LA JALOUSIE N EST-ELLE PAS AUSSI UNE JNIOXOMAME T
Nous publions, aujourd'hui, d'après le Libéral du Nord, la condamnation d'un infortuné que la jalousie la plus fortement caractérisée porta au meurtre de sa maîtresse.
Nous doutons qu'au récit des circonstances de toute cette affaire, les jurés ne se soient pas surpris plus d'une fois la, larme à l'œil et le pardon sur les lèvres; et pourtant sur leur déclaration l'accusé a été condamné à dix ans de réclusion ; ces dix ans de réclusion sont encore une faveur dont il est redevable à l'attention qu'a eu le jury de faire mention de circonstances atténuantes. , '
Les idées fausses, sous l'impression desquelles le jury français est forcé de juger, sont trop invétérées pour que nous ayons le moindre droit d'élever un blâme sur la sévérité de nos concitoyens de Douai ; au" contraire, ce serait un motif pour nous de leur rendre grâce de lem\indulgence. Avec une loi comme la nôtre, loi dégoûtante de sang, hideuse de vengeance, et encore toute einpreinle des vices que lui a légués notre antique législation, il s'écoulera malheureusement bien des années avant que le besoin d'une réforme radicale, relativement à la pénalité, ait passé dans les habitudes d'esprit de ceux qui, par suite de notre organisation sociale, sont appelés à juger les autres; aussi lorsque nous jetons dans la circulation quelques-unes de ces idées nouvelles, nous n'avons d'autre prétention que de confier des germes à un sol mal préparé,- sans nous flatter de l'espoir d'assister à la moisson.
C'est dans cet esprit que nous allons nous livrer ici cà quel-
* Réfonnateur, 2 fév. 1835, n° IIG.
MONOMVME AKFREUSF EXCUSKr, PAU LA JLSTIc;i;. 403
quc^; considérations qui ressortenl d'elles-mùmes do cette déplorai )lo alTaire.
Il no reste i)lus de daule aujourd'luii ([uela loi n'a pas le droit do frapper une monomanie. ( )n a vu, il y a quelque jours * le jury i)i'ononcer la non-culpabilité d'un assassin qui, en proie à une monomanie religieuse d'iiomicide, avait pourtant commis le , fait le plus épouvantable dont les l'aslcs des cours d'assises aient fourni un exemple. La commisération ])ublique a enveloppé de sa protection cet homme de mallunir, ([uc l'état anormal de son organisation poussait irrésistiblement au meurtre; et l'administration est venue s'emparer après coup de ce pauvre maniaque, pour g-arantir la société des accès dont, par son incurie, il avait pu donner, avec tant de facilité, un aussi horrible tableau.
Mai^ pour quelle raison le glaive delà loi est-il resté suspendu impunément sur la télé de cet homme? Est-ce parce qu'il déraisonnait en commettant son crime? Est-ce parce que ses idées arrivaient fausses et incohérentes à son esprit pendant l'accomplissement de cette satanique mission? Non ; car il est bien des actes qui s'exécutent par suite d'aberrations et d'hallucinations tout aussi discordantes, et que la loi punit comme faits sciemment.
Cet homme n'a pas paru coupable, parce qu'au moment de l'exécution de son acte, il n'était pas libre de le commettre ou de l'éviter; la nature le poussait à cette couvre de destruction; une main de fer appesantissait son bras sur la victime ; une voix impérieuse comme la mort lui ordonnait de frapper sans relâche ; un tourbillon enveloppant toutes ses idées, avec la rapidité de l'éclair, lui enlevait la ressource du jugement au raisonnement, la ressource du raisonnement à la volonté, la ressource de la volonté aux mouvements automatiques du corps.
Ce n'est donc pas parce que cet homme déraisonnait, mais
* Voyez le li 6 formateur du 30 janvier 1835.
40i RÉFORMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.
bien parce qu'il ne raisonnait plus, c[ue la loi, même notre stupicle loi, a permis de lui pardonner.
Or, faut-il donc, pour mériter ce pardon par un acte de monomanie, avoir poussé cet acte jus({u'aux preuves d'une exécrable férocité? Cet homme aurait-il été moins maniaque, dans le cas où, poursuivant, cette femme, il l'aurait frappée sans la mettre en lambeaux?
Eh ! qui le sait? peut-être que la justice aurait hésité, si le crime etlt été moins épouvantable. Tant il est vrai qu'à travers ce dédale judiciaire, la société ne marche qu'à tâtons. Quoi qu'il en soit, il est certain, après coup, que quand même cet homme eût été moins féroce, il n'en eût pas moins dû être considéré comme un maniaque, comme un prédestiné au mal.
Ne perdons pas de vue que cet homme avait des moments luci des, pendant lesquels la centième partie des circonstances qui ont entouré tout à coup le meurtre dont il a été l'agent , eût suffi, pour le faire condamner par la loi.
Une fois toutes ces considérations admises (et on est forcé de les mettre en ligne de compte, si l'on veut rester fidèle aux règles de la logique), il ne sera pas Ijien difficile de prouver que l'indulgence, avec laquelle la loi a accueilh le premier maniaque de Périgueux, devait accueillir le jaloux de Douai ; sauf à l'administration à prendre à l'égard du second, des mesures de précaution comme à l'égard du premier.
Cet homme aimait bien; il aimait avec passion, avec frénésie; et, dans ses moments lucides, il savait encore rendre heureuse celle qu'il aimait : elle l'a dit, la pauvre victime, et, à son accent, on comprend qu'elle ne mentait pas ; c'est alors, sans doute, qu'elle pardonnait à l'amant la frénésie du jaloux. Les écarts de la jalousie, c'est ce que les femmes pardonnent le plus tendrement.
EST-CK 0"'iiN ri-itoci-: .lAi.oi'x n'i:si i'as ln mamai.hi:? iOo
Co|tCMi(l;uil ainsi va le iiioiidc, l'iiUonsil('' de l'aiiKair n'est r)res(|uo jamais rcciiu-dipu' ; nu /jalniix n'inspire pas de jalensio ; la jaleusie même lre|) pt'i'si'vi'ranle linil par ong'CiidrOr riiidil'rei-eiR'O ; vonle/.-vous elre l()n|j,lemps aimes? ayez assez d'arl i>()ur faire donler ((nehinefeis de voli'o conslanre. Mais le jaleiix n'a plus d'arlilio", puis(pie le jaloux seul el ne raisonne plus; la lièvre ([ui le di'Vor(> ne laisse plus de placi aux instants de raison. L'amanle l'nil, et la jalousie, sombre lace ;'i iaee, devient lVéneti([ue à distance; c'(>st alors plus ipie jamais que cette [jassiou s(^ chani^'O en monoiiianie ; ei celle monomanie de l'amour est aussi l"('roce ([ue la moiKunaniede la haine; la haine repousse un ennemi, la jalousie veut sousli-aire à un l'ival une amaule adorée. La mort, la mort seule est le moyeu qui se présente le plus vite à l'esprit égaré par l'une comme par l'autre passion.
Voyez donc, voyez si ce malheureux n'est pas Irenetique, s'il n'est pas privé de la raison, s'il n'obéit pas à une force nTésistibl(> ? Il lue son amante en la couvrant de baisers; l'insensé, il veut à la fois la tuer, et l'obtenir ; la })crdre, ei l'attacher à son existence; trouvez-moi, dans les folies humaines, un égarement mieux caractérisé, une idée fixe plus constante et plus inévitable. Et ce malheureux, bon envers la société, bon encore dans le fond du cœur pour celle que son bras frappe, ce malheureux, personnelle le console, personne ne le plaint; il faut qu'on le torture, afin de satisfaire au vœu de la loi qui nasille un arrêt irrévocable ; et pour le guérir de sa moiiomanie, on le jettera pendant cin({ ans au milieu de tous les vices les plus dégoûtants ([ue le sytème i)énitenliaire entretient dans les repaires de nos prisons ; il sera le comj)agnon du forçat, du voleur de profession, de l'assassin de profession ; au lieu de l'amour, la loi lui imposera la ressource ou le spectacle d'une inévitable débauche; si son amante obtient la i)ermission de lui apporter quelques consolations, ce sera pour irriter encore i)lus sa passion et jamais pour l'éteindre; il aurait beau se frajjper la tête contre les barreaux qui l'en séparent et ([ui la lui laissent
406 RÉFOr.MES SOCIALES. — LES DOCTRINES.
voir, la loi lui répondra avec la politesse d'un geôlier : « Va perdre ces idées chastes d'autrefois sur la couche des échappés des bagnes; tu ne fus qu'égaré, apprends ici à devenir coupable; apprends de la société qui se venge sur toi, à savourer et à calculer la vengeance. » — C'est là ce qu'on appelle la législation du peuple le pkis civilisé de l'univers.
On nous objectera que le cas est bien embarrassant pour le jury. Car acquitter ce serait donner un bill d'impunité à tous les excès de la jalousie ; et d'un autre côté cet homme conservant encore sa frénétique jalousie dans le cœur, se porterait a de nouveaux actes de cruauté, si l'on ne prenait pas la précaution de le soustraire à la vue de sa maîtresse.
Nous avouons que cola est très-embarrassant dans l'état actuel de notre système pénitentiaire. Mais pourtant serait-il donc si difficile d'obtenir une première amélioration, en modifiant les maisons de santé actuelles, que chaque département attache, comme autant de succursales, aux pris"ons d'à présent ?
Si l'on condamne un malheureux, moins pour punir un frénétique que pour garantir la société de ses nouveaux accès de frénésie, pourquoi lui impose-t-on la torture et la corruption des bagnes du second ordre, au lieu de le 'placer sous l'influence si puissante d'un traitement médical et philanthropique?
Pourquoi cette rigueur qui ne ploie pas plus qu'une barre de fer, qui ne connaît qu'une méthode, qui ne sait se prêter ni à la commisération, ni à la toute-puissance de la conviction?
Désespérez-vous de guérir cet homme ? Pourquoi donc aggravez-vous son mal? Avez-vous l'espoir de le guérir? Pourquoi l'abandonnez-vous à lui-même, ou plutôt à la barbarie de la torture, à la barbarie atroce de la corruption ?
Nous connaissons un ancien qui, dans cette circonstance,
r.ONSKII.S IIUMAMTAinES AU Jl'RY. 407
cùl produit un protliiic el sur raccusc cl |.sur sa viclimc, en plaçant leurs mains l'une dans l'autre, et en disant à l'infortuné qu'égara un iiislanl une jalouse fureur: Console-toi, mou fils, il lo sera ijcauroiip j);irdonnr, imrco qnr tu us Ix'.-uuvnp aimé.
Les bonnes intentions du jury sont cvidcnnnent paralysées par la nature de notre système de répression. Aujourd'hui, dans deux affaires différentes, lo jury do la Seine s'est montré enclin à l'indulgence ; il a amorti les coups de la loi par la déclaration des circonstcwces atténuantes, et les deux accusés ont été condamnés au minimum. Mais avec notre système pénitentiaire, cette condamnation es! encore d'une sévérité révoltante, aux yeux de quiconque a vu l'intérieur d'une prison.
Sans doute il serait cà craindre que l'acquittement, en bien des cas, fût une prime accordée à la récidive et à l'impunité. Mais d'un autre côté, la condamnation à la prison ne fait que retarder les effets que l'on pourrait craindre de l'acquittement instantané. Car, au sortir de la prison, les condamnés seront pires qu'ils n'étaient en y entrant ; les vagabonds sortiront filous, les filous voleurs, les voleurs assassins ; et la société subira à son tour la peine qu'elle avait imposée à ces malheureuses victimes de nos institutions sociales.
Dans cette fcàcheuse alternative, les jurés n'ont qu'un seul parti à prendre, c'est de protester, en se séparant après chaque session, contre notre système pénitentiaire et contre les vices de notre éducation nationale; c'est de menacer par des remontrances la magistrature, d'acquitter aussi souvent qu'ils croiront pouvoir le faire sans trop compromettre la sécurité de la société,
* Réformateur, 3 fév. 1835, n" 117.
jusqu'à ce c{ue l'on s'occupe de prévenir pour n'avoir plus besoin de condamuei", et d'améliorer au lieu de livrer l'homme à la torture et à la corruption.
Les jurés ont contracté l'haliitude de faire, en se séparant, une collecte pour les pauvres. Cette action de charité annonce un bon cœiu% mais non des vues d'une certaine portée. Ce ne sont pas des aumônes que réclame le sort de l'indigent, c'est un nouveau système d'occupation et de placement d'après ses goûts, ses haljitudes, ses forces physiques et ses besoins; c'est tout un nouveau système d'amélioration morale et physique pour remplacer notre système de correction qui pervertit, de punition qui exaspère.
Nous voudrions qu'avant d'ouvrir la séance, les jurés demandassent à visiter les prisons, sans directeur et sans geôlier, et sans s'annoncer comme jiu'és. Nous sommes sûrs que leur justice serait rendue plus humaine par les renseignements qu'ils ne manqueraient pas de recueillir dans cette enc[uète pénitentiaire. Nous sommes porté à croire qu'après une visite semblable, ils n'auraient pas manqué d'acquitter ce jeune homme que la faim a poussé au vol, et que la condamnation va pousser à l'habitude du crime ; à nos yeux, le jin^y a fait une faute grave en ne prononçant pas son acquittement.
. Il n'y a pas d'indulgence réelle à condamner lui homme à deux ans plutôt qu'à dix ans d'emprisonnement. Qu'on s'imagine bien que la pimition est consommée tout entière le premier mois; après, le condamné est fait à la chaîne; il oublie l'extérieur, il s'identifie avec sa nouvelle existence ; il est corrompu au bout de deux mois, comme il le sera au bout de dix ans.
En conséquence, si la loi cherche à le punir proportionnellement à la faute par le chiffre de la durée de l'emprisonnement, elle se trompe. Si elle cherche à le corriger, elle se trompe davantage. Que fait-elle donc? Elle torfure et elle communi-
CHANGEZ l.i:s l'UNES VENGEHESSES EN SOINS ET AMÉLIORATIONS, 4U1»
que riialtiludo do laire lo mal. La peine, en général, n'a pas d'autre resuUal.
Nous reviendrons souvenl, tous les jours s'il le l'aul, sur ces questions imporlanles, et nous avons le ferme espoir de voir un jour remplacer l'inscription des cours d'assises actuelles : ullrices pœwc, par ces mots j)lus sympathiques :
Soins cl ronsol.-i/ioiis pour les inrm-.-iJjlcs ;
Système cramôliornlion pour les coupables ;
Protection et pardon complet pour ceux rpion aura une fois ffuéris.
fc^^
"^'(ff^"^