QUINZIÈME LETTRE
l'rison de lu l'orce, K' soplombre <R3j.
Je vous quitte, madame, pour me rendre auprès de mon philanthrope; il arrivera au rendez-vous certainement moins mouille que moi, qui n'ai qu'à traverser une cour; mais je la traverse à pied; le voilà, je no m'étais point trompe. On dirait qu'il .vient du soleil, tant il est resplendissant; on dirait que je sors de l'Achcron, tant je suis pauvre diable. Il me parle, je l'entends peu; servez-nous d'Echo, madame; Echo grossissait la voix en la renvoyant ; mais Dieu garde qu'elle rende ce sei'vice à tous ceux qui parlent ici ; Echo aurait alors l'air d'emboucher la trompette du jugement dernier; car, dans l'espace qui sépare le philanthrope de moi, il passe un courant de mots, de propos, de cris, d'injures, de compliments, de ricanements et de sanglots q.ii nous coupent la respiration. Vous avez vu les torrents d'inondat'on, lorsqu'ils charrient, en mugissant, le berceau de l'enfant qui vagit, le bercail du veau qui beugle, un caniche qui cherche son maître, un âne qui se débat entre des perles et du fumier, enfin tous les accidents et tous les contrastes de la vie, rapprochés et confondus ensemble ; c'est l'image la plus vraie du hrouhnha qui coule à plein bord dans ce lit encaissé entre deux grilles, dont chaque maille grossit le courant d'une larme de joie, d'extravagance ou de douleur. ,
* Réformateur, 6 uct. 1835, n» 362.
Mais l'amitié distingue les voix dans le tumulte, comme elle . distingue un ami parmi les corps étendus sur le champ du combat; je compte sur votre amitié, madame, distinguez exactement la mienne, je vous prie.
Le philanthrope. — Quel tumulte, grand Dieu !
Le prisonnier. — Je suis bien aise que vous en jugiez par vous-même; mais, je vous le demande, à vous qui êtes initié dans les hautes délibérations de ceux qui dispensent la torture, faites-moi l'amitié de me dire quel est le but de cette disposition des lieux^ qui donne à un parloir commun l'aspect et la forme des cages de la ménagerie du Jardin des plantes.
Le philanthrope. — Dame! il y a sans doute un motif que j'ignore ; c'est sans doute pour le bon ordre et pour éviter le scandale.
Le prisonnier. — Vous pensez donc que si ces grilles étaient enlevées, que chaque visitant eût la faculté de se trouver côte à côte du visité, qu'il pût lui dire, ta l'oreille, ce qu'il est forcé ici de lui dire à haute voix, le scandale serait plus grand encore? Pensez-vous, que ce juron, que vous venez d'entendre, n'aurait pas été déposé avec moins d'inconvénient dans. l'oreille de cette grosse mère à qui il était adressé, que dans celle de cette jeune personne qui pleure à une si grande distance et qui le recueille sans le vouloir?
Le philanthrope. — Je conçois, mais...
Le prisonnier. — Pensez-vous que ce geste qui ne vous a pas échappé ne serait pas moins indécent, si l'individu placé en face de sa girofle ou de sa largue, avait tourné le dos à cette jeune fille qui se meurt de honte de se trouver en telle compagnie, en face de son amant? Voyons, monsieur, vous parlez en général décence, bonnes mœurs, bons exemples^ etc. ; expliquer -vous :
l'oeil LiimiuLi: de i..\ tolicl. 3fi3
ici, en trouvez-vous rto la déccnco, dos mœurs, do la probité clans rhommc, quel qu'il soii, ([ui a ordonné des dispositions semblables? Non, monsieur, il faut que ce soit l'homme le plus infernal et le plus méprisal)le ; cl quol([uofois il mo semble le voir, dans une loge secrète, observant le spectacle, par un trou, aux écoutes, comme il y en a tant ici, riant de tous ces maux, et lorgnant toutes les infamies de ces rapprochements forcés, comme ce malheureux jjlasé dans tous les vices, va ensuite, du fond d'une loge de l'Opéra, lorgner, en montrant les dents, une pirouette qui expire devant ses yeux.
Lk philanthrope. — Oh ! monsieur! il y a, croyez-le, un autre motif secret.
Le prisonnier. — Je le connais, moi, ce motif secret, et je .vais vous le révéler, à vous, qui le connaissez mieifx que moi encore. C'est un motif d'espionnage ; la police veut des rapports; elle se plaît toute la journée à fouiller, à barboter dans cette fange; elle en sort toujours le musetai encore plus sale, mais jamais rassasiée : snfiata, non Inssnfa. Il y a tel chef de division, dit-on, qui livrait ses confidences ofllcielles à son épouse, comme le seul devoir conjugal -qu'il fût capable de remplir; ces hommesh\ ont transformé leur mission en jouissance ; ils ont pris goût à savoir le comment de tout ce qui se passe et de tout ce qui se fait dans la personne de leurs administrés; ce qui est ordinaire, ils le négligent; ce qui est beau, ils en font fi; tout cela n'est pas fie leur compétence et de leur goût. Avez-vous remarqué un gourmet qui laisse un rinnnas pour un morceau de fromage grouillant do vermine ; un bouquiniste qui passe une reliui-e dorée pour tomber sur un bouquin ; le botaniste aussi, qui laisse là la rose pour flairer une ordure couverte de champignons? Vous avez là l'amateur chargé de dépouiller les rapports de i)olice! Il sourit, il s'extasie, il flaire ; son œil devient lubrique, et quand il est épuisé de la lecture, il retombe, grave, dans son fauteuil, et rédige son résumé pour le conseil des prisons de la capitale. C^st
là le seul motif que je trouve dans la disposition locale où vous vous trouvez plongé comme moi à cette heure.
Le philanthrope. — Il y en a un autre, monsieur.
Le prisonnier. Un autre prétexte, oui monsieur, j'en conviens. On prétend qu'à l'aide de quatre ou cinq guichetiers qui errent entre les deux grilles, qui se tiennent l'oreille collée contre la porte par laquelle vient le vent, on , surprendra quelqu'un des secrets qui manquent à l'instruction de l'affaire du prisonnier, et que le parquet aurait besoin, faute de témoignages, de faire parvenir en notes à MM. les magistrats. C'est encore là un profit qu'on retire de ce grillage ; on espionne, non pas seulement pouf s'amuser, pour s'appliquer les cantharides, mais pour dénoncer, et la dénonciation revêt quelquefois l'aulorité i]c l'accusation. Il est tel prisonnier qu'on a jugé plutôt sur des notes de police que sur la déclaration des témoins assignés ; et une telle procédure est illégale, elle est contraire à l'esprit d'une loi qui a substitué le jury improvisé à une corporation de juges. J'aimerais mieux un magistrat convaincu et qui absoudrait faute de preuves, qu'un magistrat qui condamnerait sur des preuves insufiisantes. Je crains trop ce qui est secret et ce qui n'est pas contradictoire, ce qui se décide dans le cabinet ; ils sont si noirs leurs cabinets ! Ce sont les cabinets de l'inquisition ; car vous aurez beau dire, monsieur, vous aurez beau nous vanter les réformes apportées par la législation des codes, dans la jurisprudence pénale, vous n'avez fait que modifier la forme des chaînes, l'espacé des piloris, les caractères des écriteaux du carcan ; vous avez conservé la chose tout entière, et telle qu'elle était auparavant. Tant que la peine sera une torture, Vins/riiction sera une inquisition ; nous vivons donc encore sous le bienheureux système de V inquisition, sous le système du bon plaisir et de l'espionnage partout, mais principalement là où il s'agit de faire souffrir les autres.
L'espionnage, et non la réforme d€s moeurs et des penchants!
l.\ LACIIETI-: EX. LUTTE AVF.r. ]A flJOBITl! INFLEXIBLE. 3C3
c'esl là l'iinique iiiolif dos disposilions locales de votre systèiue l)éiiiloutiiiii'0. La délation, et non l'aniélioi-ali )n, esl, de la part du prisonnier, le plus puissant moyen d'obtenir sa grâce. Ks-tu voleur ou assassin? consens à devenir espion et lu seras agent de jjolice.
Oui, oui, monsieur, tenez, jetez les yeux à votre gauche et puis à ma droite ; examinez ce téte-à-téte rêveur, qui vient ici se voir pour ne pas se regarder et pour ne rien se dire ; cette belle i[ue vous avez près de vous et ce confrère que j'ai près de moi : eh bien ! dans ce moment, tout leur esprit est dans leurs oreilles. Ils nous tiennent par leurs oreilles. Voyez-vous s'ouvrir ces deux cornets, pour recevoir toules nos paroles comme des volants? Demain, monsieur, vous serez dénoncé, en môme temps que moi, et la dénonciation vous sera peut-être remise en mains propres, et vous jugerez alors, en connaissance de cause, de la moralité et de l'importance de ces moyens gouvernementaux qui jouent un si grand rôle dans notre replâtrage politique.
Je conçois, monsieur, qu'à notre égard, à nous, hommes politiques, ce système, où l'or des contribuables sert à acheter la boue de la délation, ce système ait sa raison suffisante : c'est la raison de la peur et de la vengeance ; c'est la raison de la lâcheté en lutte avec la probité inflexible. La lâcheté a besoin de savoir ce que nous disons pour le ridicuhser ou le dénaturer; ce que nous faisons pour le calomnier, ce que nous projetons de bien pour le déjouer ou le sahr d'avance. Il lui faut à chaque instant un thème à broder, pour paralyser l'intérêt que notre commisération inspire à ceux qui nous entourent ; il faut qu'on parvienne un jour à les irriter, à les soulever contre les réformateurs pour écraser dans son œuf la réforme pénitentiaire, et pour pouvoii' dire en dehors : Vous le voyez ! la réforme est impossible, ces idées sont inadmissibles, nous avons toutes les peines du monde à sauver ces apôtres des mains des prisonniers. Vous concevez comme moi, fort bien, ce système qui est plus vieux que Machiavel, et qui remonte jusqu'au déluge, jusqu'à la tour de Babel.
30fi RÉFORMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.
Non, monsieur, vous ne porterez pas les formes parlementaires jusqu'à croire qu'on nous entoure de la sorte pour améliorer nos idées à nous et nos mœurs; je ne me permettrai pas de vous demander si ce ne serait pas plutôt pour les corrompre?
Ainsi, monsieur, on me torture pour avoir de quoi me répondre ; on me plonge dans le secret pour avoir de quoi me réfuter sans réplique; on me contrarie à coups d'épingle, on m'agace comme un lion à travers les grillages de mes barreaux, parce qu'on m'a pas la force de se venger à armes égales. On se venge, et voilà toute la loi envers nous; et voici comment on y procède à cette vengeance légale :
« Il aime la solitude, qu'il ne puisse jamais être seul ! il aime le silence, qu'il ne lui reste plus que le silence de la nuit! il aime la propreté, qu'il végète près des lieux communs! il a de la pudeur, qu'il -ait sans cesse devant les yeux les tableaux les plus dégoûtants de la geôle ! Monsieur le directeur, chargez-vous en riant d'être le machiniste du spectacle; il est compatissant, mystifiez-le par des misères feintes, par des souffrances perfides, et que l'obole de ses secours aux malheureux soit un supplément de solde pour nos agents occultes. »
Je connais comme vous, je vous le répète, ce moyen gouvernemental à notre égard; ce soat des lâches qui s^e vengent, et qui ont la conscience de notre mépris et de la puissance 'de nos parales..
, Mais, encore une fois, à quoi tout cela sert-il à l'égard de l'autre espèce de population? Veut-on la réformer? Pourquoi la plaee-t-on pendant trois heures dans cette orgie de vociférations? Veut-on la torturer sous les yeux de tout ce qu'ils ont de cher sur la terre? Mais pourquoi la torturer plus que ne veut la loi, qui certes ne pèche pas par indulgence? où donc la loi a-t-e]le dit qu'on priverait un fils du baiser si puissant d'une mère, et l'époux de la caresse si morale de son épouse?
A DEMAIN LC ClIAmUC DE 1-A COKHL'I'TION. 367
Où la k)i a-l-ellc <lit qu'une conversation no pourrait arriver à l'oreille d'un amant, d'un ami, d'un l'rèiv, (in'cii pa-sanl à travers le cynisme do ces lieux? Mais la loi dit tout le contraire, il me semble, à chacun de ses articles ; car si elle n'y parle pas de rélbrme, elle parle de rorrcclion, ce qui n'est que le mot impropre! Quel est donc celui ipii vonl \>]u^ ((uo la loi, autre chose (jue la loi?
Le pniLANTHuoPE. — Pardon, monsieur, mais il me semble que vous oubliez une raison qui me parait tout à fait dans l'ordre des idées d'une prison. C'est ({uo si ces deux grilles n'existaient pas, la sûreté des i-uichetiors se trouverait compromise; et, dans le cas d'une résistance, le désordre })ourrail bien obtenir la victoire.
Le prisonnier. — Mais, monsieur, touchez donc, examinez donc; ces gens-là ont pris soin de répondre à vos objections. Les deux grilles sont en bois, elles ne tiendraient pas deux minutes contre le désordre, si les geôliers n'avaient pas d'avance d'autres précautions pour le prévenir. Tenez, vous chargez-vous de mon excuse? du pied je me charge d'abattre un large pan de ces remparts.
Le philanthrope. — Oh! monsieur, je vous en prie; je le vois, je vous crois sur parole ; retirez votre pied.
Le prisonnier. — Vous convenez donc, monsieur, que les grilles ne sont pas des obstacles à la violence ; avouez donc que ce sont de misérables moyens d'une police et d'une juridiction routinières ; que ces grillages sont un crilde pour laisser passer aux vents l'espionnage, sauf à rejeter péle-méle ce qui reste au tas d'ordure de la corruption.
Mais à demain, monsieur, sur le chapitre de cette corruption. Demandez à entrer avec moi dans l'enceinte de la prison; nouveau Dante, obtenez des dieux de la terre de descendre en corps et en àme, et tout vivant, dans cet empire des morts; je me
charge d'être voire Virgile, et je ne vous poserai pas la condition préalable et sine qiià non que, si jamais je remonte à la région des vivants, vous me servirez de cicerono dans le dédale de la philanthropie du quai des Orfèvres.
Le philanthrope. — Allons, allons, allons... adieu; vos mauvaises plaisanteries ne m'empêcheront pas de revenir vous voir. A demain.
Il part; et moi, madame, je remonte à un étage plus haut, n'ayant la force, après ce long entretien en pareil lieu, que de dévider un peloton de coton^ pour jeter incognito cette missive à mon bureau de poste : Dieu fasse, qu'en route, personne ne coupe le fil du paquet 1... Mais, bien ! le voilà arrivé en bon port ; il est comme entre vos mains. Adieu ! adieu! Deux bons adieux valent une lettre, et ceci n'est qu'une conversation.
Adieu.