CHAPITRE XIV
Des jésuites. — Leur histoire est travestie par M, de Montlosier.
Paul III occupait la chaire de Saint-Pierre > quand un homme se présente à lui pour lui tenir ce .langage : « Très-saint père, j'ai Jeté les yeux sur l'univers chrétien , et j'ai été profondément affligé des maux qu'endure l'Eglise. L'Angleterre vient de se révolter contre le Saint-Siège , et s*enfonce toujours plus dans le schisme. L'Allemagne est ravagée par l'hérésie; la France est sur le point de faire alliance avec elle; le successeur de Mahomet foule à ses pieds le tombeau de Jésus-Christ, et appesantit sur une multitude de chrétiens soa sceptre impitoyable. Eh bien, très-saint père, ces maux quoique bien grands, j'ai entrepris de les faire disparaître de la chrétienté. La tâche que je m'impose est immense; elle m'accablerait de son poids, si je ne comptais que sur mes propres forces; mais celui qui a choisi autrefois ce qu'il y
( ">9 ) fcvait de plus faible dans le monde, pour vaincra ce qu'il y avait de fort, m'inspire del'audaôe, et je n'attends que votre consentement pour travailler dans une vigne dont vous seul pouvez disposer. Très-saint père, bénissez-moi. » Le pontife a consenti; Ignace donne alors des ordres à ses compagnons; il les distribue sur la surface du globe, et voilà que quelques années suffisent pour que tous les royaumes soient jaloux de posséder dans leur sein la compagnie de Jésus. Si ce n'est pas là de é la grandeur, je ne sais plus quel nom donner à l'entreprise d'Ignace. M. de Montloâier en convient, et il va jusqu'à louer M. de Pradt qui appelle saint Ignace ce un colosse de grandeur que la «médiocrité ne pourra jamais assezlouer»(i).Mais, si M* de Montlosier admire, comme tous les écrivains impartiaux, la grandeur du projet des jésuites , ne croyez pas qu'à leur exemple il leur prête quelques bonnes intentions. Non , ces hommes en sont incapables. Le crime seul étaut leur élément, c'est par lui seul qu'ils exploiteront le monde.
(i) Histoire du Jésuitisme ancien et moderne > par M. de Pradt, ancien archetêque de Malines.
(no) Ecoutons-le : oc Dans le système des jésuites, les a grands et le petit peuple , les erreurs et les lu- (( mières, la science el l'ignorance, l'élévation, la ce bassesse, les vertus, les passions, les crimes, « tout est bon , tout trouve sa place* On est, selon ce l'occasion , cruel ou bienfaisant, relâché ou aus- « tère, respectueux ou hautain* On aura de même, ce selon les' circonstances, l'extérieur de, l'opulence ce ou celui delà pauvreté, ^ostentation del'obéis- (( sance ou celle de la révolte. On sera gallican à « Paris, ultramontain à Rome, idolâtre à la Chine*, « on sera ici sujet soumis, ailleurs sujet rebelle , <c missionnaire, marchand, mathématicien, astro- (( nome, guerrier, législateur , médecin : qui que « vous soyez , adressez-vous à eux ; ils sont de (( tous les pays, de toutes les professions et de ce tous les métiers » (Pag. 59), Voilà de la, tartuferie en abondance. Les amateurs, quels que soient leurs goûts, pourront en prendre à pleines mains. Mais vous, M. le Comte, qui, dans un autre endroit de votre livre, ce protestez de votre franchise « à leur égard )> (Pag. 129), comment avefc-vous pu croire d'abord, ensuite publier , que la société entière des jésuites présente un aussi monstrueux.
caractère? Comment vous êtes-vous persuadé que tant d'hommes de mœurs. différentes et nés sous des climats divers, aient affiché une hypocrisie aufcsi odieuse? Comment ont-ils pu éteindre dans leurs cœurs tous les sentimens de venus qu'on y trouve gravés, pour leur substituer de misérables intrigues, de viles passions? Vous voulez abuser delà crédulité , quand vous avancez avec une hardiesse qui étonne y que tel est le caractère du jésuitisme, c'est-à-dire de l'esprit de corps, d'être cruel ou bienfaisant, relâché ou austère, soumis ou rebelle, etc. Une telle compagnie, si elle eût tenté de s'établir, n'aurait pu prendre racine dans la chrétienté. A la vertu seule appartient de se faire chérir des hommes, et de régner des siècles entiers toujours avec la même gloire. Ainsi votre portrait que vous avez chargé de si affreuses couleurs, est plutôt celui d'un Cartouche ou de quelque misérable de cette espèce, que d'une société immense, qui a pu enfanter quelques membres infidèles à leur vocation, comme je l'ai déjà dit dans l'introduction , et c'est immanquable quand on fait entrer dans ses rapports des hommes de tant de pays diflerens. Il est donc absurde de dire
que le dessein du jésuitisme était de s'étendre, qu'importe par quel moyen. Cela n'est pas croyable, et beaucoup d'adversaires des jésuites ne le croient pas non plus. Les Provinciales de Pascal étaient destinées, selon Voltaire lui-même, à prouver que les jésuites avaient formé le dessein de corrompre les hommes; mais ce dessein, ajoute le patriarche de Ferney, aucune secte ne Ta jamais eu et ne pourra jamais l'avoir.
te Au premier moment où les jésuites s'intro- « duisirent en France , l'université et la sorbonne « se déclarèrent contre eux ; mais rien ne put les <c détourner » (Pag. 4o et 4i). La sorbonne et l'université avaient les rênes de l'enseignement , et les jésuites s'annonçaient déjà comme des maîtres pleins de science. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient regardé les jésuites comme des concurrens qu'il fallait repousser, et que, pour l'exécution de leur projet, ils aient fait jouer mille petits ressorts que la charité ne suggère point. Voici le témoignage d'un auteur peu suspect : ce C'est en France que les jésuites se conduisirent le mieux, et c'est la France qui a fourni le plus grand nombre d'écrivains contre les jésuites. Dès le commen-
( n5 ; ' cément du dix-septième siècle, Us parlemens et l'université étaient si contraires à la société dont on redoutait le mérite, que les écrivains de ce temps-là n'avaient qu'à publier hautement tout ce qu'il leur plaisait d'écrire contre les jésuites , pour être assurés de persuader une infinité de gens. Les règles de la morale souffrent-elles donc qu'on abuse ainsi d'une prévention publique (1) ? »
ce Les voilà dans la ligue ; et alors peu importe 4C que Henri IV, protestant, ait fait abdication, <c ( peut-être a-t-il voulu dire abjuration), il faut ce qu'il périsse. Les jésuites ont pour cela des doc- « trines faites » (Pag. 4a). Les jésuites étaient dans la ligue , comme la sorbonne et le clergé séculier. Si tous les ordres du clergé , unis aux autorités civiles, se jetèrent dans ce parti, qu'ils croyaient le plus raisonnable, faut-il en accuser les seuls jésuites? Est-ce un fanatique sorti de leurs collèges, qui planta un poignard dans le cœur de Henri 111? Ne sait-on pas au contraire que ce prince avait un jésuite pour confesseur, le père Edmond Auger , et qui fut du petit nombre
(i) Dictionnaire de Boy le, article Loyola.
( >i4) de ceux qui restèrent fidèles à leur roi? Que répondre à ces faits dont l'évidence est reconnue de tous les écrivains sans passion (1)?
ce Les jésuites ont des doctrines faites » j il est étonnant que M. de Montlosier accueille sans examen toutes les sottises que le jansénisme a in- , ventées sur le compte des jésuites et que beaucoup d'écrivains ont répétées sans en examiner la source. Les jésuites n'ont jamais mis en pratique le tyrannicide , et l'ont enseigné moins que personne dans un temps où cette doctrine infectait tous, les corps religieux et séculiers. Comment le poison répandu dans plusieurs parties de l'Europe, n'aurait-il pas gagné quelques membres de la société? On a prouvé toutefois, que les jésuites furent les plus modérés, comme les moins nombreux, dans la propagation de cette doctrine funeste j et à la gloire des jésuites français, aucun de leurs auteurs n'a prostitué sa plume à la défense d'une opinion aussi exécrable. Ceux qui l'ont approuvée sont au nombre de douze, et pour la plupart Espagnols ou
(1) M. Grégoire, dans son Histoire des Confesseurs des rois, fait le plus bel éloge du caractère d'Edmond Àuger.
( «5- ) Flamands, tandis qu'elle a été prêchée en France par trente six docteurs de l'Université , par vingtcinq jurisconsultes célèbres , et par soixante-douze dominicains (1).
ce Le père Guignard et le père Gueret , inter- <£ rogés sur ces doctrines , ayant été convaincus et ce exécutés en place de Grève , les jésuites furent ce chassés » (Pag. 45). Il est faux que le père Gueret ait été exécuté en place de Grève, il fut seulement banni du Royaume. Il est également faux que le père Guignard ait été convaincu de ces doctrines. Le seul chef d'accu sation qu'on eut à lui reprocher, fut d'avoir gardé quelques libelles qui avaient été composés pendant la ligue. Celte imprudence fut la seule cause de sa mort.
Quant à Jean Ghâtel , on sait que c'était un misérable qui s'était souillé d'un inceste, et qui croyait se laver dans le sang d'un roi hérétique. Il est vrai qu'il avait étudié la philosophie chez les jésuites, mais aucun témoignage évident ne prouve qu'il eût puisé chez eux son fanatisme impie.
M. de Montlosier après avoir cité un fragment
(i) fbjrtz les Apologie* de Gératti et C&reyrac.
C"6) d'une lettre du roi Henri IV à Sully ( dont il ne désigne pas la source) s'écrie : « quand on « connaît ces faits, on peut juger le degré dlm- « pudence avec lequel on ose produire atijour- « d'hui une prétendue réponse de ce monarque a aux remontrances du premier président du « Harlay; pièce évidemment fausse et altérée par « les jésuites » ( Pag. 44 ). Cette pièce est très authentique. On la trouve dans l'histoire de Henri IV par Mathieu , et comme elle embarrassait beaucoup les jansénistes , ils furent les premiers à la regarder comme supposée. Ainsi, M. le Comte, vous n'êtes que l'écho de ces messieurs, quand vous reproduisez une assertion qu'ils avaient déjà faite et dont on connaît bien les motifs. Si elle n'était pas trop longue, je la reproduirais ici en entier; vous y verriez le cachet du naïf langage du bon roi. En voici cependant quelques fragmeos : ce Je crois que les jésuites valent là-dessus beaucoup plus que leur renommée ; j'ai été trompé longtemps par les machinations de leurs ennemis. On leur a fait bien des reproches qu'ils ne méritaient point , et les jours où les jésuites ont été bannis de France, sont les plus tristes jours de mon règne. »
.... <c Si certains ecclésiastiques ne les ont point aimés , c'est que de tout temps l'ignorance en a voulu à la science. Si la sorbonne les a condamnés, c'a été avant de Içs connaître; et Puni* versité ne les repoussait que parcequ'ils faisaient mieux que les autres. On leur a, reproché leurs richesses; mais, après qu'ils furent renvoyés, on ne sut pas entretenir à Bourges et à Lyon sept à huit régens avec les revenus qui leur en entretenaient trente à quarante. »
... (c Quant à la doctrine de tuer les rois, pendant les premiers trente ans qu'ils furent en France, ils instruisirent plus de cinquante mille écoliers, dont aucun n'a jamais dit leur avoir ouï tenir ce langage.... Quand il serait vrai enfin, ee qui n'est pas, qu'un jésuite aurait fait ce coup ( d'avoir conseillé son assassinat ) , faudrait-il que tous les jésuites en souffrissent, et que tous les autres fussent chassés pour un Judas?...»
Que répondre a cet argument du bon Henri?
« On ne peut pas dire pleinement, continue «c M. deMontlosier, qqe ce soit par l'instigation et des jésuites que Ravaillac ait agi » ( Pag. 45). L'aveu est formel. Que jansénistes et incrédules
( »8 ) s'en souviennent , pour retrancher désormais cçlte aôlion coupable des litanies jésuitiques. .
ce Sous Louis XV, quoique les jésuites aient « été soupçonnés de l'attentat de I)amiens , ou ce peut dire qu'il n'y a encore que des soup- « çons )) ( Pag. 46 ). Mais qui les a formés ces soupçons? quelle preuve avez-vous de leur existence? C'est encore sur votre parole, toujours sur votre parole qu'il faudra vous croire? Ah, que j'aime bien mieux m'en rapporter à un historien contemporain , qui , dans l'épanchement de l'ami lié, disait : (C qu'on soulèverait toute la postérité en faveur des jésuites, si on les accusait d'uu crime dqnt l'Europe et Damiens les ont justifiés » (i). Quant à la coïncidence de l'attentat commis sur la personne de Louis XV , et l'apparition d'une édition nouvelle d'un livre de Bufembaum, où la doctrine du régicide n'est pas expressément enseignée : c'est une mystification dont M. de Montlosier aurait dû se défendre.
Cette théologie n'a véritablement été imprimée qu'une fois, et c'est en 1706, c'est-à-dire cin- . ■ •
(1) Lettre de Voltaire h Damilaville, 2 mars 1765.
quaûite et un ans avant l'assassinat du roi. On attribue à une ruse de libraires la prétendue édition de 1767, qui fit sonner l'alarme dans le midi. Ne pouvant se défaire d'un ouvrage qu'ils avaient chez eux depuis long-temps, ceux-ci s'imaginèrent d'imprimer un nouveau frontispice, pour attirer des acheteurs. La seule inspection des titres en papier blanc, tandis que le corps de l'ouvrage est imprimé sur mauvais papier gris d'Allemagne, suffit pour démontrer l'absurdité du reproche qu'on fait à ce sujet aux Jésuites français (1).
Quant à Panecdote qui concerne Clément VIII, il faut la reléguer parmi les mille et une fables que les seuls enthousiastes des folies de Saim-Médard ont pu imaginer pour donner le change à leur conduite. U faut toujours en revenir à ceci : on ne doit adopter un fait que lorsqu'il est attesté par des -personnes qui n'avaient pas intérêt à
(1) Les Jésuites remis en cause, par M. Gollia de JPlancy. Cet ouvrage d'un écrivain philosophe de nôtre époque, mérite beaucoup d'être lu : c'est peut-être le livre le plus impartial qui ait été fait sur les jésuites.
( "o ) tromper. Peut - on' dire cela des jansénistes ? N'ont - ils pas publié des libelles diffamatoires contre toutes les personnes qui avaient le malheur de ne pas se ranger de leur avis.
Pour la déclaration du P. Lachaise à Louis XIV mourant, on peut aussi bien en contester l'authenticité , puisqu'elle n'est rapportée que par un seul historien , et cet historien est un ennemi de la religion. Sans doute que si elle eût été vraie, elle fût parvenue à la connaissance de quelque autre personne, car enfin Duclos n'avait pas eu le privilège de rester au chevet du roi, pendant que son confesseur lui parlait ;J Ainsi, M. de Montlosier qui semble jeter lui-même des soupçons sur l'authenticité de cette pièce , aurait pu s'abstenir de la transcrire, puisque sa lecture produira un scandale de plus.
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