COMBIEN PÈSE UN SABOT DANS LA BALANCE DE LA JUSTICE
en arricrc, aumiliciurim mondcqiii progresse à pas de géants vers un meilleur avenir. Nous leur parlons un langage bien étrange ; mais en vérité ils nous donnent aussi chaque jour un spectacle bien étrange. Qu'ils nous excusent, nous les excusons à notre tour; nous le savons, on ne refait pas si facilement qu'on le pense son éducation à cinquante ans.
Jusqu'à ce jour, il était reconnu, en principe, que les fautes les plus dignes de pardon sont celles que l'emportement et l'indignation poussent à commettre ; la loi sèche et sévère qui nous régit se montre indulgente pour elles, et les hommes se les pardonnent mutuellement, parce que, disent-ils, dans ces moments-là, on n'est pas maître de soi-même. C'est ainsi que la magistrature le décide lorsqu'elle se trouve désintéressée dans la question, et qu'il s'agit d'une insulte à laquelle elle est restée étrangère.
Mais est-ce que l'action change de nature quand c'est la cour qui en devient l'objet? Est-ce que l'emportement est moins aveugle? Est-ce qu'il est plus susceptible d'être maîtrisé, en présence de cette cour impassiblement inexorable, qu'en présence d'un individu irrité à son tour? Personne ne le pense; et pourtant la cour se venge, et pour un moment de fureur, de la part d'un homme égaré par le désespoir, elle lui impose cinq ans de torture ! Et vous ne voulez pas que le malheureux écume de fureur, et qu'il suive les traces de ses modèles, qu'il ambitionne à son tour le plaisir de la vengeance, et qu'il s'écrie : « Mon seul regret « est de vous avoir manqué, et de n'avoir pas tué quehiu'un. » Ces paroles vous paraissent exécrables ; mais les vôtres, qui sont des peines flétrissantes, comment les qualifierait-il, s'il avait voix au chapitre? comparez ce qu'il vous a fait et ce que vous lui faites, et décidez qui de vous deux est le plus coupable devant la raison, au tribunal de laquelle tous les hommes sont égaux pour les mêmes fautes, qu'ils portent toques en têtes ou sabots aux pieds.
Le malheureux torturé vous a lancé à la tète ses sabots ; il
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pouvait vous blesser, vous tuer même ; mais en définitive il n'a fait que vous causer une courte frayeur. Pour ce fait, vous lui imposez cinq ans d'existence dans une prison, qu'il connaît, et qu'il doit abhorrer s'il lui reste encore quelques sentiments humains dansl'àme; vous lui rendez ainsi son moment de fureur. Voyons, maintenant, si vous le manquez, comme il vous a manqué luimême : le soleil, aux rayons duquel il s'était façonné et avait pris couleur et embonpoint, va lui être retiré pendant les trois quarts de la journée;, il va marcher nu-pieds jusqu'à ce que l'époque de la distribution des sabots soit arrivée; pendant cinq ans son estomac sera condamné à digérer un pain noir, tel que, MM. les conseillers, vous ne voudriez jamais en donner à vos chiens de basse-cour, une soupe au pain et aux haricots, le tout humecté avec de l'eau de la citerne ; c'est là la seule nourriture officielle que votre jugement lui octroie pendant cinq ans en sus des trois que vous lui aviez infligés auparavant.
S'il appartient à l'association des voleurs, on lui fera passer quelques douceurs peut-être ; mais s'il est honnête homme, seul sur la terre, il dévorera son pain et sa soupe, et il dévorera son impuissante vengeance, sa haine contre vous. Or, si vous connaissiez, je ne dirai pas les axiomes de la physiologie, mais -les habitudes de votre estomac, à vous qui l'avez si friand et si peu tolérant, vous avoueriez volontiers que cet homme ne poussera pas bien loin dans les fers une existence ainsi torturée. Vous ne le manquerez donc pas, vous autres; seulement vous raffinez votre coup, vous pelotez votre victime, vous prolongezson agonie, vous ne lui lancez pas le sabot judiciaire à la tête, vous le lui cassez à petits coups sur le front; et, lorsque le crâne s'ouvre, vous dites gravement, en style de palais : Il n'a que ce qu'il mérite.
Eh bien! recevez-en notre aveu hardi : nous concevons l'emportement de cet homme des prisons; nous ne concevons pas votre grimoire. Nous concevons que cet homme vous abhorre, vous qui le torturez. Nous ne concevons pas que vous le torturiez encora pour la haine-que vos premières tortures lui ont in-
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spiréo. Nous voyons en vous el en lui deux einicmis acliai-nés, cl nous ne découvrons pas la raison pour laquelle sa vcni'cancc, à lui, sérail jiliis i'c)ujial»le ([U(^ la \(')lre; pour(|iioi une voIlh; de sabots payerait cinq ans de tortures, et })our([uoi cinij ans de lorlures froidement imposées à un pauvre diable ne payeraient pas une volée de sabots.
Oh ! certes, si nous pouvions recueillir de vos lèvres qui prient habituellement le Dieu de clémence, le Dieu qui, d'après vous, a bien voulu mourir entre deux voleurs, pour ouvrir à l'un d'eux les portes du ciel ; si do ces lèvres pieuses nous pouvions recueillir quelques conseils paternels accordés à l'homme qui s'égare, à l'homme que le désespoir de la faim pousse au désespoir de l'injustice, quelques-unes de ces consolations qui ramènent l'insensé à la raison, le coupable à la vertu, le vindicalif à la bienveillance ; si nous pouvions apercevoir le médecin dans le juge, l'ami de l'humanité dans l'homme de la loi ; si enfin la prison était élevée par vos soins au rang d'une école de morale, d'un hospice d'amélioration, d'un refuge de consolation ; et qu'au sortir de là l'infortuné fût assuré de retrouver protection et ent:ouragement parmi ses semblables, oh! nous blâmerions alors cet acte qui est répréhehsible en lui-même, niais bien excusable à la vue de votre sévérité de profession.
Mais tant que vous aurez des cachots, du pain noir, de l'eau claire et la correction de la paille à offrir aux malheureux que vous frappez, nous serons pour vous sans commisération et sans bienveillance. Et puis, enfin, que voulez-vous qu'on pense d'un ordre judiciaire, devant lequel un avocat général prend la parole, pour dire, avec sa gravité d'office : « Ce sabot et l'autre, si on le retrouve, doivent rester au greffe comme pièces de conviction. » Et pour que le greffe ail deux sabots sur table, le pauvre diable marchera nu-pieds.