TROISIÈME PARTIE
r BARRAGES RÉSERVOIRS
Les barrages réservoirs ne résoudront que partiellement
le problème de l’eau
‘Mais, dira-t-on, la multiplication des barrages supprimera les redoutables aléas des années de sécheresse ou tout au moins les atténuera dans d'énormes proportions. Raisonner ainsi serait se faire illusion, s’exposer à de grands mécomptes, mieux vaut le dire dès maintenant. Très sûrement, les barrages sont appelés à rendre de très grands services, et nous sommes fier de pouvoir dire qu’alors qu’ils étaient tombés dans le plus grand discrédit, tant auprès du public que de l’administration, par suite des ruptures qui s'étaient produites et des progrès de leur envasement, nous n’avons cessé d’en être le très chaud partisan et nous nous sommes efforcé de contribuer de notre mieux à remédier aux écueils qui leur sont inhérents, ainsi qu’en témoignent nos deux brochures ; «Note sur le dévasement et l’agrandissement des barrages réservoirs » année 1883, « Note sur l’aménagement des eaux et le dévasement des barrages réservoirs » publiée en 1898, et avons rappelé en 1908 dans «Contributions diverses à l’hydrogénèse » (page 48) qu’il faudrait en décupler le nombre. Mais ceci ne veut point dire que les barrages suffiront pour résoudre le problème fondamental de l’Afrique du Nord, le problème de l’eau. C’est à l’accroissement des pluies, à leur extension sur des territoires de plus en plus vastes qu’il faudra recourir. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’étendue du domaine de l’Algérie et celle des terres qui pourront être irriguées après achèvement du programme des travaux. Le Tell comprend quatorze millions d’hectares ; les Hauts Piateaux onze millions ; les territoires du Sud, lesquels ne représentent qu’une assez faible partie du Sahara dévolue à la France, trente-sept millions ; soit au total soixante-deux millions sur lesquels quatre millions sont en culture.
A cette heure, on peut estimer à cent vingt mille le nombre d’hectares irrigués ; après exécution du programme des barrages, cette surface atteindra peut-être quatre cent mille hectares, soit un dixième des surfaces cultivées, et moins de la cent ceinquantième partie de l’Algérie. Il ne faut point oublier l’élevage : En chaque année de sécheresse notre cheptel est décimé. Nos progrès depuis la conquête, en ce qui concerne les ovins, sont nuls ; le nombre de nos moutons oscille de 6 à 10 millions de têtes : «c’est à peine si nous utilisons 1/15 des immenses pâturages du « sud, faute de points d’eau ; notre cheptel ovin pourrait être décuplé si les pluies
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«étaient plus abondantes, plus régulières.» (1) Ajoutons que nos oasis pourraient accroître singulièrement le nombre de leurs palmiers.
Au M'Zab tous les barrages sont faits
Il est d’ailleurs une région du sud qui, depuis longtemps déjà, a aménagé tous les ouvrages de retenue et multiplié les barrages sur chaque ravin, de façon à ne rien perdre du précieux liquide lorsque par bonheur un orage éclate : c’est le M’Zab. Et cependant les habitants ou Mozabites ont vu le moment où ils allaient être contraints d'abandonner le pays ; pendant sept ans l’affreuse sécheresse a sévi. Rappelons que plus de trois mille puits ont été creusés par ces laborieux indigènes et de nombreux barrages édifiés.
Mais faut-il encore qu’il pleuve quelquefois pour que ces ouvrages puissent rendre les services que l’on en attend. Il faut donc accroître les pluies.
L'on ne saurait douter que les barrages que la Colonie va construire accroftront considérablement sa richesse ; grâce à eux la culture du coton, de la betterave à sucre, des arbres fruitiers, donnera de gros profits. Heureux seront les détenteurs des terres irriguées : C’est un cadeau de plusieurs milliers de francs par hectare qu'ils vont recevoir. Mais le nombre des bénéficiaires sera assez limité. La production du blé sera tout aussi précaire que par le passé ; l'élevage du bétail de même ; les années de disette ne seront pas moins fréquentes, l’eau des barrages réservoirs sera, en effet, consacrée presque entièrement aux cultures riches, mais, les ressources du budget étant accrues, il sera plus aisé de soulager les misères. Il y a lieu de prévoir des périodes de deux et trois ans à pluies déficitaires pendant lesquelles une partie des barrages réservoirs ne seront pas entièrement remplis, par suite de l’époque tardive que l’entretien de leur capacité oblige à adopter pour la fermeture des vannes. | j
Si, au lieu de pluies d’orages copieuses, l’année comprend surtout des petites pluies, les ruissellements sont très faibles, les eaux n’amènent au barrage qu’un afflux insuffisant. D’où résulte que, même dans une année qu’on ne saurait qualifier de sèche, le remplissage des réservoirs n’est pas toujours assuré.
Ici encore ne voit-on pas que, tout comme pour les céréales, le bétail, l’extension des cultures sur de nouveaux territoires, c’est l’accroïssement des pluies qui est l’œuvre fondamentale à réaliser ?
Les centres pluvigènes des cîmes accroftront l’utilisation des barrages
réservoirs et des barrages de dérivation
Dans la première édition de cette brochure, nous nous sommes borné à envisager l’aménagement des centres de coordination à créer au milieu des plaines et des plateaux ; une étude plus complète des phénomènes de la nature nous amène à conclure que les hautes montagnes sont”tout particulièrement aptes à l’implantatation de centres de coordination à pluies bien plus fréquentes, mais plus locales ; ces centres permettraient d’accroître largement l’utilisation des barrages de dériva-
(1) Vauvy. — «Bulletin Agricole de l’Algérie et de la Tunisie», 15 mai 1918,
tion, ainsi que celle des barrages réservoirs ; et dès lors, sans doute, 1l deviendrait inutile de prévoir que certains d’entre eux auront une contenance triple de celle que chaque année à pluviosité moyenne peut leur apporter.
Ce système qui devait être inauguré pour le barrage de l’Oued-Fodda offre, certes, des avantages considérables, mais il présente aussi de redoutables aléas. Aucune voix ne s'étant élevée jusqu'ici en Algérie pour les signaler, je crois devoir le faire.
Il y à, en tout premier lieu, à penser à l’accroissement considérable des dangers de rupture.
Ecueils des barrages — Rupture et envasement
Pendant longtemps ces dangers ont paralysé l'Administration et c’est pourquoi pendant plus de quarante ans elle n’a pas construit un seul barrage réservoir. Cette menace paraissait si redoutable que l’éminent ingénieur en chef des Ponts et Chaussées Duponchel, dans son ouvrage «Théorie des Alluvions Artificielles » publié en 1882, après avoir signalé plusieurs cas de rupture : réservoirs du Plessis et de Bertrand en France, Scheffield en Angleterre, de Puentès en Espagne, de Tabia, de l’Habra en Algérie, disait : « Après ce nouvel exemple venant s’ajouter à «tant d’autres, il est à espérer qu’il ne se trouvera plus un ingénieur osant proposer « l'établissement d’un réservoir-barrage de quelque importance, en plein lit de ri- « vière torrentielle. » (1)
Notons qu’il s'agissait là de barrages de modestes capacités, ne dépassant pa: trente mètres de hauteur, et que depuis se sont produites en Algérie d’autres ruptures : Celles du barrage du Grand Cheurfa, du Sig et à nouveau de l’'Habra.
De plus, dans les cinq à six barrages existants, les capacités initiales allaient en décroissant rapidement grâce à l’afflux des vases. La réserve de l'Administration n’était donc pas sans fondement.
Le problème de l’eau a été l’incessante préoccupation
de tous les gouverneurs $énéraux de l’Algérie
C’est bien à tort qu’on a donné à entendre, lors de la pose d’une borne de repère dans les gorges de l’Oued-Fodda par M. le Gouverneur général Steeg, le 10 novembre 1924, que ses prédécesseurs n’avaient pas compris que la question de l’eau était primordiale en ce pays. Il n’en est aucun, sûrement, qui n’ait eu le souci de résoudre ce grand problème, il suffit pour s’en convaincre de parcourir la collection des « Exposés Annuels de la Situation Générale de l’Algérie.» J’entends encore les doléances qui accueillaient M. le Gouverneur Général Laferrière à chaque arrêt dans son déplacement de Ténès à Orléansville : colons et indigènes ne prenaient la parole que pour indiquer le nombre de têtes de bétail qu’ils avaient perdues faute d’eau à boire, l’année ayant été sèche. Je vois encore quelle oppression étreignait cet éminent gouverneur en entendant ces litanies plaintives. Pour résoudre le pro-
(1) Théorie des Alluvions artificielles, par A, Duroncret, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, p. 242 et 248,
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blème de l’eau, il fit appel à tous : Européens et Indigènes. Même dans les centres Jes plus reculés furent in:stituées des commissions locales appelées à signaler les ressources en eau, les besoins non satisfaits, les mesures à prendre pour remédier aux pénuries. Mais, de toute cette vaste enquête, dont j’ai eu le dossier en mains comme rapporteur, rien ne subsista.
Après le départ de M. Laferrière, la Commission Générale ne fut plus réunie. On ne tint aucun compte des travaux faits par elle. Aïnsi qu’on va le voir, ce fut là une chose des plus fâcheuses pour l’Algérie.
Dans son rapport du 12 novembre 1899 la Sous-Commission Centrale d'Hydraulique Agricole, laquelle comprenait MM. le Colonel Corps, Lamur et Dessoliers, se ralliant à un vœu émis par la Commission de l’Arrondissement d’Orléansville, avait demandé l'institution d’une journée de prestations spécialement consacrée aux travaux d'aménagement d’eau d'irrigation ou d’alimentation.
D'autre part, après que M. Dessoliers eût exposé la méthode qu’il avait employée dès 1883 pour créer une première source artificielle à la ferme du cap Kala, à 13 kilomètres à l'Ouest de T'énès sur le littoral, une autre Sous-Commission avait été chargée de faire un rapport sur la création des sources. Elle comprenait MM. Lecq Rouanet, de Vialar et Dessoliers.
Il n’est point douteux que, si la Commission Centrale avait été appelée à continuer son œuvre, quelques sources auraient été créées dès l’année 1900 et actuellement il y en aurait des milliers distribuées sur tout le territoire de l’Algérie.
C’est aux forêts que M. le Gouverneur Général Jonnart voulait demander
l’accroissement des eaux
Au lieu de recueillir les eaux de ruissellement dans les barrages réservoirs pour assurer l'irrigation des terres, ou de les faire pénétrer dans le sous-sol pour multiplier les sources, ainsi que je le demandais depuis si longtemps déjà, c’est aux forêts que M. le Gouverneur Général Jonnart crut possible de demander l’accroissement des eaux nécessaires à l’alimentation des êtres et aux besoins des cultures. M. Jonnart se préoccupait donc, lui aussi, de la question des eaux, mais il pensa devoir faire litière de la politique hydraulique de son prédécesseur.
Il en est trop souvent ainsi à chaque changement de gouverneur : M. Steeg a suivi les mêmes errements : Chaque nouveau gouverneur, même s’il ne connaît rien au pays, nous apporte son programme et l’impose à l’Administration algérienne, et cela sans tenir le moindre compte de l’expérience si chèrement acquise.
M. Jonnart voulait demander aux forêts l’accroissement spontané des sources. Or sur les neuf dixièmes de l’étendue de la colonie, et tout particulièrement dans les territoires arides, elles les diminuent ou les tarissent. C’est qu’en effet la résultante des diverses actions exercées par la forêt, les unes favorables aux sources, les autres nocives, dépend du rapport entre la puissance de l’évaporation et la quantité d’eau de pluie. Ce rapport diffère du tout au tout d’une contrée à l’autre : à Paris il est de 1,4 ; sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie il atteint 10,5. Cela importe peu aux néo-débarqués, seules les pluies les intéressent ; ils tiennent l’évaporation pour chose négligeable, ce qui vicie radicalement toutes leurs conclusions.
Après publication de ma brochure «Contributions diverses à l’Hydrogénèse » en 1908, Administration et public furent surpris de me voir affirmer nettement que sur la majeure partie des territoires de l’Algérie les forêts diminuent les sources ou les assèchent. Mais les faits que j'avais cités, celui des Oulad Ramoun notamment (page 84), où l’on voit une source débitant plus de 600 litres à la seconde engendrée par des massifs rocheux absolument nus sans un pouce de terre ni un brin d’arbuste, se montraient si probants que l'Administration était revenue depuis à une toute autre appréciation ; et la Commission d’'Hydraulique, chargée par M. le Gouverneur Général Lutaud de prendre connaissance de mes divers mémoires, n’a pas craint de conclure comme suit, dans son rapport du 10 Janvier 1914 confirmé le 26 mai 1921 :« On peut affirmer avec M. Dessoliers que les forêts n’ont point «en ce pays sur les sources et sur les pluies l'influence qu’on était porté à leur « accorder.»
Dans son discours du 10 novembre 1924, prononcé dans les gorges de l’Oued Fodda, M. Steeg, faisant litière des constatations recueillies par les services techniques de la colonie depuis près d’un siècle que nous sommes ici, n’a pas craint d’affirmer catégoriquement : « Que chacun se convainque bien que planter des arbres « c’est presque creuser un puits ; c’est mettre de l’eau en réserve dans le sol.» Or c’est là une erreur complète ; nous en donnerons de multiples preuves dans la partie de cet ouvrage consacrée aux sources. Bornons-nous ici à rappeler quelques constatations capitales :
10 De tout temps l’homme a boisé les marais pour les assécher et là où il a lais-
sé disparaître les bois les marais ont reparu ;
20 Partout où 1l a sondé les terrains sous forêt et hors forêt, tant en Russie qu’en France et aux Indes, il a reconnu que le niveau des eaux était plus bas sous les bois qu’au dehors. D'où il faut conclure que la résultante des multiples actions exercées par la forêt c’est l’asséchement du sol ;
30 Les plus belles sources de l’Algérie sont dues à des massifs rocheux, sans terre, sans humus et, par suite, sans arbres. Telle est la source de l’oued Bou Merzoug, près des Oulad Ramoun, qui débite 600 litres à la seconde. Ce n’est d’ailleurs point spécial à l’Algérie : En France par exemple, la Fontaine de Vaucluse, les sources des Causses sont dans ce cas.
40 Des sources ont disparu après boisement et ont retrouvé leur débit, une fois soustraites au prélèvement par les racines. Tel est le fait observé par Darcy, que cite l'ingénieur des Ponts-et-Chaussées Debauve (1).
La conclusion qui s’impose est qu’il importe de ne pas boiser les terrains où émergent des sources. Par contre, en revêtant d’un manteau forestier les massifs n’engendant aucune source, on ne peut que faire œuvre utile ; l’on embellit le pays et l’on fertilise les terrains sans valeur.
(1) Manuel de l'Ingénieur des Ponts et Chaussées, 1875, 16° fascicule, p. 108.
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Boisement des bassins hydrographiques des barrages réservoirs
D'autre part, les ruptures des barrages, les progrès de l’envasement avaient conduit l'Administration à conclure qu'il ne serait plus construit un seul barrage sans avoir, au préalable, boisé les versants de son bassin hydrographique, de façon à diminuer l’apport de vases ainsi que l’impétuosité des flots après un grand orage. Tout cela est devenu lettre morte.
Quant aux dangers de ces ouvrages il n’en est plus question : Au lieu de craindre comme par le passé les dangers de rupture que présentent des barrages de 20 à 30 mètres de hauteur et de 10 à 30 millions de mètres cubes de capacité, c’est un barrage de 100 mètres de hauteur et de 300 millions de mètres cubes que l’on avait décidé de construire, il y a quelques années, à l’oued Fodda. Or, malgré les progrès de la technique en ce qui concerne le corps même du barrage, l’aléa dans la tenue des berges et du lit persiste, et il est impossible d’affirmer qu’un barrage ne sera jamais détruit ou contourné.
Irresponsabilité en cas de rupture
Un concours a eu lieu pour ce barrage ; un projet a été adopté. Les responsabilités en cas de rupture vont-elles retomber sur le concurrent élu ? Il n’en est rien : L’entrepreneur est responsable de la qualité des matériaux, des soins apportés à leur emploi ; mais les barrages ne sont pas toujours rompus par insuffisante tenue des maçonneries, souvent ce sont les berges et parfois les fonds qui, peu à peu grâce aux infiltrations, se désagrègent.
«C’est ainsi qu’au réservoir des Grands Cheurfas, d’une contenance de 18 «millions de mètres cubes, le 8 février 1885 les eaux emportèrent, non pas l’ouvrage «lui-même, mais le côteau de rive droite où il était encastré et dont les marnes ne «purent résister à la charge d’eau. L’énorme masse liquide, s’échappant par une « brèche de 40 mètres de largeur, atteignit bientôt le réservoir de Saint-Denis, d’une «contenance de 8 millions 275 mille mètres cubes, le remplit en un instant, déversa «par-dessus le barrage par une lame d’eau de plus de 5 mètres d’épaisseur, et dé- «finitivement l’emporta.» (1)
Le barrage des Cheurfas a été restauré et il a fallu porter de 102 à 216 mètres la largeur de son couronnement. Notons que l'emplacement avait été étudié par un de nos plus éminents géologues, M. Pomel ; mais il y avait une petite faille qui n’avait pas été aperçue. L’on conçoit en effet, quelles difficultés, quelles impossibilités il y à à s’assurer si les berges ne présentent aucune fissure dissimulée par les éboulis multiséculaires.
Causes diverses de rupture
10 Ruptures dues aux pluies torrentielles
L'historique des ruptures successives du barrage de l’oued Fergoug comporte de très utiles enseignements ; il importe beaucoup qu’on les mette à profit et c’est pourquoi nous ne craignons point d’apporter des précisions sur les causes de ces ruptures.
(1) BoNNET. — Cours de barrages, p. 407.
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Ce barrage fut construit de 1866 à 1871. Sa longueur totale était de 816 mètres ; il était flanqué d’un déversoir de 125 mètres de longueur : « On avait admis Que la « lame déversante ne dépasserait pas 1 m. 60 par les plus fortes crues. Dès 1872, un «mois à peine après l’achèvement de l’ouvrage, une première crue montra que ces « prévisions étaient fausses en provoquant une lame de 2 mètres qui endommagea le « déversoir sur 50 mètres de longueur. Le 16 décembre 1881, une crue plus forte «porta cette hauteur à 2 m. 25 et le barrage fut emporté sur une hauteur de 20 «mètres à partir du sommet ; la vallée fut dévastée et 400 personnes trouvèrent «la mort.» (1)
Le 26 novembre 1927 à 11 h. 20, la lame déversante atteignit 8 m. 85 et le barrage fut emporté. Ce fut un grand désastre ; il eût été beaucoup plus grave si la rupture s’était produite de nuit, c’est-à-dire si M. Avagnes, ingénieur des T .P.E. à Perrégaux, n'avait pas donné vingt heures plus tôt l’ordre d’ouvrir les évacuateurs ; très sûrement il y aurait eu bien des morts à déplorer.
Il ne sera point sans intérêt de dire quelle est la quantité de pluie qui était tombée lorsque se produisit la rupture. Nous en trouvons le détail rigoureux dans le bulletin d’août 1928 de la Société Astronomique de France, sous le titre « Les inondations en Algérie. » (2)
A la page 408 figure un tableau donnant les pluies tombées du 23 au 29novembre 1927 dans les diverses stations du bassin hydrographique du barrage. Arrêtons les additions à l'instant de la rupture le 26 novembre à 11 h. 20, en supposant que toutes les eaux tombées depuis le 23 se soient accumulées et qu’elles soient arrivées au barrage sans s’écouler par les évacuateurs. Choisissons les localités qui ont reçu le plus d’eau. Nous constatons que les pluies totales au moment de la rupture atteignaiént 182 millimètres à l’oued Fergoug, 218 à Mascara, 178 à Aïn Fekan et 133 à Franchetti.
Ce tableau montre que jusqu’au 25 novembre à 7 heures les précipitations ont été, dans l’ensemble, faibles ou moyennes. Elles ont pris de l’importance dans la journée du 25. C’est dans la nuit du 25 au 26 que la pluie a tourné soudain au déluge : Au cours de cette nuit-là, entre 18 heures et 7 heures, soit en 13 heures, on a recueilli d’après ce même tableau 144 millimètres au barrage même, 132 à Mascara, 113 à Aïn-Fekan, et beaucoup moins dans les autres stations.
Nous trouvons nous là en présence de pluies vraiment extraordinaires ? Il importe, pour fixer l’opinion, de reproduire quelques chiffres de grandes quantités de pluie tombées dans un court espace de temps. Bornons-nous à la France et à l'Italie : k
(1) BoNNET. — Cours de barrages, p. 408.
(2) Par Mme J. Mazsos, Calculatrice au Service Météorologique d’Alger (Université),
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PLUIE TEMPS PLUIE SOURCE LOCALITÉ DATE mesurée corres- par heure du en X pondant en # renseignement
oo F 1 Traités de météorologie
Pétpignan st. 29 août 1855 155 1h. 102,3 de ADéot Le ne Perpignan ...... 11 octobre 1862 233 7h; 38,0 Eu Molitg les Bains. |20 mai 1866 313 1h. 209,0 —
(Pyrénées Orient.)
Marseille 1er octobre 1892 210 3 h. 51 54,0 == Montpellier ..... 11 octobre 1862 233 vb: 33,0 —
Montpellizr ..... 12 juillet 1908 108,6 53° 128,0 [Annuaire octobre 1909
; Société météorologique
à de na À :
L ; 9.0 raités e météorologie RAA RE 17 novembre 1908 465 1 jour 19,0 de Angot Ripostos ss: 18 novembre 1908 206 1 jour 8,6 ——
RIDOSO MAITRE 17 et 18 nov. 1908 671 2 jours 13,8 — GéDéS en -peu ue 25 octobre 1822 812 1 jour 34,0 —- Joyeuse rte 9 octobre 1827 792 22 h. 36,0 — (Ardèche) É Valleraugue . .... » 950 1 jour 40,0 |Annuaire tome 69, 1922- (Gard) 1923, p. 54. Sté Météo-
rologique de France.
Aiïnsi qu’on le voit, les pluies qui ont emporté le barrage, pluies ayant atteint en 13 heures 144 millimètres à l’oued Fergoug, 182 à Mascara, 113 à Aïn-Kékan, ne sauraient être classées comme extraordinaires ; il peut s’en produire de beaucoup plus fortes.
D'autre part l’on ne peut demander aux ingénieurs d’adopter comme base de leurs calculs la pluie maxima possible : Il faudrait prévoir plus d’un mètre en un jour ! mais alors les travaux deviendraient irréalisables ou, du moins, par trop coûteux.
Au fond, l’écueil 1e1 est dû à l’importance du bassin hydrographique, lequel paraît atteindre 850.000 hectares : Si le barrage est établi trop haut dans le bassin on s’expose à ce qu’il ne se remplisse que rarement, et si on l’établit trop bas un jour vient où la masse d’eau qui afflue emporte l’ouvrage ! |
En réalité, on ne peut affirmer qu’un barrage ne sera jamais enlevé. D’autre part ces ouvrages rendent de si grands services que l’on ne saurait trop les multiplier mais, sauf tenues exceptionnelles des berges et du lit, ce qui n’est pas le cas à l’oued Fodda où l’on a été contraint de changer d’emplacement, 1l faudrait proscrire absolument les trops grandes capacités.
Ce serait, d’ailleurs, une erreur de croire qu’un plus complet boisement du bassin hydrographique écarterait tout danger ; ce serait se faire une singulière illusion : Ce boisement plus complet empêchera bien les érosions ; 1l diminuera bien, de ce chef, l’apport des vases au barrage et rendra de réels services ; il atténuera aussi les petites crues. Mais son influence sur la rétention des pluies, pour des chutes météoriques de l’ordre de celles tombées à l’oued Fergoug du 23 au 29 novembre 1927, sera absolument négligeable.
Bien des fois déjà on à examiné la question de savoir si la forêt empêchait les grandes inondations. Voilà des siècles que Paris débat la question pour sa propre sécurité. Il est certain à cette heure que l’efficacité des boisements est à peu près nulle, quoi que l’on ait dit à M. le Gouverneur Général Bordes.