‹ Réformes socialesChapitre 54 sur 67 · LA PRISON CORROMPT PRESQUE TOUJOURS ET SOUVENT NE PUNIT PAS · texte numérisé non relu

LA PRISON CORROMPT PRESQUE TOUJOURS ET SOUVENT NE PUNIT PAS

Ce que nous avons à dire des prisons ne s'applique jamais aux détenus politiques ; ceux-là sortent en général de ces maisons de corruption, comme le phénix de ses cendres, aussi purs qu'ils y étaient entrés.

Je voudrais voir un sauvage de la Nouvelle-Zélande visitant notre France , pour se former, comme nous le disent les feuilles politiques, à l'école de la civilisation, et arrivant tout à coup, et sans avoir suivi un cours de procédure criminelle, dans l'enceinte d'une cour d'assises. A la vue de l'accusé entouré de gens armés, du président silencieux et de l'avocat général glapissant la vengeance puljliquc, je suis tenté de croire qu'aux yeux de l'incivilisé tout cela signifierait que l'accusé doit être occis et mangé, pour qu'ensuite il n'en soit plus parlé : « Ainsi fait-on chez nous, dirait-il en son langage, il est vrai, moins cadencé que celui de l'accusateur, ainsi fait-on clicz nous et au plus vite , pour ne pas laisser trop longtemps souffrir le vaincu. » Les sauvages n'aiment

* Réformateur, 10 déc. 1834, n" 63.

pas à voir palpiter leurs victimes ; ils aiment mieux tuer que torturer, et surtout que torturer de sang-froid ; pour eux , la torture est pire que la mort, et ils ont raison. Mais si on apprenait cà ce sauvage observateur de nos mœurs douces et polies, que cet homme est destiné à être jeté dans une prison, pour y manger du pain et y boire de l'eau pendant tant de mois ou d'années, après quoi il sera mis à la porte pour qu'il aille gagner sa vie, le sauvage regarderait tout ceci comme inintelligible, et il ne manquerait pas de demander à son cicérone : « Mais s'il a été méchant « une fois envers ses semblables, comment savez -vous qu'il ren- « trera meilleur au milieu d'eux ? Si la société a usé de la loi du « talion envers lui , pourquoi ne voulez-vous pas qu'il use à son « tour de la loi du talion envers elle ? La vengeance est comme « un balancier : il suffit qu'elle aille à gauche pour qu'elle re- « vienne à droite ; il se vengera donc en sortant. Alors, vous au- « très hommes civilisés, modèles des nations moins avancées, « c'est donc ainsi que vous entendez protéger vos sociétés? vous « lancez vos loups sur vos brebis, quand vous avez eu le plaisir « de les agacer à coups de fouet pendant des années. » Ce langage est celui que nous ne cessons de tenir aux jugeurs de la civilisation, nous qui pourtant avons été familiarisés avec toutes ces inconséquences de la vie civile ; et, cà toutes ces bonnes raisons, on continue à répondre par des condamnations à dix, à vingt ans de galères, et à la peine de mort môme, le triomphe-insigne de l'éloquence des accusateurs.

Or, le langage que nous prêtions à l'homme qui, pour la première fois, serait témoin de nos horreurs judiciaires, ce langage est le seul logique, car nous ne voulons pas le donner comme le seul humain. Quel est votre but en condamnant à la prison ? — Devons venger? non, vous déclamez contre la vengeance! Et, du reste, vous êtes chrétiens ! — Venger la société ? — Mais la société vous demande grâce ; elle vous crie à vous assourdir : Protégez-nous, et ne nous vengez pas. — Venger la loi? — • Mais la loi est un mot qui remplit bien la bouche ; une idéalité qui se transforme en métamorphoses heureuses ; mais en réalité, c'est

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un assemblage de lettres, dont les magistrats éludeul le sens, tout aussi Ijieii que l'accusaliou et la tiel'eiise. — Votre but est-H d'améliorer? — Mais entrez dans ces cloaques de l'espèce humaine, et vous vous convaincrez qu'on ne peut en sortir que eorrompu et démoralisé. En condamnant à la j)rison, vous cundannicz donc à la corruption riionnne qui n'cliiit ([ue coupable, et à la plus ignoble dépravation l'homme qui, dans la société, eût rougi de son penchant à la corruption et l'eût étouffé par honte. — Améliorer à la Force, à Poissy, au bagne ! (^)uel est l'avocat général, si intrépide qu'on puisse le supposer, ([ui ose proférer une pareille hérésie ?

Tenez, en cet endroit, pères de famille, mettez la main sur ce que je \Tiis écrire, et ne le laissez pas lire à vos enfants. J'ai vu cette Babylone si ignoble ; j'ai vu, moi qui vous parle, cet ouvrage dégoùlant de nos saintes lois; et à ce spectacle j'ai serré le bras du geôlier, en lui disant à l'oreille : De grâce, rendez-moi mon cachot; je sens qu'ici je ne saurais supporter la vie. Me croirezvous, si je vous dis qu'au su et vu des préfets , des magistrats , du directeur et des geôliers, il y a là, dans ce monde nouveau, dans cette cour, en face du soleil, des hommes à qui cette longue captivité a fait perdre les goûts de leur sexe ; et qui , un foulard jaune au front , invitent les passants à tromper la nature, et à sacrifier à un autre amour ([ue cliez nous ? Vous frémissez et vous rougissez ! Mais, insensés, ces métamorphoses sont votre ouvrage : c'est vous qui les inspirez ! vous ! vous-mêmes ! accusateurs, juges et jurés. En effet, vous condamnez ces hommes à vivre seuls et séparés du ;reste de la terre ! ^'ous avez su leur interdire les droits de l'amant et de l'époux. Vous arrachez pour cinq, dix, vingt ans, pour la vie, une femme légitime même à un mari d'un tempérament de feu ; savez-vous ce que vous faites en prononçant de tels arrêts de séparation? Mallieureux ! vous condamnez la femme à la prostitution et le mari à des orgies ignobles ! La nature , en effet, réclame ses droits, en dépit de vous, et la iiature est toujours toute-puissante; elle obtient un

abus, quand on lui refuse l'usage ; voilà le mot, me comprenezvous maintenant?

Je vous le répète, et je voudrais l'écrire en caractères de flamme : en condamnant à vos prisons, hommes civilisés, vous condamnez à la corruption même.

Et ce sont ensuite ces hommes, si légalement corrompus, que vous lâchez encore dans la société ; comme si vous disiez : Gare à vous ! il a fini son temps ; nous avons l'œil sur lui ; mais pour que nous ayons droit de le reprendre, il faut qu'il ait commis un nouveau crime ; qui veut se faire voler ou se faire tuer , pour qu'on délivre de nouveau la société de l'homme qui s'en venge ?

Mais il arrive un temps où cette prison ne punit plus ; où son ascendant est blasé ; où l'homme y entre avec indifférence, parce qu'il a acquis tous les goûts qu'on peut satisfaire en prison, et que là il n'a plus de privation à subir, qu'il est dans son atmosphère. Voyez à ce sujet le fait judiciaire que nous rapportons aujourd'hui à l'article des tribunaux. Ainsi, plus un homme est coupable et moins vous le punissez ; plus il est innocent, plus votre peine est dévorante. Vous vivez dans un cercle vicieux d'inutiles barbaries et de barbares absurdités.

On continuera à nous demander : Que voulez-vous mettre à la place ? Nous continuerons à répondre : L'amélioration du malade à la punition du coupable. Que la prison soit un hospice, et non une torture ; que le plus grand criminel en sorte au bout de huit jours, s'il est guéri radicalement au bout de huit jours ; qu'il n'en sorte jamais, s'il est incurable ; et qu'on préserve la société du contact d'un maniaque, en entourant ce maniaque de murs et de consolations. Vous êtes des barbares et des inconséquents en suivant un autre système.

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