‹ Réfutation de l'éclectismeChapitre 11 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

Variations successives de 31. Cousin.

Vers le même temps où nous attaquions ainsi la fausse pliilosophic qui se vante de régenter aujouid'luii l'Université et même l'Ktat, M. Lcrniinier en faisait justice clans ses Lellres pliilosophiques adressées à un Berlinois. 11 est nécessaire que nous citions ici quelques pages du chapitre consacré à l'ctlcctisnie.

(( A tout lioinnicqiii a présenté un systèmo philosophique, » dit M. Lerminicr, il faut demander d'abord ce que, dès le » principe , il a voulu faire. Pourquoi vous èles-vous levé, et •> que vouliez-vous dire?

» Quand M. Cousin monta dans la chaire de M. Royer- I) Collard , il y parut sans autre dessein que de développer » l'histoire des systèmes philosophiques. Esprit littéraire, il » se tourna vers la littérature de la philosophie; imagina- » lion mobile , il quittait facilement une belle théorie pour ') une autre qu'il trouvait plus belle encore ; parole ardente , » il faisait couler dans les âmes rinielligcnce et l'euihou- » siasme de la science. Tel a été M. Cousin : c'est son ca- » ractère de n'avoir jamais pu trouver et sentir la réalité » philosophique lui-même; il la lui faut traduite, décou- ') verte, systématisée; alors il la comprend, l'emprunte, et ') l'expose.

» Le jeune professeur commença sa carrière par commcn- » ter avec verve l'école écossaise , dont M. Iloyer - Collard » lui avait légué l'exploitation, Reid , Smith, Ilutcheson, » Fergusson , Dugald Slewart; ensuite il passa à l'Allemagne, » saisit rapidement les principaux traits de la philosophie » morale de Kaiit, et se fit kantistc : ce furent alors d élo- » queuts développements sur le stoïcisme, le devoir, et la 11- » berlé. l'enilant l'année 18'29 à 18.10, l'enseignement de n M. Cousin rallia la jeunesse , et semblait vouloir la préparer t) aux luttes de l'opposition politique : aussi la contre-révo-<

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r> lutlon, eu arrivant au pouvoir, ferma sa chaire , et relégua » le professeur dans la solitude de son cabinet. Alors il se » tourna vers l'érudition , et se prit d'enthousiasme pour » l'école d'Alexandrie , qu'il personnifia tout entière dans » un homme , dans Proclus. Cette secte phiiosophiqui; , » qui avait entrepris de lutter contre le Christianisme et » de le faire reculer , sembla à M. Cousin un glorieux sym- » bole de philosophie et de liberté ; il en parlait en ces » termes : Hœc fuit sciUcet nltima illa grcecœ philosophiœ » secta, quœ, iisdem fere quibus christiana religio tempo- » ribus nata,tamdm magna cuni lande stetit , quamdhi » ali'i%ia. super in orbe fuit ingeniorum Ubertas , quartum » vero jam circa sœculum , non mutata ratione , scdmu- » lato domicilio, exsul ab Alexandria Alhenas confugit... 3> Cette école lui paraissait la plus riche et la plus importante » de toutes celles de l'antiquité : Totius vero antiquitalis » ph'losophicas doctrinas atque ingénia in se cxprimit ; » et il croyait son étude utile, non seulement à l'érudition , » mais aux progrès mêmes de la philosophie moderne. Plus » tard, je trouve que M. Cousin n'a plus mis si haut la sagesse )) alexandrine ; voici comment il la caractérisait en 1829: » Sans doute le projet avoué de l'école d'Alexandrie est »> l'éclectisme. Les Alexandrins ont voulu unir toutes » choses , toutes les parties de la philosophie grecque entre » elles , la philosophie et la religion , la Grèce et l'Asie. » On les a accusés d'avoir abouti au syncrétisme ; en » d'autres termes , d'avoir laixsé dégénérer une noble ten- » tative de conciliation en tinc confusion déplorable. On » aurait pu leur faire avec plus de raison le rcpr. che con- » traire. Loin que l'école d' Alexandrie tond)c dans le vague » et le désordre qu'engendre souvent une impartialité im- » puissante, elle a le caractère décidé et brillant'de toute » école exclusive, et il y a si peu de syncrétisme en elle }> qu'il n'y a pas beaucoup d'éclectisme ; car ce qui la ca- » ractérise est la domination d'un point de vue part icui) lier des choses et de la pensée. Ainsi cette école que » M. Cousin avait clioisie d'abord comme le modèle de l'é- » clcctisme, à ses yeux n'est presque plus éclectique; il l'ac-

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n cusc d'un nnsilclsmc exclusif, malmène assez rudement >> son ontologie, sa tli(jodicée; Proclus lui-môme , bien qu'il » resle toujours un esprit du premier ordre , n'est plus » ce soutien de la philosophie et de la iiberti' , dont les » efforts sont ^^énéreux et légitimes; le professeur de 182!) » nous le montre finissant par des hymnes mystiques em- » preints d'une profonde mélancolie , où Ion voit qu'il » désespère de la terre , l'abandonne aux Haibares et à la •> religion nouvelle , et se réfugie un moment en esprit » dans la vénérable antiquité , avant de se perdre à jamais ') dans le sein de l'unité éternelle, suprême objet de ses ef- » forts et de ses pensées. Et d'où vient ce changement dans '> l'esprit de l'éditeur de Proclus? C'est que , de 1820 à » 1829, bien des impressions différentes l'ont traversé. Après » avoir adhéré exclusivement au rationalisme de Kant , » après avoir effleuré l'idéalisme de Fichle, ^I. Cousin ne » fut pas long-temps sans soupçonner et sans rcconnallre » que ces deux philosophies avaient lait place à deux sys- » tèmes nouveaux , dont les auteurs étaient MM. Schelling » et Hegel ; de loin , soit par des correspondances , soit par ') des visites de voyageurs , il lui en arrivait quelque chose. » En 1824 , il entreprit un voyage en Allemagne , pendant » lequel il fut enlevé à Dresde par la police prussienne et » conduit à Berlin : on l'avait soupçonné d'être carbonaro » et révolutionnaire. Dans la capitale de la Prusse , vous le » savez, iSIonsieur , vos compatriotes environnèrent ^I. Cou- « sin des témoignages du plus noble intérêt ; on s'entremit » pour sa délivrance ; tant qu'il fut captif, on le visita dans » sa prison tous les jours. Par un heureux hasard, notre » voyageur put utiliser sa captivité ; car il entra dans un » commerce journalier avec l'école de M. Hegel ; M. Gans » et ]M. Michelet de Berlin lui développaient , dans de lon- » gués conversations, le système de leur maître; ils effa- » çaient de son esprit le kantisme et quelques errements de. » Fichte , pour y substituer les principes et les conséquonros >) d'un réalisme éclectique, optimiste, qui se targuait df 0 tout expliquer , de tout comprendre , et de tout accepici . " M. Cousin sut tourner à celle philosophie avec sa prouip-

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V titude ordinaire; 11 saisit sur-le-champ combien le clian- » gcment était capital : il ne sera plus un philosophe oppo- }> sant, révolutionnaire, inquiétant pour les puissances, mais » un sage dominant tous les partis, tous les systèmes, et, » par son inépuisable impartialité , donnant des garanties » au pouvoir le plus ombrageux. Aussi , Monsieur , ses » amis de Paris , qui ne pouvaient pas savoir les causes mé- » taphysiques qui avaient influencé l'hôte de Berlin , curent j) à s'étonner de quelques changements ; et un journal roya- » liste , le Drapeau blanc , écrivit que M. Cousin avait » bien prouvé qu'il ne professait en rien les doctrines dcv » révolutionnaires. Je crois , Monsieur , que depuis cette » époque M. Cousin l'a prouvé IMen plus encore. Cependant » le séjour de notre professeur dans votre capitale devait » porter ses fruits : en \S26 , il pubMa une collection d'ar- » ticles insérés dans le Journal des savants et dans les^r- » chives philosophiques , dont tous ne méritaient peut-être » pas les honneurs d'une résurrection , et qui au surplus )) étaient inférieurs à la préface même qui les précédait. » Dans la préface des Fragments philosophiques, M. Cousin )> présenta son système , qu'il aflirma avoir façonné dès iS\8. » J'aurais conjecturé, je l'avoue, que le voyage de 1824 y » avait contribué en quelque chose , et que le rapport iden- » tique de l'homme, de la nature , et de Dieu , qui commence » à y poindre, était une importation. La préface des Frag- » ments fut peu goûtée quand elle parut. Cette condensation » d'une métapliysique imparfaite qui se cherchait elle-même, » et n'était pas maîtresse de sa langue , étonna sans in- 3) slruire. Enfin, en 1828, M. Cousin, rendu à sa chaire, j> put s'y déployer à l'aise , et il eut le plaisir d'y exciter la » surprise et l'admiration. Dans une introduction éloquente » de treize leçons, il développa, avec son imagination d'ar- » liste et son talent d'orateur, quelques principes du système )) de Hegel, qui semblaient sortir de sa tète et lui appar- )» tenir. Du haut d'un dogmatisme dont seul alors il avait le w secret, il inspecta l'histoire, les pliilosophes, les grands » honmies , la guerre et ses lois, la l'rovidence et ses décrets. }t Jl professa la légitimité d'un optimisme universel, et pro-

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nonça, au nom de lu philosophie, l'ahscliilion de Phistoire. Je .s;ii.s, Monsieur, ([u'à Ik'ilin vous ne parla^icz pas l'enlhonsiasme avec Ifqiicl nous avons accueilli ces leçons ; vous ne pouviez concevoir conimcnl on importail ainsi une doctrine sans en nommer l'auteur. ^1. Jlegel plaisanta de ce procédé avec une indulijencc un peu satirique ; et vous-môme , Monsieur, vous avez prononc»; ù ce sujet un mot fort dur , que j'ai peine à écrire, le mot de plagiat. Je ne pense pas. Monsieur, que sciemment M. Cousin ait voulu se parer de ce qui ne lui appartenait pas ; mais , emporté par son imagination, il a cru avoir conçu luimême ce qu'on lui avait appris. Dans ses improvisations, il oubliait ses emprunts; et c'est de la meilleure foi du monde qu'en amalgamant Kant et Hegel, il se persuada avoir créé quelque chose. Cependant le vol métaphysique de M. Cousin , je veux dire son ascension , ne fut qu'un pliénom^ne passager : il redescendit vite sur la terre ; et , soit qu'il eût épuisé en pîMi de temps son dogmatisme , soit qu'il cTaignil de n'Otro i)lus suivi dans ses excursions exotiques, il revint à l'histoire, déclara que la philosophie n'é-lait plus à faire, mais (■lait faite ; qu'il ne s'agissail que de la rassembler ; qu'elle se ])artageait en quatre systèmes principaux, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme, cl le mysticisme, et qu'en dégageant ce qu'il y avait devrai dans chacune de ces formes exclusives de la réalité, on retrouvait la ré'alité pure et complète. Voilà celle fois un éclectisme bien constitué. Ainsi vous voyez. Monsieur, que M. Cousin a été tour à tour écossais, kautisle, alexandrin, hégélien , éclectique : il nous reste à chercher s'il a jamais été cl s'il est philosophe. »

M. Cousin homme politique.

On a reproché à 'M. Lerminier d'avoir mis une chaleur ftrt peu philosophique, dii-on, dans ses attaques coutrc M. Cousiu*

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En vérité , nous ne voyons pas en quoi l'auteur des Lettres d lin Berlinois a mérité le moindre reproche ; car il n'a fait que révéler ou préciser des faits incontestés et incontestables, dans le seul but de montrer que l'éclectisme de M. Cousin n'est pas autre chose que le nom pompeux donné par luimême à ses variations successives. C'est absolument comme nous , qui disons : L'éclectisme n'est autre chose que la formule philosophique d'un homme dépourvu de tradition, et, par une conséquence nécessaire , d'idéal. Un tel homme est indifférent par nature; il peut avoir une belle , une vaste intelligence , mais son aspiration manque de base et de but , et par conséquent de règle. M. Lerminier , en nous montrant, l'histoire en main, les variations déréglées d'une telle intelligence, complète la démonstration. Quand un système se réduit ainsi, faute de lien avec l'humanité , à n'être, pour tout dire, que le nom propre de son auteur , comment séparer ces deux choses, l'homme et le système , de manière que , frappant sur le système , il n'en rejaillisse pas quelque chose sur l'homme? Je déclare, pour ma part, que je regarde cela comme impossible.

Quoi qu'il en soit, on me fera certainement le même reproche qu'on a fait à M. Lerminier. Il est donc nécessaire , avant même de continuer la réfutation du système , que je m'explique sur les sentiments que j'ai pour l'auteur.

Je l'ai beaucoup admiré , mais aujourd'hui je le plains. Je me rends celte justice que rien de personnel, rien qui sente l'égoïsme et l'intérêt privé, ne m'aveugle à son égard et ne me , passionne contre lui. Tout ce qu'il pourrait y avoir de personnel en moi qui influât sur mon jugement, ce seraitle ressentiment d'avoir été trompé. J'ai déjà exprimé ailleurs ce ressentiment légitime. « Nous avons eu , disais-je (Revue Encyclopédique, 183ij, l'exemple de tant de déceptions, nous avons vu tant d'hommes abjurer leurs croyances, nous avons prodigué tant de fois mal à propos notre attontion , notre estime , notre sympathie, notre admiration même; oui, la génération présente a fait de si rudes expériences en ce genre , qu'elle ne doit plus se sentir que de la réserve envers ceux qui osent encore lui parler de philosophie cl d'attachement à des principes. Ah!

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moi (ini écris ces lignes, combien n'ai-jepas été trorapii ! Où sont-ilsccs sages dont jeune j'écoutais la parole avec un reiii^ieiix lianspoit, dont je ne niappiocliais qu'avec respect , comme le sectateur d'une religion s'approche du dieu qui va parler et rendre ses oracles? Où sont-ils ceux qui m'ont fait entendre d'austères leçons de liberté et de vertu? Ah ! je reconnais bien maintenant pourquoi, malgré l'attrait que je me sentais pour eux , je n'ai jamais reçu d'eux aucune véritaiile impulsion ; pourquoi la parole d'un philosophe ignoré (i), cette parole substantielle et claire, entendue une seule fois, m'a plus frappé et i)lus éclairé que n'ont fait leurs discours retentissants. Lui , s'il vivait encore, il serait encore avec le peuple, qu'il voulait régénérer : eux, ils sont passes dans les rangs de l'aristocratie; philosophes parvenus, ils ont crucihé la philosophie sur toutes les croix, ils l'ont accolée à toutes les Chartes; et aujourd'hui qu'il ne leur en reste plus que le cadavre, ils voudraient vendre ce cadavre à la religion du moyen-ùge, menteurs à la fois envers la philosophie et envers le Christianisme. Mais si ces hommes ont trahi la philosophie, c'est que réellement ils n't'u ont connu que le nom ; c'est à euxmêmes qu ils ont manqué, et non pas a la philosophie. »

Oui, en elfet (je fais de vains ellorts pour arrêter une vérit(' (|ui veut s'éciiapper de mon cœur ) , j'ai connu M. Cousin prêchant les idées les plus révolutionnaires, je l'ai connu mêléà l'insurrection du Carbonarisme, puisje l'ai connu rallié à la restauration. Vous aviez changé, dites-vous, vous aviez changé de système à Kerlin. Mais nous, nous n'avions pas changé. Voulez-vous donc être un tel tyran de la pensée , que le monde tout entier soit obligé de changer quand vouschangez de système? Changer, pour un philosophe, c'est développer son principe de certitude , ce n'est pas l'abandonner brusquement pour en prendre un autre. Où preniez-vous, je vous le demande, votre certitude quand vous combattiez dans nos rangs? où la prenez-vous donc maintenant que vous nous abandonnez? Vous avez changé, dites-vous : nous, encore une fois, nous ne changeons pas; nous avons toujours la

(i) Saint-Simon.

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même foi dans la iradiiion de la révolution française : nous voulons continuer le combat. Nous le continuâmes en effet, et la révolution de juillet arriva. Je me rappelle que, pendant ces journées, je vis entier M. Cousin au journal que j'avais fondé avec mon ami M. Dubois. Ce jour , j'avais imprimé et signé le Globe, malgré les ordonnances. M. Cousin était indigné. « Vous compromettez vos amis, me dit-il. La restau- » ration est encore nécessaire pendant cinquante ans. Quant )> à moi, je déclare que le drapeau blanc sera toujours mon >' drapeau. » Je ris de ses prophéties. Un mois ou deux après, il inscrivait en tète d'un volume de sa traduction de Platon qu'il avait pris une part active à la révolution de juillet; il se vantait devant la postérité de s'être emparé hardiment de la municipalité de son arrondissement , et il dédiait ce volume à la mémoire deFarcy , mort pour les lois I).

Si Farcy est mort pour les lois, nous combattions donc pour les lois, quand vous vouliez nous empêcher de combattre!

Mais pourquoi cette inscription adressée par vous à la postérité à l'occasion de la mort de Farcy? Farcy n'était plus de votre école quand il est mon en combattant. J'en atteste les dernières pages qu'il a écrites, et qui sont loin, bien loin de votre éclectisme (-1). Farcy était un jeune homme généreux, qui, voyant le peuple livré à la mitraille, trouva mauvais ce que vous faisiez, vous qui vouliez nous empêcher de combattre, le dit à ses amis, le dit plusieurs fois hautemcnl , et s'en alla mourir. Farcy appartient à notre cause, à notre tradition, et non à la vôtre. Sa mort est trop belle pour que nous ne la revendiquions pas, et pour que nous ne vous demandions pas de quel droit vous avez fait votre profit de son martyre.

Vous avez fait pour Farcy ce que vous aviez déjà fait pour Sanla-Rosa, de la même façon , dans une dédicace, quand vous avez falsifié l'histoire, en insinuant en tête d'un autre

(i) C'est aussi ce que iiorle riiisi'ri|»lion consacrée à Farcy sur la jilace (lu Carruustl, ti rédigée par M. Cousin.

(i. Voyez d;ins le Globe de iSlio, n ois de jui'.ht, un arlicle de Fdriy sur uu ouviai;e de lienjamlu Coiislaul.

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volume de votre Platon que Santa-Rosa n'appartenait pas au paili révoliitionnaii e , et qu'il n'avait agi que clans l'inliîrôt politique de la maison de Savoie.

Vos dOdicaces sont sans doute chose glorieuse pour ceux à qui vous les décernez ; mais pourtant , quand ils ont cru mourir pour leur cause, vous avez tort de les faire mourir pour le compte de votre éclectisme.

Il est vrai encore que toile est sur vous la séduction de votre système , qu'il a presque elïacé dans votre mémoire le souvenir de votre propre passé. A peine vous rappelez-vous combien vous avez été révolutionnaire. Il ne m'éionnerait pas que vous eussiez perdu le souvenir du Carbonarisme, par cette raison que vous ne figuriez pas de votre personne dans nos ventes. Combien en ellet se sont plaints (et je vous citerai entre autres Sautelct, ce camarade de votre enfance et de la mienne, qui fut long-temps sous votre discipline, et qui s'est tué ayant perdu toute confiance généreuse et toute religion de la vie) , tond)ien, dis-je, se sont plaints que vous ressembliez, à cet égard, à la femme de l'iicriture quœ comedit, et tcrgens os .'iiiuiu dicil : Non suvi opcrata malum.

Je crois, moi, que l'on vous juge mal, qu'il n'y a chez vous dans ces sortes d'oubli qu'une erreur involontaire, et que c'est le sjstème auquel vous vous êtes à la lin fixé qui égare ainsi votre imagination , et vous fait passer l'éponge sur des années (le jeunesse qui ne s'accordent pas bien avec ce système. Mais, cela étant , je n'en déleste que davantage votre système.

Quand nous lisonsdans Ibisioire qu'un homme a abandonnt? un beau jour le parti auquel il appartenait , nous sommes p.Trfaitement désintéressés dans le jugement que nous portons : c'est que cet homme a vécu dans un autre temps que nous, ÎMaissi nous avions vécu avec cet liomme, et appartenu au p uti abandonné par lui , le jugement que nous porterions (le lui serait, quoi que nous fassions, empreint de notre personnalité; car et nos espérances dét.'ues, et le souvenir douloureux des amis morts à la peine, soit qu'ils aient été frappés dans le combat ou qu'ils n'aient pu supporter plus long-temps la vie, et même le regret que nous éprouvons de ceux que de mauvais exemples donnés de haut oui fini par égarer, nous

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reviendraient malgré nous. Voilà, je le confesse, le cas où je me trouve. Mais voilà aussi, je le répète, tout ce que je sens eu moi de ressentiment personnel contre M. Cousin; car, du reste, je puis dire de lui : Nec heneficio, ner injuria cognitus.

Je crois, eu vérité, que j'aurais la même chaleur contre M. Cousin, en tant qu'il représente son système, lors même que je ne l'aurais jamais connu personnellement. 11 peut y avoir seulement, dans cette circonstance que je l'ai connu, un motif de plus pour moi de faire triompher contre lui des idées que je crois plus vraies que les siennes et plus profitables à l'humanité.

Si je n'avais pas cette chaleur , ou si j'avais honte de la montrer, ou encore si j'employais la ruse pour la déguiser adroitement , je démentirais moi-même la doctrine que j'ai émise plus haut , que le philosophe n'est pas une pensée seulement , une pensée abstraite , mais une pensée entée sur un sentiment.

Pour qu'un homme ait le droit d'en juger un autre, il faut que le sentiment au nom duquel il le juge soit pur de motifs égoïstes et intéressés : voilà la règle. Mais vouloir détruire le sentiment, vouloir que nous jugions indépendamment d'un sentiment , ceci est absurde ; et je ne connais en vérité que l'éclectisme qui ait prétendu opérer dans le philosophe cette mutilation.

Je m'interroge donc, je me scrute au fond du cœur, inlits et in cute, et je me demande :

Est-ce un sentiment personnel qui nous anime , quand nous reprochons à M. Cousin ses variations politiques? Non, c'est Tine conviction philosophique. Pour ne pas être blessé de ce qu'il a fait en politique , il faudrait que nous fus-sions nousmême de sa philosophie. Or son éclectisme philosophique n'ayant pas notre foi, son éclectisme pohtique ne peut avoir notre assentiment. Notre chaleur sur ce point est grande, il est vrai; mais c'est que notre conviction est profonde.

Est-ce encore une passion personnelle qui nous fait nous indigner contre M. Cousin, parce qu'il a déprécié, insulté la tradition philosophique du dix-huitième siècle, sans avoir à donner pour excuse aucun altachcment sincère pour le Chris-

DE L'ÉCLECTISMF. Si

tianisme? Eh! que serions-nous donc, si nous n'avions pas un juste ressentimeni pour les dénigremenis que l'écleclisme a prodigiK's a la grande tradition franraise! Avec quel aveuglement, en c'ITet, avec quel absurde dédain, les éclectiques ont traité les grands hommes dont la pensée a ])ioduit la révolution, et ne s'arrêtera pas là! M. Cousin a été plus modéré peut-être que ses élèves; mais comment lui-même a-l-il traité nos pf-rcs, nos devanciers, ceux dont la pensée a engendré notre pensée? quel sentiment en a-t-il eu, quel hommage leur a-t-il rendu ? On trouve à peine dans ses ouvrages quinze ou vingt lignes consacrées aux penseurs de la France : et quelles lignes! Obligé de citer Voltaire , voici ce qu'il en dira : » Qu'est-ce que Vollaire , messieurs? Le bon sens uni- » versel et superficiel : or, à ce degré, le bon sens mène » toujours au scepticisme. ( Cours de l'histoire de la philoso- » phie, lom. II, p. 12.) » Voilà comment .M. Cousin comprend le scepticisme de Vollaire! Le scepticisme du dix-huitième siècle venant de ce que Vollaire n'avait qu'un bon sens superficiel \)\ Obligé de citer Housseau , il veut qu'on néglige «< ses premiers ouvrages, où Rousseau , dit-il , s'ignorait et se » cherchait lui-même (2) , » et il ne voit d'ailleurs dans Rousseau « qu'un système brillant et prononcé de spiritualisme , » sous des formes plus ou moins sévères. {Ibid. , p. II.) » Il appelle Diderot un philosophe obscur, et s'étonne quelJuhle ail consacré une si grande place dans son Histoire à cet homme « qui ne fut, dit-il, ni métaphysicien , ni moraliste, » ni politique. (Fra(/;»f «/s, p. 1 12. ) » Ailleurs, Diderot n'est pour lui remarquable que « par ses idées sur la théorie des » beaux-arts; c'est un critique paradoxal et enthousiaste. » {Cours, tom. II, p. 38.) » Voilà le dix-huitième siècle

(i) Je nie rapiielle qu'ayant un jour cité Voltaire à M. Cousin, il me répondit: « Le cilojen'VoUd'iTe n'est pas un pliilosopln>. .. Ce n'est p;\^ un psychologue de profession que Voltaire; mais avouef. cpie ce citoyeiiAk a produit dans le monde beaucoup de citoyens.

(a) C'est apparemment le Discours sur l'inégaliu- des conditions qui ue plaît pas à M. Cousin. Quel dommage que le Contrat social ne soit pas aussi de ces premiers ourrages!

82 DE l'éclectisme.

pour M. Cousiii ! Ainsi, tant que M. Cousin a occupé sa chaire, voilà les seuls hommages que les penseurs de la France aient reçus de lui! Ah ! l'Allemagne était plus équitable envers eux que son disciple. Goethe ne trouvait pas que Diderot fût un philosophe si méprisable, etrAllomagne ne trouve pas apparemment aujourd'hui que Voltaire soit un homme si superficiel , puisque tant de ses écrivains répètent maintenant le scepticisme de Voltaire ! Mais ce n'était pas assez pour M. Cousin de ne voir dans tout le dix-huitième siècle de penseur un peu respectable que Condillac , ce n'était pas assez que de sacrifier la pensée vivante du dix-huitième siècle et de la France aux élucubrations insignifiantes des psychologues de l'Ecosse et des moindres penseurs de l'Allemagne: il fallait faire plus, il fallait courber ce géant, le dix-huilième siècle , avec toutes ses aspirations d'avenir, aux pieds d'un maître, et c'est ce que l\î. Cousin a fait. Mais aux pieds de quel maître, grand Dieu! le croirait-on? aux pieds de Louis XVllI. Ah! courtisan, c'était en 182;) que vous disiez à la jeunesse : « Une j) autorité supérieure a tranché la question. Celui quia fait )' la Charte a porté un jugement péremploire sur le dix- )) huitième siècle. Il a fait la part du bien et celle du mal; il » a condamné ce qui était condamnable , il a légitimé ce qui » était légitime... En dernière analyse, tout examiné et pesé, » la part du bien et du mal équitablement faite , il me semble, » et je n'hésite pas à conclure , avec mes deux honorables » collègues et amis M. Guizot et M. Villemain , que le dix- )) huitième siècle en masse est un des plus grands siècles qui )) aient jjaru dans le inonde. La mission que lui imposait l'his- )) loire était d'en finir avec le moyen-âge; il a rempli cette » tragique mission , il n'a rempli que celle-là. Il a détruit , il » n'a rien élevé ; il ne pouvait faire davantage. Sur l'abîme de )) l'immense révolution qu'il a ouverte et qu'il a fermée, le » dix-huitième siècle n'a guère laissé que des abstractions ; » mais CCS abstractions sont des vérités immortelles qui con- » tiennent l'avenir. Le dix-neuvième siècle les a recueillies; » sa mission est de les réaliser en leur imprimant une organi-

» salion vigoureuse Cette organisation naissante est la

» Charte , que l'Europe doit à la France , que la France doit

r)i; i/iicLECTisun. HS

» à la noble tlynasiioquimarclie à«a lOtc. (Cours de l'histoire » (le la philosophie , tom. I, pag. ."6-39.) » Quel amas de coiilradiclioiis! Si le di\-liuitiènie siècle est uiulcs plus grands si("'cles qiii aient paru dans le monde , si sa mission a été d'en (inir avec le moyen âge , s'il a accompli celle mission , il a donc d(Uruil la religion de ce moycn-àge et l'organisalion sociale de ce moycn-àge; ei par cons('quent, s'il n'a rien mis à la place, la mission du dix-neuvième siècle sera d'élever un nouvel édifice pour remplacer celui qui est knnbé en ruines : il s'agit donc pour l'avenir d'une organisation religieuse et sociale à la fois. ]\Iais quels yeux il faut avoir pour découvrir un tel système dans la Charte de Louis X VIII , et pour faire de ce monarque le Moïse de l'avenir! Quel pliilosoplie il faut être pour soumettre la philosophie à cette aulorilé supérieure^ pour regarder comme ;)(i>TWi7)^o/rc le jugement qu'un tel homme a pu porter sur le dix-huitième siècle! Ah! vous prenez le transitoire pour le durable, vous (Hes dupe d'un incident. Les abstractions du dix-huitième siècle, que nous avons recueillies sur les bords de l'abime , sont , comme vous dites , des vérités immortelles qui contiennent l'avenir. INIais l'avenir n'est pas ce misérable présent que des courtisans imbéciles adorent aux Tuileries. L'avenir, ce sera ce que, di'-veloppéc, produira la pensée du dix-liuitièmc siècle. Kn dernière analyse , tout examiné et tout pesé, pour parler comme vous, nous croyons que le dix-huitième siècle a visé plus haut et ira plus loin que vous ne vous l'êtes imaginé dans vos chaires, vous et vos honorables collègues et amis M. Guizot et M. Villemain, et plus loin aussi que ne l'a voulu sur son tronc votre respectable maître Louis XYIJI.

Comment veut-on que nous n'ayons pas de chaleur contre l'homme qui a fait un pareil abus de la science, qui a mis aussi platement le dix-huitième siècle aux pieds de Louis XVIII, qui a fait juger Voltaire, Diderot, Jean-Jacques, ces grands hommes, par l'autorité supérieure de l'auteur de la Charte (I)?

(i) Cela nous rappelle im autre collègiio de IM. Cousin, M. Lemaire, qui, ayant mis sous le patronage de Louis X.VIII sa tolleclion de classiques, trop clièremeut payée par 1 Iital, fil un poème où Vir-

84 DE l'éclectisme.

Comment veut-on que nous n'ayons pas quelque indignation quand nous voyons M. Cousin répéter aujourd'liui , et même avec plus d'assurance, ce qu'il disait sous la restauration? Cette restauration, qui devait durer au moins cinquante ans suivant lui el ses collègues, étant tombée, ils ont fait à sa suite la quasi-restauration. Ne pouvant pas conserver le drapeau blanc, ils ont consenti à reprendre le drapeau tricolore ; mais c'est pour eux tout de môme. « Je persiste, dit M. Cou- » sin [Préface de la deuxième édition de ses Fragments , » 1853). Des convictions fondées, non sur des circonstances » passagères, mais sur une étude approfondie de l'humanité » et de riiistoire, ne s'ébranlent point au vent de la première » tempête. Trois jours n'ont point changé la nature des cho- » ses. » Il est vrai, trois jours n'ont pas changé la nature des choses; ce qui est aujourd'hui ressemble beaucoup à ce qui était avant ces trois jours. Mais voulez-vous que je vous dise pourquoi ? c'est que vous avez professé l'éclectisme sous la restauration. Vous vous êtes mis, vous penseur, à la suite des choses, les choses sont restées ce qu'elles étaient. S'il ne s'élevait pas d'autres penseurs que vous, la nature des choses ne changerait jamais.

11 faut convenir que M. Cousin, de même que ses collègues, fait tous ses eliorts pour que la nature des choses ne change pas. <( Il est content, dil-il, de l'élat présent du monde, et il » s'y lient. » On s'y tiendrait à moins, quand on n'a pas dans le cœur d'autre religion que l'éclectisme. M. Cousin n'est-il pas à la Ciiambre dos pairs, an Conseil royal de l'université , à la Faculté, à l'Ecole normale, à l'Académie, au Journal des savants, à la Commission littéraire? J'ignore si je n'oublie pas quelqu'une de ses fonctions. Où est le temps où il montait à sa chaire pour laisser tomber des paroles telles que cellesci : « Je me rendrai à moi-même ce témoignage, qu'au milieu » des agitations de noire époque, parmi les chances diverses » des événements politiques auxquels j"ai pu être mêlé, mes

gile, IForacfi et tous les Latins venaient s'ineliner devant ce même auteur de la C;liarle. Lucrèce seul éliiit privé de celte faveur, comme iroj) impie pour oser paraître devant le rell^ie^x Louis WIU.

DE l'i'clectisme. 8o

» vœux n ont jamais dépassé celte enceinte. Dévoué tout eu- » lier à la pliilosopliie, aprf's avoir eu l'iionneur de souffrir » un peu pour elle , je viens lui consacrer, sans retour et » sans réserve, tout ce qui me reste de force et de vie. (Cours n de IS28.) » On le couvrait alors d'applaudissements. Alors aussi il parlait de son étoile philosophique. « Le public, disait- » il en 1828, verra mon but, mes desseins, et pour ainsi dire » cette étoile pliilosopliique, etc. » Le public voit aujourd'hui ce qu'il ne voyait pas clairement alors. Il voit l'éclectisme à l'œuvre, il voit le système mis en pratique. Voilà donc où son étoile a conduit M. Cousin !

Il est vrai que M. Cousin nous dira qu'il est toujours dévoué à la philosophie, et que c'est pour la plus grande gloire de la philosophie qu'il travaille en ce moment. Que pouvait-il faire de mieux, ayant formulé l'éclectisme, que de propager l'éclectisme? Il lui fallait donc être une puissance; or quelle puissance, en ce temps, a de l'éclat et de la solidité sans argent ? Il lui fallait donc de l'argent. Kt pour être une puissance durable , il fallait s'allier avec toutes les puissances, lit M. Cousin s'est allié avec toutes les puissances. 11 y a deux puissances surtout, deux très anciennes puissances, contre lesquelles la philosophie moderne avait toujours été en guerre : ce sont les rois et les prêtres. ISI. Cousin s'est fait courtisan des rois et des prêtres. 11 vote à la Chambre des pairs avec plus d'acharnement qu'aucun vieux courtisan dans les procès de régicides, oubliant qu'il lisait autrefois en secret à ses élèves les journaux de Marat , après qu'il avait dan-; sa leçon publique excusé les fautes du dernier des Brut us (1).

^i) " Je connais les fautes du dernier des Rrutiis, je pourrais le» » dire; mais il y a pour cet homme au fond de mon coeur une inviit- » cible tendresse. .. Phrase célèhre de M. Cousin dans un de ses cours, écrite dans les cahiers el gravée dans la mémoire de ses élevés. — Je n'allaque pas l'opinion du jiij^e qui siège au Luxeinhouri;; mais je demande s'il n'est pas luen malheureux que le même homme qui a prononcé celle jihrase sur le dernier des Brulus , et quelques autres semblaliles, devant la jeunesse studieuse qui venait étudier auprès de lui Va philosophie, se soit montré le plus violent pailisau des vow-

DE L ECLECTISME.

Ainsi Juste Lipse, cet autre éclectique, revenu de ses erreurs, conseillait aux princes le fer et le feu. Mais , plus heureux que Juste Lipse, M. Cousin a Tavantage d'appliquer ses nouveaux principes. Quant aux prêtres, il n'aura de paix, dit-on, que lorsqu'il sera parvenu à restaurer l'enseignement de la vieille théologie, à rétablir la Sorbonne, par exemple, ou quelque chose d'équivalent. En attendant, et ne trouvant pas que les prêtres fassent assez bien leur besogne, il compose lui-même des Caléchismes très orthodoxes, comme Juste Lipse écrivait l'Histoire de Notre-Dame de Hall. En toute grande occasion , il tire son chapelet, comme Juste Lipse tirait le sien. Et devenu ainsi une puissance , revêtu d'armes à son usage, d'armes de toute espèce, invulnérable et monté sur

damnations à mort dans les prorès de révolutionnaires accusés de régicide. K'esl-il pas odieux, par exemple, que dans le procès récent de Lavaux, reconnu innocent par la Chambre des pairs, M. Cousin se soit levé six /ois pour demander la mort? Il est vrai qu'en cas de condamnation la grâce royale était prête; elle n'eut à s'exercer que sur une seule tète. Il est notoire aujourd hui que des erreurs judiciaires ont eu lieu ; il vient d'être révélé, dans uu procès qui se juge maintenant en cour d'assises, que des hommes ont été envoyés à i'échafaud par une méprise. Et M. Cousin a été de tous les opinans le plus véhémeut pour qu'on envoyât ces hommes à I'échafaud ! Que n'a-l-il pas dit pour la condamuation à mort des accusés Pépin et Morey ! Il avait élevé son vote à la hauteur d'une théorie. Il voulait montrer, disait-il, aux bourgeois, aux gardes nationaux , qu'on saurait aussi les frapper quand ils conspii eraient ; et il a contribué à faire frapper des hommes qu'on nous dit aujourd hui innocents des faits qui leur étaient imputés! Et il avait fait autrefois, sinon l'apologie, au moins l'excuse de Biutus! et il avait pris jiart à la conspiration du Carbonarisme! et il lisait à ses élèves en petit couuté les journaux les plus incendiaires des sans-culottes de 98 ! et j'ai entendu moi-même M. Thiei s, à qui M. Cousin reprochait son admiration pour Ilobtspierre, lui reprocher à son tour sa tendre sympathie pour Maiat! Qu'on ne parle plus des lâchetés du chancelier Bacon : je connais dans l'histoire de la philosophie des lâchetés plus grandes et sans comiii:Ubulioii.

le faite, il nous dédaigne , et nous dit doctoralement : « La nature des choses n'a pas changé; quant à moi, je me couforme ù la nature des clioses, »

Mais ne voyez-vous pas que c'est là un cercle vicieux? Comment , encore une fois, la nature des clioses changeraitelle , si la philosophie s'emploie à arrêter le développement du monde? Si la pensée décrète l'immobilité, comment voulez-vous que l'humanité fasse des progrès?

Le dernier mot de votre philoso])hie est une impasse. Vous dites :« L'humanité en est à tel point;» et vous vous conduisez de façon qu'elle ne puisse faire un seul pas en avant. C'est un cercle vicieux , je vous le dis encore , qu'un tel raisonnement. V^ous êtes dupe de la plus étrange illusion que jamais penseur se soit faite, ^'arcisse se mirait dans l'eau, et il aimait son image. Vous, vous confondez , faute d'idéal, la philosophie avec le monde présent , et vous retrouvez partout votre philosophie dans le miroir de ce monde. Comment , je vous le demande, en serait-il autrement? Vous ne donnez pas au monde plus qu'il n'a ; il vous rend juste tout ce que vous lui donnez. Cela doit être. Votre illusion est évidente.

Vantez-vous donc maintenant de la preuve ù ponteriori que le monde présent vous fournit ! Prenez un air de triomphe pour nous dire que ri'clcctisme fait tous les jours de nouvelles conqiicles; que « le nom d'éclectisme a retenti d'un » bout de l'Europe à l'autre, » depuis (jnc votre voix l'a prononcé ? Proclamez-vous un grand philosophe , « parce que » l'esprit du dix-neuvième siècle s'est reconnu dans l'éclec- « tisme. ( Préface des Fragments, 18.15. ) »

Il a dii s'y reconnaître, en eflet; car c'était lui-même qui composait tout votre idéal. C'est lui que vous réllécliissiez : comment ne se serait-il pas reconnu? Vous avez appelé la nature actuclli- des choses ikicciisme, et la nature actuelle des choses vous répond éclcclismc.

Ce n'est pas là une philosophie. Que diriez-vousd'un peintre qtu", au lieu d'iui tableau, vous présenterait un miroir, el vous dirait: Ce miroir est le chef-d'œuvre de l'art; car il réiléchit parfaitement la nature; ce miroir est donc en luimême un tableau, une peinture? Vous diriez que cet homme

88 DE l'éclectismb.

est insensé, qu'une glace esi un produit de l'industrie, et non de l'art. Vous êtes ce peintre, votre éclectisme est cette glace qui réfléchit la nature des choses et n'y ajoute rien. Votre prétendue philosophie est à la philosopliie véritable ce que l'industrie est à l'art.

Et M. Cousin est en ce moment le pouvoir éducateur de la France! Il exerce un empire officiel, sans limite et sans contrôle , sur l'enseignement de la philosophie , et par là sur toute l'éducation publique. Quel professeur n'est pas sous sa tutelle , sous sa loi , sous son gouvernement ? Il use et abuse de son autorité. Il propage à son aise l'éclectisme par la voie du Compelle intrare. Ah ! quand nous pensons à ce que devrait être dans l'Etat le pouvoir éducateur, à ce qu'il sera dans l'avenir, l'éducation de nos enfants ainsi livrée à M. Cousin nous remplit le cœur de tristesse. Quoi! vous n'avez pas d'autre idéal que le fait présent, pas d'autre principe, pas d'autre foi, pas d'autre religion ; et vous êtes le pouvoir éducateur de la France ! Au moins ne nous refuserez-vous pas le droit constitutionnel de réclamer contre votre magistrature, et de trouver que votre tyrannie philosophique est exorbitante.

Le lecteur est à même de juger maintenant si les reproches que nous avons à faire à M. Cousin sont le produit d'une passion personnelle, ou s'ils tiennent à des motifs sociaux et à notre conviction philosophique.

Faut-il donc, à cause des personnes, ménager à tel point l'erreur, qu'on la laisse régner à son aise dans le monde ? Serons-nous aussi utiles que nous pouvons l'être à ceux qui souffrent , si nous craignons de faire de la peine à ceux qui triomphent et qui oublient ceux qui souffrent? Quand on s'occupe des choses philosophiques , peut-on rien faire de mieux que d'imiter à propos dans leurs actions les grands maîtres de la philosophie? Or les plus sages et les plus calmes des hommes n'ont-ils pas donné l'exemple d'une justice sévère ?

Certes, personne ne respecte plus que nous l'évolution sincère d'un philosophe. iVous comprenons à merveille qu'il y ail dans la vie d'un penseur diverses phases, que le génie

DE L'i^CLECTISME. 89

ait un développeuient et revote successivement des formes en apparence fort diiïérenles, qu'il ait une enfance, une jeunesse, une virilité , et que sa décadence nécessaire , révélant le fini de l'homme, inspire même du respect et de la piété. Mais une évolution qui n'est qu'une série de variations , et qui n'aboutit qu'à légitimer le fait et à immobiliser le présent, une évolution qui semble , en définitive , n'avoir eu pour but que l'élévation d'un homme et sa fortune particulière, n"a rien à nos yeux de bien respectable.

Il y a dans notre siècle d'autres hommes qui ont varié, qui ont passé par des phases diverses; il y en a un surtout qui a donné le sublime exemple d'un prêtre catholique arrivant religieusement à la philosophie. Ceux-là sont respectables; ils ont passé cherchant la vérité, la cherchant du fond du cœur, souffrant tout pour la trouver. Mais autant nous admirons cette persistance d'une force qui épuise des formes périssables et reste une force, une force immortelle, autant nous plaignons cette faiblesse qui, dénuée de sentiment et d'idéal, change au gré des événements, et finit , de guerre lasse , par ériger le fait en philosophie. Si nous n'avions pas de sentiment répulsif pour les variations de M. Cousin, nous n'aurions pas assez de sympathie pour le courage de M. de Lamennais :

Qui Bavium Don odit, amet tua carmina, Mœvi.

Oh ! si nous étions injustes envers le mérite de M. Cousin, envers son talent, son beau style, son éloquence; si nous fermions les yeux sur les services qu'il a rendus, directement ou indirectement ; à la l)onne heure, nous ne serions pas excusable. Mais nous sommes si loin de contester tout cela , que personne n'admire phis que nous la haute intelligence qu'il avait reçue de la nature, le travail opiniâtre qu'il a employé pour la mettre en œuvre , et même jusqu'à un certain point les résultats partiels qu'il a obtenus 1 Combien de fois il nous est arrivé, en jetant les yeux sur certaines pages de ses livres, de nous écrier que rien ne rappelait mieux la grandeur de IMaton, et de regretter amèrement pour notre siècle que cei

î)0 DE l'Éclectisme.

homme , qui parle si bien parfois la langue de Platon, n'ait eu de Platon que le langage. ÎSI. Cousin a servi puissamment à ranimer les études en France; il a servi à nous faire connaître les écoles étrangères ; il a combattu ênergiquement le matérialisme; il a achevé de détruire le prestige grossier du sensualisme de Condillac, quoique l'hypothèse psychologique qu'il a opposée à ce système ne soit pas plus solide que cette hypothèse même; enfin il a parlé à la jeunesse de liberté et de vertu, et c'est beaucoup d'avoir parlé avec éloquence de liberté et de vertu : ces sortes de leçons ne s'oublient pas, même alors que le professeur les oul>lie. Non', encore une fois , nous ne lui refusons aucun de ses mérites; nous lui accorderons môme le génie , si l'on veut admettre que le génie et l'esprit faux peuvent aller ensemble. Ce que nous lui refusons obstinément, c'est la vérité. Il n'a jamais entrevu , à notre avis , que des vérités partielles, et, ayant cousu ensemble ces vérités partielles , il n'a pas produit un système de vérité, mais un système d'erreur. Achevons maintenant de le démontrer.

J'examinerai successivement ce que M. Cousin appelle sa mélhode , sa psychologie , son ontologie, sa notion de la philosophie et de l'histoire de la philosophie; puis je passerai à son système proprement dit de Yéclectismc. Je m'engage à prouver non seulement que M. Cousin a commis sur tous ces points les erreurs les plus capitales, mais encore que ses propositions sont généralement contradictoires.

§ IV

De la méthode de M. Cousin.

J'ai coinparé ailleurs M. Cousin à un très habile ouvrier qui s'en irait voyager chez hs autres nations, et rapporterait, de toutes sortes de machines qu'il aurait vues, des pièces très belles et admirablement taillées, mais sans avoir précisément ])U deviner le lion qui , dans les modèles, en faisait dos machines. Les pièces qu'il nous u uiouUécs sonl boUob sans doute

et polies avec art; mais elles ne jouent pas, et ne font, réunies, aucun mécanisme. En un mot , AI. Cousin n'a jamais eu (le ses lormules, et de l'usage légitime qu'on peut en faire, la profonde conscience qu'a de ses idées tout inventeur. Et je ne dis pas cela seulement des emprunts qu'il a faits à Fichte, à Sclielling, à Hegel, dont il a pris tour à tour les philosopliies diverses, cî l'un le principe du moi volontaire et libre dans toutes ses manifestations, au second l'idée du moi développé dans riiistoire, au Iroisit-me la fatalité dans l'histoire, trois formules contradictoires au premier chef : je le dis eucoredes rapports qu'il a contractés avec les anciens philosophes dont il a publié des traductions ou des éditions, tels que Platon, Proclus, Descartes.

Sans doute on reconnaît souvent dans ses écrits un homme qui a eu un long commerce avec Platon ; mais l'idée.-mère de Platon , cette conception de l'Idéal divin qui a engendré le Christianisme, a complètement échappé à ]M. Cousin. L'inspiration platonicienne a abouti en lui à produire réclectisme, qui est lu négation même df l'Idéal; et il a maintenant l'esprit tellement fermé au sens du Platonisme, qu'il soutient, le croirait-on, dans le dernier de ses écrits philosophiques (sa l'rcfacc de IS.I.') , que Viclcctismc était déjà dans la pensée lie IHalun. Platon éclectique, Platon père de l'éclectisme ! voilà une curieuse découverte. Moi, je croyais que Platon était, quant à ce qui regarde la tradition grecque, le père du Christianisme, et c'est ainsi en effet que tous les Pérès de l'Eglise ont considéré Platon. Mais .M . Cousin , qui a traduit Platon , lui attribue l'éclectisme. Je ne pense pas toutefois que ce nouvel enfant fasse jamais à Platon autant d'honneur que le Christianisme lui en a fait.

11 en csldeméme du résultat desconversationsde M. Cousin avec Produs et les Alexandrins. Inspiré par eux, M. Cousin nous dira que « la pensée dominante de sa vie a été de recon- » struire les croyances éternelles et d'arriver aussi à l'unité » ( ; réfaa de I82(i). » INIais Plotin et ses disciples étaient de> croyants, des croyants très fervents : M. Cousin lui-même en est convenu : nous avons cil(' plus haut ses paroles très uelles, très positives, ù ce sujet. Doue Plotiu cl ses succès-

92 " DE l'éclectisme.

seors , en un mot cette école néoplatonicienne que M. Cousin reconnaît d'ailleurs pour être « la fille très légitime de Platon » (Cours de 1828) , » ne voulaient reconstruire les croyances éternelles que pour arriver à une croyance, à une religion , et n'auraient jamais imaginé, comme M. Cousin, que le moyen de reconstruire les croyances éternelles était de séparer absolument la philosophie et la religion ; ce qui est la destruction même de toute croyance véritable. Mais il en a été , chez M. Cousin, de l'inspiration de Proclus comme de l'inspiration de Platon; et aujourd'hui, sans craindre de se mettre en flagrante contradiction avec lui-même, il affirme que « l'éj) clectisme était la prétention déclarée, légitime ou non, de » l'école d'Alexandrie. (Préface de 1833.) »

Quant à Descartes, ses leçons n'ont pas été moins décevantes pour M. Cousin. Descartes a beaucoup parlé de méthode ; il a écrit , comme on sait , un Diacours de la méthode. Il était naturel, en eflet , qu'un philosophe qui se mettait hors de toute communion spirituelle avec les autres hommes, qui se séquestrait de toute tradition , qui prétendait tout découvrir par lui-même, se demandât quelles règles de vie il adopterait en attendant que son édifice fût construit , et quelle méthode il emploierait pour le construire. Mais l'immense influence que Descartes a exercée, avec son doute dirigé contre la Scolastique et avec ses systèmes , a égaré étrangement ]\I. Cousin. Il en a conclu d'abord que le philosophe était à toute époque, par devoir et par nature, un douteur ; c'est qu'il n'a nullement compris le but final du mouvement cartésien. A cette erreur, M. Cousin en a ajouté une autre : il a confondu le doute anti-scolastique de Descartes avec la méthode proprement dite de Descartes, la méthode de l'évidence, la méthode des géomètres. Confondant ainsi deux choses très <listinctes, il est arrivé à s'imaginer que Descartes était tout entier dans sa méthode. Il faut lire , pour y croire , les singulières assertions de M. Cousin sur Descaries. Je renvoie à son Cours de 1828. On y verra que « la philosophie moderne est » née e)H(i37 avec le livre de la Méthode; » que « les systèmes » de Descartes ne sont rien pour sa gloire ; » que Descartes , c'est uniquement « la réflexion libre élevée à la hauteur d'une

DB l'Éclectisme. 95

j) méthode , et encore la méthode dans sa forme la plus sé- » vère, etc. > M. Cousin confond, je le répète, le hardi courage de Descartes allant bravement à la reciierchc de la vérité, avec le doute de Descartes ; et puis il confond le doute de Descartes avec sa méthode proprement dite. Les éloges qu'il prodigue à ce grand homme sont donc fondés sur deux équivoques. La première, c'est la répétition de l'opinion , assez répandue, qui confond le génie inventeur et dogmatique de Descartes avec son doute dirigé uniquement contre la science de son temps. Mais la seconde appartient tout entière à M. Cousin, car il a renchéri sur le préjugé vulgaire. Il veut louer Descartes d'avoir été un hardi douteur , prenant, je le répète, la forme du génie de Descartes pour son génie même ; mais le louer ainsi n'eût pas été bien neuf, il y a long-temps qu'on célèbre le doute philosophique de Descartes. Que fait-il donc? Il le loue au titre de philosophe qui a eu une méthode, érigeant ainsi iniplicitcnioni le doute on méthode ; et puis il s'écrie que toute philosophie ost une méthode, et que Descartes est le père de la philosophie moderne , parce que le premier 11 a eu une méthode.

Kh! sans doute, une philosophie est une méthode , tout philosophe a une méthode. Mais, avant celte méthode , il y a l'inspiration du philosophe, qui lui fait employer cette méthode. Vous réduisez Descartes à n'être autre chose qu'un douteur qui pense avec une certaine méthode, et vous en concluez que tout philosophe est un douteur avec une méthode, que la philosophie est le doute et la méthode. Moi , je vous dis que le doute n'est que la forme de la pensée de Descartes, que cet homme sublime était le plus hardi et le plus dogmatique des hommes. Descartes est un dogmatique qui vient dire au monde : « Avec la méthode des géomètres nous pouvons tout découvrir, tout connaître avec certitude. Or on n'a pas encore employé cette méthode ; moi , je vais la pratiquer, et je vous engage à lo faire aussi. Commenrons donc par douter, puisque jusqu'ici on a mal raisonné; ensuite nous ne douterons plus. » Voilà le sens de Descartes. M. Cousin traduit : « Le propre de la philosophie à toute époque est de douter; et ce doute même est une méthode. » M. Cousin

traduit mal. On dirait que M. Cousin n'a jamais lu attentivement le petit livre dont il parle si fastueusenient, la Méthode. Il y aurait vu que les neuf dixièmes de ce traité sont employés à exposer les grandes découvertes que Descartes croyait avoir faites sur l'existence de Dieu, sur la nature des hommes et des animaux, et sur le monde physique; en un mot, que c'est un abrégé des ouvrages qui parurent plus tard, les Méditations , le Monde, le Tiaité de l'homme^ etc. Il y aurait vu aussi que Descartes, tout grand qu'il soit, n'embrassa et ne voulut embrasser qu'une partie de la connaissance humaine; qu'engagé de foi comme il était dans le Christianisme et dans l'ordre politique qui régnait de son temps, il s'interdit toujours les matières de religion et de politique , et que sur ces matières , loin de professer le doute , il professa au contraire la soumission la plus absolue. Descartes, ce n'est donc pas « la réflexion libre à la hauteur d'une méthode , et » de la méthode la plus sévère, » puisque le doute de Descaries ne s'étend, chez Descartes, qu'à cette sorte de science ou de philosophie que Dcscarles icsireint si souvent dans ses écrits en la définissant « la connaissance des vérités qu'on » peut découvrir par la lumière naturelle. » Mais dans ce cadre même de l'ontologie pure cl de la physique, croyezvous que Descartes ait jamais pensé que la vraie méthode pour connaître était toujours de douter d'abord? Jamais Descartes, je le répète, n'a eu une pareille idée; il n'a préconisé le doute que pour lui , pour son temps, s'imaginant bien que, quand la vérité serait découverte, le devoir de tout pliilosophe serait, non de douter d'abord sur toute chose, mais de reconnaître et d'accepter les vérités découvertes et démontrées. Il a mis ce doute en pratique, parce que son esprit de géomètre n'était nullement satisfait de la philosophie vulgaire qu'on enseignait dans les écoles et dans les académies, et parce que, plein de foi et d'assurance dans la mélliode des géomètres, il se croyait certain, lui et tous ceux qui eniploieraient celte métiiode, d'arriver à toutes les vérités que comportait cette méthode. Donc , bien loin que le doute lui parût la première condition et le génie inspirateur d'un philosophe , c'était au contraire sa très grande assurance de lu vérité en soi, et de l'excellence de

Dii l'Éclectisme. OS

la mt'lhodc géométrique, qui lui donnaient confiance. On pourrait n'sumer le livre de la Méthode , par lo mol d'.\rchimî'de, 'Eup^ixa, J'ai trouvé. list-ce là esscniiellcmcni t;t fondamentalement prc'clier le doute? non c'est au contraire prôclier la foi, la certitude , mais une foi nouvelle. Le dont'*, pour Descartes, c'est uniquement Pinlervalle qui sépare ses découvertes ou sa philosophie de la philosojjhie des écoles et des académies de son temps. ISIais qu'il n'ait fait ses systèmes, comme le veut M. Cousin , que pour se donner le plaisir de voir où conduisait sa méthode, et par manière de divertissement, cela est absurde. Au fond, Descartes fut un inventeur qui « philosopha par ordre , » coinme il dit souvent, et qni sut enchaîner des idées pour en faire des systèmes; voilà sa gloire et voilà sa méthode. Il douta sur la Scolastique, il fit grand bruit de son doute à ce sujet, parce que c'était là son point de séparation avec les idées régnantes, et il eut raison. Mais voir là l'essence même de la philosophie , dire que ce doute c'est tout Descartes , que Descartes a engendré l'esprit philosophique moderne , non [las par ses systèmes, mais uniquement par sa méthode, et encore en tant que cette méthode est le doute, au lieu de voir que cette méthode recèle au contraire à l'état virtuel la confiance, l'enthousiasme, la certitude, c'est ne pas comprendre Descartes, et c'est ne pas comprendre non plus l'action de Descartes sur le monde. Dien loin de dire, comme M. Cousin , que Descartes est tout entier dans samétliode, il faut dire, au contraire, que la méthode de Descartes n'aurait produit auctui ellct sans ses systèmes. Il faut louer Descartes d'avoir été un grand inventeur de hardis systèmes; car c'est cette audace, cette noble assurance, semblable à celle des Kepler , des Galilée , des Bacon , qui a fonde pour ainsi dire l'ère moderne et donné une nouvelle trempe à l'esprit humain.

La philosopliic n'est donc pas une sorte de machine appelée une méthode. La méthode est au contraire le produit de l'inspiration du philosophe, la forme de sa pliilosophie. Vous dites : tant vaut la méthode, tant vaut le philosophe. Userait bien plus vrai de dire : tant vaut le philosophe, tant vaut la méthode. Donnez la méthode de Descartes à un esprit comme

96 DE l'éclectisme.

Condillac : croyez-vous qu'il en sortira les Méditations? Buffon a dit : Le style , c'est l'homme ; on peut dire dans le même sens : La méthode, c'est le philosophe.

Quoi qu'il en soit , il semble que , prenant Descartes pour l'unique père de la philosophie moderne , et la méthode de Descartes pour la méthode même de la philosophie , M. Cousin aurait dû se rattacher à cette méthode , et ne pouvait pas faire autrement que de s'y rattacher. Hé bien, non; M. Cousin n'a pris de son cominerce avec Descartes , et de la conception qu'il s'est faite de ce grand homme , que cette idée, qu'un philosophe est avant tout un homme qui a une méthode, qui peut dire ma méthode , et il a voulu comme Descartes avoir sa méthode.

Or quelle est la méthode de M. Cousin ? Ce n'est pas celle de Descartes , je le répète , ce n'est pas la méthode des géomètres; car c'est la méthode de Bacon , appliquée là où Bacon avait reconnu formellement qu'il ne fallait pas l'appliquer; c'est , en un mot , la méthode des naturalistes transportée dans la vie du moi et du nous. Il est impossible d'attribuer plus de valeur à la méthode que ne l'a fait M. Cousin , et il est impossible aussi de se tromper sur la vraie méthode plus gravement que lui.

Constatons bien que ce que M. Cousin entend quand il dit, à l'instar de Descartes, ma méthode, c'est tout simplement la méthode d'observation des naturalistes appliquée ( nous verrons tout à l'Iieure comment 1 à la vie du moi et du nous. Cetlte constatation ne sera pas difficile à faire ; car M. Cousin, après avoir passé par les écoles allemandes , et avoir répété les leçons de Fichtc, de Schellirg, de Hegel, voulant faire, de tout ce qu'il avait successivement adopté et professé , un ensemble original, où tout fût lié et marqué de son cachet, n'a trouvé , pour se trancher de ses maîtres , que la méthode. Les Allemands avaient procédé plulùl à la manière de Descaries, de Spinoza, de Leibuitz, (ju'à celbî de Locke, do Condillac, ou des Écossais; ils avaient éié plulnt onlologistes que psychologues, et ils avaient phuùt raisonné en géomètres qu'en naturalistes observateurs. M. Cousin , élève d'abord de M. Laromiguière , et parti , dans le principe , de l'observation,

DE l'Éclectisme. 97

a pr«5tendu rester fidèle à la méthode d'observation. Il a donc fait , d'un côté , grand fracas de l'importance de la méthode , et il a bien vouhi, sous ce rapport, amnistier le dix-huitième siècle, auquel l'application de la méthode dos naturalistes aux questions philosophiques est empruntée; d'autre part, il a prétendu que cette méthode l'avait conduit à tous les résultats qui composent ce qu'il appelle son système, et c'est à ce titre qu'il réclame surtout un brevet d'originalité et d'invention.

J'ouvre la Préface de I8-2G, où M. Cousin a résumé et coordonné ses travaux ; je trouve dès le début :

« Mes premiers soins furent donnés à la méthode. Un sysn tème n'est guère que le développement d'une méthode I) appliquée à certains objets... Ouvrez l'histoire ; tout pbilo- » sophe qui a respecté ses semblables, et qui n'a pas voulu » seulement leur ollrir les résultats indécis de quelques rêves, » a commencé par un retour sur la méthode. Toute doctrine » qui a exercé quel([ue inlluence ne l'a fait et n'a pu le faire » que par la direction nouvelle qu'elle a imprimée aux es- » prits, par le p lint de vue nouveau sous lequel elle a fait » considérer les choses, c'est-à-dire par sa méthode. Toute )• réforme philosopliique a son principe avoué ou secret diins » un changement ou dans un progrès de méthode. Mon pre- » niicr ellort devait donc être d'examiner consciencieusement » le point d'où j'allais partir, la direction que j'allais prendre, » la méthode que j'allais employer, et qui contenait en elle » les résultats de toute espèce, inconnus à moi-même, au\- » quels son application successive devait me conduire. »

M. Cousin aurait pu nous dire plus simplement, et avec plus de vérité, qu'ayant commencé à étudier la philosophie sous M. Laromiguièie , il avait du naturellement accepter la méthode et les habitudes de l'école condillacienne ; mais M. Cousin ne veut rien avoir reçu, du moins sans contrôle. C'est i\oi\z volontairement , après mûres réflexions, et de dessein bien prémédité, qu'il a opté pour la méthode d'observation :

« La méthode d'observation est bonne en elle-même. Elle " nous est donnée par l'esprit du temps, qui lui-même est » l'a'uvre de Tespili fi;ênéi;il du monde. Nous n'avons foi qu'à

98 UE l'kclectismc.

» elle, nous ne poiivons rien que par clic; et poiulant en » Angleterre et en France , elle n'a pu jusqu'ici que (l(?iruire » sans rien fonder. Parmi nous, son seul ouvrage en philoso- » phie est le système de la sensation transformée. A qui le » tort? Aux hommes, non à la méthode. La métliodf est ir » réprochable , et elle suffit toujours, mais il faut l'appli- » quer selon son esprit. Il ne faut qu'observer, mais il faut » observer tout, la nature humaine n'est pas impuissante, » mais il ne faut lui reti'ancher aucune partie de ses forces. w On peut arriver à un système qui dure , mais pourvu qu'on i> ne se laisse arrêter d'abord par aucun préjugé systénia- » tique. {Préface des Fragments, 1826. ) »

Une fois en train de célébrer la méthode expérimentale , M. Cousin ne s'arrête plus dans les éloges qu'il lui prodigue. Il va même jusqu'à reprocher à Bacon , le père de cette méthode, de n'en avoir pas compris l'excellence et l'universalité. Bacon avait dit une admirable vérité; il avait dit que la méthode d'observation n'était pas applicable d recîement à la vie du moi, « que nous pouvions observer la matière et les ou- » vrages de Dieu extérieurement à notre àme, parce que dans » cette contemplation le moi prend une forme eu considérant » un objet , mais que si le moi ou l'âme se retourne sur elle- » même, comme une araignée tissant sa toile, l'àme reste «sans manifestation, sans forme , indéterminée [à l'état de » vide, comme disent les métaphysiciens indiens (I) ], cl ne » peut ainsi engendrer que des espèces de toiles, comme celle » de l'araignée, des toiles à fil délié, dont on peut admirer la » finesse et l'enchevêtrement, mais qui n'ont pas de solidité et » ne sont d'aucun usage. » M. Cousin est scandalisé de cet aphorisme de Bacon; il prétend que Bacon s'est trompé sur sa propre méthode, ou du moins sur la méthode dont on lui attribue vulgairement l'invention. Si Bacon a dit cela, c'est, suivant M. Cousin, que Bacon n'a pas su faire usage en psychologie (\o la métliode expérimentale :

« On a beaucoup célébré Bacon comme le père de la méj) Ihode expérimentale; mais la vérité est que Bacon a tracé

(i) Vov. l'arlicle Contemplation de V Encyclopédie Nouvelle.

DE l'éclectismi:. 09

» les règles et les pioct^dés de la méthode expérimentale dans » l'encciiiio des sciences physiques ei pas au-delà, et que le » premier il a égaré la niélhode dans une roule sjstémati- » que, en la hornant au monde extérieur et à la sensihilité. » Elle est de IJacon cette phrase : Ulcns humana, si agat in » materictn , naluram rerxnn et opéra Dei contemplando, » pro modo matcriœ operatur alquc ab eadem determina- » tur. Si ipsa in .<«' vcrtatur, tanquam aranea te.vens te- >' lam , tune deinuin indelenninata est, et paril telas » quasdain duvlrinœ, tenuitale /ili uperisque tnirabiles, " sed quoad usuni frivolas et inanes. » Kn général, l'ob- )' servation de Hacon ne s'adresse qu'aux phénomf'nes sensi- » hles; l'induction appuyée sur celte base unique ne portera » pas loin. La philosophie qui devait sortir d'une application » aussi incomplète de la méthode ne pouvait être qu'incom- >' plète elle-même, et iristenienl incomplète. Le système de la » sensation ir.uisforiuée était au bout de pareils conseils, et » Ifacon devait engendrer Condillac. Telle est limporlance » des aherralions de la méthode. I,cs plus légères traînent à >> k'tu- suite les erreurs les plus graves, (pie l'on ne peut plus » détruire qu'en remontant à leur principe. La première » aberration de la vraie méthode philosophique vient de » Hacon ; ses conséquences ne s'arrêtent qu'à Condillac, au- )' delà duquel il n'y a plus de place poiu- aucune abberration » nouvelle, soit en fait de méthode, soit en fait de système. » Consent-on à la méthode incomplète de Bacon? il faut con- " sentira toutes les lacunes du système de Condillac; la fai- » blesse seule et l'inconséquence s'arrêtent au milieu. Le » système de Condillac dans sa rigueur choquc-t-il la nature » humaine et l'obserAation la moins attentive? il faut remon- » ter jusqu'à J^acon et essayer de tarir le mal dans sa source; 1) il faut empruntera Bacon la méthode expérimentale, mais » ne pas corrompre d'abord l'observation en hù imposant un » système. [1 faut n'empliyer que la méthode d'observation, » mais Pa|>pliqu('r à tous les faits, quels qu'ils soient, pourvu » qu'ils existent : son exactitude est dans son impnrtiiiliti- , et » i'iniparliiililé ne se trouve que dans l'étendue. Ainsi peut- » être se ferait l'alliance tant cherchée des sciences méiaphy-

» siques et physiques, non par le sacrifice systémalique des » unes aux autres , mais par l'unité de leur méthode appli- » quée à des phénomènes divers. {Préface des Fragments, » 1826.)»

Voilà qui est clair, j'espère. M. Cousin est plus Baconien que Bacon lui-même, infiniment plus partisan de la méthode expérimentale. Bacon voudrait restreindre cette méthode aux phénomènes de la nature extérieure ; M. Cousin ne le veut pas : il appelle la réserve de Bacon « corrompre l'observation » par un système. » Quant à lui , il cherche « l'alliance des » sciences métaphysiques et physiques dans l'unité de la mé- » thode. » Et M. Cousin a persévéré jusqu'au bout et persévère encore dans son sentiment à ce sujet; car voici son dernier mot dans sa nouvelle Préface :

<c Ici, comme ailleurs, comme partout, comme toujours, » je me prononce pour cette méthode qui place le point de » départ de toute saine philosophie dans l'observation.... La » philosophie ne se distingue de la physique que par la » nature des phénomènes à observer. {Préface de 1853.) »

La philosophie une science comme la physique! une science directement objective comme la physique, une science d'observation et d'expérimentation comme la physique et l'industrie! Ah! vous n'avez pas, ce me semble, profité de vos maîtres ! C'était bien la peine d'employer si souvent la langue de vos maîtres allemands, de parler si souvent du subjectif el deVobjectif, pour arriver à cette belle conclusion, qu'entre la philosophie et la physique il n'y a aucune différence de méthode, que le critérium de certitude est le même, que ce sont, en un mot, deux sciences à mettre sur le même pied, deux sciences à considérer au même "titre! Mais dans la physique, l'objet est hors de nous, il appartient à un ordre de vie incommunicable à la nôtre. Dans la philosophie, au contraire, il s'agit avant tout de la vie du moi et du nous, de la vie humaine , soit individuelle, soit collective! Quoi! cela n'établit pas une différence ! La vie subjective se fera sentir au sujet d'une façon directement objective, comme la vie des plantes, des animaux, et des astres! Encore une fois, ce n'était pas la peine d'étudier, avec Kaut, avec Fichte,

PE l'kclkctismk. iOi

avec Schelling, le subjectif cl Vobjeclif, p^iur arriver là.

Et vous dites que vous avez adopté cette niélliodc sciemment, après avoir mûrement délibéré, et sachant bien qu'en philosophie tout dépend du choix d'une méthode. Laissons les piirases : vous vous trompez vous-même quand vous vous imaginez que vous avez adopté de propos délibéré la méthode expérimentale. Vous avez reçu cette méthode de ce que l'on pourrait appeler la queue du Condillacisme ; car vous avez commencé par être disciple de Condillac ou de M. Laromiguière, ce qui est à peu près la même chose; et vous étant ensuite tourné contre Condillac, vous l'avez fait avec les formules de Fichte, sans avoir une inspiration propre et qui vous appartint ; et , ainsi différent en apparence , vous êtes resté pourtant avec la même méthode. Non , vous n'avez pas adopté volontairement la méthode dite de l'observation, vous l'avez reçue; elle n'est pas chez vous le fruit de vos méditations, ni un résultat de votre choix; vous avez emprunté cette méthode de philosopher aux habitudes scientifiques du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième (I).

Vraiment M. Cousin a la main malheureuse quand il est question du dix-huitième siècle ! S'agit-il de ce que ce siècle a de grand, de sublime, de vraiment divin, il n'est pas de mépris et d'insulte que M. Cousin ne prodigue au dix-huitième siècle ; il va, comme nous l'avons vu, jusqu'à prosterner dans la poussière où les courtisans aiment à s'agenouiller les

(i) Je devrais citer un autre maître de M. Cousin, un vrai et profond métaphysicien , M. Maine de Biran, qui a sans doute contribué beaucoup à égarer sou disciple sur ce point. M. de Biran, comme je le dirai tout à l'heure, se servait de l'observation psychologique pour établir une grande vérité ontologique. M. Cousin, qui a emprunté les idées de M de Biran sans les bien conq)rendre, a vu là une méthode, non seulement pour la psychologie, mais pour la philosophie tout entière. Il a été ainsi confirmé dans son choix de la méthode expérimentale à la façon du dix-huitième siècle. Tandis que, par son inspiration, M de Biran tendait à sortir de celte fausse méthode, M. Cousin y est rentré. O imiiatores.'

102 DE l'éclectjsme.

grandes et immortelles figures de Voltaire, de Rousseau, de Diderot. Mais s'agit-il de la partie erronée de l'esprit de ce même siècle, de la fausse application qu'on y a faite de la méthode des sciences naturelles en la transportant dans la vie du moi et du nous, oh ! M. Cousin n'a pas peur alors de se rattacher au dix-hu:tième siècle : « L'esprit du dix-huitième » siècle, dit-il relativement à la méthode expérimentale, n'a » pas hesoin d'apologie. {Préface de I82G.) » C'est, je le répète, avoir la main malheureuse. Il y avait deux choses à considérer dans le dix-huitième siècle : son esprit novateur, son aspiration d'avenir, sa religion en un mol sous l'écorce de son incrédulité , sa foi à l'égalité , à la liberté , sa foi au progrès, à la perfectibilité, son aspiration vers un changement radical de la condition humaine, son éloignemenl des idolâtries diverses qui ont pesé jusqu'ici sur l'homme, cet élan en un mot de transformation et pour ainsi dire de métamorphose qui a produit la révolution française, et qui ne s'arrêtera pas là. Sur tout cela , M. Cousin a fermé les yeux , complètement fermé les yeux. La Charte de Louis XVIII lui a paru le point culminant, le résultat définitif, et même le jugement péremptoire du dix-huitième siècle. Mais il y avait, en revanche, à dépouiller la pensée vivante de ce siècle de la forme qu'elle avait revêtue, la tendance au pur naturalisme, fruit delà méthode d'observation. Il fallait montrer combien cette méthode a égaré le dix-huitièn)e siècle, comment elle a corrompu, autant qu'il était en elle, lo souille divin qui animait ce siècle. Il fallait enrouler le dix-neuvième siècle dans une autre voie, le rappeler à la vie collective, à la vie spirituelle, par la méthode, non pas de l'observation, mais de l:i conscience et du conseutement unis. Et c'est précisément le contraire qu'a fait M. Cousin ; il a persisté, il persiste dans l;i méthode expérimentale. C'est là, dit-il, le chef-d'œuvre de ; a philosophie. Il traite la vie du mol et du nous à la manière des physiciens, par l'observation; et il s'applaudit d'avoir, dit-il, « reconstruit le doguialisme en parlant de la méthode » du siècle. {Préface de I8.">5.) » N Ous n'avez rien reconstruit; vous avez pris à la tradition du dix-huitième siècle ce <[u'il ne fallait pas lui prendre, ce qui n'est jamais fécond, une

I)K l/ÉCLFXTISMK. <(l."ï

Unmo , Mai caput mortuuin que les sièclos abandonnont eu ci'ssant d'(Mn*, comme la (It'pouille inortcllo que nous coulions à la terre en mourant, cl vous avez (It'laissé l'esprit que cette forme rec(''lait.

INI. Cousin a écrit quelque part une belle page sur ce que sont ruii pour l'autre un siî:cle et un pbilosophe qui consi- (It-rc ce siècle : « Selon moi, dit-il , l'Iiumanité est inspirée. » Le souille divin qui est en elle lui révèle toujours el partout « toutes les vérités sous une forme ou sous une autre, selon » les temps el selon les lieux. A côté de riiumanité est la » pliilosopliie, qui l'éroute avec attention, recueille ses paro- » les, les noie pour ainsi dire, et, quand le n)oment de l'inspi- » ration est passé , les présente avec respect à l'artiste ad- » mirable qui n'avait pas la conscience de son génie, cl qui » souvent ne reconnaît pas son propre ouvrage. » Cela est vrai, cela est beau; quoiqu'il fallût dire aussi, ce que INI. Cousin n'a pas dit, que le philosophe qui observe l'Immanilé est inspiré connue elle : mais dans le cas présent de M. Cousin et du dix-huilième siècle , je demande qui a manqué à son rôle, de riuuuanité ou du |)liilo<ophe. Le dix-huitième siècle a été un artiste admirable; mais le philosophe, au lieu de recueillir 0 le souille divin » en rejetant la « forme, « a fait précisément tout le contraire. 11 a pris la forme , une forme transitoire , une forme éphémère, cl il a négligé et méconnu rinspiraiion.

Suite.

En entendant sortir de la bouche de 'M. Cousin cette étonnanie assertion, que la philosophie csl une science d'observation comme la physique ; fii\ le voyant ailleurs s'étonner naïvement qu'on lui ait reproché d'avoir abandonné les traditions philosophiques de la France, et s'écrier avec assurance : « 11 ne s'agit pas de savoir si la pliilosopliie que «j'enseigne est allemande, anglaise , ou française, ,-l-/-o/»

104 DE l'Éclectisme.

» jamais parlé d'une géométrie ou d'une physique fran- » çais'e? » en entendant ,' dis-je, de pareilles hérésies , je m'écrierais volontiers à mon tour : Habemus confilentem rewm; nous avons ici la preuve, la preuve claire, évidente, palpable, que M. Cousin n'a jamais bien compris ni la nature ni le but de la philosophie.

Que penserions-nous d'un artiste qui assimilerait l'art à l'industrie, et que devons-nous penser d'un philosophe qui assimile la philosophie à la physique? Nous dirions à l'artiste: Eh quoi! ne sentez-vous pas que toute production de votre art est le résultat de votre vie, que votre art est en vous, se fait en vous, qu'il palpite dans votre cœur et coule dans votre sang ; en un mot , qu'il prend sa source dans votre vie , et qu'il est votre vie même arrivée à pouvoir se transmettre à la nôtre ; tandis que, dans l'industrie, c'est sur la vie du monde extérieur que vous agissez? Nous dirons de même au philosophe : Eh quoi ! ne vous sentez-vous rien sous la mamelle gauche ? Vauvenargues a dit : « Les grandes pensées viennent » du cœur. » Platon avait dit : « Dieu nous a donné deux ailes » poumons élever à lui, l'amour et la raison; en d'autres ter- » mes, le sentiment et le raisonnement; » ce qui est la même pensée que celle de Vauvenargues. Et vous allez commencer votre philosophie par supprimer le cœur, source des grandes pensées, suivant Vauvenargues ; vous allez briser une des deux ailes de Platon, l'amour, la charité, le sentiment ; en un mot, vous allez commencer votre philosophie par supprimer l'inspiration îMais c'est^ supprimera la fois le but, lamatière même de la philosophie , et le moyen , l'instrument de la philosophie. La philosophie est en vous , sachez-le , comme l'art est dans l'artiste. L'artiste, par un procédé divin, parvient à extraire de lui-même sa propre vie , à la manifester, à la communiquer. Vous, philosophe, faites de même. C'est de votre vie et avec votre vie que vous devez tirer voire philosophie. Il ne s'agit pas ici du monde extérieur à vous ; il s'agit de vous et de nous, de votre vie , de la nôtre, du lien qui nous unit entre nous et à notre Créateur, de notre union à tous au sein de l'humanité, de notre vie sociale commune, des droits et des limites de notre vie individuelle ; il s'agit do la vie qui roule

DE l'kclectisme. <03

en nous, et non de la vie qui coule hors de nous. C'est par la main du cœur , pour ainsi dire , que ces choses doivent (Mre maniées , et non par la main du corps comme la vie du monde extérieur. Et pourtant, vous en venez à dire , après vingt ans de travaux , que la philosophie est une science d'observation comme la physique , ou de pur raisonnement , comme la géométrie ! Mais eu pli\ sique , eu géométrie , qu'observezvous et avec quoi observez-vous? sur quoi raisonnez-vous et avec quoi raisonnez-vous? Dans la physique, vous observez les phénomènes d'une vie qui n'est pas en vous, qui n'est pas directement comniunicable à la vôtre , et vous observez avec vos sens. Dans la géométrie, vous raisonnez sur dos objets définis dont la notion est également empruntée par l'abstraction au monde extérieur, et vous raisonnez encore avec vos sens; car vous raisonnez par le moyen de la comparaison, qui recèle toujours implicitement une sensation , et qui produit eu vous l'évidence , mais l'évidence sensible I). Mais en philosophie, c'est votre vie subjective qui est votre objet. De quoi peut-il donc être question? de développer et d'exprimer cette vie subjective, et non de l'observer? Et avec quoi pouvez-vous la développer et l'exprimer? avec elle-même évidemment, puisque c'est elle qui est le sujet en même temps qu'elle est l'objet. Ne voyez -vous pas que vous ressemblez

(i) C'est une idée assez répandue, que ks géomètres raisonnent sur des notions, et non sur des sensations. Mais je maintiens ce que j'ai établi dans larticle Conscience dj Y Encyclopédie yonvelle. La distincllon de Leibnitz entre la notion et la sensation est vraie, saui doute , mais il faut la rompreudre. Leibnitz ne dit pas que la notion existe sans la sensation ; il établit au contraire que , dans tout fait intellectuel, il y a simultanément sensation , notion, et aperception. Les géomètres raisonnent d'abord sur un cas particulier, où la sensation joue un rôle évident; puis ils concluent du particulier au général; et ils concluent ainsi en verlu de la notion, qui leur permet de définir les ohjels, et de lapcrception , ou du sentiment du moi, qui leur montre (ju'ils pourraient répéter la même opération dans tous les cas semblahles. Mais la seusation se retrouve toujours au début et à la fin de tous leurs raisonnements.

106 DE l'bclectismf.

bien plus ;i l'arliste cpi'au géomètre ou au physicien? Vous êtes semblable à l'artisle ; car, comme pour lui, voire objet c'est vous-même, c'est la vie qui coule eu vous et au sein de l'humanité; vous ne différez môme de l'artiste que par un point , c'est que l'artiste est plus individuel et vous plus général, que l'artiste se concentre plus en lui-même , et que vous devez vous occuper davantage de tous les hommes : vous êtes pour ainsi dire l'artiste de riiumanité , Thumanilé artiste. Cette assimilation de l'art et de la philosophie est si certaine , que tout le monde la fait pour ainsi dire instinctivement. Les grands poètes et les grands philosophes ont toujours eu ensemble d'étroites affinités; il semble qu'ils ont le même berceau , et qu'aux yeux des peuples ils habitent , après leur mort , les mêmes régions des Champs- Elysées. Socrate et Platon s'appuyaient continuellement d'Homère ; un vers du poète était pour eux une autorité. Arislote cherche souvent les définitions des choses les phis profondes dans Homère , dans Orphée , et dans les anciens poètes. Et quel philosophe moderne vaut mieux à citer que Dante , ou Shakspeare , ou Milton , ou ^ dans certaines matières , IMolière et La Fontaine ? Le philosophe sans doute a bien aussi des affinités avec le physicien et le géomètre. Il raisonne , il observe : qui le nie ? Est-ce que le poète anssi ne raisonne pas et n'observe pas ? est-ce qu'il n'est pas de la nature de tout homme d'observer et de raisonner? tout liommc est à différents degrés physicien , géomètre, poète. ]\Jais vous dites que le philosophe est un savant ; moi , je vous dis que ce n'est pas seulement un savant , mais que c'est un artiste quant au fond des choses. Vous dites qu'il n'a pour critérium de certitude que l'observation ; je vous dis , moi , que cette prétendue méthode est la destruction môme de la vie , que l'observation directe est une pure folie , semblable à celle de l'anatomisle qui voudrait porter le scalpel sur son propre corps , et qui détruirait la vie pour l'étudier , en sorte que J{acon a eu cent fois raison de dire : (( L'âme ne peut s'observer dinclcmcnt elle-même. » Je vous dis de plus que l'objet de la philosophie est bien autrement large que la pure psychologie; qne lors même qu«

DE l'kclectjsmr;. IOT

la psycliologic aurait pour niélliodo l'observation (j'entends l'observation indirecte, et non pas l'observation directe), il ne s'ensuivrait en aucune façon que la pliilosopliie dût avoir pour niétbodc l'observation ; car la psydiolosie n'est pas la |)liilosopliio, c'est seulement une petite partie de la pliilosopliie. Je dis donc qu'il est al)surde de considc-rer la plii- Insopliie comme une scicnrc d'observation ; je dis que la piiilosopiiio participe à ia fois de l'art et de la scien^'e ; que, ri'nfermant dans son oljjct Dieu , Tbonnue , et la nature cxl('rieurc , elle remonte à Dieu par l'inspiration s'appuyant sur le raisonnement et l'observation ; comprend riiumanittS antérieure par l'inspiration unie à l'observation , qui prend alors le nom d'iiistoire, et au raisonnement ; donne à l'bumanit('' à venir un idoal par l'inspiration unie encore au raisonnement et à l'obsorvation ; et enfin éltidic la uiiture exttM'ieure, toujours par l'inspiration unie à l'observation et au raisf)nn('ment , ài'inverso du physicii'ii prciprement dit, qui est plus observateur qu'artiste. Mais supprimez l'inspiration, vous n'avez plus ni artiste ni philosophe. Si donc il était permis d'accoupler ces deux mots science et inspiration , je définirais la pliilosopliie une science d'inspiration comme l'art , et non pas une science d'observation comme la physique.

J'ai traité ailleurs avec tant d'étendue la question de la méthode ou plutôt (ht principe de la certitude, qu'il me répugne d'en parler ici en passant et imparfaitement; et cependant je me vois forcé , bien malgré moi , de résumer , en aussi peu de mots que je pourrai, ce que j'ai établi sur ce sujet, alin de dissiper, s'il est possible, la prodigieuse erreur de M. Cousin.

M. Cousin n'est pas le premier qui se soit trompé sur cette question de la méthode , bien que personne peut-être , je le ré|)('te, ne s'y soit trompé autant quo lui. Chacun sait que depuis deux cents ans environ les diverses philosophies s'alieurtenl à la question de la certitude, sans la résoudre. Il y a en nous plusieurs sources différentes de connaissance ( en aj)polant généralement connaissance les diverses révélations que nous avons de la vie ) , ou plutôt il y a plusieurs moiulcs dif-

408 DE l'éclectisme.

férents. -L'erreur commune sur la certitude est de confondre ces sources différentes de connaissance, ces mondes divers, et d'appliquer indistinctement à tous ce qui ne convient qu'à un seul. De là tant de principes de certitude proclamés et rejetés avec une égale ardeur.

Je n'entre point ici dans la question de l'utilité qu'il y a eu à ce que des systèmes faux , bien que basés sur des principes de certitude relativement vrais , fussent nettement posés et impitoyablement appliqués. Telle est la condition humaine : nous n'accomplissons nos progrès qu'au moyen de certaines ténèbres ; chaque époque a pour ainsi dire une portion de ténèbres nécessaires ; c'est la forme obligée de la pensée, c'est la face erronée de la vérité relative, dont j'ai parlé dans la première partie de cet écrit. Quoi qu'il en soit , sortis de la tradition catholique , qui était une méthode et un principe de certitude , nous avons eu la méthode protestante qui prenait pojr base à la fois la révélation et le sens individuel , puis la méthode cartésienne de l'évidence à la façon des géomètres , puis la méthode baconienne de la sensation ou de l'observation à la façon des naturalistes. Le temps approche , suivant nous , où l'esprit humain sortira sans aucune peine du labyrinthe où l'ont égaré toutes ces méthodes ; il suflit pour cela qu'une distinction claire s'établisse, qui mette à sa place chacun des principes qui ont donné lieu à ces systèmes. J'ai essayé pour ma part d'ouvrir quelques fenêtres, comme dit Descartes, et de faire entrer du jour dans cette cave où les philosophes sont descendus pour se battre. Je crois avoir démoulré ( I ) que des cinq ou six principes de certitude mis eu avant depuis doux siècles, et qui ont donné lieu à autant de prétendues méthodes générales , il n'y en a aucun qui n'ait sa vérité et même sa vérité exclusive et absolue. Tous sont vrais , mais tous ne s'appliquent pas à tous les ordres de connaissances ou, pour mieux dire , à tous les modes de notre vie ; chacun a sa sphère.

(i) Voy. les articles Certitude, Conscience, Consentement, de y Encyclopédie JYouveile, et l'article De la doctrine du progrès continu dans la Revue F.ncyclopédiçne.

DE l'kclectismk. 409

l/orrour , onrorc une fois, est do les a])plif|iior où ils ne sont i)n.s appliciiljlt's ; rerreiir est de no p;is disiin^ucr les \i('s vérilaljleuuMit différentes qui existent siniultanénient eu nous.

Trois aspects principaux de la vie , formant trois ordres tout-à-fait divers, s'offrent clairement à nos regards : 4" la vie du monde extérieur à riuimanilé ; 2" la vie humaine individuelle ; 5" la vie humaine collective. Un seul principe ne convient pas et ne suffit pas pour nous conduire dans ces trois vies diverses. Nous n'avons (pie rc-v'/x-r/c/ice pour pénétrer et nous diriger dans la vie dos êtres dune nature aussi étrangèreà la nôtre que sont les astres, los plantes, ou les animaux. Avec nos semblables , au contraire , nous avons en commun une vie collective. Entre eux et nous, \c consentement i\v\icnt donc à la fois une nécessité et un principe d'action. Quand donc, sortant de la relation avec la nature, nous entrons dans la relation avec los hommes , la principale règle que nous ayons pour nous diriger dans ce monde nouveau de la vie est le consentement. Toutefois le sentiment iiidividiiol , ou la conscience , rosto comme arbitre souverain do la vie humaine individuelle. .Mais ces trois clefs des trois aspects de la vie ne s'exorcoul ([u'à l'aide de prini ipes supi'riours dont nous avons la faculté d'emprunter la lumière. Ces principes supérieurs sont la raison et la tradition. L'expérience emploie secondairement pour se diriger la faculté de raisonner. La consentement se nourrit, à son tour, et se forme par l'évidence et la tradition. Enfin la conscience trouve sou appui dans ré\idence, dans la tradition, cl dans le consentement.

La vraie méthode , en toute science , consiste donc à discorner celui de ces critériums de certitude qui convient à la matière en question et às'j rapi)orlcr. Mais, une foisarmés de ce principe de certitude, comment en faisons-nous usage ? En résulte-t-il , comme on se l'imagine , une méthode complètement différente , c'est-à-dire un emploi tout particulier d'une ou de ])lusieurs de nos facultés à l'exclusion de toutes les autres ? Non. Sans contredit, de mémo que la matière dont il s'agit détermine le choix du crilé-iium de cortitude , do

mémo le cril«'riiun de i:oriilude déioruiine los laculli'-s dont

440 i)E l'éclectisme.

nous devons faire usage truiie façon prédominanlc pour employer ce critérium de cerlilude. Mais cela veut dire seulement qu'il détermine l'emploi prédominant de telles ou telles facultés, sans anéantir, sans exclure aucune de nos facultés. Chaque mode de notre connaissance est une sorte d'escrinn' particulière , mais qui ne diffère pourtant pas essentiellement de tout autre genre d'escrime. Un homme qui se bat à répée fait de son corps , sinon absolument le même usage , du moins un usage analogue à celui qu'en fait un homme qui se bat au sabre.

Ainsi , parce que le critérium de certitude à employer sera l'expérience , il ne s'ensuivra pas que la méthode ne consiste que dans l'observation , puisque Texpérience emploie, secondairement il est vrai , mais emploie nécessairement, pour se diriger, la faculté de raisonner qui est en nous. Or, la faculté de raisonner suppose non seulement la comparaison, qui, développée largement , donne lieu à ce qu'on nomme l'analogie et l'induction , mais encore la mémoire , qui, également développée et largement appliquée , devient l'érudition et la connaissance des travaux antérieurs. Et de mOmc , parce que le critérium de certitude à employer sera le con-^ sentemenl , il ne s'ensuivra pas que la méthode ne consistera que dans la constatation de ce que pensent les autres hommes, puisque le consentement s'éclaire par l'évidence et se rcvMe par la tradition.

On a faussé étrangement l'esprit humain avec toutes les exagérations sur la méthode. On a voulu forcer l'homme à se fragmenter, à se tronquer, pour entrer dans le cadre des méthodes. Les uns l'ont réduit à n'être qu'une espèce de machine raisonnante, ajoutant syllogismes sur syllogismes. Les autres en ont fait un œil qui observe, un œil de lynx, qui ne laisse rien passer ; les autres, une mémoire traditionnelle, une sorte d'écho qui répète éternellement les leçons du passé. L'homme n'est aucune de ces facultés isolées; l'homme emploie toutes ces facultés, quel que soit le critérium de certitude auquel il se rapporte.

11 n'y a de divers que le principe de certitude. La méthode proprcmenl dite , c'est-à-dire le travail de l'inteUigeuce , est la

intime. Le principe de ccrlilude , dis-jc, ost di\ors, suivant (jn'il s'agit do la vie du monde cxt(^'ricur , ou do la vio lunjialne iiidividuello , ou de la vie Innnaine collcclivo. IVIais quant à ce qu'on appelle propicnient la mt'tliodc , c'est autre chose : la méthode est toujours l'emploi de toutes nos facultés, approprié à l'objet de notre recherche. La méthode , c'est l'homme complot s'emparant d'un certain principe de cerlitudc et y rapportant tout, mais employant pour cola toutes les facultés simples ou composées qui sont en nous : observation , comparaison, raisonnement, mémoire, induction, analogie, analyse, synthèse. La méthode, en tant que méthode, est donc absolument la mome au fond, qu'il s'agisse de physique, ou de géométrie , ou de psychologie, ou de politique. Toutes les prétendues distinctions qu'on a voulu faire à ce sujet sont fausses. Nons sommes identiques à nous-mêmes, psychologiquement identiques, dans l'acte de la connaissance, quel que soit l'objet de cette coimaissance. Je crois encore avoir démontré d'une façon iirécusable cette vérité (I).

Mais par-delà le principe do certitude, par-dolà la méthode qui consiste à bien employer ce principe , c'est-à-dire à le développer à l'aide des facultés de notre nature , et de toutes ces facultés sans exception, il y a l'Otre qui emploie ce principe Cl cette méthode , il y a le savant , le philosophe , l'homme en un mot , l'homme vivant. Or cet homme , ce n'est pas un axiome, ce n'est pas une méthode, c'est un homme.

Et cet honnne, c'est une inspiration, cet homme est inspiré. J'entends par là que cet homme est un sentiment qui cherche sa manifestation , sa forme , sa pensée.

Rien ne serait plus aisé que le perfoctionnomentdes sciences et de la philosophie, si des méthodes et des axiomes suffisaient pour faire des découvertes. Mais écrivez les meilleurs traités sur la méthode , puis donnez cela à lire à un homme dépourvu du sentiment qui fait trouver, et voyez s'il sortira de vos mé-

(i) Voy. en particulier l'article Conscience de V Encyclopédie Nouvelle, où J'ai comparé les procédés de connaître d'un géomètre, d'un pliysicieii , et d un psychologue, et prouvé l'ideiitilé psychologique de CCS procédés.

•H2 DE l'Éclectisme.

thodes quelque cliose. C'était bon pour Condillac de penser ainsi, Condillac qui s'imaginait qu'en fait de science ou de philosophie , tout était affaire de méthode, affaire de langue, comme il disait; que l'analyse était la clef de toutes les vérités possibles, indépendamment de tout autre élément de la nature humaine; que , pour qui savait analyser, les vérités venaient s'enfiler toutes seules, les unes au bout des autres, indéfiniment, comme les grains d'un chapelet. Condillac disait une sottise; j'aime mieux en croire Platon et Vauvenargues. On a demandé ce que c'était que le génie. Le génie, c'est un sentiment qui cherche une forme , une manifestation , et qui la trouve.

Ce sentiment qui cherche une forme , une manifestation , je l'appelle inspiration. Je dis, comme M. Cousin, que l'humanité est inspirée, que chaque siècle est inspiré. Mais j'ajoute de plus que le philosophe lui-même est inspiré. Je n'exclus pas, comme lui, le philosophe de la condition générale; je ne le mets ni au-dessus ni au-dessous de l'humanité. Cela étant , que le philosophe s'occupe de la nature extérieure , son principe de certitude sera l'observation et l'expérience; qu'il s'occupe de vérités absolues , son principe de certitude sera l'évidence des géomètres; qu'il s'occupe de la société humaine, son principe de certitude sera le consentement de la société vivante : mais, quel que soit l'objet qu'il considère, toujours !e sentiment se retrouvera sous sa pensée. Je prends les hommes qui passent pour avoir apporté le moins d'âme et de sentiment dans les matières philosophiques. Voilà Hayle , par exemple, qui prêche le scepticisme : j'ai démontré, à son article (I), que liaylo n'a prêclié le scepticisme que pour établir la tolérance ; et il n'a tant cherchée étai)lir la tolérance, qne parce qu'il avait souffert de l'intolérance, parce qu'il avait vu sa famille proscrite et son frère mourir dans les dragonnades. IJaylc n'eut peut-être pas d'autre passion, mais il eut celle-là. 11 n'y a pas un seul grand homme qui n'ait eu un mobile de ce genre. Le géomètre lui-niême, le grand géomètre est une passion , j'entends un sentiment . une force

(i) IJ;iii5 I /.'//.■u7'yu'i/(V Xotn-t/h-,

ni: I/IÎCLECTISME. Il"»

vive qui pouisnit un i(l«'al. Voilà Descaries qui perfectionne la fit'omt'lrie ; croyez-vous que ce soit pour la géonié;rie elle- Uïi^nie? Non ; c'est (jue « ces longues cliaines de raisons touies » simples ei faciles, diml les !;conu"'lres ont coutume de se » servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonsiralions, » lui ont donné occasion de s'imaginer ([ue toutes les choses » qui peuvent tomber sous la connaissance des iiommes s"en- » tresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on » s'abstienne d'en recevoir aucune ponr vraie qui ne le soit, » et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire » les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées » auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne » découvre. ( Discours de la mclhode. ) » Et c'est pour cela que Descarlcs se perfeclionnc lui-même en s'occupaut de géométrie. Kl pourciuoi veut-il être si bon logicien, si bon géomètre? c'est ([u'il a entrevu « qu'il est possible de parvenir » à des connaissances fort utiles à la vie, et qu'au lieu de, » celte philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, » on en peut trouver une pratique, par laquelle , connaissant » la force et les actions du feu , de l'eau, de l'air, des astres, » des cieux , et de tous les autres corps qui nous environnent, « aussi disliuclement (jue nous connaissons les divers métiers » de nos artisans, nous les pourrions employer en même » façon il tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi » nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Il (Ibid. ) » ."'ous la géométrie de Descartes se cache donc une sublime ambition de s'emparer de la nature et de s'en rendre possesseur. Descartes lie dans sa pensée le perfectionnement de la géométrie « au perfectionnement de la vie humaine, au I) perfeclionnemcnl de la médecine, à l'airaiblissement de la I) vieillesse {Ibid. , ■> et il conçoit « le dessein d'employer )) toute sa vie à la recherche d'une science si nécessaire. [Ibid.] » Niera-t-on qu'il n'y ait un sentiment actif, vivant, passionné pour ainsi dire, sous cette géométrie? Le sentiment insjiiraleur n'esl-il pas aussi clair pour Descartes que pour IJayle? Qu'on nous dise donc encore que le philosophe ne ressemble pas à l'artiste! La cause qui met en jeu leurs facultés est la même , et c'est Imijuius le sentiment. Aux (!ei!\ eMii'iniii's

4 H DE l'éclectisme.

de la nature humaine , vous avez l'artiste et le géomètre. Entre les deux et participant des deux , les comprenant quelquefois tous les deux , vous avez le philosophe.

Le sentiment est toujours au fond des calculs les plus arides, des raisonnements les plus froids, chez le véritable philosophe, de même qu'il vit dans les œuvres de Tartisle en apparence les plus étrangfnes aux mouvements de son àme. Il y a, dans un conte d'Hoffmann, un agréable symbole de cette vérité. Un peintre est occupé à peindre un paysage; le diable, sous je ne sais quelle forme humaine , estderriw'e lui qui le regarde faire ; puis le diable s'écrie : « Tu es amoureux , très amoureux. — Eh ! comment le savez-vous? répond le peintre étonné. — Je le vois dans ce que tu fais. — Je peins des arbres ! — Ton amour se peint dans tes arbres , reprend le diable. Tu ne verrais pas ces arbres comme tu les vois , tu sentirais le paysage tout autrement si tu n'aimais pas. » On peut dire cela de tout artiste , de tout philosophe , et même du physicien et du géomètre. Seulement, comme je l'ai déjà remarqué, le sentiment chez l'artiste est plus individuel, chez le philosophe plus général. L'artiste est lui-même , le philosophe se fait autrui. L'artiste sublime meurt, comme I^e Tasse ou comme Dante, pour sa propre haine et ses propres amours, plus ou moins liés avec ce que l'humanité doit aimer ou haïr. Le sublime de la philosophie est de mourir pour le salut des autres, comme Socrate ou comme Jésus.

Il ne faut donc pas parler de méthode particulière à la philosophie; il est absurde de dire que la philosophie est une science d'observation, ou qu'elle est une science de raisonnement , ou qu'elle est une science d'observation et de raisonnement unis. Le philosophe emploie l'observation, mais la philosophie n'est pas une science d'observation. Le philosophe emploie le raisonnement, mais la pbilosophie n'est pas une science de pur raisonnement. La piiilosopliic , en tant (lu'elle a pour objet spécial la vie humaine , a pour principes de certitude le consentement cl le sentiment individuel , ou la conscience.

Revenons niaiuienanl à M. Cousin. 11 faut convenir que la prétendue méthode de ]\I. Cousin est la plus fausse ei la phis

DE l'Éclectisme. 4Io

.'ibsurdc dos exagéralions possibles en fait de nii^lhode. Quoi ! il s'agit de philosophie, c'est-à-dire apparemment au premier chef de la vie du moi et du nous, de la vie humaine, soit individuelle, soit colloclive, et, au lieu de prendre pour critérium de certitude le sentiment et le consentement, aidés du raisonnement et de la tradition , M. Cousin va s'adresser, à quoi? à l'observation, c'est-à-dire au critérium de certitude des physiciens et des naturalistes! Puis il y avait trois choses (ju'il fallait nécessairement distinguer ; 4° le principe de certitude ; 2° la manière d'employer ce principe, ou la méthode proprement dite ; 3" l'homme, c'est-à-dire le génie inspiré ou doué de sentiment , la force vive en un mot, qui se sert de ce principe et qui emploie cette méthode. M. Cousin a confondu, identifié ces trois choses. 11 a confondu la manière dont nous faisons usage d'un certain principe de certitude avec ce principe même; et ayant décidé que le principe de certitude en philosophie était Tobsorvation , il en a conclu et en a fait conclure à ses élèves que la méthode même était l'observation, d'oi\ est résulté l'insensé psychologisme de Pâme qui directement s'observe et se considère. Enfin il a confondu le l)hilosophe, c'est-à-dire la force vive, riiomme-sentiment (qu'on me pardonne ce mot) qui emploie la méthode et le principe de certitude , avec cette mctbode même et ce principe. Or la méthode étant déjà confondue par lui avec le principe, t't le principe étant l'observation , il en est résulté que le philosophe n'était plus qu'un observateur inerte , un homme qui recueille des faits par Tobservation. Mais le physicien , le véritable physicien , n'est pas môme cela : comment voulez-vous (juc ce soit là la condition du philosophe!

Toutes les facultés de notre nature ont donc été anéanties d;'.ns cette prétendue méthode; et, sur la ruine de toutes nos facultés , INI. Cousin a pu tout à son aise s'écrierqu'il ne voyait aucune difll'rence essentielle entre la physique et la philosophie, s'étonner qu'on lui reprochât de n'avoir ni sentiment patriotique , ni tradition française, et répondre naïvement à ce reproche : « A-l-on jamais parlé d'une physique ou d'une » géométrie française?»

Telle est la méiliodc de M. Cousin , et, s'il l'avait suivie , il

^'!0 »!•; L'iicLECTISMR.

serait resté dans la voie où M. JoullVoy s'est engagé à sa suite, la pure psychologie expérimentale.

Mais M, Cousin n'y a pas même tenu , à sa prétendue méthode ; il a laissé ses disciples , tels que M. Jouffroy , s'y égarer, s'y abîmer, il les a laissés tissera leur aise les fils d'araignée que iJacon leur avait prédits comme l'unique fruit possible de leur labeur. Quant à lui, soit à la suite de Ficlite, soit à la suite de Hegel , il s'est frayé d'autres routes , et il a fait, sans aucune métliode,de l'ontologie et des systèmes. Et maintenant il reproche assez aigrement à ses disciples de s'arrêter à cette observation dont il leur avait fait un précepte. Il les paint de demeurer si long-temps dans ce qu'il appelle le vestibule ou l'antichambre de la philosophie. « On se » trompe , dit M. Cousin dans sa nouvelle Préface, quand on » dit que la vraie piiilosophle est une science de faits, si on » n'ajoute que c'est aussi une science de raisonnement. Elle ■» repose sur l'observation , luais elle n'a d'autres limites que » celles de la raison elle-même, de même que la physique » part de l'observation , mais ne s'y arrête point... J^a philo- » Sophie abdique, elle renonce à sa fin, qui est rintelligence » et l'explication de toutes choses pari emploi légitime de nos » facultés , quand elle renonce à l'emploi illimité delà raison... » IJorner la plulosophie à l'observalion , c'est, qu'on le saclie » ou qu'on l'ignore, la mettre sur la route du scepticisme. »

O la savante méthode que celle de M. Cousin ! il va jusqu'à permettre et prescrire de joindre le raisonnement à l'observation! Mais il n'en persiste pas moins à dire et il a soin d'ajouter que n la philosophie ne se dislingue" de la physique » que par la nature des phénomènes à observer. » C'est qu'il veut avoir à lui seul tous les honneurs : si M. Jouilroy ou tout antre fait de la psychologie expérimentale, M. Cousin peut dire que c'est lui qui les a lancés dans cette excellente voie, que c'est lui qui le premier a défini la philosophie une science d'observation , de pure observation , et pas autre chose. Mais si, de cette observation prolongée indi'liniment , il ne résulte on efiet que des toiles d'araignée, M. Cousin s'écrie que ce ncst pas là sa méthode, que « la philosophie n'a d'autres » liniiles que celles de la raison elle-même. » Allez plus loin

1)E 1,'IÎCLECTISME. 417

encore, M. Cousin, et reconnaissez que la pliilosopliie ne piiiticipc pas seulement de la nature de la scienco, mais de la nature de l'ail; que ce n'est pas seulement une allaire d'obseivaliun et de raisonnement , mais aussi une all'ain' de siMitimeut. A'ous en Otes venu, d'une i^r./t/ce à l'autre, jusqu'à dire que » la pliilosopliie est l'intelligence et l'explicalioii de »> toutes choses par ren)j^/o<7t'^///Hîe de nos facultés. » Regardez-vous le sentiment comme une facultôdont l'emploi soit illégitime? Et si vous admettez celte faculté au nombre de celles dont l'emploi est légitime, ne vo.\ez-vous pas que le premier terme de votre définition doit être cliangé, qu'il ne s'agit pis seulement de conqjrendre et d'expliquer, mais de sentir; qu'il faut revenir à la doctrine de votre IMaton, chercher le IJeau et le Hi<'n , aviirun Idéal, et provoquer Ihumanité à le suivre; en un mot, que la philosophie n'a pas seulement pour but « l'inieHij^ence et lexplicalion de toutes » choses, > mais le développement de toutes choses, l'amélioration de l'àmc humaine et le perfectionnement du monde!

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