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En 1905 s’est tenu à Milan le Xe Congrès de l’Association Internationale Permanente des Congrès de Navigation. La question de l’influence des boisements sur les inondations y a été traitée à fond par des chefs de service de l’Autriche, de l’Italie, de l’Allemagne, MM. Keller, Conseiller privé de l’Intendance des bâtiments, Ponti, ingénieur en chef du génie civil en Italie, Wolfschutz, conseiller agricole en Autriche, Lauda, conseiller supérieur au} Ministère de l'Intérieur, directeur du Bureau Central d’hydrographie de l’Autriche.
D’après ces quatre éminents rapporteurs, l’influence de la forêt pour prévenir les inondations est nulle ou presque négligeable, car ces inondations se produisent après saturation du sol des forêts par les averses préliminaires, ce qui nécessite tout au plus 7 à 8 centimètres de pluie, si bien que les forêts laissent alors s’écouler l’eau comme si elles n’existaient pas. De nombreuses observations sont citées à l’appui de ces affirmations ; on les trouvera dans la brochure de A. Boutquin : «l’Asie Centrale. La question du dessèchement » (Bruxelles 1910).
Cette même influence négligeable de la forêt sur la rétention des eaux lors d’une période très pluvieuse vient précisément d’être traitée par M. Henry Defert dans la Revue du Touring-Club de France (Février 1929). Ce dernier reconnaît que la forêt de haute et moyenne altitude ne constitue qu’une protection relative et assez précaire contre les inondations des vallées et des plaines, tout en reconnaissant sa grande utilité pour empêcher le ravinement.
Rappelons que l’éminent ingénieur Belgrand, Membre de l’Institut, Inspecteur général des Ponts-et-Chaussées, dans sa magistrale étude « La Seine» (Paris 1875), conclut de ses multiples observations que les.bois ne retiennent pas les eaux. Voici ce qu'il dit, page 398 : « Longtemps j’ai pensé, comme tout le monde, que les « bois retardaient l’écoulement des crues, et qu’ainsi le régime de la Seine avait « dû subir, par l’effet du déboisement, de profondes modifications. C’est pour ainsi « dire malgré moi et par une longue observation des faits, que J'ai été entraîné dans «une opinion contraire, en constatant pendant de longues années que les crues des «cours d’eau du Morvan, région encore couverte d'immenses forêts, n’étaient ni «moins violentes, ni moins rapides que celles qui proviennent de l’Auxois, région « déboisée.
« J'ai donc cherché à résoudre ce difficile problème par des observations et à sortir ainsi de l'incertitude dans laquelle je me trouvais.»
D'autre part, F. Vallès, Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, à consacré à cette si importante question un volume de plus de cinq cents pages, intitulé « Etudes sur les Inondations » (Paris 1857) et il conclut ainsi (page 477) son chapitre VI relatif à l'influence des forêts : « Contrairement aux idées généralement accréditées, «le déboisement nous donne : plus de pluie dans l’année, moins d’eaux torrentiel-
«les, plus de blé.»
Je ne me range pas aux avis de Vallès, mais j’ai tenu à marquer fortement que c’est une illusion absolue de croire que la forêt empêche les inondations. Celles-ci étaient aussi graves lorsque la Gaule était entièrement couverte de forêts, ainsi qu’en témoignent les six volumes consacrés par M. Maurice Champion à l’étude des inondations en France, volumes publiés à Paris de 1858 à 1864 : «A toutes les « époques, dit-il, notre pays a eu à souffrir d’inondations non moins effroyables. »
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Goutereau, de Martonne, Lemoine estiment, eux-aussi, que le boïsement ne s’oppose pas à l’inondation. .
20 Tremblements de terre
Il est une autre cause de destruction qu’il faut aussi prévoir au cours des siècles, ce sont les tremblements de terre. Ils peuvent entraîner un mouvement, une fissuration des berges ; et si la rupture se produit à réservoir plein, on voit quel serait le désastre dans le cas d’un immense barrage réservoir.
Lors de la rupture de la digue de South-Forck en amont de Johnston (Amérique) le flot franchit en 17 minutes les 19 kilomètres entre le réservoir et cette ville ; le nombre des victimes fut de dix mille. Il s’agit là d’un réservoir renfermant 45 millions de mètres cubes (1).
Rappelons qu’à la suite d’un tremblement de terre un Niagara a disparu (2).
Nul n’ignore combien est grande la fréquence des trépidations du sol en Algérie. Mais il y a lieu de rappeler les désastres causés par les grands tremblements de terre depuis quelques siècles : Alger 1676-1716, Oran 1790, Blida 1825, Constantine, Djidjelli, Bougie, 1856, Blida, Mouzaïa, El-Affroun 1867, Cherchel, Ténès, Gouraïa, Villebourg 1893, Cavaignac 1922 et en 1924, région de Boufarik.
Autre fait très peu connu, signalé dans L’Algérie » du 12 novembre 1924 par M. H. Murat, Géo-Hydrologue à Alger : «Les Gênois avaient autrefois construit «dans la plaine de la Mitidja une ville qui fut engloutie tout entière dans un trem- « blement de terre.»
Le danger des séismes n’est donc pas pure chimère et lorsqu'il s’agit d’une œuvre aussi énorme que le barrage de l’Oued Fodda, de 300 millions de mètres cubes de capacité, et pis encore du futur barrage d’Amourah, de 700 millions, il est indispensable de réfléchir aux éventualités de l’avenir.
L’envasement
La vase est le plus grand ennemi des barrages réservoirs en Algérie. De tous les barrages de ce genre construits dans ce pays, celui du Hamiz est sans doute le seul qui se soit maintenu, à un ou deux millions de mètres cubes près, à sa capacité initiale. Le barrage du Tlélat est plein de vase, celui de l’oued Fergoug (Habra) avait eu sa capacité réduite de moitié par les apports de limon ; celui de la Djidiouïa contient 4/5° de vase et 1/5€ seulement d’eau. Au Hamiz on n’a pu combattre l’envasement qu’en sacrifiant une notable quantité d’eau chaque automne, au risque d’avoir un barrage presque vide si l’hiver et le printemps suivants sont peu pluvieux (8).
Il y a là, en effet, pour les ingénieurs un problème redoutable : Fermer les vannes d'évacuation dès le mois d’octobre, c’est s’exposer à emmagasiner d'énormes quantités de vase si l’année est pluvieuse. Attendre janvier pour effectuer cette fermeture, c’est s’exposer, si l’hiver et le printemps sont secs, à ce que le barrage ne contienne que peu d’eau et porter ainsi un grave préjudice aux irrigants.
(1) Cours de barrages, par E. BONNET, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, p. 621. (2) Cosmos, 2 janvier 1913.
(8) A. ANTOINE, Ingénieur des T.P.E., à Alger, «l’Armée d'Afrique», mai 1924, p. 168.
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Avantages et inconvénients des barrages réservoirs de capacité double
ou triple du débit moyen de l’oued y affluant
La non utilisation des vases est une véritable hérésie au point de vue agronomique,
une lourde perte
La mode qui régnait en Algérie en 1924 était de vouloir construire des barrages d’une capacité double, triple de celle qui serait normalement remplie en année moyennement pluvieuse et d’emmagasiner toutes les vases. Dès lors le barrage ne sera complètement envasé qu'après un délai fort long ; de plus on bénéficie de toutes les eaux des années très pluvieuses ; enfin la puissance mécanique utilisable, grâce à la plus grande hauteur du barrage, est notablement accrue. Ë$ÉS
Ce sont certes là de précieux avantages ; mais retenir ainsi toutes les vases, au lieu d’en distribuer une grande partie sur les terrains, est une WU AIS hérésie économique.
Il est facile, sans donner à l’eau une vitesse considérable, de lui faire transporter 2 % de son volume de limon, ainsi que cela résulte des mesures prises sur le canal de la Durance à Marseille. Ce limon était estimé valoir avant la guerre 2 fr. 50 le mètre cube. L'irrigation d’un hectare dans nos climats nécessite l’emploi, d’après les données actuelles, de 5 arrosages de 1.200 m. c., soit 6.000 m. c., dans les terres argileuses, en envisageant les cultures suivantes : coton, cultures maraîchères, luzernières, maïs. Ces 6.000 m. c., d’eau pourraient apporter 120 m. e. de limon (au taux de 2 % indiqué ci-dessus), soit 300 francs par hectare au prix d’avantguerre et 1.500 francs à cette heure ; d’où une perte totale annuelle de 24 millions pour les 16.000 hectares irrigables par l’oued Fodda, ou tout au moins de 12 millions si la teneur moyenne en limon est réduite à 1 %,.
L’on voit quel intérêt s’attache à la distribution des vases sur les eaux d’irrigation : Elles vont permettre d'améliorer toutes les terres trop pauvres. Rappelonsnous ce que disait Mille, Inspecteur général des Ponts et Chaussées : « Pour nous «le type de l’éternelle fécondité, c’est l’inondation de la vallée du Nil. Le fleuve a « formé le sol de l’Egypte avec le limon arraché au plateau d’Abyssinie par le Nil « Bleu et l’Atbara.» (1)
La fertilité de la vallée du Nil est bien due uniquement à ce limon ; aussi les poètes égyptiens le qualifient-ils de divin. On recouvre également de cette précieuse matière les terrains que l’inondation n’atteint pas, tout comme on met une couche de fumier sur les terres en Europe pour les fertiliser. L’expérience acquise dans les oasis confirme combien précieuses sont les eaux troubles chargées de vase. C’est vouer à la stérilité les terrains perméables que de les arroser avec des eaux claires, à moins qu’on ne leur distribue une surabondance d’engrais.
Outre ce grave inconvénient, le fait d’adopter des barrage; de capacité double ou triple de celle strictement nécessaire entraîne une forte augmentation de dépenses et, fait beaucoup plus grave, un gros accroissement de danger.
Les populations riveraines des lits que suivront les eaux en cas de rupture du barrage seraient fondées à protester énergiquement contre le danger que l’on sus-
(1) Le Nil et la Civilisation Egyptienne, par A. MoraAT, p. 33.
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pend ainsi à perpétuité sur leurs biens et leurs personnes, sans qu’il y ait nécessité absolue. Pour faire grand on les expose à de véritables désastres. Tout au moins convi-ndrait-il de prendre toutes les mesures utiles pour limiter au minimum les pertes de vies humaines ; il faudrait notamment installer les douars et les centres de colonisation en dehors de la zone inondable et, là où la chose se peut, construire quelques refuges aptes à résister aux flots en cas d'inondation, ainsi que le recommande avec juste raison Duponchel dans le volume consacré à la «Théorie des aliuvions artificielles. »
Méthode de dévasement proposée dès 1883 par l’auteur
et complétée en 1898
Est-il vraiment indispensable de construire des barrages réservoirs pouvant contenir le double ou le triple du débit moyen des oueds ? Ne peut-on, par une méthode simple, assurer l’évacuation des vases en excès et, d’autre part, distribuer des eaux fertilisantes sur les terrains à irriguer ? Nous sommes pertinemment convaincu du contraire et avons décrit dans nos brochures « Notes sur le dévasement ; et l’agrandissement des barrages réservoirs» (1883), «Notes sur l’aménagement des eaux » {1898), la méthode à employer :
Une crue arrive, les eaux troubles arrêtées par le mur perdent leur vitesse et se décantent, les vases se déposent au fond. Pendant 12, 24, 86 heures — ceci dépend de l’alcalinité des eaux — les vases s’étalent suivant les lignes de thalweg, coulent dans les dépres-ions ; et ce n’est qu'après deux, trois journées qu'elles prennent un degré de cchésion suffisant pour s’immobiliser.
C’est pendant cette période qu’on peut évacuer économiquement l'excédent de vases. Que faut-il pour cela ? Avoir aménagé au préalable au fond du réservoir, suivant les lignes de thalweg, un tunnel muni de branchements avec bondes de fond : Cette conduite maîtresse sera armée, à son extrémité aval dans le mur du barrage, d’une vanne d’évacuation facilement maniable grâce à la commande par pression hydraulique ; 12 ou 24 heures après chaque crue, on lève la vanne pendant un temps plus ou moins long, tant que les eaux sont surchargées de limons, puis on l’abaisse et l’on recommence cette opération deux ou trois fois, à intervalles plus ou moins distants, tant que la chasse est fructueuse.
Nous ne croyons pas que l’on puisse sortir de ce système, tant il est rationnel et simple. Finalement l'Administration l’adoptera dès que j’aurai disparu.
En ce qui concerne les vases anciennes, c’est aux tuyaux flottants submersibles avec turbine à l’extrémité, décrits daris la brochure de 1888 et le brevet du 10 mars 1882, que l’on pourra recourir avec grand profit (1). Ce système permettrait même d’agrandir la capacité de bien des barrages.
Ainsi que nous le voyons, au point de vue agricole, la combinaison qui consiste à construire des barrages trois fois plus importants que ne le comporte le débit moyen de l’oued présente de graves inconvénients. Elle aura pour effet de diminuer
(1) Grâce à ce système, on peut distribuer les vases dans les eaux d'irrigation au prorata des besoins des cultures et, suivant le moment, débiter les eaux très chargées ou à peu près claires,
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le rendement des récoltes et de ruiner les terres perméables. D'autre part, les ruptures, si elles se produisent à barrage plein, peuvent entraîner de véritables calamités.
Avantages et dangers des barrages de $rande hauteur
Mais, dira-t-on, ne comptez-vous pour rien l’accroïssement considérable de force motrice que va donner un barrage de grande hauteur ? Cela permettra de distribuer l’éclairage, la force motrice, en un mot d’électrifier les campagnes.
Certes ce programme est fort séduisant ; mais ne serait-il pas préférable de faire servir toutes les eaux à l'irrigation et de recourir pour l’électrification à une autre source d’énergie, notamment houille, puis vent, chaleur solaire, dès que les méthodes proposées auront été mises au point ?
Quoi qu’il en soit, un très grand barrage réservoir à travers un oued torrentiel constitue un si redoutable danger pour les localités situées à l’aval qu’il m’a paru utile d'appeler l’attention sur les mesures à prendre pour y soustraire les populations vivant dans la zone inondable. Je n’ai pas encore perdu le souvenir des malédictions que suscitèrent les ruptures des barrages de l’oued Fergoug, des Grands Cheurfas et du Sig.
Malgré tous les progrès réalisés dans la construction des barrages, il ne faut pas oublier qu’il n’est aucun mur qui soit imperméable ; un peu d’eau filtre à travers, ce qui à la longue peut entraîner une sérieuse diminution de résistance des mortiers puis une rupture. Cette attaque des mortiers dépend de leur composition
et de celle des eaux ; il y a là une inconnue pour chaque barrage.
Malgré les soins minutieux apportés à la construction du barrage du Hamiz et le très long délai de son remplissage en eau, une lézarde se produisit de haut en bas du mur ; des suintements qui réunis donnaient au début un litre à la seconde se transformèrent en une source de 200 litres, puis, à barrage plein, de 700 litres à la seconde (1). C’est à l’insuffisante tenue des terrains sur lesquels repose le barrage qu'était due cette source qui menaçait d'entraîner la chute de l’ouvrage.
Ainsi que le dit M. F. Bonnet dans son «Cours de Barrage» : « C’est aux divers «accidents survenus que l’on doit les améliorations qui ont été successivement «apportées aux formes et aux méthodes de calculs. C’est à la suite des mouve- «ments inquiétants des barrages de Chazilly et de Grosboiïs qu’on a été conduit à «la considération capitale du travail maximum à la compression. C’est après la «rupture de celui de l’Habra qu’on s’est interdit tout travail d’extension sur la 4 paroi amont. C’est enfin après l’accident du Bouzey que l’on s’est imposé la règle 4 d’avoir sur le parement amont en charge, un travail de compression au moins « égal à la pression hydrostatique. L'expérience a ainsi imposé ses règles. Il n’en « faut pas moins ne pas perdre de vue qu’on a à faire à l’eau, c’est-à-dire à un puis- «sant agent de destruction s’attaquant à la fois à la masse des ouvrages qu’elle «tend à renverser et à affouiller et à la qualité de leur maçonnerie qu’elle désagrège «lentement en les pénétrant.» (2)
(1) Barrage réservoir du Hamiz, par M. R. Hanric, p. 134 et 135, (2) BoNNET, — Cours de barrages, p. 413.
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Il est bon de signaler, en outre, que dans ce pays d’Algérie quelques jours d’un violent sirocco peuvent modifier du tout au tout les conditions de prise des mortiers, malgré les plus minutieuses précautions adoptées pour maintenir leur constante humidité. Il y a sûrement là une cause qui s’oppose à la parfaite homogénéïté des maçonneries et peut donner naissance à des différences de retrait d’un point à l’autre, à des fêlures.
Pour en terminer avec le barrage de l’Oued-Fodda, il nous reste à dire que ce n’est qu'après achèvement des fouilles, tant du radier que des parois latérales, que l’on saura si les terrains servant de base, si les roches servant de parois, présentent toutes les conditions de sécurité, de tenue, de résistance à l’érosion, aux infiltrations, requises par un ouvrage d’une telle envergure.
Sans doute l’expérience acquise en d’autres pays est-elle encourageante ? Le barrage d’Eléphant Butte (New-Mexico, E.U.) construit de 1911 à 1916, de 80 m. 50 de hauteur et de 8 milliards 250 millions de mètres cubes de capacité (1), fonctionne depuis 13 ans. L'épreuve est-elle d’assez longue durée pour donner toute sécurité ? Il est permis d’affirmer, catégoriquement, le contraire : À une échéance plus ou moins lointaine une pluie diluvienne pourra se produire, le barrage étant plein, démolir l’ouvrage et engendrer une catastrophe formidable. C’est une menace perpétuelle.