DE L ECLECTISME SYSTEMATIQUE DE^MM. COUSIN ET JOUFFROY
Origine de l'école éclectique actuelle.
Je passe à robjct de la sccondo i)nrtio de cet écrit, Tocole éclectique de ]MM. Cousin et Joullïfiy. Quant à cet éclcctisinelà , il ne se perd pas pour nous dans la nuit des temps : nous ravous vu naître , se poser, se professer, se propager; et nous pouvons aujourd'hui , à notre aise , en contempler les eliots. « Il y a environ vingt ans, dit un disciple de cette école dans .) Tarticie Eclectisme de V Encyclopédie des gens du inonde , ) querécleclisnie fut proclamé par M. Cousin comme devant » être la pliilosopliie du dix-neuvième siècle. Depuis son origine, » l'éclectisme a joui {["une fortune très brillante. Ni les applau- » dissements du ])ul)lic , ni les distinctions honorifiques du » gouvernemeni, n'ont manqué à ses représentants principaux. » A partirde 1850, il est devenu, non pas la philosophie de l'I-".- » tat, ce qui, en supposant que la chose eût été possible , » l'eût rendu à jamais odieux , mais la philosophie de l'Uiii- » vcrsité de France. » Puisque réclectismc est , à ce qu'on nous assure , la philosophie de TUniversitc de France, el
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même un peu, sans qu'il y paraisse, la philosophie de TEtat depuis liSSO, nous voilà bien forcés, en vérité, d'examiner si l'Université et l'Etat se trouvent avoir, depuis i830, une bonne philosophie.
La première chose à chercher , c'est l'origine des idées et des sentiments qui ont conduit MM. Cousin et Jouifroy à embrasser cette méthode. Rien ne donne mieux l'explication d'un mouvement philosophique , quel qu'il soit , que de préciser exactement son point de départ. Nous avons déjà eu occasion, dans un recueil périodique (la Revue encyclopédique), de nous expliquer sur l'origine de l'éclectisme ; qu'on nous permette donc de répéter en partie ici ce que nous disions à ce sujet il y a déjà quelques années.
« On sait que la révolution et l'empire ayant rompu toute la tradition du passé, et l'empire s'étant mis en réaction contre la philosophie du dix-huiticme siècle , l'Ecole normale participa de cette réaction, et devint comme un séminaire où l'on s'efforçait de cultiver les langues , la littérature , et les matières philosophiques pour elles-mêmes, et indépendamment de la vie politique et sociale. Il s'agissait déformer des rhéteurs ou des dialecticiens , comme à l'Ecole polytechnique des ingénieurs ou des officiers d'artillerie. Le génie de Napoléon était de fragmenter les hommes pour en faire des instruments; toutes ses institutions allaient là. L'époque d'ailleurs élait favorable : on se prosternait alors devant le principe de la division du travail; dans l'industrie , l'idéal eût été de faire des hommes qui auraient eu une merveilleuse capacité à percer un trou d'aiguille , et qui n'en auraient pas eu d'autre.
)) La psychologie devint donc à l'Ecole normale ce qu'élail à l'Ecole polytechnique le calcul différentiel. Le génie des philosophes du dix-huilième siècle n'entra pas dans cette école : il fut consigné à la porte. De tous les penseurs qui avaient donné à la France une si grande initiative, on ne voulut connaître à l'Ecole normale qu'un seul homme , un honuue spécial, Condillac. Voltaire, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rousseau , n'y paraissaient pas de grands philosophes. Et , je le répète , ce n'est pas à un dessein prémédité , à une volonté particulière , qu'il faut attribuer ce délaissement de la philo-
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sdpilie pour la psychologie; hors do l'Ecole normale, c'était la iiiCmc chose.
I) Kn fiiisaiil exception de (|iiel(nies hommes profoiKh'inoiU i.i;iiorés peiidant leur vie, tels (pie S;iiiit-Simon , on peut dire (pfen France la philosophie est descendue au tombeau avec, N'oltaire et Housseau, Diderot clCondorcot. Après la révolulion française, en effet, leurs successeurs n'ont plus été que des idéologues. Il a existé une science appelée idéologie , ou , comme d'autres l'appellent, psychologie, une science particulière, qui lient sa place dans l'ordre des connaissances humaines, comme la physique ou la physiologie; mais il n'y a j)lus eu de philosophes. Comment Napoléon nommait-il les hommes qui de son temps semblaient , par la nature de leurs travaux, occuper la place des pliilosoj)hcs du di\-luiiliènie !-iècle? comment ces hommes se nommaient-ils eux-mêmes? des idéologues. l'A plus lard, sous la restauration , si Von examine avec attention rinlliience réelle et la nature des tra- \aux philosophiques de cette époque, on verra, dans ceux ([ui prennent le titre de philosophes, des psychologues, des lillérateurs , des historiens, des traducteurs de philosophies anciennes ou modernes, mais non pas des philosophes.
» Au dix-lmilième siècle, le domaine de la philosophie était immense. La France, comme lerostederFurope, étant encore -oumise au régime théologique et féodal , toute idée qui de près ou de loin attaquait ce régime, fùt-elle vraie ou fausse, raisonnable ou absurde , prenait par celle tendance seule une grande importance. Un lien secret s'établissait entre toutes les idées novatrices; et tout effort pour détruire la constitution ihéologique et féodale était de la philosophie. Voilà l'ère des philosophes; mais sous l'empire leur règne était passé. La partie critique de leur œuvre était accomplie, et il ne s'agissait pas encore d'en dévelojtper la partie organique. Le grand travail pltilosophique paraissait donc suspendu ; on s'occupait seulement des sciences particulières.
» En opposition donc aux idéologues sectateurs de Condillac, l'école oflicielle chercha à l'étranger quelques innovations avec lesquelles elle put combattre ce qu'elle appelait la philo-
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Sophie du dix-huitième siècle. M. Royer-Collard y importa Reid et les Ecossais.
» Voilà tout le secret de cette grande insurrection contre le matérialisme et le sensualisme dont on a fait tant de bruit, et dont ceux qui y ont pris part se sont si magnifiquement complimentés entre eux. En disant cela, je ne veux en aucune manière jeter du blâme sur cette réaction spirilualiste qui a été utile, et à laquelle l'Ecole normale a contribué; je veux seulement montrer par quelle voie cette école fut conduite à ignorer, à méconnaître et à attaquer la philosophie du dix-huitième siècle.
» Après M. Royer-Collard vint M. Cousin, qui, sur les traces de son maître, commença par enseigner la psychologie expérimentale des Ecossais. Et, je le répèle , grâce à la lassitude de la nation et au dénigrement de l'empire , les grands hommes du dix-huitième siècle étaient tellement abandonnés, et leur inspiration si oubliée, qu'il put, au nom de la psychologie et de l'école écossaise, attaquer tout le cUx-huitièine siècle philosophique et le nier hardiment , faisant à ses élèves et à lui-même l'effet d'une originalité toute nouvelle. On eût dit, à l'entendre, que la philosophie commençait en France, et qu'elle y naissait pour la première fois. Mais M. Cousin ne resta pas long-temps Ecossais, il se bâta de passer en Allemagne. L'Allemagne était un pays nouveau à voir, et dont on pouvait tirer de beaux effets. Grâce à cette heureuse flexibilité d'esprit qu'un de ses amis (I) relève comme son trait caractéristique , « et qui , dit - il , prenant une habitude aussi vite » qu'elle en quitte une autre, se prête à tout,» M. Cousin eut bientôt d'un professeur allemand l'apparence et le langage.
» jM. Jouffroy ne suivit pas M. Cousin dans ce voyage. Il le laissa courir fortune à Kœnigsberg et àRerlin. Pour lui, il resta avec l'école écossaise; mais, à quelques années de là, il se rencontra avec lui dans l'éclectisme.
» L'éclectisme, en effet , devait naître de la psychologie entendue et cultivée comme elle l'avait été à l'Ecole normale.
(i) M. Damiron.
nr, i-'Kcr.ECTiSME. (k>
C'élail le fruit naliiicl du gcnno clrposi'î dans colle l'cole sous l'empire. Lo gouvornenionl qui dit à M. de Fonlancs : « Kormez-inoi dos hommes qui ^a^llonl de la lot;iquc, de l'analyse, cl qui , fidèles sujets de l'euipereur, ne s'occupent de polili(iue et de relip;ion que pour respecter et maintenir ce qui esl, » ce gouvernement a engendrt- l'éclectisme. Formé d'après cette règle, on était logicien, abslracleur, psyciiologue; on n'était d'aucun siècle cl d'aucun temps, on n'appartenait à aucune tradition, on n'en connaissait aucune ; on était surtout complé-tement indillérent à l'œuvre de la philosophie du dix-huitième siècle et de la révolution : premier caractère de l'éclectisme. Ensuite , comme on avait étudié la psychologie pour ellemême, conmie une chose absolue en soi et parfaitement détachée du reste , comme on s'était appliqué avant tout à bien isoler son domaine de celui de toute autre science, il était tout naturel qu'on considi-ràt toutes les sciences et tous les arts comme autant de sphères distinctes entre lesquelles il n'existait aucun lien. Du moins n'avait-on dans l'âme aucun sentiment , dans l'esprit aucune idée qui pût servir de pont entre toutes les parties de la connaissance et de l'activité humaine; on était nécessairement fragmentaire.
u Hé bien , c'est cette négation même de toute philosophie que M. Cousin et M. Joullroy transformèrent en philosophie, vers la fin de la restauration , sous le nom d'édcctisiiw.
» M. Cousin prononça le mot , M. Joullroy le répéta. Ce fut ainsi que par des voies diverses ils vinrent aboutir au même résultat. L'un avait couru le monde , l'autre était resté chez lui; mais telle fut l'influence de leur point initial qu'ils durent se rencontrer et s'accorder dans l'écleclisme.
» Un psychologue , et surtout un psychologue de notre temps, est un homme qui n'a ni tradition ni but; en cela il ressemble à un chimiste ou à un physicien. Sans doute il peut, comme Condillac ou M. de Tracy, accomplir un travail on accord parfait avec la philosophie d'une époque; et sous ce rapport il prend rang parmi les philosophes : mais il n'est pas philosophe au seul titre de psychologue. Demandez à un psychologue quelle est sa tradition : il n'en a pas , et il ne soup-
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çonne pas même qu'il soit besoin d'en avoir une. Demandezlui quel travail accomplit aujourd'hui riuimanité : il ne s'imaginerait jamais que la détermination de ce travail fut l'objet de la philosophie.
» Si donc un tel homme, après avoir long-temps exercé son esprit et sa dialectique sur les questions qu'il regarde comme constituant à elles seules la philosophie, sort un jour de son sujet habituel pour contempler le monde et la politique; s'il vient à s'occuper de toutes les questions saisissantes de la science sociale , qu'arrivera-t-il ? Froid, glacé, indifférent , il contemplera tous les systèmes, et affectera de n'être d'aucun pour paraître supérieur à tous ; il critiquera tous les partis , et restera Immobile, incapable d'agir, ne sentant ni le passé ni l'avenir.
» Voilà la disposition originelle , la préparation de cœur , si je puis m'exprimer ainsi, qui a engendré l'éclectisme. Il s'est trouvé des hommes qui avaient étudié la psychologie, et qui étaient restés étrangers au mouvement du siècle, étrangers à l'histoire; des hommes qui ne procédaient pas de l'esprit émancipateur du dix-huitième siècle ; des hommes pour qui la révolution française n'était pas plus que tout autre événement historique ; des hommes façonnés dans l'école officielle et réactionnaire de l'empire.
» Ces hommes ainsi faits, ces hommes sans tradition , sans racines spirituelles dans le passé, se trouvaient placés entre la philosophie du dix - huitième siècle et l'école théologique. N'ayant paspar eux-mêmes une philosophie, et habitués à considérer la philosophie du dix - huitième siècle comme du matérialisme, précisément parce qu'ils ne l'avaient comprise qu'en psychologues, ilsprétendirent intervenir généreusement entre le sensualisme et la théologie : ils se firent spirilualisle-, mais spiritualistes rationalistes; et ils appelèrent cela de l'i'-clectisme.
» Ils se trouvaient placés entre l'ancien régime et la révolution : ils ne se décidèrent ni pour l'un ni pour l'autre, mais tâchèrent de s'arranger avec l'un et avec l'autre ; ils appelèrer.t encore cela de l'éclectisme.
» lisse trouvaient placés entre la monarchie et la répuhli-
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que ; il> (in'iil iino iliéoric de ces deux gouvernements accouplrs, et ils appelrrent encore cela de l'dclectisme.
» El voyiint qu'ils avaient un mot qui s'ada|)lait incrvcil- Icuscmcnt à lotir situation on toute diose, ils protcndirentquc ce mot à lui seul était une pliilosophie.
') L'oclcclisme moderne résulta ainsi dos opinions qui se débattaient autour do lui, ol fut lo produit des circonstances.
» Il y eut aussi dos éclectiques dans l'antiquité, du moins on leur a donné ce nom ; mais quolle dilTérenccl La philosophie aloxandrine était une philosophie ; le néoplatonisme était un systônie.
» Vers la fin du second siècle , les disciples de Platon voulurent conquérir à leur doctrine agrandie toutes les croyances, toutes les religions. Ils se firent conciliateurs , éclccliquos. Mais ils ne se tinrent pas pour cola dans uno neutralité ilnpuissanto; ils ne prirent pas la nullité pour la philosophie; ils ne se bornorent pas non plus à choisir dans los diflérentes sectes les opinions qui leur paraîtraient les meilleures. L'éclectisme antique , au contraire , avait la prétention d'être la vraie, l'universelle religion. Ammonius , son fondateur, essaya ce qu'il y a de plus grand au monde : il entreprit d'expliciter toutes les rolig ons et toutes los philosophies , et de les réunir en un commun symbole. [.'Orient lui paraissait la source de toute doctrine. [lermès chez los Egyptiens, Platon chez les Grecs, étaient les deux principaux itiilioteurs qui avaient inrdtro en Occident les idées orientales ; avec eux donc on pouvait remonter à la source de toutes les sectes qui se partageaient le monde gréco-romain , et concilier ainsi toutes ces sectes. Mais il fallait restaurer l'anfque et primitive philosophie dont toutes los croyanrcs et toutes les superstiti ns n'étaient que des émanations et dos débris. Il l'entreprit: il s'expliqua sur Tunivers, sur la Divinité, sur l'éternité du monde, sur la nature de l'âme, et sur toiiies les questions que le sentiment religieux soulève au cœur de riiomme. Puis il interpréta, il expliqua les opinions des autres sectes, de manière qu'elles parurent ne faire que refléter le système dos Egyptiens et de Platon. Et sa doctrine ainsi constituée, il en
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déduisit une pratique , une morale , une règle de vie (^). Plotin son disciple , Porphyre ensuite , Jamblique successeur de Porphyre, et plus tard Maxime et Proclus, confirmèrent, perfectionnèrent, défendirent ce grand système, que Julien, leur élève, voulut faire prédominer par la politique sur le Christianisme naissant. Rien de plus systématique donc que l'éclectisme ancien , puisque c'était pour ainsi dire la moelle et la substance de tous les systèmes. C'était la doctrine des doctrines , la religion des religions. Polythéisme oriental , indien ou égyptien, Sabéisme de Zoroastre , Paganisme grec et romain , croyances de Pythagore et de Platon , Judaïsme et Christianisme, tout devait s'abîmer et se retrouver dans la philosophie universelle; tout devait y venir dépouiller ses symboles, ses superstitions, ses souillures ; toutes les traditions, loui les dogmes devaient s'y confondre. Encore une fois, c'était une philosophie, une religion : ce fut la religion d'Origène et de plusieurs autres Pères du Christianisme; ce fut la matière première du Christianisme; ce fut aussi la source de toutes les hérésies. Cet éclectisme-là dura sept siècles avant de se transformer. Voilà de la grandeur et de la puissance.
» Mais c'est parodier un nom que s'appeler éclectiques pour si peu de chose, que ne se décider sur rien.
» Il est vrai , quand M. Cousin commença à parler d'éclectisme , il avait une idée : il sortait de Proclus , qu'il venait d'éditer, et il voulut un jour, à l'imitation des Alexandrins, refondre les systèmes philosophiques , et constituer avec eux
(i) C'est du moins l'opinion de Biucker, qui attribuerait volontiers à Ammoniiis tout ce qui se trouve dans les Ennéades de Plotin, et qui ne verrait dans Plotin , Hérenniiis , Origène le |taïen , que des divulgateurs indiscrets de la doctrine qu'ils avaient reçue d'Ammoniu?, et qu'ils s'étaient engagés entre eux à tenir secrète: << Et hoc constat, » arcannm habuisse Ammonium doctrinam suain, et ita qiioque dis- » todiendam discipiilis tradidisse, eos autein ojjicii iminemores tan- » dein novam phUosophiam vnJgasse. ( l'rnrker, tom. II. ) » Mais Animonius eut-il réellement par. lui-même une doctrine aussi complète que le veut Brucker? Nous n'avons là-dessus aucun témoignage décisif.
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un syslt''nic plus compnMicnsif qui les embrasserait tous. Mais cette idée ami)ili('use ne fit que traverser sa pensée; il ne lit rien pour la réaliser. Ses voyages en Allemagne ne tardèrent pas d'ailleurs à le détourner de son impulsion premii'-re; car il trouva là tout fait un autre genre d'éclectisme qui lui donna complètement le change. La mélaphysique allemande , se prêtant à l'immohilité politique , avait pris les devants : llegel et son école étaient arrivés, de la juslilication du passé, à conclure la justification du présent. Facile, comme nous lavons di'j I dit , à prendre toutes les impressions, et plus imitateur qu'inventeur , di'pourvu en outre de ces solides attachements du cœur, si utiles pour lester et retenir dans la droite voie l'imagination d'un philosophe, M. Cousin ne fit pas difficulté d'emprunter la doctrine de l'école de Berlin ; il quitta rapidement une imitation pour une autre , et , cachant sous le nom d'éclectisme , pris à IModus et aux Alexandrins, la justification du passé et celle du présent , prises à llegel , il réussit ainsi à faire deux plagiats d'un coup. C'était donner uii faux nom à une fausse doctrine. Quoi qu'il en soit , il se mil à parader avec le mot , et le mot lit quelque fortune ; car il se trouvait à l'usage des politiques cpii s'étaient enchevêtrés entre l'ancien régime et la révolution. Plusieurs vinrent donc à son aide , et l'éclectisme se trouva bâclé en quelques mois. Cette philosophie nouvelle , qu'il s'agissait d'élever sur les ruines et avec la substance des religions et desphilosophies, vint aboutir à un misérable syncrétisme politique, et se réduire à cette formule : l'ronez une dose de monarchie, une dose d'aristocratie , et une dose de démocratie , vous aurez la restauration ou le jusle-milieu , et ce sera l'éclectisme.
» L'éclectisme donc ne parut dans le monde ([ue pour devenir le couronnement et le mot d'ordre philosophique de cette école doctrinaire si obstinément attachée à la légitimité , non par goût , non par séduction , mais par impuissance; sans netteté , sans enthousiasme, et sans grandeur; qui , en politique , n'a jamais compris ni la Convention ni Napoléon , ce qui suffirait pour la juger , et qui a attaqué h' dix-huitième siècle et la révolution française sans avoir pour excuse le sentiment de la grandeur du passé, ni le près-
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sentiment de l'avenir ; qui n'a recueilli de l'iiéritage de madame de Staël que ses colères de femme contre des colosses ; du plus mauvais goût en art et en poésie ; sans idéal comme sans sympathie aucune pour le peuple ; ne connaissant d'ailleurs ni la misère des prolétaires , ni la vie qui fermente au sein de notre époque ; sans religion , et n'en sentant pas le besoin.
» C'est ainsi que doctrinarisme et éclectisme sont devenus synonymes. Quant à l'éclectisme en lui-môme , il y a longtemps déjà qu'on le sait , ce n'est rien ; ce n'est pas même une compilation. Qu'on nous montre les travaux entrepris par les éclectiques modernes pour accorder et concilier les pliilosophies et les religions. Sans doute il y a une conciliation possible entre les systèmes. Le Christianisme , par exemple, et la philosophie critique, en s'expliquant , viendront un jour à se comprendre ; et dans le développement successif de l'humanité , il y a un mystère de transformation qui associera ensemble à l'œuvre du Catholicisme l'œuvre de Luther et de ses successeurs. Mais la conciliation entre deux systèmes n'est possible qu'à la condition d'un système supérieur à eux. Ayez donc le sentiment de l'idée supérieure qui doit remplacer deux idées en apparence adverses, et poussez à cette idée. Mais si, au contraire , vous voulez seulement opérer pour ainsi dire mécaniquement sur deux idées, vous ne réussirez pas à les unir, ou vous ne ferez qu'un amalgame dégoûtant. Avant que l'éclectisme naquît à Alexandrie , il y avait aussi là des hommes qui imaginaient de concilier des systèmes en prenant un milieu, comme on prend une moyenne arithmétique entre des quantités. On appelait cela du syncrétisme. Nos éclectiques de Paris n'ont pas même tenté en grand l'œuvre des syncrétistes d'Alexandrie.
» Qu'ont-ils donc fait ? Nous l'avons déjà dit : Prenez une dose de monarchie , une dose d'aristocratie , et une dose de démocratie, vous aurez l'éclectisme. Voilà la seule formule que nous leur connaissions; qu'on nous en cite une autre. »
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