‹ Réformes socialesChapitre 6 sur 67 · IL TACHE · texte numérisé non relu

IL TACHE

et je commençai l'article par ces mots : « J'ai toujours conçu le duel comme moyen de servir son parti ; je ne le conçois pas comme moyen de servir sa personne. »

Or, cet article, paru le 19, devait motiver une rouerie nouvelle, car il fut très-remarque. Aussi le 30 novembre, étonné de lire dans le Bon Sens, journal de la démocratie, un éloge pompeux de Louis-Philippe, transcrit de sa correspondance, nous avions ajouté ces mots à l'article : « En quoi, nous lo demandons, la démocratie du bon sens diffère-t-elle de la démocratie du SENS COMMUN? » Le Sens commun était un journal du château.

Gela parut piquer au vif la rédaction du Bon Sens et lui faire l'effet d'un coup de foudre. Le 2 décembre, le Bon Sens nous demanda une explication sur cette phrase; nous la lui donnâmes dans les termes d'une extrême politesse et en le priant de nous expliquer la manière dont il entendait la démocratie. Il nous répondit par des injures et une déclamation contre la plèbe ignorante, à la suite de laquelle il proclamait la nécessité d'un gouvernement héréditaire.

Le 18 décembre, le môme Bon Sens répondant à un article du Puy-de-Dôme qui lui demandait également une explication, se livra, à notre égard, à une série d'impertinences qui fut suivie,

SECOND DUEL CONTRE U.N l'LASTUON. 15

le 22 décembre, d'une provocation poussée jusqu'aux dernières injures par le sieur Rodde, s'inlilulant administrateur du journal. Nous écrivîmes à M. Caucliois-Lemairc, rédacteur en chef du Don Sens, qu'il voulût bien nous dispenser d'avoir affaire à son administrateur ; que les règles du duel ne pouvaient mettre aux prises que les deux rédacteurs en chef; qu'il eût la complaisance de m'adresser ses témoins. Cauchois-Lemaire, un peu troublé jîar cette affaire, et qui no s'attendait pas à me voir reprendre l'épée, que je lui semblais avoir abjurée à jamais par mon article d'octobre 1834 sur le duel, se mit à jouer sur les mots; enfin il se décida à m'envoyer ses témoins. Mes témoins lui répondirent que, en ma qualité d'offensé, j'avais le choix des armes et que mon choix était tout fait : c'était l'épée.

Ses témoins répondirent qu'ils ne pouvaient pas accepter cette arme; car M. Cauchois-Lemaire avait la main faible et se tenait très-mal. Je répondis le lendemain que : Quand on a le cœur faible, parce qu'on a la main faible, on ne fait pas la voix si forte, et que je tenais à me servir de mon droit, qui, d'après les règles du duel, était incontestable; tant pis pour l'adversaire qui, en m'attaquant avec une telle violence, l'avait fait en connaissance de cause et en se croyant assez fort. Il avait distribué à cinquante mille exemplaires les injures du sieur Rodde ; dans tous les théâtres de Paris, on jetait par poignées ce feuilleton, chose inouïe dans les rapports de la presse ; je supportai l'insulte sans la rendre ; ce commerce de mots n'allait pas à ma résignation ordinaire. J'argumentai ainsi sur mon droit pendant deux jours, ce qui me permit de régulariser ma position avec mes principes cidessus : Que le duel était permis pour défendre son parti. J'avais reçu du mien, le 28 décembre, deux déclarations de la part des patriotes ; elles étaient couvertes de signatures. Là ils réfutaient les calomnies de ce misérable Rodde, et certifiaient que le Bon Sens ne devait plus compter parmi les journaux de la démocratie, mais parmi les fauteurs de Louis-Philippe. Je voulus bien me relâcher de mon droit, et accepter pour arme le pistolet. Rodde tremblait de son côté ; car il savait que les règles du duel me

défendaient d'accepter sa substitution à Gauchois-Lemaire, pour un motif que je n'aurais dit qu'à la dernière extrémité :1e sieur Rodde avait été flétri devant les tribunaux pour une affaire infâme qu'il avait commise à Clermont (Puy-de-Dôme), où il faisait le métier de marchand d'hommes. De son côté, un de mes amis, M. Bauterne, l'avait provoqué, ignorant le fait dont je viens de parler.

Ma. concession faite sur le choix des armes, il n'y avait plus moyen d'éviter le duel. Il avait été convenu, entre nos témoins, que le lieu du combat ne serait donné de part et d'autre qu'à notre première rencontre dans Paris. C'était à Saint-Mandé que nous devions nous rendre, sous le sceau du secret. Mais dans ce parti aux ordres de Louis-Philippe, y eut-il jamais rien de respectable et de respecté? un des quatre témoins le dit en passant sans doute à un agent ; car en y arrivant nous y trouvâmes les gendarmes.

« Mauvais signe, dis-je à Bravard, un de mes témoins ; fde vite en suivant cette muraille ; il y a là une ouverture, rentre par là ; mesure les vingt-cinq pas convenus; et en faisant un détour nous allons t'y rejoindre. » Nous nous y rendons en courant; nous nous plaçons à la distance voidue. Cauchois-Lemaire tire le premier, et visant à mon tour je l'atteignis en pleine poitrine ; mais la balle ne fait que traverser la redingote, va trouer son fauxcol, et, comme à peu près morte, l'alteindre au coi\',\e niisôrnble était plastronné ; il en fut quitte pour une vigoureuse contusion. Je demandai à recommencer le duel, mais à nu, lorsque les gendarmes nous atteignirent ; ils prirent les noms des combattants et des témoins. Quand ils me demandèrent mon nom, je leur dis : « Mais je vous l'ai déjà donné » ; et je partis, entraînant mes deux témoins jusqu'au fond d'une certaine auberge où vinrent, je ne sais comment, nous rejoindre ce misérable Cauchois- Lemaire et ses témoins. Il était revenu de sa surprise, après avoir accepté une saignée de mon chirurgien Fabre, rédacteur de la Gazette des hôpitaux, qui lui demanda le cadeau de son faux- col

LE coi.om:i. prn.vitni.L \c.KyT i»f, pajof,. 17

troué, crainlc que Cauchois-Lomnirc no lui reconnu à ce signe pour avoir élc un des com))nltanls. Fabro l'écliani^ca conlre le sien.

Les témoins du blessé vinrcnl me supplier de tendre la main.à ce pauvre Cauchois-Lemaire : « Allons donc,, leni- n'-pondis-je, souvenez-vous de mon pi'iiicijio : Le diii'l ne jifoiivc ;'je;î; Je suis à sa disposition s'il veuL recommencer» ; elle lendemain mon journal parut en porlanl. en tôle ce principe, suivi du procès-verbal des quatre témoins.

Quanta Rodde, Baulei-ne fut débarrassé de son bon service: Rodde était devenu fou.

De ce coup de feu, le Don Sens seul devait périr, nul abonné ne s'y présenta plus ; mais Cauchois-Lemaire fut amplement récompensé : il fut nommé, par Louis-Philippe, archiviste du royaume.

Il fut reconnu que le 7^07? se7?s avait coûté prés d'un million, depuis sa fondation, à un riche sénateur belge qui, dans un tripotage avec Louis-Philippe, avait accepté la fondation d'un journal en apparence répul)licain : Louis Blanc et Barthélémy Saint- Hilaire faisaient partie de la rédaction de ce masque répubhcain.

Quatre autres duels à ajouter à celui de Cauchois-Lemairo , par la même occasion.

Pour faire suite à ce combat contre ces deux polti-ons do Rodde et de Cauchois-Lemaire, il m'élait arrivé quatre autres demandes de duel auxquelles, après ce premier, je m'empressai de vouloir faire droit. J'envoyai le domestique du Réformateur à ces quatre adresses différentes, et il se trouva qu'aucun de mes gaillards n'était plus à l'adresse indiquée; dans le nom- ,bre se trouvait un ancien colonel, un nommé Pérardel. Cet

IP, ri:formes sociales. — le combat,

homme qui en était à sa quatrième ou cinquième reculade, avait comparu, comme témoin, dans l'affaire des Vingt-Sept, où, de demande en demande, je l'avais presque forcé à s'accuser le protégé du général Pnjol, titre que toute la salle avait mis au rang d'un agent de police.

Or le lendemain de sa déposition, j'avais reçu un cartel signé de son nom. J'étais alors entre deux gendarmes; ce cartel était fort singulier. ?vlais voilà qu'en descendant sous les voûtes sombres de la Conciergerie, je rencontrai, venant à moi, mon Pérardel : « Ah! c'est vous, monsieur? Quand je vous disais là-haut que les portes des prisons vous étaient ouvertes pour l'entrée et la sortie, avais-je donc si tort? Allons vite, choisissez un témoin; j'en ai un ici dans mon coaccusé le brave Kersausie. Les épécs nous manquent, nous agirons avec les couteaux; en garde, s'il vous plaît! »

A ces mots mon homme baisse la tête.

— Eh bien, qu'est-ce que vous cherchez?

— Monsieur Raspail, les aveux que vous m'avez arrachés à l'audience d'hier ont porté leurs fruits dans Paris; partout je me suis vu accue'illi par le mot de mouchard; vous sentez combien cela est désagréable. Je vous en prie, vous seul pouvez détruire cette impression; accordez-moi cette grâce.

-- Fi donc! lui dis-je, c'est pour cela que vous êtes rentré en prison? ayez la jionlé d'en sortir par la même fdière, et attendez-vous à quelque chose de pire de ma part; car dans ma plaidoirie, vous saurez ce qu'il en coûte pour jouir des faveurs du général Pajol, et pour pouvoir sortir de prison autrement que par ordoimnnce de non-lieu.

Ce Pérardel est le même colonel dont ont parlé les journaux anglais, pour l'avoir retrouvé à mes côtés dans un dîner où sié-

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