APR^S LES MŒURS, DKSCIUPTION DES HABITUDES. 31 J
OIVZIE1HE LETTRE *
Vrison, de la Force, 2'» août 1835.
Avant de reprendre, madame, le sujet dont j'ai osém'occupcr dans ma précédente lettre, je me sens forcé d'attendre votre réponse, pour connaître, par la physionomie de sa rédaction, jusqu'à quel point j'ai à me repentir de vous avoir adressé des tableaux semblables, et avec quelle réserve je dois, dans la suite, me livrer à la hardiesse de mon indignation et de ma répugnance.
Du reste, il me paraît plus conforme aux règles de la méthode statistique, de compléter la description des penchants par celle des habiludes ; de placer en regard des moeurs, les usages du lieu et la nomenclature des arts, des professions et des métiers de ces industriels, comme pendant ou plutôt comme contraste à la peinture des passions effrénées de cette société nouvelle ; en un mot, après vous avoir décrit dans les coupables l'homme brutal, je vais vous décrire l'homme de talent et de génie; car, ainsi que parmi toutes les agglomérations d'artistes, on trouve parmi nos industriels, et le talent qui est la condition indispensable, qui est le diplôme de la réception, et le génie qui est le privilège des organisations exceptionnelles, et qui, ici comme partout ailleurs, confère un monopole incontesté : C'est un tireur d'un certain renom, c'est un zicj de talent, c'est le roi des charrieurs, c'est le soprano des chanteurs, vous dit un liabitué de la cour, en vous désignant respectueusement tel ou tel personnage; et vraiment, pour peu qu'on soit physionomiste, on peut juger, au simple coup d'œil, de l'exactitude de l'appréciation.
Oui madame, définitivement je connais des hommes meilleurs
* Iicformaleur,20 sept. 1835, n° 346.
calculateurs et plus instinctifs que des banquiers, plus adroits qu'un homme d'affaires, plus enjôleurs qu'un marchand, plus insinuants qu'un avoué, plus intarissables en paroles qu'un avocat, et bien plus pénétrants qu'un guichetier : ce sont les voleurs que j'ai vus à la Force. J'ai vu réunis sous mes yeux tous les talents dirigés vers l'art de tromper, art qui, nous l'avons déjà démontré une fois, est ici-bas tout l'art de mal faire ; et si ces particuliers avaient été assez favorisés par la naissance ou par le hasard, pour se trouver possesseurs d'un de ces fonds ou de ces brevets avec lesquels on peut impunément et légalement exploiter les autres, je n'en sache pas de plus capables qu'eux, pour fonder en moins de temps une excellente maison. Mais le sort en a décidé autrement : trop pauvres pour éluder la loi avec profit et impunité, sous le manteau des formes légales, ils ont pris le parti de la violer ouvertement à leurs risques et périls ; trop forts pour se résoudre à vivre de peu, mais trop fiers pour vouloir vivre de bassesses payées, ils ont demandé aux ressources de la rébellion les jouissances que leur refuse le travail de la civilisation.
Unis par les mêmes besoins et par les mêmes dangers, ils n'ont pas tardé à s'unir par les lois d'une société spéciale ; et, au sein d'une société dont les fripons sont si rarement unis et se friponnent les uns les autres, ils ont formé une société de fripons qui ne se friponnent pas, mais qui s'entr'aident entre eux. Dans leur langage hostile et tout empreint d'inhumanité, ils ont une expression pour la sympathie, cest un bon zig, c'est un excellent camarade; une pour l'amitié la plus tendre, cfi, mon ange, oui, mon ami; ils en ont une contre l'égoisme, et surtout contre la trahison qui est, chez eux, mise hors la loi, et sur laquelle le premier venu d'entre eux a droit de courir sus comme sur une béte fauve ; et le traître n'attend pas longtemps.
Ils ont des lois, et pas d'huissiers ou de gendarmes; des associations, et pas un seul contrat ; des assurances mutuelles, espèces de caisses d'épargne, qui rendent au centuple à la captivité le petit profit apporté par la liberté au trésor de la masse; et nul
Sl'RVENTIONS IMPRENABLES DKS VOLKlIhS. 313
agent de police n'a 'encore surpris les registres de l'association ; le doit et nvoir est tout entier dans la mémoire et dans la tradition ; l'argent arrive à sa destination sans danger d'être intercepté ; car l'argent aux effigies royales, une fois en circulation, cesse d'être une pièce de conviction pour la justice; les faces royales sont inviolables et insaisissables jusqu'entre les mains des voleurs.
Le contingent de la subvention quotidienne varie selon les genres de services rendus par le subventionné ; le taux le plus faible est de 50 centimes par jour, somme capable de compléter la nourriture officielle, mais insuffisante, de la prison. Mais le roi des tireurs a reçu, à une époque, la haute-paye de 50 francs par jour, et ce bon roi faisait largement les honneurs de sa liste civile; il avait ici une nombreuse* cour. Un jour, son intendant, vu l'embarras des finances, n'avait pu lui faire passer que 10 écus ; sa majesté les jeta comme une félonie au nez du porteur, et, avant le coucher du soleil, la somme revint intégrale et sans défalcation aucune.
A la table du prince, les plaisanteries circulent avec le bon vin ; les convives se racontent leurs prouesses, leurs hauts faits, leurs ruses de guerre, aux aj)])laudissements de l'assemblée; on y rit des pantres et des débutants ; on y boit aux snns-souci, aux zicfs (bons camdrndes) absents, soit en campagne, soit au pré (au bagne). On y chante dans la langue du pays, dans le noble langage bigorne, les poésies des cachots, les amours du grinche et de sa girofle {du voleur et de s/? douce amie), les orgies des tantes et de leurs barbillons (de leurs souteneurs, de leurs maîtres), les querelles dialoguées des différentes professions du beau métier de voleur, les fables avec la morale sur la prudence dans le danger, et sur les leçons de l'expérience; enfin, les cantates bachiques où chacun vocifère et boit à rasade au refrain.
Il en est de toutes ces poésies comme de la poésie des autres
langues ; elles perdent, à la traduction, leur physionomie locale, et, pour ainsi dire, le goût du terroir; ce sont des plantes qui ne se prêtent pas à la transplantation. Mais, il faut l'avouer, à part quelques fautes contre les règles de la versification, quelques rimes peu riches et quelques pieds de plus ou de moins aux vers, on y trouve autant d'esprit que dans les petits vers de l'Académie et de VAlmanach des Muses; seulement, il faut les lire dans l'original, et, je le répète, il n'en reste plus rien à la traduction, comme de tant d'autres choses.
A la suite du Vocabulaire argot-français qui termine cette lettre, je prendrai la hberté, madame, de vous transcrire deux des chansons le plus en vogue à La Force dans le moment actuel. L'une est le récit moral d'une capture faite par la police ; et l'autre est un conflit, ime espèce de thèse contradictoire, soutenue par le gouêpeur {vagabond qui couche à la belle étoile) et par le voleur, sur la prééminence de leur profession respective. Vous vous amuserez à les traduire; elles ne renfernient rien de capable de faire reculer le traducteur.
Je viens de vous parler des professions, je vais vous les décrire : Chacun, avant de les embrasser, consulte ses talents et ses forces, ses dispositions naturelles et ses quahtés physiques; le talent se rend habile dans l'application des règles ; mais, comnie partout ailleurs, le génie crée des règles nouvelles et enrichit l'industrie de ses découvertes et de ses inventions.
On pourrait classer toutes ces professions en deux genres : celles qui exploitent l'innocent et celles qui exploitent le coupable ; celles dans lesquelles le fripon abuse d& la bonhomie de l'honnête homme, et celles où le fripon de profession se montre plus rusé qu'un fripon d'habitude ou d'intention ; et vraiment, cette dernière catégorie a son genre d'utihté; elle fait justice, par ses fréquentes leçons, des mauvais vouloirs qui échappent aux recherches de la magistrature. Mais je sais, madame, que vous aimez peu ces divisions scolastiques, ces classifications qui cher-
i.'esi'.aui'k, i.i: (;iun('.iik, i-k l'Kr.iu;, i.k l'iir.iiiOT, i.k hrkuii ou KOunLiNi-:. 315
chent à couper, surcliaquo iioint, la nature en deux, à récarteler, enfin, pour l'aplanir en forme de système; au lieu de classer je me hàle donc d'énumérer.
L'escarpe. — Je place celui-là en tête avec la même raison que je le placerais à la fin; c'est par Inique tout finit; c'est l'assassin de profession, celui qui pense que le méchant ne doit point l'être à demi, et que les morts seuls ne retrouvent et ne dénoncent jamais les vivants. Les hommes de cette trempe-là sont rares, ils vivent à l'écart, ils vivent comme Gain, maudits par leur nature ; pris en compassion, mais jamais en amitié par les passants, ils' ne sont nés sociables pour personne, à part de fort rares exceptions.
Quant aux voleurs de profession, tout voleur est susceptible de devenir assassin par occasion et par nécessité, parce que tout voleur peut se trouver dans le cas d'un homme qui tue injustement afin d'éviter d'être tué justement. J'en ai vu de ceux-là qui déploraient ces accidents, comme des nécessités épouvantables.
Grlnche, grincheuse ou pègre. — C'est le terme générique des voleurs et des voleuses ; les méchants petits voleurs se nomment pcffriofs ou pcgres à marteaux.
TmEUR ou FOURLiNE OU FOURLiNEUR. — ■ Volour dont la profession est spécialement de fouiller dans les poches, d'enlever les portefeuilles et de ti'rei' les montres hors du gousset.
Ce sont, dans tous les cas, les voleurs les plus fashionables, ceux qui ont besoin de se faire supporter et jamais soupçonner dans la foule ; ceux, enfin, dont on s'écarte le moins dans une presse, à cause de leur mise recherchée et de leur bonne mine. Pour tirer le portefeuille, ils fendent l'habit, avec un rasoir ou un excellent canif, à la région de la poche, et ils enlèvent le portefeuille par cette ouverture, qui n'est pas l'œuvre du tailleur. Pour tirer la montre ou l'argent du gousset, ils se croisent les
bras, et, de la main cachée par l'un des bras, ils fouillent dans le gousset, tout en causant avec vous ou en faisant un mouvement qui détourne l'attention du peintre, mot de mépris qu'ils donnent à leur dupe. Quand, au contraire» c'est dans les poches de derrière qu'ils ont jeté leurs prévisions, ils passent euxmêmes leurs bras sous leur redingote, de manière à pouvoir sortir leur main par la commissure des deux pans de leur propre habit, et nul ne s'imaginerait ainsi, à moins d'en être averti, qu'ils vont travailler à l'opposé de leur vue ; ces industriels ont des yeux au bout des doigts.
Mais le pantre est quelquefois un honnête homme qui connaît le truc, et malheureusement pour le tireur de montres, il a placé la montre l'anneau en bas, ce qui rend le tirage d'une difficulté telle que peu de tireurs se hasardent à l'opération.
Garreur. — C'est celui qui, en marchandant des objets, vous demande la monnaie d'une pièce d'argent ou d'or qu'il dépose sur le comptoir, et qui, profitant ensuite d'un moment de distraction, emporte en vous saluant, et la monnaie et de plus la pièce que le marchand croit avoir mise dans son tiroir.
DÉTOURNEUR. — Cclui qui fait profession d'escamoter les objets placés sur un étalage de boutique.
Charrieur ou charrida. — Voleur par compérage et par mystification. Les charrieurs sont deux fripons de profession unis ensemble, calculant sur la bonhomie d'un troisième fripon qui n'en fait pas profession ouverte. L'un des deux voleurs se nomme Y Américain et l'autre le jardinier.
Voici un exemple de ce truc : -
Le Jardinier s'adresse à un passant, qu'il juge à la mine un gibier propre à cette chasse, et lui dit : « Voilà un étranger qui me baragouine depuis une demi-heure une chanson que je com-
I.ECANTHK, I.K CAIUIKI II, I.K KKIltl IIMUU, l.i: CIIMlItIKl I!, Il: JAItlMMKU. 317
meiice à comprendre. 11 a des pièces d'or étrangères, qui n'ont pas cours en France, et qu'il veut changer contre nos pièces à nous; il en a plusieurs rouleaux. Ce sont, à ce que j'ai vu, des pièces de 20 francs; il dit qu'on lui en a donné déjà 8 francs. Si vous aviez de l'argent, nous ferions avec lui une excellente affaire. »
« Examinons ces pièces, dit \c punlrc, et allons les faire estimer. » Sur ce, il s'abouche avec V Américain, qui bientôt lui montre ses rouleaux d'or et une poignée de ces pièces.
, Le pantre en prend une et va la faire estimer avec le Jurdinior; de là, il va prendre de l'or en échange contre les rouleaux de l'Américain ; et lorsqu'après le marché conclu et consommé, il arrive chez lui, et veut compter son trésor et le mettre en ordre, il ne trouve plus dans chaque rouleau qu'un rouleau de bois, avec une pièce pour la montre; il esl Jardiné. Les charrieurs varient leurs rôles de mille manières différentes : celui que je viens de vous décrire se nomme le charriage au change. On connaît encore le charriage au pot : du consentenieut àujardinier et du. pantre, le trésor, enfermé dans un pot, est enfoui dans un champ, où en l'absence des trois, un autre charrieur le déterre et l'emporte, de compte à demi avec les deux autres ; le charriage à un jeu quelconque, où le pantre est toujours repassé ; enfin, le cJiarriage à hi mécanique, qui devient plus sérieux, car il consiste à attraper un passant par le cou, à l'aide de la cravate, et à le porter ainsi, pendu sur les épaules, jusqu'à ce que le compère l'ait plus ou moins complètement dévalisé ; opération au bout de laquelle le pauvre malheureux se trouve quelquefois avoir perdu la vie, et alors on le jette au canal; car c'est dans ces lieux déserts que cet horrible métier s'exerce.
Vantermer. — Voleur par escalade et par les fenêtres (Vanternes).
Caroubleur. — Voleur qui enfonce les portes avec lecarouble ou monseigneur, ou qui les ouvre avec de fausses clefs. Les vo-
leurs assurent qu'il n'y a pas de serrure aujourd'hui qui puisse résister au jeu de leurs fausses clefs perfectionnées.
BoNJOuRiER. — C'est un voleur de jour, qui s'introduit dans les appartements ouverts, où il ne croit trouver personne ; si par hasard il s'était trompé, il demande excuse et se ruine en salutations {bonjour).
Chanteur. — Celui qui fait chanter, qui fait contribuer, en le menaçant de le dénoncer, un homme que, comme agent provocateur, il a amené en un flagrant délit contre les mœurs.
Les chanteurs ont à leur disposition de fort jolis garçons, qu'ils décochent auprès de toi financier, de tel marquis, et même, disent-ils, auprès de tel magistrat, qui, depuis ses études classi- .ques, est resté trop vivement pénétré des vœux d'Anacréon pour Bathylle, et de ceux de Virgile pour Alexis. Le jeune Adonis a soin d'amener le pécheur dans un lieu propice, et là, un sergent de ville dit : « Halte-là, je vous y prends; ^u nom de la loi, suivezmoi chez le commissaire de police. » h' Adonis suit en pleurant^ le pécheur en suppliant et en faisant sonner les espèces ; mais le sergent de ville est incorruptible ; le commissaire de police Test un peu moins; et là, dans le bureau, tout s'arrange au comptant ou par billets à vue, et le procès-^verbal est jeté au feu.
Bien des gens, désanchantés à ce jeu, ont ignoré longtemps (^nçile commissaire de police sortait des mêmes bagnes que le sergent de ville. Nous avons rencontré à la Force une paire de ces chanteurs que la nature semble avoir faits pour oe métier. Je n'ai jamSis vu une figure de magistrat plus respectable que celle du commissaire, ni une figure de sapajou -^his, sergent de ville que son sergent de ville. Celui-ci était un honmie aussi robuste que grossier, et l'autre un père noble, aussi poli que vénérable; et ces deux êtres si disparates étaient unis par la plus cordiale amitié. Le commissaire jouissait même d'une
I.K ItONJOl IlIKtl, I.K f.llVNTKint, I.K r.OCfti'IUll, I.K l(H IICI'A. ^^l!)
grande autorité sur tous les autres prisonniers ; et son sergent de ville lui a prêté plus d'une fois niaiii-fortc ])Our mettre la paix dans la geôle.
GouÈPEUR. — Vagabond sans gîte, bohémien des environs de Paris, qui chante le soir, et dort la nuit dans les carrières de Montmartre ou de Montlaucon, l'hiver près des fours à chaux, l'été dansles vignes , et qui, le jour, vit on ne sait de quoi.
Fourgua, fourgue. — Marchand receleur, en boutique ou en magasin, chez lequel les voleurs vont déposer et vendre les olyets volés. Ils entrent par une porte, reçoivent le prix de la marchandise, et sortent par une autre porte. La marchandise sort presque aussitôt qu'eux, pour aller se métamorphoser, dans une autre fabrique, en un objet tout différent, ou y prendre des formes accessoires qui l'empêchent d'être reconnue par son ancien propriétaire. Il ne faut pas deux heures, entre les mains de certains fourgues, pour qu'un équipage complet ait perdu tous les caractères de son premier signalement : voiture, harnais et chevaux. , mêmes. Les fourguas habiles arrivent, en peu de temps, à une , grande fortune. Dans le métier de voleur, ce sont l^s fourguas qui sont les exploiteurs.
Ce sont là, madame, les principales professions dont les chances malheureuses amènent les hommes dans ce cloaque, où la vengeance légale vient de me placer à mon tour. Ma lettre est déjà trop longue, pour que je me livre aux réflexions philosophiques que, pendant mon long séjour, ce spectacle m'a fait naître. Je joins à ma lettre un vocabulaire, incomplet sans doute, mais suffisant pour se faire une idée du langage de l'argot; il parait que ce patois date de temps immémorial, quoiqu'il ait subi, par le laps du temps, les mêmes variations que les autres langues vivantes.
On conçoit que des hommes illettrés, venus de tous les pays du monde, finissent {)ai' faire dans loiii's fréquenles couver-
salions, un échange de mots et de figures grammaticales, d'où tôt ou tard il résulte une confusion intelligible à tous les initiés, et inintelligible aux autres; un salmigondis de toutes sortes de langues vivantes ; or, c'est ainsi qu'a dû se former Y argot. On y retrouve des étymologies italiennes , allemandes , espagnoles, bretonnes, provençales, basques. Les désinences et la syntaxe en sont entièrement françaises, les philologues en jugeront ; et vous, madame, vous me pardonnerez cette liberté grande, en faveur de la philologie, comme vous m'avez pardonné peut-être déjà mes derniers écarts, en faveur de la philanthropie.
Adieu.