes fermées, jamais dans la solitude, jamais dans un voyage et seules en société avec moi; je ne me connais qu'une vertu : c'est de fuir le danger; mais ne me rendez jamais la fuite impossible : la nature, qui est une loi, l'emporterait alors infailliblement sur la vertu, qui n'est qu'un sacrifice. Un traître, un hypocrite vous tiendraient un autre langage, le langage flatteur d'un monde qui ne se paye que de mots ; moi, qui ne connais pas le monde, je ne sais qu'être vrai. »
Soyons vrais, madame, quand il s'agit de réformer le monde; ne reculons point devant les vérités de quelque ordre qu'elles puissent être ; rien n'est beau comme le vrai que l'on démontre; il n'y a pas d'impureté pour les démonstrations.
Eh bien ! madame, ne raisonnons pas toujours d'après ce qui se passe sous nos yeux dans la société normale ; ne prenons pas pour règle de l'exception, la règle générale.
Or, transportons, par la pensée, les appétits des sens dans une
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région exceptionnelle, dans une agglomération mal assortie d'individus et de sexes, et cherchons, par l'analogie, à deviner quel sera le résultat de cette situation.
Certes, il différera largement du spectacle actuel, qui charme la vue et console le cœur ; ce ne seront plus ces peintures do mœurs dont l'idylle et l'églogue oui traduit les préludes, dont l'élégie a soupiré les regrets et les tourments, et dont l'épi Ihalame a célébré le triomphe : dialogue d'amour ardent, de baisers d'ivresse où tout se confond pour s'harmoniser, où tout se partage, le bien pour se multiplier, le mal pour s'adoucir par les confidences, et pour s'effacer par la consolation ; rapports suaves de deux êtres qui s'unissent pour ne plus se séparer, s'attirent pour ne plus se repousser ; qui vivent à deux comme chacun vivait à lui seul, qui peuvent se voir en tout temps sans ennui, en tout état sans répugnance, en tout lieu sans dégoût ; aux yeux de qui le corps devient le vase le plus pur, car il renferme l'àme la plus pure, l'àme la plus tendrement aimée ; association de deux êtres où les besoins de l'un deviennent les besoins de l'autre, et sont satisfaits avec le même dévouement, que dis-je? avec le même culte.
« Qu'y a-t-il en toi qui ne soit pur comme un rayon céleste? dit le fiancé, dans son épithalame oriental ; toi qui vas devenir moi, puis me rendre toi et me façonner à ton image; toi, dont j'aime l'àme encore plus que l'haleine embaumée, l'haleine angélique encore plus que le corps, même alors que ton corps me dévore de sa flamme et m'enivre de ses émotions. Je te respecte tant, qu'avec toi je ne rougis plus de rien; je t'aime tant que je ne me repens plus de rien de ce que j'ai fait avec toi. Avant, tu es la plus belle des maîtresses; après, tu es la plus chaste des sœurs ! Maîtresse et sœur, les deux forment l'épouse, les deux forment la plus belle moitié de moi. Il n'est pas de souffrances qui puissent te rendre laide à mes yeux : soit souffrances d'amour, soit souffrances de maladie ; blessures du cœur ou blessures du corps. Il n'est rien en loi qui m'empêche de me confondre
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avec toi, de boire tes larmes, d'essuyer tes blessures et d'aspirer sur ta bouche la contagion même de la mort. Tiens, laisse-moi déraisonner ! le délire est la seule allégorie qui puisse rendre la vérité de l'amour. Tiens, si jamais, ainsi que ces époux voisins, que tu vois assis sur le seuil de leur sanctuaire, la métamorphose de l'âge venait à marcher parallèlement en nos deux corps et nous déposer à la fois dans la même tombe, il me semble qu'alors même que nos os se seraient dépouillés de leurs chairs, comme ces colonnes d'albâtre dont les ravages du temp's ont^ déchiré les draperies et les rideaux, il me semble que même alors tu serais pour moi la même ; et que, dans ce mariage de la mort, dans cette union de deux charpentes osseuses, mon âme plus libre s'unirait à la tienne encore plus tendrement que la première fois. ».
Telle est la 'loi naturelle, quand aucune circonstance ne contrarie ou ne détourne son essor. Telle est la loi de l'union des sexes, quand Eve recueille le réveil d'Adam, quand la vierge douce et timide rencontre l'homme mâle et fier. Tout est saint alors dans ces rapports ; car tout y est normal et conforme aux décrets de la nature.
Mais placez cet homme seul au miheu d'une société de femmes ': la polygamie prendra la place de l'amour ; l'homme aura des esclaves pour sa couche, et plus de bien-aimée pour son cœur ; il s'épuisera dans les jouissances, mais il cherchera vainement le bonheur. La société sera alors un tout dont il ne formera plus la moitié, mais une fraction minime et impuissante.
Placez cette femme seule au milieu d'une société d'hommes : la fiancée deviendra la prostituée et la servante des plaisirs de . tous ; l'amie ne sera la moitié de personne, parce qu'elle sera la propriété de tous; pauvre malheureuse qui finira bientôt par ignorer le plaisir qu'elle prodiguera à tout le monde.
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Continuons la série de ces transplantations anomales et antisociales ; et supposons que ces femmes soient seules entre elles, et ces hommes seuls et à jamais seuls entre eux : oh ! madame, couvrons-nous le visage et plaignons ces infortunés en délire, plaignons cette nature violente et comprimée, et dont la violcnco s'accroit en raison des obstacles, et parvient toujours à accomplir ses lois, ses inexorables lois, soit par une aberration, soit par un crime; nous aurons alors, madame, un spectacle qui n'est pas l'œuvre du ciel, qui ne peut pas avoir pour théâtre la terre, ni même pour refuge l'enfer ; car il ne supporte ni la clarté du jour, ni la clarté des flammes ; il lui faut Saint-Lazare pour les femmes, et la Force pour les hommes ; Saint-Lazare, où de par la loi, les femmes deviennent hommes, et la Force, où les hommes deviennent femmes; c'est le mot, c'est le mot! J'en demande pardon à la morale publique ; mais c'est le mot. Quant à la chose, c'est la loi qui l'a voulue ; c'est la loi qui l'ordonne chaque jour à ceux qu'elle emprisonne.
Je le prouve, et je désire qu'on me réfute.
Le règlement des prisons a fait un jour le pudique, et voici comment : « Madame, votre mari est condamné à cinq ans de prison; dès aujourd'hui, vous ne pouvez plus le voir qu'à travers une double grflle de fer et un double grillage de fils de fer. Un guichetier de faction entre les deux grilles recueillera vos propos : c'est là toute la cohabitation permise entre vous. Soyez sage, madame, au dehors; car la loi ne permet pas le divorce et punit l'adultère; en condamnant votre mari à la prison, elle vous a condamnée, vous aussi, tout innocente que vous êtes, à la continence, si vous pouvez la garder, et à la honte de la prostitution, si la tidélité à votre veuvage vous paraît au-dessus de vos forces. »
J'ai senti, madame, les premières impressions de cette entrevue de fer et d'humiliation ; je me suis trouvé, et je me trouve encore chaque jour au milieu d'un péle-méle de bonjours étouf-
fés, de baisers intimidés, de conversations à quiproquo et assourdissantes ; de propos équivoques de la part des habitués, de soupirs chastes et pudiques de la part des nouveaux venus, de sanglots non'mensongers et de ricanements sataniques. Je me suis pressé, sur le banc qui tapisse le grillage, à côté des escrocs et des assassins, sur les confms de votre inonde, et séparé d'un pas (d'un pas aussi infranchissable que la mer) d'avec tout ce que l'on aime sur la terre ; j'ai reçu des consolations à travers un feu de lile de propos d'un autre genre ; et, à cette épreuve, je me suis senti dé' faillir la première fois; il y avait là, devant moi, mais non à ma portée, des êtres que je n'avais jamais retrouvés en si mauvais lieux ; et chacun en général éprouve les mêmes émotions, le premier jour.
Le lendemain, l'habitude commence ; le sage prend courage, et lutte contre sa position ; le faible prend patience, et se fait au joug et recouvre ses habitudes de penser et de s'émouvoir ; son cœur s'élance à travers les grilles qui arrêtent son corps, et va s'enflammer au foyer de sa première tendresse; mais on lui permet l'image et le souvenir, et on lui défend le bonheur ; on l'aiguillonne pour l'enchaîner ensuite ; le taureau irrité par les dards de l'amour, briserait les barreaux avec son front aveugle et indomptable ; le prisonnier les respecte, parce qu'il prévoit l'avenir et calcule les conséquences ; mais il se retire agité, en proie à un feu qui le dévore et qui crie satisfaction et vengeance. L'amour, impatient des obstacles, cherche un autel et il rencontre sur ses pas, dans la cour, l'autel de la lubricité la plus effrénée. Il détourne la tête les premiers jours ; mais, au sein de cette atmosphère enivrante, il faut bien que l'homme, que le malade finisse par immoler aux pieds de l'idole, ou sa santé, ou sa morale ; et ce jour-là, tout est consommé ; le prisonnier est devenu un autre homme ; c'est un cadavre qui se dessèche, ou une monstruosité stérile qui insulte à la naturo et maudit la société.
Oh ! si quelqu'un peut supporter, sous les mêmes traits, l'as-