COMMENT LES JÉSUITES PAYENT LFARS DETTES
point jDoiir achever la somme complète ; je m'adressai pour cela à la caisse des prévenus il'avril, (jui me fut grandement ouverte; et ainsi, au grand complot, je portai les 50,000 francs au fisc dont les employés passèrent la journée à compter mes espèces. « Que c'est long ! me disaient-ils ; où prenez-vous donc toutes ces pièces d'argent? — Où les prenait le Juif Errant, dans^ma poche, avec cette différence que le lot du Bô formateur a un peu augmenté à chaque jtoignée. »
J'ouvris alors une souscription dans mou journal. Mais la souscription, qui marchait rapidement, fut atteinte, à son tour, par les célèhres lois de septembre, qui portaient défense de sou^:criro aux amendes des journaux. A l'époque de la promulgation (Ichi loi, nous n'étions arrivés qu'à une trentaine de mille francs. Je réunis dés lors les accusés frappés par la condamnation de la Chcunbrc dos pairs, à l'effet de me restituer la somme qui me restait duc, au prorata du chiffre de leur condamnation. Ils se réunirent tous entre eux et me satisfirent loyalement, tous et sans se faire prier, tous ! Mais, à l'exception d'un seul !... et ce seul était le sieur Trélat, qui me doit encore aujourd'hui la somme fixée par ses collègues...; et il n'en rougit pas, bien au contraire. Ajoutez à cette curieuse circonstance, une autre pkis curieuse encore; c'est que le Patriote du Puy-de-Dôme ouvrit, pour payer l'amende de son ancien rédacteur, une souscription particulière qui est rentrée dans la poche de quelqu'un sans doute, et qui aurait bien servi à me solder mon déficit. INIais tout cela est excusé et même béni, quand on appartient à la société du bon Jésus. Que cette restitution serait venue heureusement à mon secours cà l'époque de ma sortie de prison, alors que la trahison du personnel du Réformateur m'avait complètement mis sur la paille! Mais j'éîais un mécréant, pendant que M. Trélat commençait à aller de grand matin à la messe. Vous allez vous imaginer peut-être qu'après tant de tromperies, j'ai perdu toute croyance en l'amitié; détrompez-vous. J'ai horreur des traîtres, mais j'ai trouvé de vrais amis.
Le roi-citoyen Louis-Philippe avait échoué une dizaine de fois
pour renverser le Réformateur; il avait eu beau entasser roueries sur roueries, espionnage sur espionnage, coup d'épéc sur coup d'épée, amende sur amende (et les lecteurs auront de la peine à me croire quand je leur dirai que les amendes qui me furent infligées s'élevèrent en une année à 115,000 francs, qui furent exactement payés à ce gouffre de vol qu'on appelle le Fisc), chaque condamnation des juges du roi avait augmenté le succès de ma feuille; j'étais sur le point d'établir deux succursales, l'une à Marseille et l'autre à Nantes, lorsque la dernière de ses roueries vint m'atteindre et moi seul par cette loi de septembre 1835 que Thiers fit voter à la Chambre des députés, pour interdire à tout jamais les souscriptions destinées à payer les amendes des journaux.
La postérité aura de la peine à croire à ces abus du régime constitutiomiel ; on en avait tant vu do semblables, que la France s'était façonnée à tout, en fait d'absurde; et depuis, nous en avons vu bien d'autres. Toutes les royautés sont les mêmes; elles réalisent toutes les mômes théories de despotisme et les mêmes exécutions. Leur justice ramène toujours, sous une forme quelconque, l'arbitraire de la Bastille, de l'empoisonnement ou de la peine de mort. Le renversement d'une des formes du gouvernement n'est jamais que la succession d'un nom à un autre; les lois du gouvernement qui tombe restant les mêmes entre les mains de son successeur, ce qu'on appelle le rétablissement de l'ordre. Enfin, les lois du despotisme, quel qu'il soit, se font toujours en dépit de' la raison. ^
Ce qui va suivre en sera la preuve la plus convaincante : jamais dans notre histoire constitutionnelle, on n'avait vu le mépris des lois les plus évidentes poussé à un tel degré de bassesse, par le concours de ce qu'on appelle la police et de ce qu'on appelait alors la justice à Paris, enfin par le dévouement de la bourgeoisie à cette royauté dite citoyenne, inaugurée par le prétendu fils de Philippe-Égalité.
LOUIS-l'llIMI'PK lÎPARGMÎ PAU lllCSCIll ; LP. Pl'CPI.r: MASSACIU' 3Î>
Massacre du peuple par la machine infernale de Fieschi, le 28 juillet 1835.
Séries do roueries : L'anniversaire des trois grandes journées de 1830 devait être célébré à Nantes par un immense banquet sur la place publique; il devait être présidé par le maire de la ville; je reçus une invitation du maire pour y assister. xJc partis à trois heures du malin de Paris, et, à trois heures du soir, la machine Fieschi laissait passer tranquillement Louis-Philippe et son cortège, et détonait sur le peuple qui suivait ; elle y lit un grand nombre de morts, parmi lesquels le maréchal Mortier et plusieurs officiers de son état-major. Louis-Philippe s'en retourna, comme en se pavanant d'une blessure qu'il aurait reçue à la tête, dans la mêlée; mais la sueur de son front fit disparaître la supercherie assez facilement; c'était une tache de rouge que venait d'enlever la transpiration. Aussi dans le procès, il ne fut point question de cette prétendue blessure. ]\Iais devant la Chambre des pairs, où se jugea l'affaire, une autre circonstance plus essentielle se révéla aux yeux de tous, en dépit du soin qu'on avait mis à la cacher; c'est à la scrupuleuse déposition d'un témoin de bonne foi que cette révélation fut due : car, il fut démontré que le commissaire de police du quartier avait été averti, la veille au soir, de l'existence, dans la maison, d'une machine infernale, et qu'au lieu d'aller vérifier le fait, il avait renvoyé le révélateur avec une indifférence marquée et même de mauvaise humeur. Une telle révélation souleva l'indignation de la Chambre des pairs et fit comprendre au puljlic que cette abominable tuerie n'avait été qu'une rouerie nouvelle, et plus sanglante que les autres, pour agir sur l'esprit de la bourgeoisie.
Morey et Pépin furent réellement guillotinés ; ils avaient été les dupes du misérable Fieschi, agent de police du Château, dont la tête ne tomba vraiment qu'en effigie : car l'on apprit plus tard qu'un personnage mystérieux avait été embarqué à Brest avec
sa comjjagne. Les journaux ne parlèrent qu'en suspectant et à mots couverts de cette circonstance; le gouvernement daigna ne pas répondre à cette révélation inattendue.
Mon arrestation aux portes de Nantes.
II fallait une troisième victime à ce sacrifice ; c'était de moi qu'on avait formé le projet de se défaire, au moyen de cette dernière et sanglante rouerie. Aussi , le soir même, et par ordre transmis avec le télégraphe, la voiture qui me transportait à Nantes se vit entourée, presque aux portes de la ville, par une compagnie de gendarmes, à la tête de laquelle un commissaire s'écriait : « Arrêtez, cocher, vous avez dans votre voiture M. Raspail. — Monsieur Raspail, descendez; votre passe-port ! » Je descendis, lui montrai mon passe-port et lui demandai, le pistolet au poing, l'exhibition de son m.andat d'arrêt. Le commissaire tout tremblant m'invita à ne pas faire feu, en m'assurant que le mandat d'arrêt était entre les mains d'un gendarme qu'il me désignait. J'allai trouver le gendarme, c'était un mensonge; il n'était plus temps de faire feu ; je fis voler mon pistolet par delà la voiture.
Les détails de la scène ont été donnés, avec beaucoup de fautes, par le Réformateur (jeudi G août) ; l'article, écrit au crayon, arrivait au journal par une voie détournée ; la rédaction du Réfornicifeur était en réjouissance, autant que Louis-Philippe, de mon arrestation; elle allait hériter de ma dépouille, se disait-elle tout bas ; de même que Louis-Philippe, le prétendu fils du fils du cocher (*), allait se voir débarrassé, par cette infâme calomnie, de son plus grand et plus désintéressé ennemi.
(*) N'allez pas croire qu'en reprochant à Louis-Philippe-Égalité ce tifre dont il s'est honoré, je veuille proférer une insulte à la profession do cocher : je respecte un cocher honnête homme, autant que tout autre honnête homme, de quelque rang- qu'il soit ; le proverbe a parfaitement rai-
MON AKRr:STATIOi> IM.ÉCAI.E Al\ l'OKTKS DE NANfliS. 37
Mais j'ai su bi'iser ririif du lirforni.-ilciii', en ln-isaiit, devant la série des trihimaux, r<i.'ur do celle roueiic sur la joue de ses agents; et mon œuvre osl restée pure d'une double flétrissure.
Je l'oniplète le récit du Rôfonncitciir par ce qui va suivre, et que, crainte de comproniottrc certaines personnes, j'avais cru prudent al"irs de sujipriincr.
Le commissaire prenait la route de Nantes en criant au cocher de pousser ses chevaux. Mais, arrivé à deux ou trois cents mètres de là, il rencontre un cortège d'ouvriers nantais qui accouraient au-devant de moi, et qui, me croyant dans la voiture, se mettent à crier : « Halte! Avez-vous M. Raspail? » Mon scélérat de commissaire leur répond à la place du cocher : « Je viens de ï arrêter, votre M. Raspnil. »
« — Ali ! tu viens de l'arrêter ! » lui dit le peuple. Et, sur-lechamp, le conunissaire reçoit, de la part des premiers venus, une volée d'importance ; il s'esquiva comme il put, et arriva tout essoufflé, en courant, au bureau de poste dans lequel me gardaient les gendarmes, en leur disant à l'oreille : «Fi/e, vite, une voiture ! Que doux gendarmes y montent avec moi et le prisonnier, et filons vers Ancenis ! »
Dans ce fidèle commissaire, j'avais reconnu le sieur Lenor-
son : Il n'y a pas de 60t inciicr ; il n'y a que de sottes gens. Quand l'éducation des enfanis sera donnée en commun, il se pourra bien que l'enfant d'un cocher dopasse en mérite celui du plus grand noble, et qu'il couvi'e de gloire un jour le nom de son père. Et voilà précisément aujourd'hui le plus grand obstacle à l'introduction, parmi les hommes, de l'instruction graluile, obligatoire, laïque et en commun. Supprimez la horde des jésuites, et du même coup vous aurez ce suprême bienfait.
Je n'emploie le mol de /Us de coclierquc monarchiquement, et parce que tout prince estime à honte d'être fils d'un cocher ou d'avoir été échange contre le fils d'un brave Italien conducteur de voiture (d'un vetturino).
mand, ex-membre de la Société des amis du peuple, el que j'avais fait chasser de cette société comme un espion ordinaire; il avait fait son chemin depuis, après avoir toutefois subi une condamnation pour une affaire de flouerie.
A chaque village de la route, il faisait arrêter la voiture en face du poste de la gendarmerie, et m'ordonnait de descendre, pour me faire entendre chaque fois cette môme phrase :
« Quelqu'un parmi vous a dû servir sous le maréchal Mortier? Eh bien, ce soir il a été assassiné à Paris... »
Et il faisait un signe pour me désigner comme l'assassin du maréchal. Il savait que la bourde n'avait pas de vraisemblance, mais qu'elle ferait impression sur ces vieux soldats.
— -»^-fe-+»—
Le commissaire me fait passer pour un chouan, à Ancenis.
En arrivant à Ancenis, il m'emmena droit à l'hôtel qu'occupait l'état-major de la place, pour essayer là une scène qui aurait pu amener, dans la cohue, quelque chose d'équivalent à ma mort. Mais, heureusement, l'hôtel n'avait plus de lit à nous fournir, et force lui fut de me conduire à une autre auberge ; et, dans cette auberge, réputée comme carliste, il m'arriva une aventure qui tient un peu du roman et qui aurait pu me procurer une belle occasion de me soustraire à tant d'ignominies. Le commissaire demande en entrant une chambre pour moi; le maitre de la maison m'en indique une des plus belles ; je me jette sur les matelas, gardé par deux gendarmes qui se tenaient aux pieds de mon lit.
A l'instant même je sens s'ouvrir une trappe dans ma ruelle et une main me tirer par le bras ; je me penchai, pendant que mes gendarmes tournaient le dos ; une voix de femme murmura à mon oreille : « Monsieur, laissez-vous glisser dans la ruelle, ne
LE COMMISSAIRE ME FAIT PASSER POl U L'N EI10L'A^ A ANCENIS. 39
craignez rien, elle se refermera sur vous; mon mari vous attend avec deux chevaux, un pour vous, l'aulre jiour lui. »
Je vis bien que la dame se trompait et qu'elle me prenait pour quelque chouan de la contrée, car les environs d'Ancenis no manquaient pas d'en être fournis. Celait sans doute ce qu'ébruitait déjà le commissaire de Sa Majesté.
Je lui répondis : « Madame, vous vous trompez, sans aucun doute, et vous me prenez pour un homme de votre parti ; je ne suis qu'un pauvre républicain ; je vous remercie cependant de l'occasion que vous m'offrez de me sauver, mais je rougirais d'avoir abusé de votre complaisance. »
La trappe se referma, mais pas assez silencieusement pour que mes gendarmes ne se doutassent pas de quelque chose de semblable, et l'un d'eux se détacha pour aller avertir le commissaire de police qui veillait sur moi ; aussi, je le vis monter aussitôt, et dire aux gendarmes : « Conduisez le prisonnier en prison ! »
Il était près de minuit; je faisais semblant de dormir et comme de rêver, pour qu'on ne devinât pas la scène qui venait de se passer en réalité : je me laissai éveiller et je suivis mon escorte; je me couchai sur le lit de la prison aussi calme que sur le lit d'auberge, et je m'endormis profondément.
Mais voilà qu'au petit jour mes gendarmes épouvantés m'éveillent en sursaut, en me disant : « Monsieur, éveillez-vous donc, la prison est assiégée! Est-ce contre vous, est-ce contre nous? Il nous semble entrevoir que ce sont les marins qui composent toute cette foule. » — « Ne vous effrayez pas ainsi, leur répondis-je, et laissez-moi reprendre mon sommeil ; vous m'éveillerez quand ils seront arrivés à notre porte. » Et je me rendormis jusqu'à huit ou neuf heures du matin, où l'état-major arriva pour prendre possession de ma personne. Les états-majors ne brillent pas par la politesse, et ceux-là furent à mon égard un peu plus
qu'insolents. Je restai sourd à leur ordre, et il fallut que le colonel ou le capitaine commandant vint me prendre par le bras :
— Éveillez-vous donc !
Je regardai cet individu, puis je détournai la tête en lui disant :
— Je vous répondrai, quand vous serez un peu plus poli.
— C'est que le commissaire de police vient de nous remettre ses pouvoirs, vu que la ville est en état de siège, et que maintenant vous dépendez de nous. Gomment vous appelez-vous?
— Je m'appelle F.-V. Raspail, rédacteur en chef du Réformateur.
Je vis que ce mot seul avait tout changé de face, car cet officier me répondit : « On nous avait dit que vous étiez un chouan de la contrée. »
— Vous devez juger par là des ruses que se permet le commissaire de police.
Dès ce moment, le colonel se mit à m'oftVir ses services que j'acceptai, en lui demandant de me laisser arriver un barbier pour me raser; « car je m'attends, lui dis-je, à d'autres tours du métier de mon commissaire, et je désire y faire honneur par ma toilette. » Le colonel sourit et me dit : « Je vais vous envoyer le barbier du régiment. » Ma toilette terminée, je me mis à la fenêtre de la prison; et je remarquai sur la porte d'un magasin de modes, étabh sur la place, un monsieur qui agitait le bras pour fixer mon attention et qui semblait me rassurer sur la terminaison de l'émeute de la nuit. Je pensais bien que les patriotes d'Ancenis avaient été induits en erreur sur mon compte par ce misérable commissaire de Louis-Philippe; je remerciai
EXCI'I.I.EME UF'CEPTION HU MAIHE D'A?iŒNIS. 41
de la main le patriote, ({uand les gendarmes me firent signe de me retirer de la fenêtre.
Un peuplas tard, dans la journée, je reçus une visite d'un tout autre genre : elle se composait du maire de la ville, du procureur du roi, du commandant de gendarmerie et de deux ou trois employés de la ville. Ces messieurs me dirent que leur visite actuelle était une espèce de réparation de tout ce qui m'était arrivé, et qu'ils venaient de recevoir, parle lélégraghe, des ordres à peu ^irùs contraires ; et, en preuve de ce qu'ils disaient, ils m'annoncèrent qu'ils allaient me reconduire, sans escorte de gendarmes, jusqu'à l'hôtellerie de la poste, où j'attendrais avec eux l'arrivée de la malle-poste qui devait me ramener à Paris.
Je suivis ces messieurs, en causant avec eux ; et pendant que nous attendions la voiture, la conversation s'établit entre nous sur les projets d'amélioration de l'agriculture, que l'un de ces messieurs me parut comprendre d'une manière très-pertinente. Le maire me dit en me serrant la main : « Vous le voyez, monsieur, rien de semblable à ce que vous avez souffert ne se représentera plus. » — « Permettez-moi d'en douter un peu, lui répondis-je, ce commissaire a ici une occasion de se venger en particulier et pour son compte ; car il a subi dans le temps un affront sanglant de ma part. »
Le maire ajouta : « N'en craignez rien. C'est moi qui, ici, suis le maitrc. »
Sur ce propos, la voilure arrive et le maire me prend par la main. Au sortir de la porte, il trouva la rue encombrée d'une foule hostile, et il en fut tout décontenancé.
« Que vous avais-je dit, monsieur le maire?» A ces mots, il méprit par le bras et il m'entoura de son écharpe en me conduisant, à travers la foule, jusqu'à la portière de la voiture, où deux gendarmes m'attendaient, le pistolet au poing. Je lui serrai la main
et saluai toute celte excellente compagnie. Mais, à peine m'avaientils quitté, cfue la voiture fut assaillie à coups de pierres, en même temps que les gendarmes ordonnaient au postillon de lancer ses chevaLix. On peut comprendre parla qu'il existait dans le gouvernement, cà mon égard, deux tendances contraires, et que la plus hostile devait toujours prendre le dessus.
Gminte d'une ovation à chaque grande ville.
Sur toute la route d'Ancenis à Paris, les gendarmes avaient ordre d'éviter d'assez loin la rencontre des villes, surtout de la ville du Mans, crainte des ovations qui m'y auraient accueilli. Ce nô fut qu'à Chartres, et le soir, que nous nous arrêtâmes à la porto de la gendarmerie. Le préfet, frère de M. Delcssert le banquier, le même banquier qui m'avait ouvert ses riches collections d'histoire naturelle, lors de mes études sur les graminées, m'offrit de me faire souper seul ; je le priai de me laisser souper en compagnie de mes deux gendarmes, et le lendemain de trèsgrand matin nous reprimes la route de Paris.
Mon renvoi de îa geôie à Thiers et de Tliiors à la geôle : de Judas ou d'Hérode à Pilats (*).
Nous débarquâmes vers le milieu dujour, elles deux gendarmes me conduisirent à la préfecture de police, pour m'y écrouer ; là,
(*) Vous devez vous souvenir, gens de mou temps, si jamais je me suis relâché envers M. ïhiers de la scvériié de mes principes républicains.
Mais aujourd'hui, qu'oubliant ses haines sanglanles conlre les vrais partisans de la République, nouveau Saiil, sur la route de Damas, il ouvre les yeux à la lumière de l'éclair, et se fait apôtre, de féi'oce persécuteur qu'il était : respect au partisan de la République, si toutefois il est de bonne foi, et qu'il vienne à nous pour professer ces idées nouvelles! Oublions à noire tour nos vieilles haines; Jionueur et gloire au nouveau converti ! Qu'il ne reste plus de souvenii- du passé dans notre cœur : il est si doux de pardonner à un ennemi repentant !
ZANr.IAl'.OMi VIOLATEia DES LOIS LKS l'I.US FORMELLES. 43
1g concierge se refusa de m'admeltre en leur disant : « Avez-vous un mnnil.d cViwvôl cl do cicpôt? — Non, lui répondirent les gendarmes ; la saisie n'ayant été foite que par un ordre émané du télégraphe, au nom de INI. le ministre Tliiers. — Alors conduisez-le chez M. Thicrs. »
Cotait tout naturel, et les gendarmes suivirent ce conseil.'
Nous remontons donc en voiture pour aller me remettre entre les mains do M. Tliiers. En entrant dans le salon de réception, j'aperçois un magnifique canapé sur lequel je me couche pour y prendre ini inslant de repos, pendant qu'un de mes gendarmes s'abouchait avec le ministre. Le petit M. Tliiers était fort embarrassé. Il dut s'adresser sans doute à divers juges d'instruction qui, en l'absence de tout délit spécifié, se refusèrent hautement à le décharger de ma personne, en signant un mandat d'arrêt. M. Tliiers se trouvait avoir violé la loi à mon égard ; il dut continuer ce genre de violation, en donnant ordre au geôlier de la préfecture de me recevoir, sans autre formalité ; ce que le geôKer exécuta en haussant les épaules.
Je ne dois pas oublier une circonstance de ma présence à l'hôtel de M. le. Ministre, dont l'huissier vint me réveiller, en me disant : « Suivez les gendarmes ! Le ministre ne peut vous recevoir. »
« Dites à votre minisire, lui répliquai-je, qu'il a sans doute bon nez. Amené en sa présence, je n'aurais pas manqué de vous le jeter par la fenêtre, pour le punir d'avoir ainsi violé la loi; » en effet, je me serais cru dans un cas de légitime défense.
Mes bons gendarmes trouvèrent que j'avais été un peu loin : ft Car, me dirent-ils, en politique, les ennemis sont impitoyables. »
Quoi qu'il en soit, le geôlier me plaça dans le cabanon le plus
Ai RÉFORMES SOCIALES. — LE COMBAT.
sale de sa maison ; et j'attendis jusqu'au lendemain que nia position fût régularisée.
Mon renvoi de Filate à Zangiacomi.
Le lendemain, vers midi, je fus mandé par le juge d'instruction Zangiacomi, qui n'avait pas reculé devant une pareille violation de la loi.
Je me refusai de descendre, en faisant dire au juge quelconque, qu'arrêté sur l'ordre d'un ministre et sans aucun mandat d'arrêt, je devais être mis immédiatement en liberté; que c'était là l'unique motif de ma résistance.
Mais un juge d'instruction de la taille de Zangiacomi ne s'arrête pas devant de pareilles misères, et je dois ajouter que j'avais une autre raison pour ne pas me rendre à son invitation ; car je venais d'être pris d'une indisposition telle que je n'avais plus la force de sortir de mon cabanon. Les gendarmes revinrent avec ordre de m'emporter sur leurs épaules, si je résistais ; et je me laissai emporter. En arrivant dans son cabinet, ce juge d'instruction dicta au greffier un commencement de procès-verbal et m'adressa une forme d'interrogatoire.
Je ne lui répondis pas.
Il me présenta deux ou trois lettres qu'il avait fait saisir à la poste, et me demanda si je voulais les accepter. Je lui répondis : « Gomme vous avez commis un crime prévu par l'article 187 du Code pénal, je ne vous redemanderai mes lettres que devant la justice. » Ces lettres contenaient, si je m'en souviens bien, des billets formant une somme de 1 ,500 francs, qui m'étaient adressés par les départements, en faveur de ma souscription pour le payement de l'amende de 50,000 francs.