‹ Réfutation complète du Mémoire de M. de MontlosierChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De l'existence actuelle des jésuites en France. — Si elle est en opposition avec les lois.

Si j'aborde franchement une question que beaucoup d'autres écrivains n'ont pas osé traiter, j'espère qu'on me saura gré de ma bonne foi. Je ne suis nullement partisan de ces démarches sourdes qui compromettent plutôt ceux qui s'en servent, loin de les favoriser. Quand on combat pour la bonne cause, que peut-on redouter? Si c'est pour la mauvaise, on ne doit rien entreprendre pour la faire triompher. La ruse est alors un moyen aussi injuste que vil.

Je dois avouer ici que la plupart des matériaux qui servent à composer les chapitres sur les jésuites, avaient été recueillis dans un but bien différent de celui pour lequel je les emploie; car prévenu , comme tant d'autres , contre cette société célèbre , et ne les connaissant que par ce que m'en avaient appris les Provinciales de Pas-

cal, et les nombreux écrits que l'on a publiés contr'eux depuis plusieurs années, je voulais aussi les attaquer corps à corps, parceque , dans ma pensée, c'était bien mériter de la religion que de combattre des hommes qui en étaient les plus forts ennemis. Mais, dans quel étonnement n'ai-je pas été, quand je me suis convaincu que toutes , ou presque toutes les accusations qui sont dirigées contre les jésuites sont tout-à-fait dénuées de fondement, et que la source de toutes ces misérables diatribes, on la trouve dans des libelles, imprimés en Hollande , sous les auspices des jansénistes réfugiés, et en France sous la protection de nos parlemens. Je suis bien sur que les jeunes auteurs de ces compilations d'anecdotes scandaleuses , ou de ces abrégés de l'histoire des jésuites , qui paraissent en si grande quantité , reviendraient également de leurs préventions , si , agissant avec moins de précipitation, ils prenaient . la peina de rechercher dans les écrits contemporains l'origine de ce déchaînement contre un corps qui n'a eu pour ennemis que ses envieux, tant chez les théologiens que parmi les gens de lettres et les professeurs de l'université.

, ( »« ) Celte digression est déjà assez longue , et je prie le lecteur de me la pardonner. Revenant à mon sujet, je demande si c'est blasphémer que de dire qu'il existe des jésuites en France, et que rien ne les empêche de s'y établir? Quant à moi, je ne le crois pas; on ne fait pas le mal quand on constate un fait de l'exactitude duquel chacun peut s'assurer. Car, qu'il existe des jésuites dans notre pays, il rç'y a que M. Colnet, dans la Gazette de France, qui le conteste encore; tous les argument de M. de Pradt, qu'il a d'ailleurs ingénieusement réfutés, n'ont pu le convaincre sur ce point.

Depuis long-temps, le Constitutionnel nous avait fait connaître une lettre du général actuel de la société , dans laquelle il est fait mention des établissemens que les jésuites dirigent en France; et M. de Montlosier a jugé à propos de la reproduire comme une pièce essentielles sa dénonciation ; mais les témoignages que nous en avons aujourd'hui sont encore plus évidens, et ils portent un caractère de vérité bien plus fort. Trois évêques de France , ceux de Bellay, de Strasbourg et de Meaux, viennent de prendre hautement la défense

( "9 ) des jésuite dans tau* éloquentes instructions pastorales , et les ont victorieusement disculpés des faulfeç dont on les accusait. Les jésuites sont donc étal>li$ paru»* nous.

Leur exwiencc beurte~t~elle nos lois? Non.

Leur préaptee dans notre patrie ne présente rien .dHIlégal, et pour 4e j trouver je n'irai pas répéter des 4éplflçu5lions contre les parlemens qui les bannirent.. Je saisbiep tout ce que ces parlemens mirent dfrnimosîtp dans les poursuites qu'ils firent contre eus, mais eel* n'ajouterait rien à la validité de Jeips jugqnens, s'il n'existait pas autre chose qui en annulât les effets. La charte, oui la charte ;çst jju palladium qui protège les jésuites comme tout autre individu. Quoi ! les membres . dssr différentes sectes chrétiennes, les luthériens, Les «ftlvinisies , les quakers, les méthodistes, y LrQUyeroftt un afbri contre intolérance , et les . jésuite? seuls n'en rencontreraient pas? Sons son empire , la liberté individuelle sera garantie aux illuminés, au* france-naaçons, aux jacobins et aux c^rbooaris de toutes les nations qui viendront s'ctaWir parmi nous, et les jésuites seront seuls exclus de cette faveur? En vérité, je rougis d'in-

- (!5o) sister davantage sur ce sujet Cependant je soi* presque assuré que plusieurs ne trouveront pas la comparaison assez juste et que, pour ce motif, ils persisteront dans leurs sentimens. Lie nom seul de jésuite leur est tellement odieux, qu'ils se croiraient plus en danger avec eut qu'avec tous les anarchistes de notre révolution. M. de Mont* losier paraît être de ce nombre , puisqu'il assure qu'il se croirait au milieu d'une troupe de loups voracesj s'ils 9e trouvait dans un pays qu'habiteraient les jésuites, ce Les loups, dit~il, sont en « général d'assez mauvaises bêtes , ils dévorent les a moutons, les chiens, quelquefois les bergère, a J'ai rencontré dans des maisons particulières « de jeunes louveteaux tout-à-fait familiers; ces « louveteaux tout jeunes vous caressent, vous « lèchent; laissez les grandir ! Rois de l'Europe, a l'institution des jésuites vous lèche aujourd'hui, * vous caresse, elle est dans l'innocence de l'âge; « laissez -la arriver à la puberté! laissez -la dé- <c velopper son véritable caractère » ( Pag. 1*9) ! Si ces paroles ne sont pas très polies, elles sont du moins très expressives, c'est dire assez ouvertement qu'il faut faire la chasse aux jésuites comme

. C i5i ) • on la fait aux loups, si l'on veut se délivret elfe leurs morsures venimeuses. Mais convenez, M. le Comte, qu'il vou* fendra faire disparaître plusieurs articles de notre charte constitutionnelle avant d'ordonner aux veneurs dé courir sus, et je ne crois pas que ni le roi, ni la naliort vous ac*corde jamais un semblable privilège.

On m'objectera peut-être qu'en vertu de la charte, les jésuites peuvent exister en France comme individus et non comme corps , mais je ne sache pas qu'ils y possèdent des établissemens privilégiés. Les maisons qu'ils dirigent existaient déjà sous le nom de petits séminaires et Pon sait que ces écoles ecclésiastiques sont reconnues par le gouvernement; t'évéque diocésain a le droit d'en confier la direction aux hommes qu'il lui plaît de se choisir. Voudrait-on lui restreindre ce droit quand il jettera les yeux sur les jésuites? mais en vertu de quelle loi ? Du reste on connaît l'immense pouvoir dont M. le grand -maître de l'université est investi : qui peut l'empêcher de mettre à la tête des collèges et des institutions ceux que son esprit lui suggérera devoir faire le bien? Personne, Donc plusieurs jésuites peuvent

ques jansénistes de bonne foi, et le nombre ea est très petit , on peut remarquer que tous ceux qui s'opposent'a la reconnaissance des jésuites > sont les adversaires , je ne dis pas de toute religion • il ne m'appartient pas de sonder les cœurs, mais de l'Eglise catholique. N'est-ce donc pas une preuve frappante de l'utilité de ces hommes, que ce concert de bouches incrédules qui vocifèrent leur éloignement ?

« Sans utilité, comme corps religieux; sans «c utilité, comme corps enseignant; objet de ré* oc probalion par les lois; objet d'exécration par ce les souvenirs tendant à éloigner les affections oc envers des personnages augustes qui ont l'air « de les favoriser , ainsi qu'envers la religion à a laquelle on s'empresse de les associer : si le ce gouvernement, comme on le dit, pense se- « rieusement à rétablir les jésuites, il ne faut oc pas qu'il soit, comme on le dit , seulement oc trompé, seulement aveuglé-, il faut qu'il soit ce ensorcelé)) (Pag. i36). L'intérêt que vous prenez à la religion et à la famille royale , ne peui que vous faire honneur , M. le Comte ; mais souffrez que je vous dise qu'il existe un plus grand

( »35) nombre d'homme* dans notre pays , qui affaiblissent singulièrement le respect dû à la religion de Jésus-Christ; d'abord, en versant le ridicule sur ses pratiques les plus saintes; ensuite, en employant l'outrage contre ses ministres. Je connais quelqu'un de mes contemporains qui a même composé un volume entier qui fera un mal terrible dans les classes peu instruites de la société , en enlevant aux prêtres une grande partie dek considération dont ils ont besoin pour remplir avec fruit les saintes fonctions de leur sacré ministère. Le respect dû à la famille royale ne dépend pas des jésuites, votre assertion est une ruse de guerre dont vous vous servez ici ; mais «lie ne vous réussira pas. Pendant qu'ils avaient une existepee légale , ils ont élevé un million de jeunes français, et jamais la France n'a été plus exempte de complots, que quand les jésuites ont dirigé l'éducation publique. Les titres qui font chérir la famille royale de tous les Français, sont trop légitimes pour que nous puissions jamais les oublier; ils sont trop profondément gravés dans nos cœurs pour que nous les effacions pour la plus légère des causes.

Je m'écarterais trop de mon principal sujet, si je parlais pour vous convaincre de l'utilité des jésuites , comme corps religieux ; mais j'insisterai un peu plus sur leur utilité comme corps enseignant , que tous niez de même.

On sait que le vide que laissèrent les jésuites aprèâ leur destruction, n'a jamais été bien rempli. La multitude infinie de méthodes d'enseignement que l'on a inventées juftpi'à ce jour , prouve qu'on n'a encore rien de fixe là-dessus; et ces changemens qui s'opèrent dans le personnel de l'université; et ces destitutions que l'on annonce de temps en temps, n'attestent-elles pas que Acs diverses académies ont besoin d'être épurées, tant sous le rapport de la morale que so»s celui de l'instruction. Si donc de nouvelles épurations sont exigées par les circonstances, où pourrait-on trouver des maîtres plus aptes à l'éducation , que parmi ceux qui ont formé jadis et les plus grands hommes de notre France, et les meilleurs citoyens.

Que les professeurs de l'université ne m'en veuillent pas de m'être expri é de la sorte. S'ils sont aussi vertueitx qu'ils sont éclairés, comme

( 13? ) je n'en doute pas, ils n'ont rien à craindre du grand* maître; la justice, dit-on, préside toujours à loris ses actes. Du reste, je n'ai pas dit toute ma pensée. Ce n'est pas tant une épuration dans l'université que je souhaite , que la création d'une autre université, ou la recdnnaissahce cPun corps enseignant tel que celui des} jésuites. "En même temps que les deux écoles s'appliqueraient à former de bons élèves , les esprits seraient moins agités au dehors, par cette incertitude où l'on est depuis quelque temps si l'université sera conservée* On ne saurait croire combien la rivalité <jui résulterait des deux établissemens en présence Pun de l'autre, serait profitable aux jeunes gens. Je suis sûr que l'émulation qu'on me dit régner aujourd'hui dans la plupart des collèges de l'université deviendrait encore plus forte, si un décret venait accorder aux jésuites la permissiez de s'établir dans les lieux où ils seraient demandés. Professeurs et écoliers, tous rivaliseraient de zèle pour obtenir les suffrages de la renommée; et la religion, les mœurs et la science gagneraient à ce nouvel ordre de choses. .

Jrour donner plus, de poids à la fciblesse

( i38 ) de mes paroles, je vais citer celles qu'un grand homme a consignées, sur ce sujet, dans son écrit. Richelieu disait donc ce que puisque la faiblesse « de la condition humaine exigeait un contre- « poids en tomes choses, il convenait que les « universités et les jésuites enseignassent à ce l'ënvi , afin que l'émulation aiguisât leur ce vertu, et que les sciences fussent d'autant plus « assurées dans l'Etat; que si les uns venaient ce à perdre un si sacré dépôt , il se retrouverait a chez les autres, (i)

Français , l'Église a besoin de prêtres vertueux et éclairés, l'éloquence chrétienne semble avoir été ensevelie sous les décombres des basiliques abattues parla faux révolutionnaire; l'instruction publique demande des sujets capables pour former les enfans du peuple le plus éclairé de l'univers; ceux qui honorent aujourd'hui la magistrature,, le barreau, les tribunes législatives, réclament des successeurs dignes d'eux; la société entière demande de bons citoyens. Concourez

■{1) Testament politique de Richelieu, i r0 partie, chgp. a , sect. 10.

( l3 9 ) donc au rétablissement d'une société d'hommes qui répondra aux besoins de la patrie entière. I/expérience du passé nous est garant de l'avenir. C'est elle qui nous a donné les Bossuet, lesFénélon,lesHuet, les Fleury, les Belsunce, les Descartes , les Bourbons, les Condé, les Vil* lars, les Fléchier, les Montesquieu, les Cassini, les Molière, les J.-B. Rousseau, les Bufifon, les Font enelle, les Voltaire, et mille autres qui furent les élèves des Jésuites.

Ou l'éducation ne contribue en rien aux succès des grands hommes, ou elle y contribue, et alors* celle que donnent les jésuites doit être regardée comme une des meilleures, puisqu'elle a formé tant d'hommes célèbres. Cependant, de ce qu'ils ont formé tous ces grands hommes , il ne s'ensuit pas , comme le dit malicieusement M. de Montlosier, « que la philosophie du 18 e siècle « soit sortie de leur école » ( Pag. 120). La liberté d'examen proclamée paj- les protestons , la résistance des jansénistes aux décisions de la cour de Romeont seuls appris aux philosophes à protester à leur tour contre toute autorité religieuse. Si l'on joint i cela' la dépravation des mœurs , dont

( i4o) la cour du ïégfenl avait donné le signal , on aura la* véritable cause, de la philosophie moderne > car elle n'est (jue la réunion du eonoupiscentia camis et superbia vitœ.

Si nous portions nos regards sur les fastes de la société» nous y trouverions également les noms dé plusieurs jésuites célèbres qui ne se sont pas cobtenfés d'inculquer les préceptes aux aulres , mais ont laissé encore de vrais modèles dans les sciences et dans les lettres. Nommer les percs Berthicr, Bourdaloue, Neuville, Charlevoix, le .Copte Beilarmin , Petau , et une foule d'autres noms qui sont inscrits au temple de mémoire, c'est designer tout ce que le sacerdoce avait de plus recomraandable, tout ce que la scieuoe avait de plus élevé.

Qui pourrait compter les services que ces grands hommes ont rendus au monde et surtout à la France. Ce sont eux qui ont introduit le goût de la bonne littérature qui était si dépravé auparavant. Corneille qui s'était formé à leur école, et le théâtre des Grecs du père Brumoy ,- prouvent si, dans le genre <jui avait même le moins d'analogie avec leur état de prêtre, Hs savaient

( i4i ) donner les préceptes d'une doctrine saine , classique, et propre k réveiller les nobles sentimens que les générations ont k se transmettre.

Qu'oppose-t-on ordinairement à la reconnaissance des jésuites? Des prétextes aussi puérils que les accusations dérisoires qui les firent proscrire. On rappelle les fautes de quelques membres, .comme site corps entier devait en être solidaire? Que dkions<-nous d'un Allemand qui nous rendrait responsables devant l'histoire des crimes d'un Louvel, d'un Papavoine et autres? il serait le plus injuste des hommes? Ne le soyons pas k Tégard des jésuites.

M* de Montlosier nous a parlé de la réprobation des lois., mais nous lui avons répondu que tous ces arrêts ne sont pas de ce siècle, et que la charte les a anéantis. Craint-on leur ambition ? mais tout ce qu'on raconte de blâmable à ce sujet, n'est qu'une pure invention de leurs ennemis. Ifc t avaient sans doute de l'ambition , celle d'étendre la gloire de Dieu jusque par delà l'Océan. Et que l'on remarque ici une autre injustice de M. 'de Montlosier : iLlea accuse a d'avoir porté au-delà « des mers le joug tantôt fleuri, tantôt sanglant de

( i4a ) leur domination » ( Pag. 19). Nommez donc le climat où ce joug sanglant a été imposé. Ce n'est pas sans doute dans la Chine, où, avec les lumières de la foi, ils ont porté celles des sciences physiques* Ce n'est pas non plus chez les Tartares, les Ethiopiens, les Nègres, les Mexicains, les Péruviens, les Cannibales, les Lapons (car on les a vus depuis le septentrion jusqu'au midi, depuis le couchant jusqu'à l'aurore ). Ce n'est point, dis-je, chez ces peuples qu'on pourra les accuser d'avoir porté un joug sanglant; les bienfaits de la civilisation, c'est tout ce qu'ils ambitionnaient de communiquer à ces barbares* Demandez aux malheureux enfermés dans le bagae de Constantinople, si les jésuites ont appesanti leurs fers? ils vous diront au contraire, qu'ils se sont enfermés avec eux dans des lieux infects , et qu'ils se sont réjouis de pouvoir partager leurs souffrances , afin de leaMeur rendre plus légères. Oui, c'est une atroce calomnie d'accuser ces hommes d'ambition, quand on les a vus au contraire s'exposer à tous les périls pour le soulagement de l'infortune, pour le triomphe de la civilisation. Que l'on suive François Xavier Ira-

versant les demeures de vingt peuples différent, seul, une croix à la maiq et le livre de prières sous le bras, il annonçait à des ignorans la bonne nouvelle du salut , et pour le prix de tant de fatigues > il ne demandait qu'à voir le nom de Dieu glorifié chez les infidèles. Est-ce là une ambition blâmable J

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