CHAPITRE XVIII
Caractère des partisans et des adversaires des Jésuites.
Il existe dans le droit public un axiome qui pçut^voir une application juste dans la question qui nous occupe. On ne doit pas toujours , y estil dit, se laisser entraîner par le grand nombre de témoins, mais il faut examiner attentivement U qualité de ceux qui déposent (i). D'après ce principe généralement admis par les personnes «âges, je me demande quel est le mérite des ennemis, des jésuites, et quel respect l'on doit avoir pour leur témoignage. Certes, je ne. conteste pas des connaissances très étendues aux différens rédacteurs des journaux de l'opposition, aux auteurs de différens résumés historiques et à le plupart des écrivains anti-jésuites. Je sais même qu'il y a parmi eux des jeunes gens que je regarde com- *rae un phénomène, puisque dans un âge ou. l'on
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( i ) Testes non aunt numèrandi y*ed ponderandL
( i45 ) était encore place sur les bancs des collèges , dans les siècles qni nous ont précédés, ils écrivent avec une pureté d'expressions, avec un charme indéfinissable. Mais ce n'est pas tout de bien écrire, il faut encore connaître à fond la matière que l'on traite et en parler avec conviction. De deux choses l'une. Ou ils adoptent, sans examen, des histoires fausses et controuvées, et qu'ils font passer pour certaines et authentiques ; et alors c'est à l'ignorance que je dois attribuer les jugemens qu'ils portent sur les jésuites : ce que je n'ose avouer y parceque j'ai plusieurs preuves du contraire. Ou c'est à cause de leur prévention contre la religion catholique, qui leur fait prendre tous les moyen» d'humilier cette religion sainte (et les jésuites sont un assez bon prétexte pour cela). Oui, je ne crois pas me tromper , en disant que parmi les écrivains qui dirigent leuf» attaques contré un corps si digne de nos respects , il en est peu qui méritent notre confiance ; parceque r ne professant pas les mêmes doctrine» que nous , ils ont le secret désir de détruire une religion qu'ils ne croient pas la véritable, et que nous adoptons éonu&e la seule digne de nos hommages. Leur témoignage noufr
( *46 ) est suspect , II n'aura véritablement 4e valeur que quand nous les sentirons pénétrés d'une vénération profonde pour une religion qui fait tonte notre joie, el dont les jésuites sont des ministres avoués par nos première pasteurs.
En disant qne je n'attribuais pas à l'ignorance des antagonistes des jésuites, leur obstination à défendre une mauvaise cause, j'ai fait pern-étte unecoucession un peu trop grande. H n'en est pas de l'étude de l'histoire ecclésiastique comme de» autres histoires. Peu de personnes s'en occupent sérieusement. U ne serait donc pas étonnant que plusieurs de nos écrivains modernes fessent très-r peu éclairés sur la science ecclésiastique , quoiqu'ils possèdent à fond les sciences profanes. Entre plusieurs preuves que je pourrais en apporter, je qae contenterai d'une seule; elle sera frappante» II y a peu de jours, une foule nombreuse^Féiîtc de» hommes de lettres , écoutait avec une religieuse attention l'éloquent discours de M* Bernard, dans, l'affaire de MM. de LaChalotais, et parmi plusfeufs erreurs de fait que renferme ce discours , aucun d'eux n'a remarqué une erreur très grave sur laquelle Phonorable avocat insista beaucoup
né*nmoisa, pour rehausser lu borné de sa cause. Je cj^s qu'on ne l'a pas remarquée, puisque les •rédacteurs des journaux, qui ont rendu compte de ceue séance , et qui avaient entendu ce discours , ne l'ont pas relevée. M* Bernard a donc avancé avec beaucoup d'assurance qu'à l'époque où les parletnens s'occupèrent de l'examéir des cotisiitulions des jésuites , le clergé joignit sa voix aux leurs, et demanda avec instance la suppression de la société. Une lettre de: l'archevêque dq Paris que j'ai sous les yeux , prouve tout le contraire (1). Monseigneur de Beaumont, dans cette lettre adressée à Louis XV, implore avec ardeur la justice du roi en faveur d'un corps religieux , célèbre par ses talens, recommandable par ses vertus et par les services importans qu'il rendait depuis deux siècles à la religion et à l'Etat. L'illustreavocat aurait dû se rappeler en même temps qu'en 1761 quarante-cinq ovêques de France, loin d'avoir sollicité la destruction des jésuites, leur avaient donné.les plus grandes louanges, dans un ft vis signé et adressé à Louis XV, l
(1) Datée du i tr janvier 1 76a.
( x4'8) Que les écrivains qui oot pris la défense de* jésuites , sont autrement recommandables ! Ils se présentent à nous, escortés de tous les genres de mérites. Parmi les hommes religieux , ce sont dixneuf papes, saint Charles Borromée , saint Phi- .. lippe de Néri , saint Vincent de Paule , sainte Thérèse (i) , le cardinal Baronius, le cardinal de Richelieu, Bossuet, Fénélon, l'abbé Maury, le cardinal de Beaussct, l'abbé de La Mennais, etc. Parmi les têtes couronnées, on trouve que les plus grands monarques les ont honorés de leur confiance; Henri IV, Louis XIII et Louis XIV > le grand Frédéric, et l'impératrice Catherine II. Parmi les savans et les hommes de lettres , le chancelier Bacon et Bayle, quoique professant tous deux un culte dissident; l'historien Robertson, Montesquieu, Bufibn, Muratori, Haller, Voltaire, Raynal, J.-J. Rousseau , Chateaubriand, etc.
(1) Au nom seul de sainte Thérèse, il me. semble voir quelques-uns de ceux que l'on appelle beaux -esprits x sourire de ma bonhomie. Je les engage à lire les lettres de cette sainte , et à les comparer ensuite avec tous les auteurs épistolaires qu'ils voudront. >
On avouera que le témoignage de tous ces grands hommes mérite au moins quelque attention , et que la cause des Jésuites n'est pas si mauvaise, puisqu'elle a été soutenue par tout ce que la religion et les lettres possèdent de plus honorable (1).
(i) Foyez Pièces justificatives, n° 3.
(i5b) CHAPITRE ilX.
De'&iut-Sûïpio* et de l'école des hautes études ecclésiastiques.
Lorsqu'on a été assez bawji , j'aurais pu me servir d'une autre expression , pour ne voir dans les jésuites que des louveteaux prêts à dévorer les rois avec leurs ministres et leurs sujets , les convenances seules, la religion mise à part, commandent de ne pas qualifier de jésuites ceux qui ne le sont pas. Mais il paraît que les convenances sont , de l'avis .de M. de Montlosier , des règles qu'il est du bon ton de transgresser. Je ne désespère pas de l'entendre dire un jour que la calomnie doit avoir ses titres de noblesse chez le peuple le plus poli de l'univers. Quoi qu'il en soit, M. de Montlosier ayant à nous parler de M, Emery, en profite pour nous apprendre que la société de Saint-Sulpice « est une création et une affiliation <c des jésuites » ( Pag. a4 }. Ainsi d'un seul trait de plume, il verse. le' mépris sur une société
• ( i5i ) d'hommes qu'il ne connaît pas et sur laquelle il aurait dû prendre des informations , avant de la designer à la malveillance publique. Saint-Sulpice dil-îî , est une création des jésuites : ce n'est donc plus une institution fondée par le vénérable M. Ofier > pour former les jeunes ecclésiastiques aux diverses fonctions du ministère? qui devonsnous croire à ce sujet , ou de M. de Montlosier, ou de toutes les histoires qui proclament M. Olîer comme le fondateur de cette maison ? Mais si Satnt-Sùlpîee n'est pas une création des jésuites, c'en est peut-être une affiliation? Pas davantage. La société des stilpiciens a reçu un régime anssl différent de celui des jésuites dans l'esprit , que dans l'objet de ses institutions : les uns ne dépendent que de leur général , tandis que les autres n'agissent que d'après les instructions qu'ils reçoivent de l'évëque du diocèse où il$ sont appelés. Les jésuites se livrent à l'enseignement des humanités, ne négligent pas la prédication, se dévouent au ministère des missions étrangères ; et les *ul~ picieas se contentent des modestes fonctions île . professeurs de théologie dans les séminaires diocésains. Les premiers sont des religieux attachés
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à leur institut par des' vœux solennels, les seconds ne sont réunis que par les liens d'une association volontaire qui n'engage point la liberté de ceux qui la composent.
Si j'ajoutais que depuis plus de cent cinquante ans que la société de Saint-Salpice est instituée, il n'est pas arrivé une seule fois (1) qu'elle ait été appelée, ou qu'elle soit intervenue devant un tribunal quelconque pour aucune discussion d'intérêt; si je disais encore que, pendant la tourmente révolutionnaire, pas un seul de ses membres n'a donné l'exemple de la prévarication (2) et qu'elle possède aujourd'hui des membres du premier mérite; on verrait mieux combien il est indigne d'un homme d'honneur d'attaquer des; hommes que l'on ne connaît pas et qui méritent si peu qu'en les outrage.
Puisque je parle des sulpiciens et que j'ai entendu plusieurs fois des personnes les accuser d'adopter les opinions les plus exagérées de-Pal*
(1) C'est le témoignage de M. le cardinal de Beausset
(2) Réflexions sur l'état de l'Eglise au dix-neuvième eièch, par l'abbé F/ de la Mennais.
( i53 ) tramontanisme , je veux repousser cette nouvelle accusation que je crois aussi peu fondée. Un jour que j'assistais à une conférence théologique dans un séminaire de province, je fus témoin d'une lutte entre un chaud partisan de M. de Maistre, et un partisan non moins ardent de la déclaration de 168a. L'un et l'autre, disputant d'après sa propre conviction, tirait le u—itteur parti de ses argur. mens, mais ils. se séparèrent sans se convaincra ' Quel était donc cet athlète du gallicanisme , à qui la qour royale eût accordé de nos jours, sinon une palme, du moins une mention honorable? c'était simplement un jeune professeur de la société de Saint-Sulpiee. Mais, pour que l'on n'ait aucun doute sur ce point, je vais citer quelques paror Jes d'un supérieur général de Saint-Sulpice homçne plein de lumières autant que de vertus, et que les évêques de France se plaisaient à consulter dans toutes les circonstances difficiles. « Ppur écarter jusqu'aux plus légers soupçons a d'ultramontariisiûe , nous déclarons que nous « sommes très attachés aux maximes du clergé ce consignées dans sa déclaration comme un mo- « nument précieux, même un saint siège dont
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( i54 ) «c nous ne doutons pas qu'il ne loué on pur la « sagesse et ne réclame Pautôrfté, pàrtequé , en « même temps qu'on y rejette dés prérogatives « qui n'ont pfas de fondement dans l'évangile , on « y établit celles qui sont de droit divin et sur « lesquelles repose Fitnnttiable gtArideur du saint « siège; et si l'Eglise gallicane y indique d'une .oc main la partie de l'édifice qu on peut abattre, «. elle montre de fautfe cette qui doit être k ja- * mais sacrée ei inviolable. Le moment n'est « peut-être pas éloigné où l'on adoptera dans les <i Etats catholiques de l'Europe nos maximes, et «c la crainte qu'en poussant précipitamment la « juridiction du pape, on ne la fasse reculer aûu delà de ses justes bornes, nous a donné lieu de « faire l'observation précédente » (1).
Ces témoignages reposent, je pense, sur dès fondemens un peu plus solides que ceux de
(i) Extrait de la préface de V Esprit de Leibnitz , 2 vol. in- 12, par M. Emery. La même protestation est • également consignée dans le discours préliminaire des Nouveaux Opuscules de flctiry, dont M t Emery est éditeur.
( i55 ) M de Montlosier. Dieu faitae que nous n'ayons plus occasion de foire remarquer la faiblesse de .ses assertions !
Mais voilà que la création d'une école des hautes études ecclésiastiques vient de nouveau exciter sa bile. II regarde cette institution comme <( funeste à la France , par la raison qu'elle ne ce produira qu'une troupe de spadassins idiote lastiques qui la rempliront de nouvelles diace sensions » ( Pag. i46). Quoi donc, c*s $padassios vous effrayent déjà f M* h Goibte ! Vous n'avez donc pas confiante en vos forces ! Cette modestie me surprend j le ton dogmatique et déoisif que vpus mettez dans vos assertions, m'avait tionné une autrç idée de votre caractère. Quoi qu'il en soit , ne oraigne* rien ; ces spadassins ne songeront jamais à vous mûre : ce n'est pqrttit pour le malbefur : des peuples qu'ils se croiront appelés à ce genre d'apostolat , maïs bien pour leur propre salut* C'est en vain que vous rappelez quelques actes de l'antique sorbonne, qui se rattachent, à^dés circonstances qui n'ont àticun rapport avec le sièchs ou nous vivons/ Le but, le seul but de la nouvelle créatiop, c'est de relever le
( i56 ) clergé français de cette espèce de déconsidération où il semble » être tombé depuis que la science ne s'allie plus tant chez lui avec les vertus. Il n'y a rien qui déshonore plus le sanctuaire que l'ignorance , et surtout l'ignorance en matière de religion j et comment empêcher ce triste état de se .propager, quand là jeune milice n'a pu suffire • jusqu'ici pour remplit- le vide que laissent depuis vingt ans, après eux, des hommes mûris par le talent et l'expérience. A peine lui acoorde-t-on le temps d'effleurer les matières dont la connaissance lui est d'une absolue nécessité dans l'exercice du ministère ecclésiastique, et l'on voudrait qu'elle brillât par sa science, comme aux époques de l'Eglise, où les pasteurs n'avaient pas été dispersés, où les pierres du sanctuaire n'avaient pas été indignement profanées.
C'est donc un foyer de lumières que l'on a voulu créer poijr la régénération des études ecclésiastiques» S'opposera un tel établissement, c'est se déclarer l'ennemi de la religion qui acquerra une nouvelle gloire de la science de ses ministres. Quel cœur religieux ne doit, pas souhaiter que le clergé , qui était jadis la classe la plus
( i67 ) éclairée parmi nous , reprenne le rang qu'il occupait dans l'opinion des hommes et ne reste pas en arrière de son siècle ! Les fruits de son ministère " sont plus abondans , quand ils se présente parmi le peuple , escorté de la triple autorité du sacerdoce , des verlus et du génie.