‹ Réformes socialesChapitre 46 sur 67 · DEFINITION DE L'HONNÉTE HOMME · texte numérisé non relu

DEFINITION DE L'HONNÉTE HOMME

ciétc antisociale, voyez le mal dans les choses plulùt ([iie dans les mois, et dans les mots qui mentent plutôt ([uc dans les mots qui olTensent.

J'ai encore bien des choses offensantes à vous dire, madame ; continuez-moi votre indulgence, je vous en réitère la demande: l'indulgence est un de ces baux qu'on a besoin- de renouveler souvent, car l'usage qu'on en fait n'est pas toujours de la môme nature.

Comment advient-il, madame, que la vertu soit indulgente, et que rien ne soit plus inexorable que le méchant ?

C'est que la vertu est vraie en tout, et que le méchant ment aux autres, parce qu'il a besoin de se mentir à lui-même. Le méchant, qui ne faillit plus, puisque sa vie n'est plus qu'une longue faute, voudrait faire croire à l'impeccabilité ; la vertu, qui n'est que la conscience de sa propre faiblesse, la vertu sait qu'il n'y a, dans ce monde, d'impeccable que l'idiot ; c'est elle qui prend pour l'épitaphe de sa tombe : Ci-fjit celui qui est mort avant clavoir failli, et qui, pendant sa ^'ie, a toujoui's pris pitié de ceux dont la mort a été moins précoce; et un peu plus bas : La motte de terre qui ici sépare mon corps du corps de mon voisin, est bien plus épaisse que celle qui me retint sur le bord du précipice où il traîna sa vie.

L'enceinte où l'on tient le moins ce langage, madame, est précisément l'enceinte où ce rapprochement se présente le plus souvent; et là, en présence de ces magistrats qui restent aussi impassibles que des statues de patriciens ou de bourgeois en plâtre, entre un accusateur qui crie à l'infamie, et un infortuné qui sue, par tous les pores, la confusion, savez-vous qui frémit davantage dans l'auditoire ? Oh ! ce n'est pas le coupable de profession qui écouté à la barre; c'est l'homme de bien, c'est la femme bonne, qui se demandent dans le fond de leur cœur : Que m'a-t il manqué pour me trouver au moins une fois dans ma

vie à Fune éespl&ees occupées par F accitsé ? Que m'a-t-il manqué ? Hélas ! rien qu'une chose ■: la re^eentre face à face d'une

MAUVAISE DISPOSITION DE MON CORPS d'uN CÔTÉ, ET d'uNE CIR- CONSTANCE FAVORABLE DE l'autre ! cest-li-dive, la rencontre de deux choses, dont aucune n'a dépendu ée moi. 0 vous qui jugez les autres, soyez indulgents pour le coupable : à sa place peutêtre vous eussiez été plus coupables que lui! soyez indulgents, juges de la terre, ou je vous proclame hypocrites plus coupables QUE LUI, si vous ne voulez pas que je vous proclame plus idiots que lui; et vous n'êtes pas idiots!

Une mauvaise disposition d'esprit et de corps, en face d'une circonstance malheureusement favorable, dès lors, un homme, quel qu'il soit, sort coupable de cette rencontre ! Une poitrine découverte, sur la route du trait qui fend les airs, l'homme est blessé, qu'il soit un nain ou un Hercule !

Que l'humanité faible, mais innocente, ne se montre donc plus aussi inexorable ou aussi indifférente envers l'humanité coupable ! et que ces deux grands débris de notre dignité déchue se consolent en4re eux, et, par compensation, s'améliorent l'un l'autre ! Car la main que vous tendez à l'homme qui tombe vous avertit de bien vous tenir pour ne pas tomber.

J'ai passé en revue, madame, dans les diverses cours de la Force, les diverses positions sociales que la loi vient confondre dans cette position commune, et, mon enquête terminée, il s'est trouvé que pas un de ces voleurs n'appartenait à la classe des riches ; que pas un seul n'était descendu du salon pour aller enfoncer la porte d'une boutique ; que pas un seul n'avait tii^é dix francs dans la poche de son voisin, quand il avait habituellement vingt francs dans la sienne.

L'un était d'abord un ouvrier, qui un jour se trouva sans ouvrage, affamé sur la grève, à côté de tant de marcliands de comestibles rdemandant de l'ouvrage., n'ayant pas le courage d©

LA lAIM Oi: lA CilAliNTE l»li I.'lNFAMIK, MKUI': DES CillMKS. 347

demander du pain, il osa en i)rendre de ses proi)res mains ; et sa main, Iromblanto do lionle cl maladroite de repentir, lut prise aussitôt que le morceau de pain. A l'ccolo de la Fouce, il a eu le ■temps d'apprendi'e de l'adresse et de l'habileté, et de s'cuivrcr de haine et de vengeance.

L'autre, bercé dans l'aisance et élevé plus lard dans le luxe, s'éveilla un malin, jeune encore, seul dans un appartement que dépouillait la justice et hors duquel on le jeta dans la rue, après avoir mis les scellés sur les verrous. Son père fuyait les créanciers, sa mère languissait à l'hospice, et lui, arriva à la Force, par une des mille voies qui y conduisent à Paris : la pauvreté et le désespoir.

Un troisième était un pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit le nom de son père, mais à qui elle avait dit ces deux paroles : « Je fais comme on m'a fait ; on m'a abandonnée, je t'abandonne ; fais comme moi ; animaux immondes, cherchons notre vie dans les tas d'ordures, fouillons dans la fange, pour y trouver quelques sous ; et quand la fatigue amènera le sommeil, il ne manque pas de portes à Paris qu'on n'ouvre jamais la nuit : les portes des églises pendant l'été, les fours à plâtre pendant l'hiver; adieu, mon cnfanl, nous nous retrouverons à ces deux adresses. » Et l'enfant n'a plus retrouvé sa mère. Il n'avait jjas eu la force d'arriver tout endormi jusqu'aux porches d'une église ; il fut surpris par la patrouille sur le coin d'une des bornes aux armoiries de Paris ; errant et vagabond, la loi ne condamne pas', dit-elle, ce crime : celte loi est si bonne ! mais elle envoie le jeune orphehn pour trois ans aux Madelonnclles, pour y apprendre, dit-elle, à travailler; et dans la compagnie que lui donne la loi, le pauvre orphelin apprit à voler; et il vole aujourd'hui au lieu de mendier.

Enfin, madame, j'ai toujours vu, dans ces lieux, le début du vol dans la pauvreté sans travail, sans ressource et sans conseil, comme sans exemple ; et la plus grande complice de la pau-

vreté voleuse, m'a loujours paru notre aveugle organisation sociale.

0 législateurs ! avant de rédiger des lois pour flétrir les autres avec du sang ou de la rouille, étudiez donc l'humanité dans vous et dans les vôtres, et jetez les yeux sur vos enfants ; l'anathème que vous lancez en formule de lois, contre l'enfant du pauvre, vous le lancez peut-être contre l'un de vos enfants, qui demain, ou après vous, pourra se trouver pauvre comme lui, et qui, croyez-moi (pourquoi se le dissimuler?), une fois pauvre ne tardera pas à être coupable comme lui; Dieu fasse qu'il ne le soit qu'une fois, et qu'il soit assez adroit pour éviter la formule !

J'ai connu, dans ma vie, un seul homme qui, placé entre l'alternative de se vendre honorablement, de voler honorablement ou de mourir de faim et d'ignominie, préféra ce dernier parti, et le ciel le sauva d^ son sacrifice ; il eut faim et il n'en mourut pas; on le méprisa quelque temps; on l'honora ensuite. J'en connais un, madame, qui s'est trouvé dans cette position ; il en existe sans doute une foule d'autres dans l'ombre; indiquez-lesmoi, je les aimerai de l'amitié la plus tendre ; je les aimerai comme moi.

Mais où les trouver dans ce siècle d'égoïsme et de finesse ? Où sont les parvenus qui n'ont pas trahi? Où sont les enrichis qui n'ont pas volé? Où sont les moralistes qui n'ont pas péché ? Où sont les magistrats qui n'ont pas failli ?

N'a-t-on jamais vu des magistrats, c'est-à-dire des hommes en robe, dont tout l'exercice n'était qu'une longue fraude, signalée chaque jour au juge, et protégée par la légalité qui ne punissait l'infraction que d'une réprimande ? Soyons hardis, puisque nous faisons tant que de scruter les consciences. Pensez-vous, madame, qu'il existe à Paris beaucoup d'avoués dont les mains soient exemptes d'une parcelle du bien d'autrui, du

I/AVOUK (Il Lt; MAGISTRAT SONT-ILS TOUJOURS PIIOUES? 349

bien de la veuve et de l'orphelin ? Mais ils se ruineraicnl sans ressource, s'ils se montraient trop sévères ! Un avoué qui dé- }3ute à Paris, doit gagner au moins 20,000 francs par an, en vivant avec une parcimonieuse économie, car il a 15,000 fia ncs d'intérêts à payer pour le capital du fonds qu'il achète (150,000 à 200,000 francs d'achat d'étude). A ce taux, il faut qu'il gagne au moins 55 francs par jour ; or, le tarif en main, et en supposant qu'il lui arrive une affaire par jour, il est impossible que la journée produise cette rentrée.

Ne. croyez pas, madame, que j'ai cherché ici à soulever les classes des citoyens les unes contre les autres, à signaler à l'animadversion publique les magistrats, moi qui viens signaler à la philanthropie des magistrats quelques honnnes que notre civilisation a rendus méprisables.

Loin de moi ce déplacement de la haine et du mépris ! loin de moi de jeter sur la terre une autre torche que celle qui réchauffe sans brûler, qui éclaire sans faire rougir, qui révèle enfin sans dénoncer; ce n'est point le flambeau de la discorde que je tiens en ce moment à la main, c'est le flambeau de la fraternité qui demande et accorde pardon à son tour.

Mais, madame, voyez donc quelle fatale anomalie dans notre loi pénale. Exemple : je dénonce ce malheureux affamé qui a cherché sa vie dans ma poche ! il est condamné à l'infamie et à la prison. Ce qu'il m'a pris, je l'aurais donné au plaisir, au libertinage ; peut-être la volupté m'aurait-elle rendu en échange du poison et la mort. Qui le sait? qui connaît le secret de la fatalité? Ce malheureux m'a peut-être sauvé par son instinct coupable ; mais la loi ne i)unit que le geste; et le geste a eu lieu, ce malheureux est puni à jamais.

Le lendemain, survient, au pied du tril)unal, le malheureux orphelin à qui la justice, plus tardive dans ses bienfaits que dans ses rigueurs, a enfin rendu la fortune de son père bien ébréchée

330 lŒl'OUMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.

par la procédure ; il demande qu'un juge révise, d'après le tarif, les comptes de son avoué ; le compte se trouve exagéré du double; l'avoué demandait, au nom de la loi, deux fois plus qu'il ne lui était dû ; il allait frauder, soustraire frauduleusement ce qui ne lui appartient pas; enfin, aux termes de l'article 379 du Gode pénal, il avait tout fait pour voler, et aux termes de l'humanité, de cette grande voix de Dieu qui protège la veuve et l'orphelin, il avait commis l'action la plus noire; or, que lui en revient-il? le juge rectifie le compte, et à peine l'avoué se retire-t-il confus, non point comme un coupable convaincu, mais comme un renard qu'une poule aurait pris.

Quand verrons-nous la justice de la raison ? la justice indulgente, mais indulgente pour tous? la justice qui améliore, raai& qui améliore toutes les classes? et qui, au lieu de s'applaudir après en avoir frappé quelques-uns, au milieu de cette foule immense de.coupables, les prend tous à la fois dans ses bras de bonne mère, et leur dit : il/es enfants, pourquoi vous trompez-vous ainsi? pourquoi roulez-vous que. je i^ougisse plutôt des uns que des autres ? cest dans la même ivresse que Je vous ai tous conçus; c'est avec le môme lait que je vous ai tous nourris; c'est sur le môme gazon que je vous ai appris à tous à marcher; amusez-vous ensemble et ne vous battez pas; voyons, aînés, donnez la main aux plus jeunes! vous, les plus forts, soutenez les plus faibles ; est-ce parce que j'ai été si féconde, que mes enfants seraient si méchants? est-ce parce que vous êtes trop nombreux, que vous ne vous considérez plus comme frères? Soyez-donc humains envers vos frères, et vos frères ne deviendront pas coupables envers vous; donnez à ceux qui ont besoin, et ils ne vous voleront pas ; offrezleur de bons exemples, et ils ne vous rendront pas de mauvaises actions; ne les condamnez pas sans pitié, car autrement, moi, je condamnerai les juges sans miséricorde.

Mais, madame, la justice de notre civilisation ne tient rien moins que ce langage. Elle pardonne tout au puissant, elle ne

AIM'KL UliNKRAI. A TOUS I.K3 uiaiSLATEURS HONNÊTES. 351

pardonne rien au pamu*e ; elle préserve le fort, elle ne IVappo que le iaible :« Avez-vous une patente? vous pouvez vendre vingt ibis plus cher, c'est-à-dire voler dix-neuf vingtièmes, Do fr. sur 100 fr. » Ce vol, s'il est reconnu, ne vous exposera qu'à une restitution de dix vingtièmes et à une réprimande (pi'on oublie en sortant, à la vue des neuf vingtièmes qui ont écliappé à l'évalualion do la justice. Mais dans un moment de besoin extrême, à la vue d'une épouse qui gît mourante sur la paille, et d'un enfant qui lui suce son sang faute do lait, vous aurez passé la main à travers les planches du poulailler du riche, et vous aurez dérobé, avec effraction, aux poules de sa basse-coui-, une poignée de sarrasin pour en faire de la bouillie. Ah ! si la police vous prend la main au piège, le dénonciateur aura gagné 50 fr. de prise, et vous peut-être les fers ! quant à votre femme et à votre enfant, pauvre diable ! on ne vous en parlera plus.

Je n'écris pas un roman, madame, je copie mon exemple dans une procédure célèbre et qui est moins vieille que le Code.

Oh 1 madame, que le pauvre est malheureux ! Tout le monde ici-bas jouit, exceplé lui; sa vie, à lui, est toute souffrance; et quand il conçoit le moyen d'un peu moins souffrir (un peu moins souffrir ! car c'est Tunique bonheur que la nature lui octroie), oh! tout le monde, excepté lui, se soustrait aux coups de la justice.

J'ai été pauvre, madame; je le serai peut-èlre bientôt encore, quoique ce que je suis aujourd'hui, personne ne voudrait l'appeler riche ; permettez-moi, madame, un peu d'orgueil, un peu d'estime pour moi-même ; passez-moi de la vanité. Tenez, j'ai un travers plus grand encore : je professe la plus haute admiration pour l'homme ([ui, en certaines circonstances, consent à rester pauvre au milieu de Paris ; et,, d'un autre côté, je me sens beaucoup de pitié pour le pauvre que le courage abanbonne sur la brèche, car le malheureux, il n'a pas connu le. triomphe le plus enivrant, celui dont le souvenir un jour fait

couler les plus douces larmes ; il s'est volé, il s'est ruiné luimême; n'achevez pas sa ruine, mais ayez pitié de lui.

Juges, jurés, auditeurs, quand un accusateur public vous prêchera d'autres doctrines, bouchez-vous les oreilles, et après qu'il aura fini, dites-lui par votre silence: Que celui qui est sans péché lui Jette la première pierre ! et vous le verrez baisser les yeux et laisser tomber son bras.

Oui, oui, homme riche de l'auditoire, votre fils que vous aimez tant aurait pu un jour se trouver entre ces deux gendarmes, si luie lettre de secours et de pardonjie votre main ne lui était pas parvenue à l'instant favorable; oui, oui, dame à grandes émotions, que j'aperçois dans cette enceinte, votre fille chérie, votre fille si sage, si honorée, et si digne de l'être, aurait pu occuper la place de cette mère infanticide, si, abandonnée de Dieu et des hommes, à l'instant où elle allait rendre à la terre le fruit des lois de Dieu et des œuvres d'un traître, elle avait aperçu, à la porte de son galetas, l'ignominie tendant ses deux sales bras pour recevoir le nouveau-né, et sa sale bouche pour flétrir, d'un baiser, le front de sa mère ! Dans l'égarement de sa fièvre et dans l'horreur de son désespoir, elle eût peut-être préféré placer son fils, le fils de ses entrailles, entre les bras de la mort plutôt qu'entre les bras de l'ignominie ; insensée ! qui n'aurait pas vu que la société actuelle impose l'ignominie comme un devoir, devoir qui fait rougir devant les hommes, et qui n'obtient grâce que devant le sage, qui est rare, et devant Dieu, qui se tient caché. Vous tous, enfin, qui que vous soyez, coupables ignorés ou innocents vertueux, ou innocents faute de circonstances, demandez à grands cris que la réforme vienne briser les balances persanes de la justice, cet héritage delà sauvagerie de toutes les nations, cet emblème de l'Inde qui a fini par passer pour une vérité au milieu de nous. On ne pèse ni la faute, ni la peine; on répare le mal et on le prévient; le vice est une maladie, la faute est un accès; chacun de nous est susceptible de devenir malade et d'avoir ces accès. Que ceux qui se portent bien soignent donc ceux qui succombent, et ne les abandonnent pas.

lKS i.m.vmiks ai'I'Ei.i.k.m INI, ki;k>>u.mi: iiadicai-i;. ■■'.")•}

N'envoyez donc pas au foyer do la corruplion celui qui n'eu a encore que quelques symptômes ; n'envoyez pas au cimetière celui qui n'est pas encore nioil. Plus de cctiitre-sens livi^iéniques ! Nos prison.^ sont intamcs ; nous api)o!on.s de tous nos vœux le jour où la loi cessera d'imprimer rinlamio au front du coupable, où l'on lira sur ses tables : réforme complète.

Qu'en dites-vous, madame ? Si demain ce soin était confié à vos faibles bras, resterait-il encore longtemps des coupables dans les geôles et dans les rues, dans les salons cl dans les greniers, sur les sièges des juges et sur les bancs des accusés ?

Non, madame, non; mais en cela nous aurions fait un grand mal, savez-vous? Eh ! certes, nous aurions suspendu les émoluments de tant de gens qui vivent de notre système pénitentiaire, el surtout les émoluments des inspecteurs généraux chargés de l'amélioration des prisons 1

Vous' ne vous attendiez pas à retrouver ici la concurrence, madame; qu'y faire? notre ordre de choses est si bien organisé, que l'on ne saurait étayer un coin sans en faire crouler un autre ; déplacer un clou sans ouvrir une crevasse ; réparer un pan de mur sans écorner le pan voisin; faire le bien, enfin, sans soulever au moins une plainte ! A qui la faute, madame ? chut !

Adieu.

QIATORZIÈME LETTRE *

Prison de la Force. 30 août i8a5.

Dans l'inventaire du mobilier des prisons, madame, j'ai à peine indiqué un meuble qui occupe dans le système péniten-

* Rétormatevr, 4 oet. 1835, n» 360.

«j54 réformes sociales. — les doctrines.

liaireun'e. première place ; ce n'est pas le plus utile, ce n'est pas même celui dont on se sert ordinairement: c'est un meuble de luxe, et^ c'est pour cela qu'au milieu de ces hideux hangars je l'avais perdu de, vue. On l'y aperçoit, du reste, rarement; le greffe se Papproprie presque toujours pendant les courts instants de son passage à la geôle ; je veux parler du personnage p/iiV^/i- Ihrope^ autorité nomade et essentiellement voyageuse, chargée d'adresser à l'autorité sédentaire des rapports détaillés et plus ou moins secrets sur les prisons de la France et sur les projets d'amélioration du système pénitentiaire. Les méchants ont insinué que laphilcinfhropie, depuis sept à huit années, était devenue un excellent métier ; pour moi, je n'irai pas si loin ; je me contenterai de dire que c'est une douce place que celle de pasteur d'un si Joli troupeau (le^yisilandines,).

Le philanthrope a les traits de saint Charles X, le sourire d'une vierge, le timbre de voix d'un père qui console, la main caressante, le geste moelleux, le regard humide, l'allure religieuse et la conversation senlentieuse ; il y a du luxe dans son négligé, de la recherche dans la simplicité de sa mise ; les gants jaunes n'y sont pas oubliés ; le philanthrope sait que les yeux sont le chemin du cœur, comme les oreilles celui de l'esprit ; il a un recueil complet d'anecdotes de prison pour le salon de la province et de la capitale; il se permet, sur les moeurs des prisons, quelques plaisanteries déguisées, et si ce genre prend dans l'assemblée, il s'émancipe et devient loustic même autant que les rédacteurs de la Gazette des Tribunaux ; si sa verve a dépassé les bornes d'un seul pouce, il a bien soin de rougir en reculant, et de demander excuse à la compagnie; il s'est oublié jusqu'à parler le langage des lieux ; et, comme chacun alors, surtout les jeunes demoiselles, brûlent d'envie de savoir quelques mots de cette langue, il a une vingtaine de mots à sa connaissance ; il leur apprend qu'en argot la clef se nomme tournante ; la porte, la lourde ; une femme, une largue; oh! une largue! A ce mot, tout le monde partant d'un éclat de rire; il se met, lui, le

• PORTRAIT nu rnii.vrJTnnoRji: okficik!. df.s prisons. ' 3or>

mouchoir sur la liouclio, pour avoir l'air de pouffer, cl do ce pas il va

aux prisonnier!^,

Dos ainiiôues im'il m, l'AitT.vr.un les doiiiurs.

Et ce partage, il le fait le registre des écrous et les notes de police à la main ; il ne donne qu'aux mieux notés, et il a grand soin de leur l'aire observer, en leur serrant la main, que c'est de l'argent de M. le préfet, ou même tle l'argent du ])rince ou de la princesse ; et malheureusement l'argent n'a pas de nom, et le prisonnier va le hoire comme l'argent de tout autre personnage. Mais enlin la bonne œuvre est satisfaite; le cabriolet est prêt; le gcOlier a assuré positivement à monsieur que la geôle était bien tenue, et les prisonniers tous contents. Monsieur a pris note de la forme du bâtiment, de la situation un tant soit peu trop vers le couchant ou vers le nord ; le temps presse ; il part pour la geôle la plus voisine, et quand la tournée est terminée, il a des matériaux suffisants pour faire un rapport secret à l'autorité, et un rapport académique à la section des sciences morales, ou à la société ;)/;/.s ou moins chrétienne pour ï éducation des jeunes orphelins.

Dans ce rapport, le chapitre des difficultés et des inconvénients occupe les deux tiers, et celui dos facilités et des avantages d'une réforme, la fraction la plus petite de l'autre tiers; l'interminable parallèle du système américain, du système anglais et du système français est de nouveau balancé, développé, augmenté et enrichi de notes par l'auteur ; on dirait, à la lecture, qu'il vient do voyager aux Etats-Unis, à Botany-Bey ou en Angleterre, plutôt qu'en France, tant il est érudit sur les systèmes des autres pays ; quant à la conclusion, elle reste en blanc.

La discussion s'étal)lit entre messieurs les philanthropes après la lecture ; les questions pleuvent sur les circonstances du voyage, sur la qualité de la toile des chemises des prisonniers, sur la fabrique d'où l'on tire leurs sabots, sur la qualitô do la pailb de

3oG RÉFORMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.

seigle qu'on leur fournit pour litière, ce que ces messieurs appellent lit par abréviation ; les rapporteurs assaisonnent la discussion du. petit mot pour rire ; la séance est levée, et sur ce, les prisonniers se portent mieux que jamais.

Parmi les contre-sens qui fourmillent, madame, dans notre organisation sociale, il en est un qui me .paraît le plus absurde de tous, c'est de confier la réforme d'un abus à des réformateurs à gages ; que deviendraient leur titre et leurs émoluments si la réforme avait lieu? C'est l'abus ici qui fait la place; que deviendrait la place sans l'abus? En vérité, madame, il faut avouer que le cœur d'un philanthrope a de bien rudes assauts à soutenir ; plaignez, j^laignez le pauvre })hilanthrope, qui est chaque jour mis à la torture par l'inhumanité et l'endurcissement des prisonniers.

Vous venez, madame, d'ajouter à la torture du martyr, en livrant à la publicité notre correspondance. Depuis ce jour, son cocher ne suffit plus à ses courses, ses valets de chambre à ses changements de toilette; sa voix se casse à la justification; à qui nepousse-t-ilpas, depuis lors, un petit bout de visite? il n'est pas jusqu'à moi, madame, le plus indigne de ses administrés, qui n'ait été honoré de l'une de ces faveurs philanthropiques.

■ Le PHILANTHROPE. — Boujour, mon bon monsieur; comment vous trouvez-vous ici ?

Le PRISONNIER. — Vous le voyez, monsieur; séparé devons par deux grosses grilles, et ne pouvant plus vous parler ou vous entendre qu'à l'aide d'un porte-voix, ce qui doit vous fatiguer •beaucoup la poitrine.

Le philanthrope. — Ne faites pas attention. J'ai bien d'autres tourments dans l'accomplissement de mes devoirs, et, dans ce moment, nous en éprouvons un bien pénible: votre défenseur a dit, en plein tribunal, qu'on vous avait placé entre un galérien et un prévenu d'assassinat ; le public murmure liautement con-

HKVOLLTIO.N OAXS I.ES lUiFOHM.VTEl l\S A GAf.KS. XTt

Iro un pareil système do peines. Mnis, monsienr, vous savez, bien que les prévenus d'assassinats se In.uvenI a dix pas de distance de voti«e lit ; que votre travée, il est vrai, communique avec la leur; qu'à la vérité vous no pouvez arriver à la vôtre sans traverseï- la leur, mais enlin, il y a toujours une assez grande distance entre leur lit et le vôtre ; quant au galérien, il a été mis là pour vous servir tous ; il veille sur vous la nuil, cl vous n'avez pas, je crois, à vous en plaindre.

Le l'uisuNNiKii. — l'our moi, monsieur, je n'ai eu qu'a me iéliciter de ce voisinage ; il m'a fourni d'excellents documents sur l'amélioration du système pénitentiaire ; je me suis convaincu que les plus grands coupables n'étaient pas les condanniés ; et je vous avouerai que je suis considéré par eux moins comme un ennemi que comme un frèrp. Mais le public qui ne connaît pas toutes les ressources de la philosophie, se met à ma i)laco, et me prête l'horreur qu'il éprouve, et il vous maudit du mal ([ue vous avez voulu me taire, parce qu'il ignoi-e le bien ipii eu est i-esulle pour moi. Allez adresser vos reproches, monsieur, à mon avocat, }\ vous développera sa jjensée ; (juant a niui, ne me tt'uez compte que de mes propres paroles, ei lisez-les d;ins nies écrits.

Le philanthrope. — Je n'ai lu, iiiunsicur, ([iie la G^izeltn ries Tribunaux, journal éminemment grave, co.nscie.ngieux et imgnede foi.

Le prisonnier. — Pardon, monsieur ; mais sans d(tule ([uclqu'un vous aura giisse, à votre insu, un llrfonihdcur dans la poche; j'en apeirois un petit bout.d'oreillc échappe par hasard. Voudriez-vous confronter les passages de ce joui'ual eminL'inment sÉuiTiELX et IM.MORAL, avcc ccux dc votre journal éminemment

GRAVE ET GONSCIENCIEL'X?

Le piiiLANTMRoi'K. — Uui, je sais, monsieur, <pie vous vous y occupez beaucouj) de réforme pénitentiaire ; je m'en suis Ijeaucoup occupé aussi. Les difficultés sont immenses, effrayantes !

3o8 llÉrORMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.

Le PRISONNIER. — Vous le pensez, monsieur?

Le PHiLAï^tHROPE. — Gomme je vous le dis, monsieur.

Le prisonnier. — Mais avez-vous étudié à fond votre sujet ?

Le philanthrope. — Il y a dix ans que je ne cesse de voyager dans ce but ; j'ai beaucoup vu de prisons.

Le prisonnier. — Des fenêtres du greffe, monsieur ; car c'est en général la partie la plus éclairée et la plus commode de la geôle.

Le philanthrope. — Oh! j'ai parcouru souvent les corridors et les cabanons.

Le prisonnier. — Quand la paille des cabanons était cachée parla couverture et avait les airs d'un lit, et quand les pauvres malheureux bivouaquaient dans leurs basses- -cours.

Le philanthrope. — J'ai parcouru les basses-cours.

Le prisonnier. — En compagnie des directeurs et de leiirs guichetiers ; vous avez dû alors trouver les prisonniers bien taciturnes ?

Le philanthrope. — • Vous avez, ma foi, raison ; d'où j'ai conclu, qu'ils pourraient facilement subir le système pénitentiaire des Etats-Unis, lequel prescrit le plus rigoureux silence.

Le prisonnier, — Je me doutais bien de la conséquence que vous auriez tirée de ce fait; et la nourriture et le chauffage des prisonniers, vous en êtes-vous occupé ?

Le philanthrope. — Oui, tout cela m'a paru suffisant et saiLs reproche.

I.E MEILLEl'R niTORMATELIl C'i;SÏ LE miSONMLR lOLlIIQUE. 8r>0

Lr, rnisoNNiEn. - - On vous altcndait, n'esl-cc pas, monsieur? Vous aviez l'ail prévenir de votre visite ; la soupe a dû être excellente ; le pain bien levé, le thermomètre du ciiauflbir a dû marquer i'2 à 1 i (leL;rés, et l'on ne vous aura pas monli'é autre chose. Mais n'avez-vous pas eu à signaler des abus ?

Le rniLAMimôpE. — Vous me pardonnerez ; mais ces abus ne s'effacent pas d'un seul coup ; les administrations, les autorités locales et les dispositions matérielles s'opposent souvent à une amélioration trop prompte.

Le prxisoNNiEii. — Vraiment, monsieur ! Mais alors je connais des hommes qui réforment plus vite les abus que les philanthropes.

Le philanthrope. — Qui donc, monsieur ?

Le prisonnier. — Le prisonnier honnête homme, et qui a le courage de sa conviction. Ainsi, monsieur,, qu'auriez-vous fait, si, par extraordinaire, il était arrivé jusqu'à vous, qu'une prison de province servît en même tenq)s d'hospice aux filles de jxjie coupables seulement d'être malades, sorte de culpabilité dont le complice est souvent le philanthrope ou le guichetier?

Le philanthrope. — J'aurais adressé mes observations à l'autorité du lieu.

Le prisonnier. — L'autorité vous aurait répondu que les sœurs de l'hospice ne voulaient pas recevoir ces sa?urs de la volupté; que les vierges sages fermaient la porto aux vierges folles, et que faute d'hospice, il fallait bien les entasser en prison ; et cette scandaleuse illégalité n'en eût pas moins continué après vos remontrances.

Le prisonnier, au contraire, prit la plume le lendemain de son arrivée, pour faire savoir à l'autorité et aux vierges sages qu'en

vingt-quatre heures le fait allait être soumis à l'opinion publique, par la voie de la presse ; et en vingt-quatre heures, ces infortunées passèrent de la prison à l'hospice. II en fut bientôt de même des folles et des fous que l'autorité trouvait fort commode de loger pêle-mêle avec les voleurs et les .voleuses ; on trouva bientôt urgent de payer leur placement aux maisons des aliénés ; il en fut de même de bien d'autres choses, monsieur, contre lesquelles le cabriolet nomade de MM. les inspecteurs était venu casser ses brancards. Il paraît, monsieur, que l'encre des rapports philanthi opiques n'a pas la même vertu que celle qui tombe goutte à goutte de la plume de l'honnête homme aux prise."^ avec les fers.

Permettez-nous dune, monsieur, de nous charger nous-mêmes (fë votre besogne; de signaler les abus et les réformes à votre place; noits irons plus vite que vous. Ne voyez-vous pas combien déjà neuf à dix lettres publiées .'^ur les prisons ont remué les esprits; comme on s'occupe partout de ces idées, comme on se met à l'enquête, jusque dans les conseils généraux; en quinze jours, nous avons fait ce qu'en dix ans vous n'avez pas même commencé à faire; laissez-nous continuer; mais économisez ces émoluments ; conservez une poire pour la soif, car je vous le prédis, il n'est pas loin le matin où vous vous éveillerez destitués de vos fonctions de réformateurs, parce que la réforme aura été faite de la veille, à l'instant même où vous étiez occupés à démontrer aux dames de la cour, combien la réforme était difficile à introduire dans les geôles. Mars, à revoir, monsieur; grâce à la double grille à travers laquelle votre philanthropie a jugé à propos de faire passer la conversation, au milieu de ce brouhaha de propos qui se croisent, je comprends, à la mienne, que votre poitrine a dû se fatiguer. Remettons à demain, si vous y attachez quelque importance, la discussion que votre visite a eu pour but de soulever. Demain, je serai à vos ordres, à votre disposition : vous savez, monsieur, qu'il ne m'est pas possible de manquer au rendez-vous.

MÉLANGE CO.NnS m. TOIT CV. 01 I r\SSK K>T»F. OPrX r.RIII.F.S, 3<i1

A demain rlonr, miidamo, la suilo du récit de notre conversation philanthropique avec le consolateur des prisonniers.

, Adieu.

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