PLAIDOIRIE DEVANT LA CHAMBRE DES PAIRS
La salle partit d'un éclat de rire, lorsque j'entamai le chapitre des scènes répugnantes de la prison : « Je puis ici, devant vous, dis-je, parler de ces ordures, vous m'écouterez avec indulgence ; du reste, nous n'avons pas de foinnics ici. » Tous les pairs se mirent à rire et le public aussi ; ils avaient tous remarqué la présence de madame Dudevanl (George Sand), qui pour se glisser parmi les hommes en avait pris le costume et s'était fait accompagner d'Emmanuel Arago.
La peinture do la prison fut Icllcmcnl animée, que lorsque je finis en ces termes : « Messieurs, je dois m'attendre, car ici je parle comme accusé et non pas comme défenseur, je dois m'attendre de votre part à une condamnation sérieuse, si à vos yeux je suis un grand coupable ; mais vous ne me refuserez pas, en me condamnant, la grâce que je vais vous demander : qui sera de me condamner, non pas à la prison, mais au cachot ; et je vous en aurai, messieurs, une éternelle reconnaissance. » Ce qu'on n'avaitjamais vu devant aucun tribunal, tous les pairs battirent des mains, et la salle suivit tout entière ces transports d'enthousiasme.
Le sténographe du Réformateur a grand soin de ne pas parler de cette circonstance, mentionnée par tous les journalistes, et le coquin termine la séance par cette ridicule réflexion : M. Raspail se rdssied ; ce que je ne pus faire réellement qu'en venant de la barre à ma propre place.
Le soir, au prononcé du jugement, plusieurs pairs prirent ma défense, entre autres Cousin. Je fus acquitté à l'unanimité, moins une voix ; ce que vint m'apprendre vers minuit madame Lefort, qui m'a conservé toute sa vie, quoique amie de Cousin, un attachement vraiment inviolable ; et cela en souvenir de son frère Leblond, jeune savant mort d'une pleurésie qu il avait gagnée en courant, un peu attardé, pour aller reprendre sa mère au sorlir du théâtre. La science perdit ainsi, en même temps que l'amour filial, un homme qui aurait honoré l'un et l'autre de ces
deux cultes. Pour en revenir à madame Lefort, je ne la laissai partir que lorsqu'elle m'eût avoué que l'unique voix qui m'avait été contraire était celle de Pasquier, à qui, dans cette affaire, ■j'avais joué chez lui un tour d'écolier, dont pendant le procès je lui rappelai le souvenir par un certain geste. Et pourtant, il ne m'en a jamais voulu mal; car il disait un jour à Sainte-Beuve : « Dans la Chambre des pairs, je n'ai entendu que deux discours vraiment éloquents : celui de Montalembert et celui de Piaspail. »
Du reste, on peut voir à ce sujet ce qu'en a cht, dans ses mémoires, Lamartine lui-même, qui assistait à la séance (*).
Malheureuse intervention du saint Trélat.
Tous les défenseurs, mes collègues, auraient été acquittés comme moi, si Trélat, le malheureux Trélat, que vous connaissez tous, ne s'était pas réservé pour prendre la parole le dernier. Quand son tour vint, il débita assez couramment la partie insultante de son verbiage ; il l'avait apprise par cœur : c'était la-partio concertée avec le gouvernement. Le brave homme était venu me trouver avant ma plaidoirie et m'avait dit, avec le sérieux le plus comique : « Nous entendons, monsieur, que vous ne parliez pas le dernier. » — Et moi, monsieur, j'entends, lui répondis-je, que je parlerai, tout simplement à l'instant où le président me donnera la parole.
(*) La critique trouvera, sans aucun cloute, que je me flatte trop, en parlant de moi; et que je devrais laisser ce soin à d'autres. Ce serait laisser ce soin, dans la presse, à mes irréconciliables ennemis. Je fais ici de l'histoire avec mes souvenirs; j'en atteste mes contemporains de l'époque; je cite mes témoins et leurs écrits; je ne dis que la pure vérité, en affirmant mes succès oratoires ; il faut remonter bien haut pour en rencontrer de tels. Certainement, à mon âge, il me deviendrait impossible de reproduire rien de semblable : La vieillesse est la première agonie de la mort ; l'éloquence de ce grand âge se réduit à la pureté des souvenirs.
MAi.iiRi'RKUx SKnvinr orr. nols rii;\niT i.r saint iniliAT. ;il
— Noiii^ np voulons pas ([uo vonscondnisio/, los (li'l)nts roinnio (Inns l'alTairo des Vingl-Sept.
— C'est qu'alors, répliquai-jo, vous entendez nous faire perdre 'a cause ; car, dans ces déhnls du procès des Vingt-Sept, j'eus lo i)onheur de les faire ac([uiltor tous. Je devrais vous punir do votre arrogance, en dénon(^ant net votre pn'tonlion ainsi formulée, à tous nos coaccusés, »
xle ne trouvai pas le temps do le fairr». Mais, ainsi que cela lui avait été tracé d'avance, son apostrophe révolta toute la Chambre des pairs et les assistants, moins les purs, par le cynisme de ?a parole apprise par cœur.
Aussi fûmes-nous condamnés à la somme énorme de cmquanto mille francs, avec le décime do guerre, répartis de la manière suivante :
Condamnation des défenseurs d'avril à 50,000 francs d'amende.
i" Bichat, gérant do la Tribune, à un mois do prison cl 10,000 francs d'amende.
2" Jaffrcnnou, gérant du Réformateur, à un mois de prison et 10,000 francs d'amende.
3° Trélat, trois ans de prison, 10,000 francs d'amende.
4° Michel de Bourges, à un mois de prison et 10,000 francs d'amende.
5° Renaud, à un mois de prison, oOO francs d'amende.
6° Gervais, à un mois de prison et 2,000 francs fl'amende.
7° J. Bernard, à un mois de prison, 200 francs d'amende.
8° David de Tîiiais, à un mois de prison, 200 francs d'amende.
32 RKFORMKS SOCIALES. — LF COMBAT.
9° Audry de Puyravcau, à un mois de prison et 200 francs d'amende, ce qui faisait la somme de HO, 000 francs, avec les frais et le décime de guerre.
Évidemment Trélat avait seul cette condamnation sur la conscience. Vous me répondrez : Cependant il était fortement condamné! Mais il est avec le gouvernement des accommodements comme avec le ciel. Il fat do ce pas transporté à Clairvaux où, selon l'habitude des dévoués, il tomba malade dès le lendemain ; et de là, sur sa parole, il fut interné dans la ville de Màcon. Bientôt, au lieu d'une prison, il fui nommé médecin à la Salpétrière; et pour son amende, voici comment il l'a payée, ce pieux personnage.
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Nouvelle rouerie de Louis-Philippe ; le Uôformntcuv, on vertu de la solidarité, est invité à payer les 50,000 francs d'amende.
En vorlu de la solidarité, cette prétention la plus rouée des roueries de Louis-Philippe, Martin du Nord prit sous son bonnet de réclame^' les 50,000 francs au Béforuhitcur seul ; et, à défaut de payement dans les quarante-huit heures, mon journnJ devait être suspendu. Il n'y avait pas moyen de plaider contre une telle four]jerie; les Juges d'alors m'auraient condamné.
Je m'adressai en conséquence cà tous les condanmés. Ce jour-là, aucun ne fut trouvable à son domicile. J'invoquai l'assistance des différents journaux patriotes; aucune caisse n'eut le sou. J'avais dans ma caisse 30,000 francs d'économie; il me fallait atteindre une énorme différence pour réaliser la somme de 50,000 francs; force me fut de sommer les deux gérants du Vigilant do VersniUes d'exécuter l'obligation qu'ils avaient contractée envers moi, et de me céder leurs 15,000 francs de cautionnement ; ce qu'ils firent d'assez bonne grâce : ils avaient pour garantie les 50;0Û0 francs de mon cautionnement. Il me manquait unpetit ap-