VIII
Suite.
Il esl trop évident que INI. Cousin floilo incertain et vague entre l'idée vraie ((ne M. de lliran , à la suite de tous les niétapliysicieus, s'était faite de la conscience, et Tidée absurdr^ que yi. Joullroy s'en est furuiée. Jamais le dicton (radutloi e Iradilore n'a eu une applicnliuu jjIus exacte. De traduction en traduction, la psychologie si iolide et si lumineuse de M. de IMran est devenue un tissu d'erreurs. Dans le sens où ]\I. de liiran parle de la conscience et de l'observation psycliolot;iquc, ce qu'il dit est incontestable. Chez M. Cousin , les mêmes idées, empruntées à M. de IJiran , prennent uii coloris faux et mensonger; en outre, elles se trouvent alliées avec des assertions tout-à-lait errom-es. Mais chez M. Joullroy, qui n'a connu les idées de M. de 15iran que par M. Cousin , ces idées, altérées pour la seconde fois , deviennent autant do contre-sens, et donnent naissance à un prétendu système qui est ce que l'on peut imaginer de plus radicalement contraire ù toute saine métapliysicpu-.
Qu'est-ce que la conscience? La conscience, dit M. INIaine de Biran ■ et cela d'ajirès Teibnitz , d'après Descaries , d'api es Ions les penseurs un peu au-dessus du vulgaire) , la conscience, c'est le Dioi, c'est l'être ou la force qui est en nous, c'est ce (|ui pense et ce qui sent , mais c'est ce moi manifesié dans le phcnoinène. Vous éprouvez une sensation , \ons appelez cela, avec Condiilac , sentir;, soit, mais vous clcs pendant celle sensation , et cette sensation n'existe pour vous que pane que vous êtes. D'un autre côté, vous n'êtes pendant celte sensation que parce que vous éprouvez celte sensation; vous n'existez alors qu'en tant que vous êtes modifié par elle. Donc le sujet et ro!)jet, le moi et le «on-/«o< se réunissent pour produire un troisième terme , qui est leur rapport, qui est la conscience, qui fsi à la fois le //lot dans le non-iiuU ei le
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non-moi dans le moi. La conscience , résultat de celle pénétration du sujet et de l'objet, a pour ainsi dire deux faces ou deux pôles; elle regarde le moi et le non-moi : elle est le sujet sans doute , mais elle participe aussi de l'objet , à tel point que, si l'olijet disparaît ou ne se fait plus sentir , le phénomène disparaît en même temps , et le sentiment du moi aussi. Le moi rentre dans ce que j'appelle l'état latent ou virtuel (i\ « Toute » existence, dit M. de Biran lui-même dans le passage que » j'ai cité plus haut , commence et cesse pour le moi avec son » effet immanent. » La conscience , donc, c'eslVaperceplion de Leibnitz ; c'est le moi dans la sensation , c'est le moi manifesté , c'est le moi au sein du phénomène et se sentant dans le phénomène. Leibnitz a bien raison de la distinguer de la sensation; mais réciproquement il a bien raison aussi de Vap- \w\gv un degré supérieur de sensation (0pp. tom. II), car elle est liée indissolublement au phénomène. Elle était avant hn virtuellement, sans doute; mais alors elle était comme si elle n'était pas. Sans doute encore , pendant le phénomène même , elle existe indépendamment de l'objet du phénoniène, du moins virtuellement .^ puisque le sujet se distingue die l'oljjet; mais cette distinction n'a heu précisément que parce que le sujet connaît l'objet : donc sans cet objet la conscience ne serait pas ; elle est donc par lui , avec lui , et n'est pas sans lui. Aussitôt qu'il se montre , elle existe ; aussitôt qu'il disparaît, elle disparaît également; c'est-à-dire qu'elle rentre à l'état latent, ou passe à un autre phénomène et renaît sous une nouvelle forme.
Ce mode de manifestation de la vie est-il général , universel? S'applique-t-il à tous les phénomènes? Quand voussentez hors de vous un corps extérieur, que vous le regardez avec vos yeux , ou le palpez avec vos mains , êtes-vous psychologiquement le même que quand vous vous rappelez les douleurs ou les joies de votre vie passée ? Dans le premier cas , évidemment vous êtes moi cl non-moi : dans le second, l'èies-vous aussi?
Oui, assurément.
(i) Toy, les articles Condilîac et Conscience de V Encyclopédie Nouvelle.
UK t,'É(U,ECTISME. 155
Mais qu'csi-cc alors que le non-moi'/
C'est le produit antérieur do notre vie sur lequel nous rélléchissnns.
Ce produit, (^n ollct , n'est pas plus moi, dans un sens absolu , que ne le sont les dillérents Olres ou corps du monde extérieur que je vois avec mes yeux ou que je touche avec mes mains. Ce produit n'est pas plus moi que ne le serait une statue ou un tableau que j'aurais pu faire. Comme cette statue ou ce tableau , ce produit vient de moi, il est vrai; il procède de moi, il est le résultat de ma vie antérieure , il est ma vie antérieure , si l'on veut : mais ce n'est pas moi pour cela. Ce fait antérieurdu»io< se retrouve dans ma mémoire , tout aussi hors de moi, tout aussi étranger à ma vie présente, que le serait un fait qui ne me concernerait pas, un fait historique, le souvenir d'un drame ou d'un poëme que j'aurais lu. Pour avoir été l'acteur ou l'auleur de ce fait , ce fait n'est pas davantage moi pour cela ; il est de j«oj, voilà tout. Tout acte antérieur de notre vie, sur lequel nous réfléchissons, est donc un non-moi. Dans celte réflexion sur nous-mêmes, nous sommes donc psyclioloiîiquemeiil ce que noussonmies dans les opéralions direcics de notre entendement, dans nos actes les moins réiléchis, les |)liis simples; je veux dire (jue nous sommes alors , comme toujours, moi et non-moi , d'où résulte la conscience.
Allons plus loin. Quand nous réfléchissons ainsi sur nousm^me, comment la notion de nous-niôme nous est-elle donnée? C'est notre corps incontestablement qui nous la donne, en ce sens que la mémoire, comme l'imagination qui n'ej^t elle-même qu'une mémoire, qu'un genre particidier de mémoire, dépend évidemment de notre corps , de notre organisation , comme on dit, de l'éiat de notre santé , du jeu de nos organes. Que ce corps, cette mémoire, cette imagination, dépendent indirectement de la vie actuelle du woî, qu'ils vibrent sous l'influence du sentiment qui nous anime, et qu'ainsi le corps ne soit qu'un iiilermédiaire , jele veux; mais il est bien certain aussi ([ue le comment la vie actuelle du moi influe sur la mémoire et l'imagination est un impénéirable mystère. De ce mystère nous n'avons nulle couscicucc. C'est
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donc , par rapport à notre conscience , le corps , et non pas le '4 'moi , qui reproduit, devant le moi , les faits antérieurs du moi. Donc non seulement les faits antérieurs du moi sont unno«înoî , à ce titre qu'ils renferment un élément autre que le «loi, à savoir l'objet du phénomène où le i)ioi a intervenu antérieurement ;jnais ils sont encore un non-moi à ce tilre qu'ils nous. sont donnés, indépendamment de nous, parnotre corps.
Mais il y a plus encore ; ainsi donnés par le corps, ils participent de la nature du corps; ils sont corporels, comme lui. Je ne veux pas dire par là qu'ils perdent leur nature subjective, leur naturelle spirituelle, comme on dit, en passant pur l'intermédiaire du corps qui nous les reproduit. Je veux dire que, bien qu'empreints à jamais de l'action du moi , marqués de ce caractère que nous appelons espiit, ils nous sont reproduits d'une façon objective, et que noire corps fait pour ainsi dire à leur égard l'elfet d'une glace qui réfléchit notre image. Or, de même que quand nous nous considérons dans une glace, c'est notre image que nous voyons, de même encore que cette image est localisée , c'est-à-dire' projetée dans un certain lieu par reflet du miroir, et qu'elle est plus ou moins nette en raison de la lucidité plus ou moins grande du miroir, et toujours empreinte d'une certaine couleur donnée par le miroir , de même notre corps ne nous réiléchit pas les phénomènes antérieurs de notre vie sans les teindre en quelque sorte et les localiser. Nous nous voyons , nous sentons notre vie antérieure dans nos organes, dans notre corps, par reflet d'une reproduction parfaitement analogue à la sensibilité. Ce n'est pas seulement Locke ou l'école à sa suite, Helvétius, Condillac, Cabanis, Gall, qui sont garants de ce fait; Descartes lui-même, en donnant un siège à Tàme et en décrivant soigneusement, dans son Trailc des passions , tous les phénomènes sensibles et percevables de notre corps qui accompagnent les divers étals de notre âme , est la meilleure autorité qu'on puisse alléguer pour ])n)uver et la localisation de nos sentiments, en tant qu'ils nous sont manifestés par le cor])s, et la sensibilité qui en accompagne la reproduction. Ainsi, en définitive, les phénomènes moraux ((ue nous
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consiil<'rons cii nous sont, non pas moi ^ mais non-moi, et nous docouMons trois raisons diverses pour qu'ils soient 7ion'moi. La preniièic , c'est qu'ils renferment dans liur composition mrinc un élément objectif, iwnon-iitoi ((ui lesconstitiic nu même titre que l'élément subjectif; car, dans le i)liénomine qui leur a donné lieu, il y a eu un ol)jct, et ils participent de cet objet. La seconde, c'est qu'ils nous sont donnés par notre corps d'une faron tout objective , et que rinfluencc subjective qui les produit est un mystère qui nous éci)appc. La troisième enlin, c'est que, nous étant donnés par notre corps, ils sont accompagnés actuellement dans notre corps de phénomènes sensibles et localisables.
Donc, dans les opérations mêmes de la réflexion , dans les fiiils moraux de tout genre que nous contemplons en nous, eu un mol dans ce que l'école psychologique appelle faits de conscience , nous ne sommes pas uniquement spirilucls comme elle l'entend; nous ne le sommes pas davantage que lorsque nous percevons les sensations du monde extérieur; nous sommes seulement placés à un degré supérieur de Tétat psychologique qui constitue noire vie : au lieu d'être en rapport avec un non-moi purement extérieur à nous et qui nous semble l'avoir toujours été, nous sommes en rapport avec un uon-moi produit antérieur de notre vie , avec un non-moi où notre moi a joué antérieurement un rôle direct , avec unnoumoi qu'il a composé et fabriqué, pour ainsi dire , lui-même. Mais ce n'est jamais avec le mot que le moi est en rapport; c'est toujours avec nn non-moi. Et ce nonmoi est corporel , en ce sens qu'il nous est fourni par notre corps, et qu'il se manifeste à nous comme toutes les autres manifestations que nous percevons, par la voie de la sensibilité et de l'imagination, avec un siège déterminé dans notre corps, et une certaine localisation dans les organes qui le composent. >"ous sommes donc , dans tous les cas , psychologiquement identiques à nous-mêmes; nous ne somnies pas autres quand nous réllé-thissons sur nous-même que quand nous percevons la sensation d'un corps : nous sommes dans les deux cas un i.ioi , une force, en rapport avec un non-moi : ^u d'antres termes, nous sommes esprit et corps, force dirertf e| force jndiroi îp.
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Seulement, clans le cas de la r(^'flexion sur nous-mèmc, la force indirecte se trouve être la représentation de notre force passée dans ses effets ou dans ses produits. Et c'est là en eftei le caracttre de notre corps par rapport à notre conscience ; car , en tant que communicable au moi , notre propre corps n'est, à ce qu'il me paraît, que le résultat de la vie antérieure du moi.
C'est cette identité psychologique de notre nature que M. Jouffroy n'a nullement comprise. M. Jouffroy,il faui bien le dire, a apporté , dans ces questions de la métaphysique, avec une présomption vraiment étrange, la légèretrd'un homme peu habitué à réfléchir. En même temps qu'il déclarait tous les travaux antérieurs de la philosophie nuls cl de nulle valeur, qu'il traitait les Platon, les Aristote, les Descaries, les Leibnitz, de rêveurs systématiques qui n'avaient pas connu l'observation du moi , il se montrait aussi dépourvu de la faculté métaphysique que le pourrait être un enfant ou un homme lout-à-fait étranger à la niétai)hysique. Qu'on interroge un enfant ou un paysan , et qu'op leur demande comment ils voient; ils répondront qu'ils voient avec leurs yeux; et ils auront raison, en ce sens qu'ils voient par l'intermédiaire de leur corps, et que, si leurs yeux étaient fermés, ils ne verraient pas. Mais le philosophe remonte un peu plus avant , et dit : Si cet homme voit, c'est qu'il y a en lui une force capable de voir, un être capable de sentir; puis le philosophe part de là pour réfléchir sur la nature de cet être, M. Jouffroy s'est arrêté à la réponse naïve du paysan. Si les ,
physiciens observent les phénomènes, dit-il, c'est avec leurs \
yeux : or pourquoi nous autres psychologues n'aurions-nous <
pas un certain organe de l'àme analogue aux organes du corps '.' 1
A eux le corps, à nous l'àme. Ils voient avec leur corj)s, "1 disons-leur que nous voyons avec l'àme : ils n'auront rien à nous objecter. Nous ne rejetons pas la certitude du télescope des physiciens; qu'ils nous accordent la certitude de noire télescope immatériel. Et là-dessus M. Jouthoy a imaginé sou organe immatériel appelé conscience, sorte de lunette dont il e sert dans ses écrits de la façon la plus commode.
Eh! non, monsieur Jouffroy, les physiciens n'observent
DE l/ÉCLECTISME. iAt
pas les pliénomi^ncs avec leurs yeux , mais seulement par liiitermi'diairc de leurs yeux, ce qui est bien diiïc^rcnl en UK^lapliysi<iuc. Ils observent les phénomènes comme vous von» observez vous-même , avec b'ur moi , et le résultat de toutes leurs sensations est de produire un composé du moi et du non-ntoi qui est la consciciiCT. Ainsi ils poin raient dire, aussi bien que vous, qu'ils observent avec leur conscience.
El, de même, voos, c'est avec v(»tre corps, quoi que vous on disiez , c'est-à-dire c'est par l'intermédiaire de votre corps que vous réfléchissez sur vous-mtoie; c'est parce que votre corps , sous le nom de mvmoire , vous reproduit vos sensations antérieures, mélange du mo< et du )jo;i-»io/. Lorsque vous regardez le monde pbysiiiue extérieur, vous n'èles pas autre psychologiquement (jue le piiysicien , vous en convenez ; pourquoi donc voulez-vous (lidérer psychologiquement du physicien lorsque vous contemplez le résultat des sensations que ce monde extérieur a laissées en vous dans votre mémoire? Vous avez, dites-vous, un organe immatériel particulier pour regarder en vous-même. Eh! non, vous avez votre cor} s pour cela; contentez-vous de votre corps.
Locke, je lai déjà ra])pelé plus haut , atlril)uait la réflex'on i\ une sorte de svns intérieur ^ et il avait raison. Cela veut dire que le corps nous sert à réllécliir sur les manifoslalions de notre vie passée, comme il nous sert à sentir les objets extérieurs. Cabanis, Gall et d'autres physiologistes ont cherché, par diverses routes, à perfectionner la connaissance que nous pouvons avoir de ce sens intérieur, ou plutôt des divers sens internes que notre corps renferme; et ils ont eu raison. C'est une science importante et qui est destinée à de grandes découvertes.
IMais s'imaginer , comme 1^1. Jouffroy , que ce n'est pas avec notre corps , avec notre cerveau, et par l'intermédiaire de notre organisation corporelle, que nous réiléthissons sur nous-mêmes; s'imaginer que c'est par le moyen d'un organe inunatériel appelé conscience , créer deux états psychologiques absolument différents dans notre nature , dire que le physicien voit subjectivement avec son corps , et que
DF. I, liCI.ECTISAiE.
le psychologue voit objectivoinent sans son corps, voilà qui psl absurde.
Et cette absurdité a mené loin M. Jouffroy : c'était inévitable. Car si le moi voit objectivement sans son corps, le moi qui voit est donc complet, il a toutes les propriétés du moi manifesté ; il existe subjectivement et objectivement. De mC'me pour le moî qui est vu; car puisque celui-ci est encore le moi , il est subjectif nécessairement , sans quoi il ne serait pas le moi : or il se passe en lui des phénomènes, puisque ce sont des phénomènes du moi qu'on observe ; il est donc aussi à l'état d'objectivité; il est donc subjectif et objectif, il est donc complet. Voilà déjà dans le inoi deux moi complets. Mais le télescope de M. Jouffroy, la conscience, qu'en feronsnous? C'est encore le moi : elle n'a rien qui ne soit immatériel, M. Jouffroy a bien soin de le dire ; si elle avait quelque chose de commun avec le corps , tout serait manqué , l'hypothèse n'existerait plus; elle est donc moi aussi. De là les trois moi de M. Jouffroy : le moi qui regarde, le moi par lequel il regarde , et le moi qu'il regarde ; trois moi complets.
Une fois que M. Jouffroy a ainsi triplé notre être , il faut voir avec quelle facilité il fait de la psychologie. Les phénomènes pour lui ne passent pas aussi vite que pour M. Cousin !
Biais laissons la plaisanterie : je dis qu'il est déplorable que l'on enseigne à nos enfants une pareille philosophie. Ce n'est pas ici le lieu de montrer que la psychologie ainsi comprise tue dans Tàme toute croyance, toute foi , toute énergie , toute virtualité ; mais on m'accordera au moins que le jeune homme auquel on a enseigné, comme une science et 'comme la première des sciences, un badinage aussi futile, ne doit pas être lesté dans ses croyances morales d'une façon bien solide.
Ce qu'il y a déplus étrange, c'est que M. Cousin, qui, avec ses métaphores, a incculi' à M. Jouffroy ce système, qui (évidemment le partage ^aus s'en rendre compte nellement, qui dans tous les cas l'a adopté, lui a servi en toute occasion de patron , et s'en fait lionneur comme d'une chose à
nr i/KCLECTFSMr:. \ ÎO
lui ; iM. Cousin , dis-ji- , a n-fiiti- M. Joiiffioy, ot sVst ainsi nifuU'Iui-iniMnc, appaionimonl sans s'en apercevoir, do la façon la plus ('clalante.
Kn cffel, la meilleure parliedc ses Fragments , et la seule véritablement qui ait quchjuiî imiiortancc à nos yeux, se compose do deux fragments : l'un Du fait de conscience, et l'autre Du premier et du dernier fait de conscience. Or, que disent ces deux morceaux ? En voici textuellement le sommaire :
« Quand je descends dans la conscience , dit ]M. Cousin, » et (|ue j'y contemple paisiblemi-nl la vie intellectuelle , ou » la pensi-e , je suis frappé irrésistiblement de l'immédiate » apercepiion de trois éléments, de trois éléments, dis-je , ni » plus ni moins, ([ni s'y rencontrent /oi/s et toujours, si- » multanés , quoique distincts, constituant la pensée dans » leur complexité nécessaire , et la détruisant par le défaut )) de l'un des trois. La pensée est un fait intellectuel à trois » parties, qui périt tout entier dans le plus léger oubli » de l'une d'elles. Les trois parties de ce fait sont dans la » pensée son objet . son sujet , et sa forme. Dans tout fait )) intellectuel, dans toule pensée , dans toute connaissance , » je m'aperçois moi-im-me comme b; sujet de ce fait , sujet )) de la pensée ou de la connaissance, dément cnnslitulif i) et fondamental de la conscience : car sans moi , tout est » pour moi comme s'il n'était pas ; sans le moi , le moi ne )) connaît rien , ne sent rien , ne se rappelle de rien , n'abs- » trait rien, ne combine rien , ne raisonne sur rien. Il peut « bien y avoir la matière d'une pensée , d'une sensation , » d'un jugement , d'un souvenir, d'un raisonnement ; mais » le moi n'en sait rien et n'en peut rien savoir , s'il n'est «pas; il faut que je sois pour savoir ipielque cbose , pour » penser et pour connaître. Le moi est donc un élément n nécessaire de toute pensée. Mais la connaissance ne rci> pose point uniquement sur le moi. Lorsqu'on se replie » sur la conscience, on y trouve inécitahlement un élément M opposé au moi, un ordre de pliénonirnes que le moi n'a » pas fait , et qui introduisent dans le monde intérieur de » la conscience la multiplicité extérieure dont ils sont les
ISO DE l'Éclectisme.
» représentants. Le moi ne se confond avec aucun phéno- » mène : son existence est pour lui son individualité, c'est- » à-dire son indivisibUilé , et c'est là ce qu'il faut entendre » par son immatérialité Les déterminations du moi , bien » qu'elles soient les effets propres du moi , sont distinctes » de lui ; il se les rapporte à lui-même , en se distinguant » d'elles. En outre , il y a un autre genre de distinction » qu'on ne peut confondre avec celui-là : je veux dire la dis- » tinction que le moi reconnaît entre lui-même et ses affec- » tions involontaires. Dans ce cas le non-moi apparaît au » moi non seulement comme distinct , mais comme étran- « ger. Ce n'est plus le moi qui pose le non-moi , ce n'est » pas non plus le non-moi qui pose le moi , le moi n'étant » jamais posé que par lui-même; mais le non-moi pose, » détermine , cause une affection du moi. Le sujet s'affirme , » se pose lui-mêfne , et dit Je ou Moi ; mais en même temps » qu'il se pose , il s'oppose l'objet , lequel , dans son opposi- » tion au sujet moi , est appelé non-moi. Le sujet ne se pose » donc qu'^n s'opposant quelque chose; et il ne s'oppose quel- » que chose qu'en se posant. Le moi et le non-moi nous sont » donnés simultanément et distinctement dans une oppo- » siiion, dans une limitation réciproques. »
J'ai déjà remarqué ailleurs l'élonnanle discordance qui sépare ici le maître du disciple. Mais il faut qu'on me permette de me répéter : cette matière est grave , il s'agit de l'enseignement de la philosophie en France. Or , je soutiens qu'on enseigne aujourd'hui en France, dans tous nos collèges, non seulement des erreurs et des absurdités, mais, ce qui est plus fort, des erreurs contradictoires.
En effet , suivant ce que je viens de citer de M. Cousin , dans toute pensée, dans toute connaissance, se retrouvent inévitablement le moi et le non-moi. Mais si , dans tout acte de la conscience , il y a le moi et le non-moi, en quoi les faits de conscience de M. Jouffroy diffèrent-ils essentiellement et fondamentalement pour un métaphysicien des autres faits de notre connaissance? La discordance radicale des deux professeurs est évidente. L'un, M. Cousin , dit : Vous croyez que lorsque vous affirmez quelque chose d'cxlériour à vous,
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vons n'affirinoz que rette chose , et que vous n'iMes pas dans ^olre jugement, que voire moi n'y est pas: erreur, erreur grossière ! Vous y êtes, votre moi y est ; voire moi ne saurait affirmer le non-moi sanss'aniruier lui-môiric; el n'-c proqucmenl, il ne s'affirme lui-m(^mc , il ne se pose , il ne dit Je ou Moi, qu'en s'nppnsant c'est-à-dire en affirmant le non-moi. Ainsi , suivant M. (lousin ( et en cela M. Ojusin a raison) , quand je dis : La somme des trois angles d'un triangle quelconque est égale i'i deux angles droits; ou bienquand je dis; La foudre est tond)éf hier, je n'anirnie pas seulement ces choses extérieures à moi , mais je m'affirme moi-mCme ; mon mot se pose , el est implicitement contenu dans ces affirmations. Et réciproquement , si je dis que j'éprouve telle sensation , que je sens tel désir, ou si j'exprime telle volonté, je ne le puis faire sans que cette sensation, ce désir, celte volonté, ne suppose un objet, et cet objet est le non-moi opposé au moi. (Jue je parle donc physicjue ou géométrie , ou que je m'applique à connaître l'intérieur de mon àme, toujours lo moi et le «o;i-/«Oi existent simullauément et distinctement dans tine opposilion, dans une limitation réciproque. Entre un concept par lequel je saisis un phénomînc de l'univers , et un concept par lequel je saisis une phénomène quelconque de ma vie interne, il n'y a donc aucune différence essentielle. La pensée est toujours un fait intellectuel à trois parties, savoir : le sujet ou le tnoi , l'objet ou le non-moi, et ce que M. Cousin appelle la forme de la pensée, c'està-dire le rapport du sujet et de l'objet , ou la manière dont ils s'opposent et se limitent réciproquement par rapport à l'infini.
Voilà, dis-je, ce qu'enseigne M. Cousin. M. Jouffroy, au contraire, enseigne , comme la plus grande et la plus importante des vérités , que nous sommes autres, psychologiquement parlant , quand nous regardons avec nos yeux , et quand nous regardons en nous-mêmes; que comprendic une vérité pliysique ou sentir un fait de notre vie spirituelle sont deux actes essenliollemenl divers de l'intelligence. Si quelqu'un énonce : Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ; ou : La foudre est tombée hier , M. Jouffroy ne voudra
4S2 DK L'Ér.LKCTisMr:.
en aucune façon voir là un fait de conscience. Si la foudre est tombée hier , dira-t-il , ce sont vos yeux et vos oreilles qni vous l'ont appris : quel rapport cela a-l-il avec votre conscience ? C'est là un fait sensible que nous découvrons par nos sens externes ; ce n'est pas l'observation interne qui nous apprend ces sortes de choses. Et de môme pour les propositions de la géométrie, il les déclarera complètement étrangères à la conscience. Or, toute la prétendue méthode psychologique qu'on enseigne aujourd'hui est fondée sur celte distinction , et n'a pris faveur qu'à l'aide de cette distinction. Car c'est ainsi que M. Jouffroy a posé le problème aux physiciens et aux autres savants qui s'occupent des sciences naturelles. Et en effet , une fois qu'on lui accorde que ce sont les yeux (et non le ^ens intime , la conscience, le moi ) qui seuls nous font connaître le monde extérieur; comme il est incontestable qu'il existe aussi un monde intérieur pour chaque homme , comme l'existence du monde moral est aussi certaine que celle du monde physique , il faut bien lui accorder aussi que nous avons un moyen de connaître ce monde intérieur, un organe pour le découvrir, un œil pour y voir. Alors M. Jouffroy, fort de ce qu'il n'a pas nié la prétention des physiciens de connaître et de raisonner uniquement par l'autorité de leurs sens, vous glisse adroitement sa conscience , son télescope moral , son instrument psychologique. Dès lors tout est empoi'té : le moi observe le moi avec le moi ; comme le corps voit les corps avec le corps , c'est-à-dire avec l'œil. A toutes les difficultés que peuvent faire les incrédules , les psychologues répondent : Les physiciens ne voient-ils pas les corps avec leurs yeux? Nous, nous voyons notre àme avec notre àme. Et si, trompé par leur air plein d'assurance, vous essayez , mais en vain , d'employer leur procédé , ils ne se déconcertent pas pour,- cela : C'est, disent-ils, que vous ne savez pas vous observer; il y a un art de s'observer. Se tirer ainsi d'affaire est encore une contradiction , puisque tout homme, ayant une conscience comme eux , devrait, quand il le veut, pouvoir s'observer comme eux ; mais n'importe. Des années pourront se passer ainsi , pendant lesquelles on enseignera à la jeunesse, comme le point de départ de toute pliiloso-
DR l.'KCf.IT.TISMf, i'',
pliif , le foiitlpiiicnt de toulo cciiiiudo, lo n-fiige assuré de touie moralité , une science aussi iniugiuaiie que le voyage de Cyrano dans la lune.
Mais délruisez celte distinction : la prélonduo méthode d'observation directe du mot par la conscience n'a plus de base. Si le physicien voit le nutnde extérietw et raisonne sur le nifindo ext«'ricur par le moyen du sens intime, c'est-à-dire si son moi intervient dans la sensation , le ps\(l)oloi,'ue connaît de même sa vie interne par un phénumène analogue, c'csl-à-dirc par la mémoire ; et de même que dans la sensation se rencontrent le utoi et le non-moi, de même dans la mémoire se rencontrent é::îalemcnt le moi et le non-moi. Dans la sensation, le non-moi ce sont les corps du monde extérieur; dans la mémoire , le non-moi ce sont les phénomènes antérieurs de notre vie.
Or, voici M. Cousin, Ir maître do M. Jouffroy, qui lui nie la connaissance pli\si(iue par l'œil : (lue devient donc le parallélisme que -M. Jouffroy établissait entre l'œil pour la nature externe , et la conscience pour la nature interne? Ce parallélisme s'en va en fumée. Métapliysiqucnient nous ne voyons pas avec l'œil , nous voyons parce que nous sommes en rapport avec un objet; et le phéuomî'ne de la vue, qui résulte pour nous de ce rapport, est précisément la conscience, le sens intime , qui nous fait dire : Je vois. De même quand nous pensons à nos joies ou à nos douleurs passées , nous ne les voyons pas avec notre conscience , en ce sens que celte rcpro.luciiou n'est pas cannée par notre conscience agissant volontairement pour évoquer nos souvenirs : nous les voyons parce que nous sommes en rapport avec eux , d'une certaine façon mystérieuse , sous l'inlluence de certains sentiments de notre vie actuelle qui lient notre vie actuelle à notre vie passée : il y a là une action divine aussi inconnue , aussi myslérieuse que celle qui nous rend capable de voir les corps du monde extérieur , rien qu'en ouvrant les yeux. Nous sommes en rapport avec ce que nous avons antérieurement dit , fait , ou pensé : voilà tout ce que nous savons. Comment cela se faii-il ? Nous n'en savons rien , pas plus que nous ne savons comment il se fait que nous puissions
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voir les corps extérieurs. Je viens de dire que quand nous
voyons les corps extérieurs , le phénomène de la vue qui en résulte est la manifestation du moi, c'est-à-dire la conscience de voir, le sens intime qui nous fait dire : Je vois. De même , le phénomène de la mémoire qui résulte pour nous du rapport avec notre existence antérieure est également la conscience , le sens intime , qui nous fait dire : Je me rappelle.
Reste à savoir sous l'influence de quels sentiments moraux nous reprenons, par la mémoire, conscience ou connaissance de notre vie passée. Ce qui est certain, ce que je viens de démontrer , c'est que ce n'est point par la vertu merveilleuse d'un mot , que* ce n'est pas par l'empire direct et volontaire d'une prétendue lunette appelée conscience , puisqu'au contraire , comme je l'ai prouvé , la conscience se produit dans le phénomène , est pour ainsi dire le résultat du phénomène, est le phénomène même, ou du moins en est inséparable.
Tout le monde a de la mémoire , dira-t-on ; tout le monde est donc psychologue sous le rapport de l'observation interne? Eh ! sans doute. Qui en avait jamais douté avant M. Cousin et M. Jouffroy? Il a fallu venir jusqu'à eux pour croire que tant de poètes, tant de moralistes, tant d'écrivains de tous genres qui nous ont raconté leur vie et décrit leurs plus secrets sentiments , tant d'hommes , tant de femmes qui , sans avoir écrit , ont souffert , ont péché , et se sont repentis ; l'humanité enfin , l'humanité tout entière, à l'exception de quelques brutes , avaient pu pratiquer la vie morale sans savoir s'observer et se connaître.