‹ Réformes socialesChapitre 5 sur 67 · J-SS · texte numérisé non relu

J-SS

Fondation du Réformateur.

Dès le mois de septembre, notre ami Kersausie (permettezmoi de m'arrèter un instant à ce nom.. . car cet homme, si dévoué à notre cause, qui a fait tant de sacrifices pour la servir, qui a résisté à tous les pouvoirs royaux et impériaux pour rester le digne neveu de La Tour-d'Auvergne, surnommé le premier grenadier français, Kersausie, cet homme modeste, que je n'hésiterai pas d'appeler grand homme, où est-il aujourd'hui? Estil en Amérique ou dans la tombe ? Vit-il quelque part, en proie aux lassitudes de la vieillesse, cette longue agonie de la mort? Je l'ignore, et le demande vainement à ceux qui pourraient me renseigner... et je reprends ma phrase)... Kersausie se trouvait en prison, où j'allais fréquemment le voir, comme intermédiaire entre lui, sa sœur madame de Pontavice et son mari.

Il me communique un jour le projet qu'il avait formé de fonder un journal indépendant de toute espèce de coterie, et brusquement il ajoute : « et de t'en nommer le rédacteur en chef. »

Cette dernière parole amena de ma part une résistance que bien des journalistes auront de la peine à concevoir. Je lui fis observer, que, dès la première quinzaine de notre pul^lication, les Thiers et les quarts du gouvernement de Louis-Philippe, avec leurs agents politiques policiers ou judiciaires, trouveraient bien le moyen de nous intenter un ou plusieurs procès entraînant une ou plusieurs condamnations achetées, qui entameraient une plus ou moins grande partie de la somme consacrée à cette grande œuvre. Si j'avais été aussi riche que lui, j'aurais pu partager avec lui le fardeau de la mise de fonds et m'exposer comme lui à la perte de mon sacrifice; mais en le sentant seul actionnaire du journal, je devais trembler chaque jour, en me levant, devant le danger d'^ne rédaction ainsi placée sous l'épée de Damoclès.

« Enfin, tu réfléchiras, me dit-il, et je suis tout prêt à tenir ma parole. »

Li;s 100,000 Fa. ui: keusausie. 7

Nous nous quittâmes sur ces derniers mots ; et, de ce pas, j'écrivis à sa sœur cl à son ])eau-fi'ùro, pour les inviter à venir me i)rcler main-forte, dans la discussion d'un projet auquel me paraissait un peu trop tenir leur IVère et beau-frère. Ils me répondirent : Qu'ils savaient déjà do quoi il s'agissait; qu'ils avaient donc pris leurs mesures })Our réaliser les cent mille francs demandés ; et ils m'annonçaient leur départ pour Paris, afin de me seconder, dans le sens que je leur indi({uais.

En effet, deux jours après, ils m'accompagnaient à la prison, pour agiter, tous les quatre ensemble, une question aussi grave, en présence des événements si chanceux, sous ce régne bcàtard.

La conclusion de celle longue discussion, que Kersausie seul pouvait nous donner, fut courte et irrésistible : « Ma chère sœur, j'ai entendu vos raisons, je les apprécie avec tout l'intérêt que vous me manifestez, mais ma volonté est arrêtée, il n'y a que Raspail qui puisse la réaliser ; je vous prie en conséquence de m'envoyer les cent mille francs ; et si mon ami Raspail se refuse à les accepter, je les jetterai au feu. »

« Devant une volonté aussi arrêtée, me dit la sœur, monsieur Raspail, vous n'avez qu'à accepter, si cela vous plaît ; et les cent mille francs vous arriveront dans quelques jours. »

Je vous avoue que, pendant ces quelques jours, je perdis un peu de mou insouciance liabiluellc : avoir cent mille francs à ma disposition, moi, qui, dans la vie que m'ont faite les jésuites, ai eu bien souvent de la peine, malgré un travail rude de jour et de nuit, à pouvoir disposer d'une pièce de cinq francs ! cela Iiouleversait mes idées. J'étais peu habitué à être administrateur, cl je tremblais de tous mes memlires, à la seule idée d'être exposé à me voir volé d'une manière ou d'une autre : « A la garde de Dieu, me dis-jc, j'ai tout fait pour décourager mon ami, tâchons d'élever mon sacrifice à la hauteur clu sien. »

Tout cela marcha avec la promptitude de l'éclair. La lettre de

crédit m'arriva, tirée sur le directeur de la Monnaie ; les cent mille francs venaient d'être versés entre, les mains du receveur général du Finistère.

Cette lettre à la main, je courus à la Monnaie." Le directeur, M. Collo, ne s'y trouvait pas ; il était en voyage et remplacé par son chef de division, à qui je présentai ma lettre et qui me répondit : « Dès que la somme nous sera arrivée, nous vous inviterons à venir la toucher. » Aussitôt je retournai chez moi, et je me mis en route pour louer un appartement, que je cherchais au premier au-dessus de l'entre-sol. J'en trouvai un convenable, juste audessus de celui de mon fabricant de microscopes Deleuil. Je rédigeai à l'instant même mon prospectus, que j'adressai immédiatement après son impression, par la poste, a tous les membres de la Société des Amis du peuple, dont j'avais été le président, à l'effet de le faire distribuer par eux dans leurs différents cantons, ainsi qu'aux maires et aux grands employés des principaux centres de population. Je me croyais de cette manière, mis à l'abri du mutisme que la presse de Paris allait garder sur mon œuvre et qu'elle garda impitoyablement.

Mais, dès le début, deux coups de foudre vinrent me frapper : le premier, ce fut le refus du chef de division de M. Collo de faire honneur à sa parole. « Mais, lui dis-je, vous avez bien et dûment reçu l'argent, de quel droit le retenez-vous ? »

« — Je n'ai rien à vous répondre, me dit-il. » Alors j'étais un peu prompt à la riposte, et je lui fis le signe d'un soufflet qui fut intercepté par les deux domestiques qui l'entouraient. « Vous protégez, leur dis-je, un homme coupable d'un vol manifeste; » et je le quittai. Toute la valetaille accourut, non pas pour prendre fait et cause en faveur du chef de division, mais pour me supplier très-poliment, et avec toutes sortes d'instances, de sortir de la Monnaie. Je leur exposai toutes les raisons que j'avais pour maintenir mon accusation et, repoussé ainsi et par les uns et par les autres, je retournai chez moi,

SOUFFLET PUES [)E L.V .lOUlî DU DIUF-CTF.L'U DE LA MONNAIE. 9

d'où j'envoyai mon tlomosliijuc (loniaïKlor les noms de ses témoins à l'imporlincnt qui m'avait l'ait une pareille insulte et qui me mettait dans un si grand embarras. 11 refusa le cartel. J'écrivis à M. Collo , lui disant que si, dans trois jours, je n'avais pas une réponse satisfaisante, ce serait avec lui ({ue le duel se viderait. La réponse de M. Collo ne se fil pas attendre; elle contenait l'ordre de me solder mes cent mille francs; ce qui fut fait.

Vn aulre i^'onre d'embarras me viul (Ui côlé de la posle : Nous étions à cette époque dans un bouleversement complet de toutes les lois du royaume; le premier employé venu se constituait juge du fait et du droit, et passait à pieds joints par-dessus les articles les plus évidents. La poste, en effet, venait d'arrêter au passage tout mon envoi de prospectus, sous le prétexte qu'ils n'étaient pas timbrés, prétexte ridicule en théorie, mais facile à exécuter dans la pratique, selon le bon vouloir d'un simple su])altorne. Evidemment j'aurais eu raison devant les tribunaux contre la posle ; mais la justice est boiteuse, et ne marche qu'au gré du chef du gouvernement, à l'arliitre duquel restait dévolue l'apparition de mon journal.

Louis-Philippe avait affaire à un individu habitué à déjouer toutes ses roueries. Je fais retirer le prospectus. Je réunis une vingtaine de femmes, pour un travail pressé, leur dis-je ; je leur fais mettre sous toile des paquets semblables à ceux coniiés à la poste, et cette fois, l'expédition est faite par 7/? dilicfence, sans plus me préoccuper des paquets que la poste venait de me voler. La rouerie du roi-citoyen n'obtint qu'un mesquin avantage, qui fut de renvoyer au 0 octol^re l'apparition de mon journal, qui aurait dû avoir lieu le 1'''. J'avais déjà déposé cinquante mille francs de cautionnement ; je venais d'en dépenser pour la publicité une douzaine de mille ; mes cent mille francs se trouvaient un peu rognés. Mais j'avais reçu là deux bons avertissements et qui, les premiers jours, ne manquèrent pas de me mettre sur mes gardes

et d'arrêter les élans de ma plume : jamais je n'ai paru calme plus qu'à mon début, mais l'avenir n'y perdait rien.

Mes gérants bous et mauvais : Dupoty, Saigey et Jaffrennou.

J'avais prévu qu'avec le' mutisme de la presse d'alors, qui a peu changé plus tard envers moi , je ne pouvais manquer de me trouver un peu dans l'embarras sous le rapport pécuniaire ; mais deux circonstances se présentèrent, comme pour donner à mon esprit un peu de tranquillité sous ce rapport : 1° pendant mon incarcération à Versailles, j'avais eu, de temps à autre, l'occasion de recourir à la publicité du journal le Vir/il.wf, journal libéral assez inoffensif de cette localité, mais assez peu répandu dans ce canton éminemment royaliste. La caisse du journal se trouvait à bout de ressources ; je lui avais procuré quelques secours d'argent de la part du général Lafayetto : ces secours furent insuffisants pour le remettre sur pied ; et ce petit échantillon provincial de journalisme se voyait condamné à faire banqueroute à ses abonnés. Les gérants prirent le parti de venir à moi pour continuer les aljonnements, à l'aide du Réformateur. « Je le veux bien, leur répondis-je, mais à mie condition : qui est que vous allez vous engager à ne point retirer vos quinze mille francs de cautionnement, dont vous continuerez à percevoir les intérêts, et à vous engager cà les échanger contre quinze mille francs de mon cautionnement, au premier besoin qu'en aura ma caisse ; à cette condition seule, je puis me résoudre à ce sacrifice ; pour moi, je m'engage à cesser mon Journnl, le jour où vos ({uinze mille francs menaceraient d'être compromis » ; et, par la même occasion, pour (ju'il y veillât lui-même, je pris l'un des deux comme gérant, mais non responsfiljle ; il se nommait Dupoty. Mon deuxième gérant, qui n'était pas plus responsable que Dupoty, c'était mon intime ami, M. Saigey, homme pur, qui est resté toute sa vie un savant pauvre et désintéressé, le modèle du vrai savant. Le seul qui se compromettait et signait chaque

MIÎS TROIS Gl-I\ANTS. 11

jour les feuilles, ce qui l'exposait à la prison, c'était un brave et cligne gaiTon que m'avait procuré M. de Poulavice, et qui, à ce prix, li'ouvail le moyen de continuer ses études pour devenir huissier, sans être à charge à sa fannlle. De ces trois gérants, celui (pii m'a donné lo jikis do chagrin, ce fut Dupoly, une espèce de pauvre d'csj)ril, dont la réaction tenait la licelle et dont la vie s'usait, chaque jour, à aller à Versailles et à en revenir doux ou trois fois de suite, pour avoir l'occasion de courtiser les dames, ([ui ne lo Irouvaicnt rien moins que beau garçon, et dont l'une se vit obligée de mettre lin à ses agaceries, en lui perçant la main avec une des aiguilles de ses cheveux. Celui-là jouera un rôle l^ien actif, lors de la chute de mon journal, jus(iue-là toujours victorieux dans ses luttes contre la police.

%" A cette circonstance favorable, vint s'en joindre, un peu plus tard, une autre qui ne l'était pas moins. Les désordres qui, grâce à l'inconduite de Marrast, se glissaient chaque jour dans l'administration do la Tribune, avaient Uni par la mettre dans la nécessité de faire également faux bond aux abonnés. Marrast et son ami Sarrut vinrent implorer mon pardon sur leurs faits et gestes; et je pris l'engagement de servir, avec mon journal, tous les abonnés de la Tribune. Celait un sacrifice que je faisais à la cause, bien moins qu'un acte d'estime c[uc j'accordais à ces deux particuliers. Je vous raconterai plus bas un acte d'infamie de la part de Sarrut ; je n'ai à m'occuper ici que du rédacteur en chef de la Tribune, en laissant pour l'instant de côté l'administrateur. Les quelques faits suivants suffiront pour faire apprécier la moralité du rédacteur; chaque jour la caisse de la Tribune se trouvait à vide; c'était Marrast qui y puisait à pleines mains :

1° Les patriotes de Paris et de la province imaginèrent un jour d'ouvrir une souscription et de payer une amende que, pour l'exemple, je refusai de payer. Quand l'amende fut couverte, je refusai également la souscription pour moi, et j'en fis cadeau aux femmes et aux enfants des prisonniers de cet infâme régime ; moyen de la soustraire à la gueule du fisc. Un comité s'étant

formé pour aller recueillir ces fonds, il ne se trouva pas un sou dans la caisse : Marrast avait tout escamoté, et, comme il était bien en cour, il sut éteindre l'affaire.

2° Une autre fois, la Tribune fut frappée d'une amende assez sérieuse ; pour la payer, elle ouvrit une souscription. Un jour Sarrut rencontre l'homme d'affaires du prince de Brunswick, dont la Tribune avait embrassé la cause, et il lui adresse de violents reproches sur l'ingratitude de son maître, qui n'avait pas daigné jeter son obole dans la tirelire de la souscription : « Comment, lui répond le majordome, c'est à mon maître que vous adressez une pareille injure? » Il tire de sa poche son carnet et il en sort un reçu de deux mille francs signé par le caissier de la Tribune. — « Je vous demande pardon, lui répond Sarrut, c'est Marrast qui les a escamotés. »

3" Le même Marrast avait détourné der ses devoirs la femme d'un officier de l'armée, et la cohabitation avec elle l'avait rendu père de trois enfants. Il abandonna plus tard celte mère et ses enfants, pour épouser une bâtarde d'un bâtard du roi Georges, C|u'avait connue, avant lui, un homme dont il me répugne de citer le nom, et qui a été un des derniers ministres de l'homme de Sedan.

Etonnez-vous ensuite do la conduite de ce malheureux rédacteur de la Tribune, en 1848, envers moi et envers la caisse du maire de Paris, qu'il laissa vide de quatre millions, dont il n'a pu jamais indiquer l'emploi. Cet homme est mort, en 1849, dans la plus profonde misère, après avoir eu l'honneur d'être président de. cette assemblée républicaine sans républicains, qui a Uni par accoucher du Deux Décembre. Malheureuse France! quand sortiras-tu d'un pareil gâchis de prétendants? J'en détourne la tête, pour revenir à mon sujet.

PRKMŒn DUEL CONTKE UN l'LASTIlON. 13

Acle de lâcheté et d'ingratituclo do Sarrut, digne acolyte de Marrast.

Je servis fidèlement, et à mes frais, les aLonncs de la Tribune; et je demande la permission de devancer répo([ue pour soumettre au lecteur le trait d'infamie (je maintiens le mot), que m'a donné plus tard, comme acte de reconnaissance, l'administrateur Sarrut, élevé, ainsi que Marrast, dans la pépinière jésuitique de- Sorèze, dirigée alors par des dominicains. J'clais en prison à la Force, en 1835, après ralïaire de l'anniversaire de 1830, une des roueries du iils de Philippe-Égalité, dont j'aurai à vous parler plus tard. Un jour, ce Sarrut envoie Bichat, son homme-lige do la Tribune, qui rentre dans la rédaction du Réformateur et soufflette par derrière mon neveu, assis tranquillement à la la])le. Ce Bichat se met à fuir après cette première insulte; mais il se ti'ouvc rattrapé par mon neveu, qui le prend par les reins et le jette par la fenêtre ; heureusement il fut retenu par deux individus qui se trouvaient là, tout exprès, pour prêter main-forte à ce lâche coquin, et qui le sauvèrent à l'instant où il allait tomber dans la rue. Un duel en même temps est indiqué à ses deux témoins pour le lendemain matin ; on sut dans la journée que Sarrut avait dit publiciuement : « Il faut que demain un Raspail y passe. »

Le duel eut lieu le lendemain : Bichat tire le premier et manque son adversaire ; mon neveu tire le second, il atteint Bichat en pleine poitrine. Bichat ne tombe pas, il était plastronné ; mon neveu se récrie contre cette infamie, et toute la ])ande de Sarrut prend la fuite à sa suite. Ce Bichat devint quel(|ue temi)s après officier dans la garde municipale. Vous voyez que la Démocratie d'alors était, comme aujourd'hui, sans beaucoup de Républicains.

Duel du même genro à l'occasion du IVfovmateur. A roccasion de celte dernière rouerie du parti jésuitique de

Louis-Philippe, je ne puis me dispenser de parler d'un autre duel de ce genre, qui m'arriva vers le commencement de mon entreprise : par le plastron la ressemblance en est parfaite.

Le 19 octobre 1834, à l'occasion d'un duel entre deux patriotes, j'avais pris le parti de régler la question du point d'honneur hardiment et franchement. Mon article portait en tête et avec un titre typographique, les trois adages suivants :

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