‹ Réfutation de l'éclectismeChapitre 9 sur 35 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Histoire de l'éclectisme. Potamon d'Alexandrie et Juste Lipsesont les deux seuls éclectiques systématiques avant M. Cousin.

Ainsi donc, à la fin de ces considérations où nous avons cherché de bonne foi ce que c'est qu'un philosophe, nous arrivons, par toutes les voies, à ce résultat, que l'idée même d'un philosophe véritable est l'idée d'une force (sentiment et pensée) , force unie à l'humanité de toutes façons, comme effet et comme cause, qui naît au sein de l'humanité, résume implicitement l'humanité antérieure, se meut dans l'humanilé, cl n'ogit que pour l'bumanilé.

Donc léclectisme systématique , étant la négation même de la philosophie, est logiquement une al)suidité.

Ou pourrait définir le philosophe qui serait vraiment éclec*

DR L'ÉCLECTISMir. SI

tique, le pliilosoplie de l'iinmobilité et de l'apathie , le ])hilosoplio (lu fait <M du statu quo. Ce scijiil à la limite un <^tre com{)li''lciiiont indillt'rcnl rt tout-ù-fait inerte.

Mais, encore une fois , peut-il y avoir de pareils ppnscuis? Je le demande, où sont dans ri)istoiic, où sont les éclectiques ? où sont les hommes qui ont cultivé récleclisme comme une molliode, comme um' jjiiilosopliio? Je ne les vois pas, ou du moins ils sont on si pelil nomhrc, et ont laissé si peu de traces de leur passai^e, qu'ils méritent à peine d'être cités.

Il y a eu à certaines époques, dans des moments de transition, entre une pensée et une autre, entre un mouvement de l'humanité et un autre, en un mot entre un système et un autre, des hommes qui n'ont pas voulu avoir de système, qui n'avaient de goût ni pour le passé ni pour l'avenir, ni pour ce qui avait régné, ni pour ce qui allait régner, des hommes dépourvus à la fois do tradition et iVidéal. C'étaient tout simplement des érudits. Mais ils s'occupaient des matières philosophiques; ils se dirent , ils se crurent philosophes, et ils s'appelrrent éclectiques.

Cela est arrivé deux fois dans le développement de la philosophie, depuis Socratc jusqu'à nous; et nous avons aujourd'hui un troisième exemple de cette prétendue philosophie qui consiste à se cramponner au présent, et à ne chercher, du reste, la philosophie que dans les livres, au lieu de suivre l'idéal en s'inspiranl de la vie antérieure de l'humanité et de ses souffrances présentes.

Cela, dis-je , est arrivé deux fois , d'abord à la lin delà civilisation païenne, quand le Christianisme était déjà semé au sein de l'humanité et allait bieutùt surgir. Un homme alors , un professeur d'Alexandrie , imagina de soutenir que la philosophie était toute faite, et qu'il ne s'agissait que de la détc! rer dans les livres. Les historiens racontent que Plotin aimait à écouter les conversations de ce discoureur, nonmié Polamon ; c'est qu'apparemment il lui trouvait de l'esprit et du génie : mais assurément Plotin, qui fut si religieux et si dogmatique , ne lit pas son profit de la méthode de cet éclectique. Plotin chercha ailleurs, il chercha l'avenir, comme les

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chrétiens. Il voulut une religion, chose dont le monde avait besoin, et non une philosophie de choix.

La seconde fois que réclectisme parut, ce fut après la Renaissance. On avait secoué la poussière qui couvrait les monuments de la civilisation gréco-romaine; on crut pouvoir se reposer de cet énorme laloeur, et en tirer immédiatement le fruit. On se dit donc : La philosophie est faite, emparonsnous-en. Et les uns se firent platoniciens, d'autres péripatéticiens; d'autres unirent dans leur symbole Plalon et Aristote; d'autres encore se déclarèrent pour Zenon et le stoïcisme, et d'autres pour Epicure ou pour Aristippe. Dans les sciences proprement dites, ce fut la même chose ; l'un tenait pour l'hypothèse de Parménide, l'aulre pour Topinion de Thaïes. C'était une sorte de déguisement de bal masqué, où des érudils s'amusaient à prendre les costumes des anciens philosophes, comme pour se payer de la peine qu'ils avaient eue à les retrouver, à les nettoyer, à les raccommoder de leur mieux. Un de ces doctes personnages alors, voyant cette mascarade, la compléta en. prenant pour lui le rôle de l'éclectique d'Alexandrie qui avait aulrcfois soutenu que toute philosophie était dans les livres. Mais le savant Juste Lipse ne fut pas plus écouté que ne l'avait été Polamon. La philosophie ne prit pas celte voie. Juste Lipse éclectisait encore que Descartes était né. Descartes fut un philosophe, Juste Lipse n'en fut pas un : c'est que Descartes répondit d'une certaine façon, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'appel de Luther, et prit ainsi racine dans l'humanité de son temps, tandis que Juste Lipse avait eu le tort, lui qui vivait au même temps que Luther, de rester indifférent entre le papisme et la réforme.

Hors de ces deux époques , je ne vois pas de philosophe , de penseur, qui se soit jamais confessé éclectique. Il y a bien des penseurs qui ont été embarrassés en se voyant au milieu des écoles diverses qui régnaient autour d'eux; mais ils n'ont pas été pour cela méthodiquement éclectiques, c'est-à-dire fondamentalement indifférents à toutes ces écoles, à toutes ces tendances. Chacun d'eux a eu le sentiment net et purde ce qu'est véritablement la philosophie, une croyance unitaire et

DK I,'l';CLECTISME. 53

(logmaticiiio. Cliacun d'eux a donc rapporte? la vt^rité à sa sourco, Unit (Ml so dcMnaiidant, avec plus ou moins de trouble et d'anxiélé, d'où venaient tous ces ruisseaux divergents qui couvraient la terre autoiu- de lui, Ciiacun d'eux s'est dit : « Où est le fleuve? Sans doute tout cela appartient au fleuve , mais où est le cours principal du fleuve? dans quelle direction continue-t-il? où est sa sourco, et où son eniboucliure? Ce méandre de canaux divers nous ('garerait toute une éternité, si nous voulions tous les parcoiirir. S'amuse qui voudra à les visiter pour les visiter ; moi, je clierclie ma route, et veux continuer le voyage. »

Ainsi, par exemple, Cicéron est éclectique. Cela veut dire (|u'il n'a pas une philosophie originale adéquate aux connaissances de son temps; il le sait bien lui-même. Mais demandez-lui si, tout considéré, il n'y a pas une philosophie dogmatique, unitaire, et s'il y a plusieurs corps de philosophie qu'il mette sur la même ligne ; il vous répondra qu'il n'y a de philosophes véritables que ceux qui marchent sur la piste de Socrate et de Platon : PUbeii philosnphi qui a Socrate et Ptatone, et ab eorum famiUa, dissentiunt. Cicéron n'est donc pas éclectique méthodiquement. C'est un demi-philosophe, un platonicien embarrassé : il ne voit pas bien comment le Platonisme ne peut pas parvenir à relier les schismes et les écoles qui divisent la philosophie; mais il professe, malgré tout, que la piiilosophie est dans celte route. C'est qu'il est réellement lui-même dans la vie. N'est-ce pas en elTet une sorte d'oracle (pie cette parole de Cicéron que nous venons de citer? Il reconnaît virtuellement l'existence d'une philosophie unitaire ; il est vrai qu'il ne rend)rasse pas encore. Il n'a pas la lumière, mais il sait le point du ciel d'où elle viendra. Il indique Platon comme la source vivante : c'est qu'il est précisément entre Platon et le Christianisme ; il sait ce qui du passése développera, ce qui vivra un jour, ce qui vit déjà ; et il pressentà l'avance leChristianisme, quisera dans la voie de Platon.

Qu'un siècle encore ou deux s'écoulent , et voilà de nouveaux éclectiques au même titre que Cicéron. Ce sont certains Pères de l'Eglise, tels par exemple que S. Justin et S. Clément d'Alexandiie. Ils ont parcouru toutes les écoles,

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étudié toutes les pliilosopliies; ils sont éclectiques : mais comment le sont-ils? Ils le sont en ce sens q\i'ils voient la convergence de toutes ces pliilosopliies vers une piiilosopliie unitaire , dogmatique, la sainte philosophie , comme ils nomment le Christianisme. « Ce (jue j'appelle la philosophie , dit » S. Clément, ce n'est ni celle des stoïciens en particulier, » ni celle des platoniciens , ni celle d'Épicure, ni colle d'Aris- » tote; j'appelle philosophie tout ce que ces sectesdiverses ont » dit de hon pour nous former à la justice el à la piété. Tout » cela réuniforme le tré?or de la philosophie. [Sti'omat. lih. I.)» — «Bien des gens ignorent, dit S. Justin, ce que c'est que » la philosophie , et pourquoi elle est descendue vers les hom- » mes. En efïet, s'ils le savaient, ils ne seraient ni platoniciens, » ni stoïciens , ni péripatéticiens , ni rationalistes purs , ni » disciples de Pylhagore; car toute cette science de la philo- » Sophie est une, et ahoutit au même résultat. {Dialog. cum n Triph.),» — «Si quelqu'un, dit Lactance, ramassait toutes » les vérités éparses chez tous les philosophes, et n'en faisait » qu'un corps, cet homme n'aurait pas des sentiments diflé- » rents des nôtres. Mais c'est ce que l'on ne peut faire sans » ôtre déjà instruit de la vérité. {Divin. Insiit. lib. VII , c. 2.)» Est-il possible de mieux marquer la convergence des sectes philosophiques de la Grèce vers la philosophie nouvelle qui allait régner sur le monde? Je pourrais citer vingt autres passages des Pères où le même sentiment se montre. Est-ce là de l'éclectisme? Oui, mais comme celui de Cicéron; c'est de réclectisme avec une doctrine. Seulement la doctrine des Pères est patente, tandis que celle de Cicéron se réduisait à une afiirmution, à un sentiment vrai du passé et de l'avenir. Les Pères voient clairement ce que Cicéron ne voyait qu'à travers deux ou trois siècles d'éloignement.

Le Christianisme venu, l'éclectisme consista dans cet immense travail d'élaboration qui engendra tant de sectes chrétiennes, y compris leurs adversaires mêmes les plus déclarés, gnosliques, néoplatoniciens, ou autres, qui, tout en combattant la religion nouvelle, n'en furent réeliement, à un point de vue supérieur, que des sectes. IVIais là plus que jamais règne une nlïirmalion, une doctrine. Si Plotin , si Por-

Dr. l'ixlectismr. US

pliyrc, relèvent (lovant le Christianisme ledrapeau de la pliilosophie , c'est ((ii'ils sont aussi aflirinatifs, aussi dogmatiqnos, aussi croyants, aussi inspirés, osorai-jc dire , que les chrétiens eux-mêmes. Si Tenipcieur Julien , leur disciple, essaie de reconstituer le Paganisme, c'est qu'il y croit d'une certaine façon; c'est qu'il a retrouvé une foi vivo, ardente, fanatique, pour les vérités qu'il apcrçiit obscurément sous les symboles du polythéisme : quel homme, en ellet, fut plus croyant, plus crédule même que Julien? Ce n'est donc qu'un grossier abus de mot , je le répète , qui a fait appeler on particulier éclectique l'école d'Amniunius etdelMoliii, comme si celte école avait embrassé réclectisme systématique. Cet ai)us vient de ce que, comme je l'ai montré' ailleurs (I), il y eut un moment dans le monde où la synthèse nouvelle qui allait se faire paraissait pouvoir indilléremmcnt se rapporter à la tradition de plusieurs peuples dillércnts, les Grecs, les Orientaux, les Juifs. Ce fut la tradition juive qui l'emporta, Mais, avant son triomphe déHnitif , la (Irèce tenta un dernier elfort pour conserver dans le monde linitialive qu'elle avait eue jusque là. Au nom de la Grèce , transportée à Alexandrie, Ammonius eut l'idée d'une synthèse, ce qui est bien différent de l'idée de l'éclectisme systématicpie. Puis de lui sortirent ;'i la fois un courant qui allait vers l'avenir par la tradition juive, un courant qui allait vers l'avenir par la tradition grecque. Co double courant se marque parfailcnienl dans ses disciples, Origène le chrétien d'un côté , et Origène le païen , ou plutôt Plotin , de l'autre. Voilà d'où vient l'erreur de cette dénomination d'éclectiques donnée aux néoplatoniciens. Au surplus, celte vérité est si évidente qu'elle est accordée aujourd'hui par nos adversaires mêmes. « On a accusé , dit M. Cousin , l'école » d'Alexandrie d'avoir al)ouli au syncrétisme ; loin de là , elle » a le caractère décidé et brillant de toute école exclusive; et il » y a si pende syncri'tismc en e\\^i,qii'il n'y a pas beaucoup d'c- » clecliume; car ce qui la caractérise est la domination d'un point » de vue exclusif des choses el de la pensée. [Coûtas, t. I. ;» Cherchons donc , cherchons encore plus loin des éclectiques

(i) "Voy. l'article Aniinoiiitis dans YE/icjclopédif Nouvelle.

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systématiques , si nous pouvons en trouver. Mais pour cela il nous faudra passer certainement par-delà tant de discussions religieuses, tant de schismes, tant d'hérésies, où jamais ne prit place celte prétendue méthode de philosopher, puisque, avant tout, le fonds de la philosophie, le fonds religieux était accordé par tous les adversaires , et qu'on ne se battait que sur les conséquences. Passons donc bien des siècles, et voici Montaigne par exemple. Quel plus grand éclectique que celuilà? 11 a lu toute Tanliquité , et il la sait par cœur ; il la cite à tous propos, il en vil. Est-ce un éclectique? Non; c'est un sceptique , et il le sait bien. Il fallait être sceptique à son époque , et il le fut.

Enfin, nous avons vu plus haut comment Diderot se disait, lui et son siècle, éclectiques; mais tout le monde sait ce que c'est que l'éclectisme de Diderot et des libres penseurs de son temps !

Tout compte fait, je ne vois donc, avant M. Cousin et l'école qui de nos jours prend le litre d'éclectique, que deux hommes qui aient sérieusement préconisé l'éclectisme comme une méthode de philosopher. C'est, je le répète, Potamon qui enseignait à Alexandrie, et Juste Lipse.

Juste Lipse , si docte en tout ce qui concernait l'antiquité , le savait bien , que ce Potamon d'Alexandrie était i-éellement le seul éclectique systématique qu'eût produit l'anliquité. Aussi avec quel enthousiasme ne salue-t il pas son unique prédécesseur dans l'art de l'éclectisme : « Vous paraissez » enfin, s'écrie-t-il , ô le plus excellent des philosophes! vous » êtes véritablement entré dans la seule voie qui puisse con- » duire au sanctuaire de la vérité... 0 méthode trop lard dé- » couverte, ou trop lard mise au jour, quand elle aurait dû » précéder toute autre méthode : Ades, ades , optime philo- » sophant ium ! Viam ipsam ingresstis es ad penetralia illa i) veri... 0 lardcrepertum mit editum quod pritiutus opor- » tebat. (Lips. Manudttclio ad philos, stoicatn , lib. 1 , dis- » sert. S.) » Examinonsdoncunmomentcequefurenl Potamon et Juste Lipse, et ce qu'ils valent dans le développenjcnl de l'esprit humain.

L'histoire de Potamon est fort brouilléo : on est assez in-

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certain sur lo temps précis où il vécut; on no sait rion do sa vie, et rien de sa pliilosophio. Nest-ce pas un motif pour conclure que sa métliode no produisit pas do grands fruits? Trois auteurs ont parlé de lui, Diogt'-nc do Laorte, Suidas, et Porphyre. Suidas dit de lui qu'il vécut avant et sous le ri'"gno d'Auguste (irpo xai a/r' 'AuyovtrTou). Mais c'ost Certainement une erreur; car Diogène , qui écrivait au conuiiencomonl du troisième siècle do J.-C. , dit quo 1 écolo éclectique de Polanion était toute nouvelle do son teini)s : Nunc verô nnper (ÉTi'î: irpo ô),c-/oj) etiam Eclectica xecta inlroducla est a Pola- Vione Alcjrandriuo , quœ seligit et excerpit placila e.tinguli.'i scctaruni. Peut-èlre, dans S;iidas, faut-il lire Alexandre, c'est-à-dire Alexandre-Sévère, au lieu lV Auguste; car , suivant ce que dit Diogène , Potamon a dû vivre sous cet empereur. Quoi qu'il en soit , ce que nous avons de plus explicite sur le père de l'éclectisme systématique , c'est une phrase de Porphyre dans la Vie de Plotin. « La maison de Plotin , » dit Porphyre, était pleine déjeunes garçons et déjeunes » fdlos. C'étaient les enfants dos citoyens les plus considérés )' par leur naissance et par leur fortune. Telle était la con- » fiance qu'ils avaient dans les lumières et la vertu de ce «philosophe, qu'ils croyaient tous n'avoir rien de mieux à » faire en mourant que de lui recommander ce qu'ils laissaient » au monde de plus cher. De ce nomhre (tvToJroi;) fut Po- "tarnon, que Plotin se plaisait à entendre sur une piulo- » Sophie dont il jetait les fondements , ou plutôt sur une phi- » losophie qui consiste à fondre plusieurs systèmes en un. j> Diderot , qui cite ce passage , remarque avec raison que cette expression de ce nombre peut se rapporter également aux pères ou aux enfants. Il est prohable qu'elle se rapporte aux pères, et que Potamon était déjà un vieillaivl du temps de Plotin; car puisque Diogène, qui écrivait, à ce que l'on croit, vers l'an 21 1 , dit quo Potamon venait tout récemment d'introduire sa méthode d'éclectisme, il s'ensuit quo ces essais de Potamon devaient remonter environ à l'époque où naquit Plotin , dont on place la naissance en l'an 20o.

Ainsi il y a eu un philosophe à Alexandrie qui « choisissait » et prenait ce ([ui lui convonait des dill'érontes sectes philo-

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« sophiques, pour en faire un sysicme, » on ne sait d'après quel principe : voilà ce que la plirasc de Diogène nous apprend. Il y a eu un philosophe qui avait imaginé , comme méthode de philosopher, de '< prendre plusieurs systèmes et de les fondre » en un; » et Plotin se plaisait à l'entendre : voilà ce que nous apprend la phrase de Porphyre. Nous n'avons rien de plus sur Polamon; pas d'autre trace de son existence. Seulement , nous sommes bien sûrs que Plotin, qui aimait sa conversation, ne se fit pas pour cela son adepte , et que le néoplatonisme de Plotin et de ses successeurs n'a aucun rapport avec l'éclectisme de Potamon. Le peu de mots que renferme sur ce sujet le Manuel de l'histoire de la philosophie deTennemanui publié par M.Cousin,est d'une justesse parfaite : « La plupart des platoni- » ciens du troisième siècle, dit Tennemann, étaient en même » tomps des éclectiques, mais non pas toutefois à la manière )' de Potamon d'Alexandrie , qui , tout en extrayant ce qu'il y » avait de mieux dans chaque système , prétendait en former » un système à part , sur lequel nous n'avons pas de renseiw gnements. C'est à tort qu'on a voulu déduire de cet essai » isolé le néoplatonisme des Alexandrins. »

Quant à Juste Lipse , l'admirateur et le successeur de Potamon dans l'art éclectique , nous sommes à même de le caractériser autrement que par conjectures. Voici on résumé ce qu'en disent les biographes. C'était sans contredit un homme d'un esprit vaste , profond même , et doué en même temps du talent de la forme. II brilla dans son siècle comme écrivain et comme professeur, slylo cl liiigua , ainsi qu'il ledit luimême, sans trop de modestie, dans son épilaphe. 11 professa avec applaudissements à léna , à Leyde , à Louvain. Il avait commencé à parler du haut d'une chaire à l'âge où les autres enfants sont encore au collège. Le monde était alors divisé entre le Catholicisme et la Réforme : Juste Lipse, égaré dans le dédale des livres, et enivré de son importance et de l'éclat de sa parole , ne comprit pas d'abord qu'il fallait se décider sérieusement en faveur d'une des deux religions. Mais la question qui divisait le monde était plus forte que lui : aussi vit-on tour à tour cet éclectique passer, avec une sorte de frénésie qui venait de sa faiblesse et de sa versatilité même ,de

l'un des deux pai lis h l'autre : catholique à Rome , luthérien à léna, calvinislc à Leyde , il redevint catholique à Louvain. Il finit par écrire en faveur de l'inlolér.mce; il engagea h-s princes « h exterminer par le fi r et le f<-ii ceux qui sont d'une » autre religion que celle de l'Klat , afin rju'un membre périsse » plutôt que tout le corps, f Traité de la Polilique. ) » Apn'-s son dernier changement, il se monlra extérieurement fort dévot; et toutefois ses contemporains ont douté que sa pié|(< ffit véritable. Il écrivit Vllisloire de Solrc-Dame de Hall comme on l'aurait écrite dans les siècles de la plus grcsir-rc ignorant e ; il adopta sans examen les fabh's les plus ridicules, li's traditions les plus incrlaines; et, ce chef-d'œuvre fait, il consacra sa plume d'argent à cette chapelle. En mourant , il ordoniia à sa femme dofTrir sa robe fourrée de professeur à l'autel de la Vierge dans une église de Louvain. Sa femme offrit effectivement ce singulier présent ; mais comme il ne pouvait servir de rien à celte chapelle, on la vendit à un savant du temps, qui s'en servit depuis en mémoire de Lipse.

En toule autre occasion , nous détournerions les yeux de ces détails, par pitié, et par piété envers la mémoire d'un homme qui a rendu de grands services comme ériidit. Mais il faut montrer où conduit réficctisme philosopiiiqnc, quand le monde en est à des combats comme celui de Luther et de la papauté.

Il est juste que nous ajoutions que TJpse , tout en proclamant l'éclectisme systématique comme mélliodc de philosophie, s'attacha cependant à une philosophie particulière, celle des stoïciens. 11 fut donc infidèle à cette méthode même qu'il proclamait comme la seule voie qui pût conduire au sanctuaire de la vérité. En somme , ce fut un lettré , un des triumvirs du monde érudit de son temps avec Ctisaubon et Scaliger ; ce ne fut pas un pliilosoplie. <; Juste Lipse, dit encore excellera- » ment le Manuel deTennemann, devint un habile .nierprète }> de la philosophie sloïque, sans être, à proprement parler, plii- » losoplie; et il lui manqua, pour être un vrai stoïcien pratique, )) la constance, ainsiqu'illa déclarélui-mèmedanssesécrils. » Mais celte inconstance de Jusie Lipse , celte versaiilité qu'il porta dans la politique comme dans la religion ou la philo-

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Sophie, n'était-elle pas en parfait rapport avec son principe de l'éclectisme systématique ? Un homme constant et stoïcien par nature n'aurait jamais adopté Vindifférentisme comme méthode; et réciproquement combien une pareille méthode, une fois dans la lêle d'un homme , lui permet de vacillations dans sa vie politique , de changements de partis, de cavillalions eu tout genre , et de honteuses trahisons 1

J'en suis donc fâché pour Téclectisme systématique , mais en me fondant sur les deux seuls exemples que Tliistoire, antérieurement à notre temps , nous ait transmis de véritables sectateurs de celte méthode, je serais porté à dire, ce que j'ai déjà au reste démontré par le raisonnement, que l'éclectique est le contraire d'un philosophe. Le philosophe est un croyant, même quand il se proclame, comme à certaines époques, incrédule , sceptique, athée : l'éclectique est un homme indifférent par nature. Le philosophe est un homme constant ; il y a toujours en lui du stoïcien , parce qu'il est constant dans sa foi et dans ses opinions , et qu'il croit , non pas en lui , mais , comme les stoïciens, dans le Dieu qui habite en lui : l'éclectique est un homme inconstant, versatile, toujours tourné à ce qui triomphe actuellement dans le monde. Enfm , le dirai-je , l'éclectique systématique est un savant qui parle plutôt la philosophie qu'il ne la cultive. Supposez un homme obligé d'enseigner la philosophie dans une époque de confusion comme celle de l'otamon , ou celle de Juste Lipse , ou la nôtre , avant d'avoir pu se faire par lui-même , par les douleurs et les enseignements de sa propre vie , une philosophie : il se passionnera pour la gloire de tous ces philosophes dont sa voix fait retentir les noms ; il voudra les égaler tous, les surpasser même, émulation très légitime sans doute : mais leur désaccord l'embarrasse, faute de principes qui lui appartiennent ; il ne sait vraiment auquel entendre ; il passe de l'un à l'autre, et porte tour à tour leur costume ou plutôt leur livrée, comme ces savants de la Renaissance dont je viens de parler ; un beau jour enfin , il s'avise , la lumière a percé la nue , il se fait éclectique par système.

DCUXIEMX: PARTIE.

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