NAPOLÉON
Nous avions dit : « Sur la terre il n'existe pas pour nous * Réformateur, 16 février 1835, n» 130.
d'ennemis réels ; il n'y a, à nos yeux, qLie des obstacles que l'on est forcé de renverser quelquefois, en invoquant de cruelles nécessités. »
Nos antagonistes se sont récriés en lisant ces quelques lignes : « Que signifient ces paroles? nous ont-ils dit ; Robespierre, Marat, étaient plus religieux que personne ; car personne n'a professé un amour moins exclusif pour l'humanité ; il n'existait pas pour eux d'ennemis réels ; il n'y avait à leurs yeux que des obslncles qu'ils étaient forcés de renverser en invoquant de cruelles nécessités! Nous demandons à notre adversaire, ajoute-t-on, s'tl enten^d justifier leurs .actes, et ce ([u'il ferait, si demain nous étions à ses yeux des obstcwles, que de cruelles nécessités le forceraient de renverser. »
Cette demande est trop explicite pour que nous puissions différer d'y répondre avec la franchise qui nous caractérise ; nous savons combien les fonds secrets ont rendu glissant le terrain sur lequel on nous provoque, combien nous nous exposons à soulever d'indignation les épiciers de la liste civile, les t'}nns du lustre engagés par la Cour, les aboyeurs des tribunes de la Convention devenus aboyeurs des tribunes de la royauté bourgeoise, enfin tous les renégats politiques qui, après avoir applaudi, par des battements de mains, à la sentence régicide, sont soldés aujourd'hui pour applaudir aux sentences liberticides, disposés qu'ils sont à applaudir pour le plus offrant, aux Cosaques eux-mêmes, s'ils venaient jamais envahir la France à la voix de la trahison.
Tous les symphonistes du grand charivari royal s'apprêtent à éplucher nos moindres paroles , à interpréter contre nous toutes nos pensées ; mais nous ne reculerons pas; il y a ici, à aborder la difficulté, plus qu'un courage d'écrivain, il y a le courage d'un honnête homme, qui, dans toutes les circonstances, aime à porter son cœur sur la main.
KXE.MI'LKS DES S.VCUII ICKS A LA NKCKSSITi;. {"2^
La i)roposition incriminée par nos adversaires ne nous parait exprimer ({u'une vérité adoptée i)ar loul le monde. Ne nous diton pas chaque jour que nécessité lait loi? et ipiaud cette nécessité pèse sur une alternative, la loi à suivre n'est-elle pas une loi de i)réiérence, qui sacrilie le moins pour conserver le plus? Dans un grand naufrage, ne jelle-t-on pas à la mer les objets les moins utiles du voyage, en passant graduellement des objets inanimés aux olijels animés? Posons des cas :
Si, sur une embai'cation destinée à une opération utile a la société, se trouvent vingt hommes, dont six seulement i)euvenl être considérés, comme le pivot indispensable de l'opération, et ([ue tout à coup il devienne nécessaire d'alléger progressivement la barque, par qui commencerexrvous le sacrifice ? Est-ce par les six hommes d'élite? Non : la raison d'utilité générale s'y opposerait. Vous commenceriez par les moins utiles.
'Si un liydropliobe menace de sa bave contagieuse les assistants, et qu'il n'y ait pas d'autre moyen de se préserver de ses morsures que de le sacrifier, n'y aurait-il pas folie et crime de lèse-société que de ne pas le faire? ("ruelle mais indispensable nécessité !
Et n'est-ce pas une cruelle nécessité que la loi de la défense personnelle? Qui hésiterait à se défaire, s'il le peut, de l'assassin qui veut l'égorger?
N'est-ce pas une cruelle, une épouvantable nécessité, que celle (jui repousse les ennemis des frontières , et de leur sang engraisse nos sillons? Faudra-t-il pourtant se laisser envahir, pour se soustraire à ces inexorables exigences ? et certes non , et mille fois non. Quand il n'est plus permis de conserver les siens ({u'aux dépens des autres, eh ! l'on sacrilie les autres pour conserver les siehs.
Mais que faisons-nous alors , si ce n'est renverser dès ol)stacles ?
Croyez-vous que le sage qui suljit ces nécessités cède à un sentiment de colère et de vengeance ? Il serait coupable d'un crime, même en subissant la loi de la nécessité. L'amour de riiumanité est le régulateur de sa conduite, alors qu'il sacrifie le moins au plus, le nuisible à l'utile ; il n'a point d'ennemis , il n'a devant lui que des obstacles ; c'est le cliirurgien qui coupe un membre pour conserver le corps ; c'est le bçave qui lève les yeux au ciel et invoque le Dieu de miséricorde en marchant au combat ; c'est Vutilitaire qui se sacrifierait, lui, sans hésiter, pour le bonheur des autres, et qui, par conséquent n'hésiterait pas à sacrifier im autre que lui, pour le même motif.
Et n'allons pas remonter jusqu'à Robespierre et Marat afin d'appuyer d'un exemple ce que nous avançons. Ces temps-là sont déjà bien anciens, ou ils sont trop rapprochés pour trouver des juges; citons des faits contemporains : Qu'ont fait les~ vôtres, monsieur l'abbé, et qu'avons-nous fait nous-mêmes en 1830? N'avons-nous pas subi de bien cruelles nécessités de part et d'autre? N'est-ce pas ainsi que, l'Évangile à la main, vous avez dû bénir les armes des soldats du trône et de l'autel? Car vous ne leur avez pas prêché la vengeance et la haine ; vous ne nous avez pas montrés, à leurs yeux, comme des ennemis dignes de haine, mais comme des frères égarés ; et, après tout, vous ne trouviez pas qu'ils lussent des ' coupables en nous tuant. Et nous , croyez-vous que nous ayons marché au combat arec d'autres pensées ? Croyez-vous que vos soldats nous inspiraient de la haine et que leur sang nous fit plaisir à voir? Non, car vous savez avec quels égar-ds les prisonniers étaient traités, avec quel soin la porte de vos maisons était respectée, et combien ce peuple , intrépide dans le combat, se montrait bon après la victoire. Or , que faisions-nous alors , si ce n'est de renverser des obstacles, en repoussant des bataillons? Oui, des obstacles à notre cause, à la cause que nous regardons comme celle de l'humanité. Peu importe qu'à cet égard nous soyons dans l'erreur à vos yeux ; vous nous accordez des sentiments d'honneur : hotre vie sans reproclie vous est un garant sûr de
HÛlUiini.KS NKCESSITKS MÈMK POUR NOIS QUI LES APPROUVONS. 4:27
noire véracilo ; or, vous no sauriez nous considérer comme des hommes d'honneur, sans nous accorder (jue là nous ayons aji'i sans crime; el pourtant, si vous vous étiez trouvé là, monsieur l'abbé, qu'aurions-nous été obligés de l'aire? de vous tuer, monsieur l'abbé, jjour n'être pas tués; et nous vous avouons volontiers ((ue cette nécessité n'eût pas été pour nous la moins cruelle.
Mais ces nécessités-là, nous en avon« horreur les premiers, nous qui sommes prêts encore à les. subir, dans l'intérêt de l'humanité ; ne croyez, pas que nous allions nous amuser à deviser sur la possil)ilité de leur retour ; fasse le ciel , au contraire, que les progrès de la civilisation continuent à nous mettre d'autres armes entre les mains ! aussi nous ne concevons pas comment, dans la foule des exemples historiques, vous vous plaisez à en choisir un dont le souvenir trop récent s'oppose à tout jugement calme el impartial. N'est-ce pas un piège q-ue vous nous tendriez , en appelant la discussion sur cette époque, dont quarante ans de trahison et de parjures ont défiguré les traits ? Nous ne pouvons nous résoudre à le croire, et pourtant la couleur ironi(iue do votre phrase nous autoriserait à le penser. Eh bien ! nous relevons ce gant a^'ec hardiesse et bonne foi ; mais en déclarant hautement que nous ne voyons en tout ceci qu'une question historique, qu'une réhabilitation du passé ; quant à l'avenir, nous lui souhaitons d'autres ressources.
Nous concevons, monsieur l'abbé,. que le juste-milieu évoque à chaque instant le spectre de 93, et replace sur la scènie les grandes mais terriljlcs images de Piobespierre et de Marat ; le juste- milieu, bouti({uier par bécarre et par bémol, enfant du comptoir qui tremble en mettant le pied sur le seuil de la boutique, que deux chiens qui se battent font rentrer chez lui, qui a Jopéré tout le bien (]u'0n peut en attendre en préparant le lit et la table de lui, de sa femme et de ses enfants ; non, cet elre-là, avec son intelligence coutumière, ne pourra jamais se décider à
4'28 UÉFOItMES SOCIALES. — LES DOCTRINES.
raisonner sur de grandes nécessités. Mai^ vous , monsieur l'abbé, qui avez lu les Ecritures et qui en avez recommandé la lecture à vos ouailles , comment se fait-il que vous ayez osé nous accorder ce que vous nous accordez , pour nier ensuite ce (]ue vous nous niez ?
Vous nous accordez que Robespierre et Marat étaient religieux, que, par conséquent ils étaient convaincus, en agissant comme ils ont agi, d'obéir à ime loi sainte, à la nécessité divine; vous nous accordez qu'ils avaient lui amour sans borne et pas d'ennemis réels ; qu'ils ne voyaient devant eux que des obstacles, mais des obstacles à quoi, si ce n'est aux projets que leur dictait leur amour pour l'humanité? Et tout à coup vous venez les maudire pour avoir renversé ces obstacles, de la manière qu'on renverse des obstacles ([ui se nomment ennemis de la cause par la mort !
Mais alors, par quelle préférence excuserez-vous Moïse? Estce que Robespierre, avec son im]jertur])al)le raison, a jamais versé la centième partie du sang dont, par ses divines fureurs, le serviteur de Dieu ensanglanta les abords de la terre promise? Mais il n'est presque pas une page de son P'entateuque qui ne cite l'extermination de peuplades entières, jusqu'aux enfants à la mamelle, jusqu'aux vieillards débiles; en sorte que, pour trouver grâce devant le fléau de Dieu, il fallait être jeune fille destinée à la couche des vainqueurs. Or que faisait Moïse, d'après vous, dans ces grandes boucheries des peuples vaincus? Il renversait des .obstacles aux desseins qu'il disait tenir de Dieu, il tuait non des ennemis personnels, mais des Amalécites.
Eh bien! Robespierre, à qui vous reconnaissez le sentiment religieux à un haut degré, Robespierre livrait au cours de la justice et non aux sabres de ses soldats, non pas des ennemis personnels, mais des obstacles aux progrès de sa société nouvelle, mais des royalistes ; connue les royalistes, plus tard,luèrent les héritiers des principes de 93, et les tuèrent sans juge-
NAPOLÉON, SANS SRS CÉNl'UAUX, AlSSl ODIiaX Ql K M\I{\T. i'J'.»
ment, monsieur l'abbé, sur les grandes roules, dans les cachots, dans le ventre de leur mère; l'histoire est là, avec son burin encore teint du sanp: de 1815, pour cerlilicM* ce tjue nous avançons.
Je ne vous dis point ([ue j'approuve ici ou que je désapprouve les cruelles mais inexorables nécessités de 03 ; je les soumets à la contre-épreuve de vos principes, et je trouve ([ue vous ne sauriez sans inconséquence lancer, sur les hommes do fer qui signalèrent cette époque , une malédiction ({ui ne retombe de tout son poids sur vos héros et sur les saints les plus illustres de votre Eglise.
Robespierre a-l-il jamais l'ail périr autant d'ennemis de sa cause, autant de royalistes, ({ue saint Louis a occis de Sarrasins, que saint Dominiciuc a fait brûler et massacrer d'All)igeois, que Louis XIV a détruit de Huguenots dans les Cévennes, avec l'approbation de Rome et des évêques français, de Fléchier lui-même, qui, dans loules ses lettres datées de Ximes, se montre un homme de sang, au lieu d'être un homme de pardon et d'indulgence?
Enfin Napoléon, que vous n'aimez pas Irop aujourd'hui, sans doute, mais qui fut un instant votre idole lorsqu'il releva vos autels et rétablit vos prébendes, Napoléon n'a-t-il pas fait tomber plus de têtes que Robespierre? Et pourtant oscriez-vous attendre en prononçant ce nom, le même effet oratoire qu'en nous jetant au visage celui de Robespierre? D'où vient cette différence d'impression? Dô la manière dont l'histoire a été exploitée.
Quand Napoléon se fui exilé, il laissa en France ses capitaines qui se chargèrent du soin de défendre sa mémoire et de surveiller de près la plume des écrivains. Mais si la Restauration s'était crue assez forte pour anéantir ou épouvanter ces enfants si nombreux de la victoire, le nom de Napoléon, en six mois, eût été couvert de la même boue (jue celui de Robespierre : et voilà comme on écrit l'histoire !
Robespierre, qui n'ordonna pas un massacre, qui se contenta de livrer les ennemis de sa cause au cours naturel des lois qu'il n'avait pas faites seul, Robespierre est un monstre ! Moïse, qui massacra de son autorité ; saint Louis, qui massacra par son bon plaisir; saint Dominique, qui massacra au nom de la Vierge refuge des pécheurs; ce sont des saints que vous invoquez. Louis XIV, le tueur des liérétiques, est un grand roi ; et Napoléon, qui épouvanta les rois ennemis de la France en jonchant de morts les champs de l'Italie, de l'Allemagne et de la Russie, Napoléon sera, longtemps encore le héi^os du peuple et le désespoir des rois.
C'est un fort mauvais raisonnement que de condamner dans autrui ce que l'on ferait soi-même. Pourquoi Robespierre, frappant du glaive des lois les ennemis de sa cause, serait-il coupable, quand vous excusez et sanctifiez les vôtres exterminant les ennemis de votre foi? Si, comme vous le dites, Robespierre était mu par un sentiment rehgieux, s'il avait une conviction sincère, il est absous de l'accusation de crime; tout au plus auriez-vous le droit de l'accuser d'erreur.
Or, que Robespierre ait été un homme religieux, il n'y a plus que le juste-milieu qui le nie, le juste-milieu athée et corrompu, encore plus qu'on ne l'était sous la Régence; mais les catholiques eux-mêmes ne le nient plus, et après le témoignage de V Univers religieux, il sera piquant de citer celui d'un ouvrage récent tout autant catholique que lui : le Christ devant le siècle, par Roselly de Lorgnes.
Nous transcrivons le passage en entier :
« Aujourd'hui on est moins injuste, on se souvient de l'inflexible austérité de ce dictateur que ni or, ni voluptés, ni flatteries ne purent séduire. En jugeant Robespierre d'une manière équitable, on ne le séparera point de sa position, des circonstances. Il ne faut pas voir seulement l'échafaud, on doit encore
ÏÉ.MCHGNACK Di: C.VillOI.KJl E IIUSKI.I.Y I:N lAVEUn DE UOItKSI'lEUIli:. 'l6l
se rappeler ses llicorics libérales, ses j)i'ojets tramnislie, de clémence, son vœu de rolircr des pi-isons tous les délcnus non coiipcihlcs ; il avait donné à son IVèrc une mission de miséricorde, et enlin les auistocuates de la Ilaule-Saruie, par lui rendus à la liberté, ce qui sigiiiliail à la vie, ont crié : Vive Robespierre! A Vesoul, ils étaient huit cents, Robespierre jeune fut dénoncé, par son collègue Bernard de Saintes, comme coNTRE-RÉvoLUTiONNAiiiE, ct au clul) dc Bcsançon, il prit généreusement la défense des fédéralistes, {^'oy. lettre de RoJjespierre jeune à son frère, 3 ventôse an IL — Lo dernier banquet des Girondins.) »
Pour nous résumer : nous Croyons avoir prouvé qu'en voyant non des ennemis, mais ([uelquelois des obstacles dans les hommes, nous n'avons d'autres principes que ceux que cliacun admet; que les livres des catholiques adoptent notre doctrine, que l'humanité l'impose ; que Robespierre n'est pas un scélérat, si Moïse est un homme juste; que la société se trouve quelquefois sous le poids de certaines nécessités qu'on ne doit point souhaiter, mais qu'il faut savoir subir; que, quand la cause de sa conviction profonde est sacrée, quand la sainte cause de l'humanité et de la civilisation l'exige, il ne faut reculer devant aucune exigence; et qu'enfin, dans ces épouvantables situations, l'homme de bien sait sacrifier encore plus que sa vie, qu'il sait sacrifier sa réputation.
Que celui ([ui, en lisant ces paroles, viendra crier au scandale, ose se dire plus juste et plus humain que nous !