PRISONS
Ce lilro vous paraîtra un paradoxe ; mais ce que l'actualilc nous a mis à même de révéler nous amène à poser et à démontrer aujourd'hui cotte proposition étrange.
Écoutez :
Nous avons vécu assez longtemps dans un cabanon d'une prison des environs de Paris, au milieu des voleurs et des repris de justice. Cette prison se partageait en quatre cours, dont l'une était consacrée aux voleurs, l'autre aux militaires punis disciplinairement, l'autre aux femmes, et la quatrième aux politiques. On avait grand soin de parquer de bonne heure chacune de ces quatre classes dans sa cour spéciale , en sorte que toute communication devenait par là interdite entre les deux sexes : jusque-là , les lois de la morale étaient religieusement observées. Les prisonniers ne recevaient leurs épouses qu'à la grille, et en présence des guichetiers. Les guichetiers circulaient librement partout, jusque dans les dortoirs des femmes. Mais s'il arrivait qu'un prisonnier de l'infu'merie ou en corvée dans un cabanon vînt à mettre la tète aux barreaux des fenêtres ([ui donnaient sur la cour des femmes et qu'il fît le moindre signe d'amitié, qu'il adressât le moindre salut à ces pauvres malheureuses , il était condamné , en vertu du règlement moral et religieux , à passer cinq jours et cinq nuits sur une planche nue, alimenté de pain et d'eau.
La morale chrétienne est un peu sévère ; mais la justice est
' Réformateur, 11 déc. 1834, n» 6i.
fort peu distributive. Car le vice dont nous avons parlé était très-répandu dans ces cabanons, dont les gaillottes renfermaient huit prisonniers sous une seule couverture.
Les geôliers le savaient et en riaient ; et, dans aucune prison que nous sachions, un prisonnier n'a encouru à cet égard seul la moindre peine. Et pourquoi voulez-vous qu'on punisse une habitude que notre législation pénitentiaire impose ? La loi consent à être absurde, mais cependant pas contradictoire. La loi veut punir un homme en l'empêchant de suivre les propensions légitimes de son cœur; mais elle n'a pas pu vouloir l'impossible, qui est d'étouffer ces propensions, en emprisonnant un homme.
Le célibat fit naître les templiei^ et les jésuites ; le Code pénal a donné naissance à une nouvelle race d'hommes, aux tantes de la Force; car c'est ainsi qu'on nomme ces monstruosités, à foulard jaune sur la tête, dont nous vous parlions tout à l'heure.
Les tribunaux qui condamnent un enfant à habiter ces lupanars, se décorent -ensuite du titre de tribunaux de police correctionnelle ; et les hommes qui veillent sur la cité, et qui de leur autorité privée et préalablement à toute condamnation , plongent le premier venu dans cette boue, se nomment des oMeiers de paix, des magistrats municipaux, des maf/istrats respectables.
La société commence à classer la peine de mort parmi les actes de barbarie ; nous pensons que le temps n'est pas éloigné où elle classera définitivement la condamnation à de semblables prisons parmi les infamies.
Quant aux magistrats, n'en attendons rien ; l'amélioration du système pénitentiaii'e- n'est jamais, venue d'aux.. Habitués .à,, assembler des lettres et des phrases qu'ils appellent solennellement la loi, ils n'ont pas les yeuxi faits comme nous; ilsjie
i\ VOUE l^\UDo^M:, i.lis macistiiats condamm-m. 399
voient pas un autre moyen d'èlrc utile aux hommes et de les amender. Espérons ([uo le jury roiiiplaccra bientôt cette impuissante magistrature, dans. l'application de la loi cl dans la détermination de la peine. Sur toutes les questions, le juuy COMPÉTENT : ce sera l'œuvre du dix-neuvième siècle.
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LA FOULE P.\RD0XXE; TROIS ROBES NOmES CONDAMNENT; ET LA
FOULE A tort!
Nous lisons dans le xlourucd de F Aisne :
« Gomme nous l'avons annoncé dans notre numéro d'hier , « Picard a été pris de nouveau et est arrivé à Laon mardi soir, « escorté par la gendarmerie. Il a été repris à Erancourt, près « Saint-Gobain, par les gardes forestiers de cette commune, et « n'a opposé aucune résistance au premier de ces gardes qui « s'est présenté. Voici quelques nouveaux détails sur son ar- « reslation qui a eu lieu le "IG de ce mois, à midi. Picard a été « amené dans la prison de La Fère, bien garrotté. La Ibule, qui « se pressait autour de lui, a lait une collecte, dont le montant « lui a été remis.
« Pendant toute la journée du mardi, un. grand nombre de « curieux s'empressaient sur le chemin par lequel Picard devait « arriver à Laon. On remarquait entre autres tout un pension- « nat déjeunes demoiselles, et, dans cette foule, une vivesym- « pathie éclatait pour le pauvre prisonnier. Car cette, fois on sa- « vait qu'il s'était évadé pour aller voir une femme qu'il aime, « et à laquelle, avait-il dit la veille de son évasion, il voulait « porter une bague en cheveux qu'il avait montrée à son gardien.
liéformateur, !<" fév. 18ii5, n" 115.
« A son arrivée cians la cour du palais de justice, la voiture « qui renfermait Picard fut entourée d'une foule de curieux qui « adressaient mille questions au prisonnier. Celui-ci, appuyé sur « le devant de la voiture, répondait à toutes ces questions le « sourire sur les lèvres et avec un aplomb plein d'esprit. Une « de ses réponses a donné au public une idée de son caractère « et une leçon pleine de force. Gomme quelqu'un se récriait « sur la presque impossibilité de l'imiter dans son adresse à « s'évader, il répondit avec calme : « que rien n'est impossible « à la volonté de l'homme. »
« L'expression de douceur répandue sur le visage de Picard « intéressait vivement les spectateurs, et le produit d'une col- « lecte lui a été remis. Et quand on vit Picard descendre de « voiture pour être conduit devant M. le juge d'instruction, « afin d'être interrogé, une vive émotion se manifesta; car le « malheureux fut obligé, pour descendre, de se glisser sur le « dos, empêché qu'il était par les fers qui lui retenaient les « pieds. Ses mains étaient aussi garrottées.
« A sa sortie de l'interrogatoire, dans lequel il a affirmé tout ce que nous avons dit plus haut, Picard a été accompagné jusqu'à la prison par les curieux. Quelques cris de : Vive Picard! ont été poussés, tant est grand sur le peuple l'ascendant d'un caractère empreint de courage et de persévérante vo-. lonté! »
Ce fait est plus significatif que ne le pensent les jugeurs de profession. La foule commence à concevoir, sans trop le formuler, que la loi inexorable est plus souvent barbare que juste, qu'il serait temps de voir, dans un condamné, un frère à ramener, un malade à guérir, un malheureux à consoler.
Chacun se dit aujourd'hui que le hasard d'une première faute a plus fait de coupables que l'inclination ; que la sentence des juges a toujours perverti le condamné et n'a jamais amélioré personne ; que la prison est un lieu de corruption et non de cor-
LKS PUISONS, KCOI.ES DU VICi:, SONT l'LElNKS D'INNOCKN TS. idl
reclion ; ({u'îiiiisi la loi ([iii j)iiuil osL une lui ([ui llctril; (|iu' la hn qui inij)Osi' lant d'années (rincarcéralion esl une lui ([ui impose lanUrannécs tra[)pj'enlissaL!;c àrécoledc tous les pent-lianls désordonnés et de tous les projets de vengeance ; que la lui qui ouvre -ensuite la porte à des éti-cs qu'elle s'est plu à corronq)re, est la chose la plus hostile aux intérêts de la société que le délire des procéduriers ait jamais pu faire naître.
Ce malheureux. Picard assure, Avec une grande naïveté, qu'il est cou])able de toutes les fautes ({ui ont suivi sa prcmiùi-e ruiidamnation, mais que sa iiremière condamnation était injuste : une injustice l'aurait donc rendu coupable; et cette injustice serait celle de nos lois. Oh! pitié sur les vrais coupables; mais encore plus pitié sur des coupables comme celui-là! et de coupables comme celui-là, les prisons en sont pleines.
Vous verrez que de longtemps nos jugeurs de profession ne comprendront ces idées ; ces malheureux en sont encore à soutenir que la punition, c'est-à-dire la torture, est un excellent moyen de répression. Et au lieu de réprimer le crime, leur torture fait naître des coupables; et leurs prisons, au lieu de corriger, ne font que corrompre davantage ; et quand le coupable en sort libéré, il esl plus hostile à la société (pie le jour où il y était entré.
Hommes.de bien de tous les pays! au nom de la raison et surtout au nom de l'humanité ! réunissez-vous à nous pour Ibr- •cer la loi à démolir -ces bastilles et à élever, .sur leurs ruines, des hospices pour les incitrahlcs, et des écoles de Irawiil et d\im6 îiorntion pour les hommes égarés.
Voulez-vous faire disparaître les quatre-vingt-dix-neuf-centièmes des vols et des crimes? — Effacez d'un seul couj) votre code de procédure criminelle et votre code pénal, et obtenez de substituer votre conscience d'homme de bien aux barbares, aux' absurdes dispositions de votre loi !