‹ Réfutation de l'éclectismeChapitre 17 sur 35 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Suite.

C'est ainsi que pour nous, après mrtr examen, s'est résumé tout le travail métaphysique des trois derniers siècles. La formule que j'ai appelée de Leibnitz , ainsi interprétée et appliquée, résume ce progrès.

Qu'on me permette de la répéter encore une fois et de l'inscrire ici en lettres capitales, cette formule, fruit précieux de tant de travaux :

La i'e.nsée est u.n fait intei-Lectuel a tkois pautii:s,

QUI Plîurr TOliT ENTlEll DANS LE l'LUS LIÎGEK OVliU DK

L'riNE d'elles. Les tkois parties ue ce fait sont, pans

LA PENSEE, SON SU.IET, SON OH.IET, ET SA FOUME, — IK MOI, LE NON-MOI, ET LEUK RAPPOIIT.

Ce sera peut-être un jour le plus grand honneur de

198 DE l'éclectisme.

M. Cousin d'avoir rédigé en ces termes, sans le bien comprendre il est vrai, le résultat final de la métaphysique depuis Bescartes, et d'avoir ainsi reproduit, sans s'en rendre compte, la découverte de Leibnitz, vérifiée par Kant, par Schelling, et par Hegel. Mais cette phrase écrite par lui et oubliée de lui est en même tenips la condamnation absolue de tout ce qu'il a écrit ailleurs ou professé sur la psychologie.

Je voudrais donc que sur toutes les chaires où l'on enseigne aujourd'hui en France ce que l'on appelle la psychologie, on inscrivît celte formule. C'en serait fait, à l'instant même, de l'absurde méthode de l'observation directe des faits de conscience. Les professeurs seraient obligés de se taire ou de réiléchir. On ne tuerait pas la vie intellectuelle et morale dans son germe chez tous les enfants que la France confie à son Université.

Professeurs et élèves essaieraient de comprendre cette formule. La phrase de M. Cousin serait comme le Sphinx mystérieux qui propose un problème et révèle la vie dans une énigme.

Sans doute beaucoup de ces jeunes esprits que l'on aveugle aujourd'hui en leur enseignant un faux spiritualisme, désavoué il y a deux siècles par Bossuet (I) , arriveraient à s'emparer du sens de cette formule, à en comprendre la valeur. Dès loi's ils ne seraient pas exposés à tomber dans le scepticisme, ou dans le matérialisme, ou dans le mysticisme, à la première attaque. La vie subjective leur apparaîtrait aussi évidente que la vie objective ; mais réciproquement ils comprendraient que la vie subjective a un but, et que la philosophie doit nous conduire à Dieu par l'humanité , par le monde , à travers la vie humaine et la nature.

Mais ce n'est pas tout : éclairés de la lumière que cette formule , à noire avi% , répand sur toute chose , ils se poseraient dos questions subséquentes, et pourraient se frayer un chemin , avec l'aide de cette formule , vers une philosophie générale.

En effet , nous pouvons aflirmer que la philosophie a dé-

(i) Voy, le Traité de la Conuaiisance de Dieu et de soi-même.

DE I/IÎCLECTISME. 199

passé aujourd'hui l'horizon de la psychologie. Maîtres de ce grand r(5sultat acquis à l'esprit humain , nous avons commencé déjà à porter nos rei^ards sur autre cliose.

Je n'en veux pour preuve que les projjlènics métaphysiques posés aujourd'hui en France. Je n'en veux pour preuve que les problèmes dont nous avons uous-même essayé la solution dans V Encyclopédie Nouvelle.

Par exemple, nous nous sommes posé pour notre compte et nous avons proposé aux philosophes deux questions, à la fois métaphysiques et historiques , mais dont la première est plus directement métaphysique, la seconde plus directement historique.

La première peut s'énoncer ainsi : Si tout phénomène de la vie présente les trois termes reconnus et distingués par Leibnilz dans tout fait psychologique , n'en peut-on pas déduire une loi générale de manifestation de la vie , et quelle est cette loi? En outre, la vie non seulement se manifeste, mais se développe ; car, après s'être manifestée , elle se manifeste encore , et, dans cette nouvelle manifestation , elle emploie ses manifestations antérieures. Quelle est donc la loi qui unit ensemble les manifeslalions successives de la vie; c'est-à-dire comment la vie, à mesure qu'elle se manifeste, cmploie-t-elle à cet usage ses précédentes manifestations; en d'autres termes, comment la vie se développe-t-clle et se nourrit-elle? Nous avons abordé ce problème, et essayé de ramener directement le développement du monde intellectuel à la loi générale qui préside aux phénomènes du monde physique (I). Or le développement de riiumanité nous apparaît, dans l'humanité et dans Tindividu même, sous l'aspect de progrès et de perfectibilité. Nous croyons donc fermement que désormais la notion du progrès et de la perfectibilité est fondée sur une démonstration métaphysique.

La seconde question cpie nous avons essayé de résoudre est plus direclemenl histori(|ue. H s'agit de savoir si cette formule psychologique de Leibnitz est précisément nouvelle , ou si elle n'a pas été antérieurement connue sous une forme ou sous une

(i) Voy. l'article Conscience de VEncycIopèdie Nouvel/e.

autre. Nous avons également embrassé cette recherche avec ardeur, et nous croyons êlre arrivé à une solution hautement importante pour l'esprit humain , à savoir que cette formule , à quelque époque de l'histoire qu'on se reporte, se retrouve, et que non seulement elle se retrouve, mais qu elle a toujours formé le fonds et -pour ainsi dire le trésor saint des grandes religions. En un mot, cette formule psychologique n'est autre qu'un aspect restreint de la TRINITÉ du Christianisme, de l'Egypte, et de l'Inde (J). La plus haute vérité, suivant nous, à laquelle l'antiquité soit parvenue , c'est ce que les platoniciens et les chrétiens ont appelé la Trinité. La trinité résumait pour eux la psychologie , comme elle résumait la théologie. Dieu est un et triple à la fois , voilà le résumé de la théologie. L'homme est un et triple à la fois , voilà le résumé de la psychologie.

11 est évident que ces questions, dont l'une tend à lier le monde moral au monde physique, en nous montrant tous les phénomènes de la vie universelle comme un seul fait, une seule loi , un seul principe , et dont l'autre tend à lier' l'histoire entière de l'esprit humain en un seul faisceau, transportent la philosophie sur un théâtre tout nouveau.

Or, il est infiniment remarquable , ce me semble , que le point de départ de pareilles recherches se trouve avoir pour fondement et pour appui les découvertes psychologiques de l'Allemagne,

Quel admirable synchronisme ! et que la volonté divine, qui conduit l'esprit humain comme elle conduit les événements de la terre, se montre bien réellement en ces choses !

Nous avions eu aussi , nous , au dix-seplième siècle , nos métai)hysiciens; nous sommes le peuple qui a produit Doscartes, Malebran^he, Arnauld : mais Leibnitz nous avait enlevé cette couronne, et avait transporté la métaphysique aux Allemands. Nous nous étions faits, au dix-huitième siècle, de l'école de Locke ; et nous avions même rétréci encore , en l'altérant pour le simplifier, le système de celte école. Nous avions

(ijVoy. les articles Co/Mtv't/H'e, C/iristitinisme , JJm/imanisme , Jhiptéine , etc., i\ti l'E'inciopéciîe Nouvelle.

VK I.'IÎCLECTISMK. 201

produit le Con<lillaclsnie , qui est la niîgalion intime de toute iiK'lapliysique.

Oui, il est bien sûr, au dix-huitième siècle nous délaissâmes la trace de la véritable science ; et il n'y eut pas en France de successeurs aux Descaries, aux Arnauld, aux Malebranche. Nous nous embarquâmes avec une erreur pour révolutionner le monde. .Nous renversâmes le passé tout entier, religion et politique, n'ajant pour arche de salut ([u'un absurde matérialisme.

Et cependant que faisait l'Allemagne? Elle qui avait fait la lléformc. elle se contentait alors de faire en secret et en silence une psychologie.

Une psychologie, une formule, une phrase que l'on peut écrire en une ligne , iroiit niotx enlin, voilà à quelle œuvre l'Allemagne consacrait un siècle de son existence. Tandis que nous agissions, elle m' dilait. Elle qui avait tant remué et tant agi, elle philosophait maintenant, tandis que nous, qui n'avions point passé par Luther, mais qui avions sauté par-dessus la Réforme, nous nous enrôlions, sous Voltaire et Jean- Jacques, pour la grande croisade d'une destruction encore plus complète du passé que celle qu'avait autrefois accomplie l'Allemagne.

Trois mots, je le répète, voilà ce que cherchaient les enfants de Leibnitz ; voilà où ont abouti les abstraites réflexions du solitaire Emmanuel Kant, les élans poétiques de l'école de Jacobi , le stoïcisme de Ficlite , tout l'enthousiasme et toute Li profondeur de cette race également naïve et réfléchie; voilà où le sentiment de la nature et le sentiment divin , si exaltés chez cette race, l'ont conduit; voilà où, après un long repos, la postérité de Luther est arrivée.

Mais nous, à défaut de psychologie , étions-nous réellement dépourvus de toute métaphysique? Est-ce réellement avec le sensualisme , le matérialisme, que nous prétendions sauver le monde? Est-ce le sensualisme, le matérialisme, qui constituaient vraiment le fond de notre moralité et de notre intelligence? Non , mille fois non. Nous laissions à rAUemagiie , il est vrai , la gloire de faire la psychologie , et nous nous déguisions h nous-mêmes notre ignorance sur ce point avec un faux

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système : mais nous apportions au monde une autre formule non moins précieuse que la formule du moi; nous apportions la formule du nous, la formule de l'humanité.

Tandis que TAllemagne produisait une psychologie, nous, la France , nous produisions la doctrine de la perfectiinlité.

Tandis que Leihnitz , Wolf, Kant, se succédaient dans l'étude de la force qui constitue l'homme , en France Turgot, Condorcet, Saint-Simon, résumaient toutes les tendances du dix-huitième siècle par le mot de progrès. Puis les hommes de notre révolution essayaient de réaliser ce mot sur la terre.

Quel rapport en apparence entre ces deux mouvements de l'Allemagne et de la France? quel rapport entre la pensée de Condorcet, de Saint-Simon, qui , certes, ne sont pas de grands psychologues, et la pensée de Kant et de ses disciples qui semhlent uniquement plongés dans la psychologie?

Ce rapport, nous le voyons aujourd'hui, et je viens même de 1 indiquer. Mais il est resté long-temps incompris. Qu'on remonte seulement à dix ans en arrière, et qu'on me dise si entre l'esprit philosophique de la France et l'esprit philosophique de l'Allemagne, quelqu'un au monde apercevait aucun lien. Aussi que vit-on alors? des dédains réciproques, de mutuelles attaques, la guerre des esprits ; il semhlait que l'Allemagne et la France voulussent mener le monde en sens directement contraires. L'intelligence de l'Allemagne nous échappait, de même que l'intelligence de la grande école française manquait aux Allemands.

Or voici, quant à nous du moins, ce qui est arrivé. Disciples de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Turgot, de Condorcet, de Saint-Simon, nous avons arhoré et soutenu à leur suite, nourris que nous étions de leur esprit, la sainte bannière de la perfectibilité. Mais, religieusement émus par leur parole , aussi bTen que par les exemples , les enseignements et les espérances de la grande révolution que suscita celte parole , nous n'avons pas tardé à voir dans la doctrine du progrès une religion. Nos pères nous avaient donné une formule de l'immanité, nous nous sommes épris de cette formule. Celle formule était plutôt objective pour nos pères que sub»jective. Ils n'avaient subjectivement que le lier senliment de

nii l'kclectisme. 203

sérônlli' (Icklnignonso quo leur inspirait lo mf'pris du passi'-. I)a reste, ils avaicnl surtout conçu la porfiîctiijiiilO oijjcctivcuient , c'est-à-dire comme une accumulation de connaissances et pour ainsi dire de mobilier s'augmentant de siècle en siècle. Lo sontimcnt a jjroduit en nous d'autres eUels. Nous nous sommes interrogeas solennellement nous-mômes sur les ruines dont la fougue de nos pi'res avait somi; le monde. Ciel et terre, tout nous manquait. Le Christianisme était diUruit, la société aussi. Rien qu'un slupidc •'•goïsme, sans certitude d'autre vie que le jour ou plutôt l'heure présente, ne surnageait sur les ruines du monde. Nous étions prêts, de désespoir, à nous coucher dans le tombeau, si un rayon de lumière ne venait pas nous éclairer. Une intuition s'empara de nous. Nous eûmes foi en Dieu présent dans riiumanité. Dans ce progrès dont nous parlions, nous reconnûmes l'Idéal , dans l'Idéal le Verbe des antiques religions. Puis nous descendîmes dans notre cœur, ])our nous demander si tout ce que nous apercevions dans l'histoire avait un fondement en nous; et, à la lueur de ce que nous avions découvert dans l'antique théologie , nous retrouvâmes en nous-mêmes la vérité métaphysique qui a donné lieu h cette théologie. Il fut évident pour nous que la philosophie , en scrutant le problème du moL aspirait à devenir religion. Il fut évident pour nous que la philosophie et la religion n'ont qu'un but, celui de formuler la vie. Et, de nouveau considérant ces choses Thistoire à la main, nous avons prononcé le mot de Trinité ; et nous avons dit: La Trinité du Christia- 'nismc est la formule mOme de la vie.

Et maintenant , fouillant ce que l'Allemagne a élaboré en psychologie, que trouvons-nous? Hien autre chose, en elfet, qu'une démonstration psychologique de la Trinité.

Nous étions arrivés là nous-mêmes. IVIais quelle magnifique confirmation ! Ce que rAUcmagne , préoccupée du moi, appelle Idéalisme s'accorde avec ce que nous-mêmes, préoccupés du nou.f , nous avons nommé Idéalisme.

Ayons donc bon courage et ferme espoir en Dieu ; car voilà que quelque lumière perce au sein du chaos!

Du treizième au seizième siècle , le catholicisme arrêta l'essor de la pensée eu interdisant à la philosophie l'explicalioix

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de ses symboles. La religion constituée força ainsi la philosopliie à marcher seule. La philosophie s'est mise en route; et, fièrement, elle s'est adressée au plus diflicilc des problèmes, celui de la nature de notre esprit. Elle a prétendu poser le moi, et elle l'a posé ; voilà le pas qu'elle a fait.

Mais elle a fait.ce pas, et nous voilà sûrs de la réalité subjective de notre être.

Elle a fait ce pas , et nous voil;'i sûrs de notre immortalité.

Elle a fait ce pas , et voilà que la vie du monde extérieur à nous n'est plus un abîme où notre esprit se perd ; car nous retrouvons hors de nous la même loi de manifestation de la vie qu'en nous.

Elle a fait ce pas, et voilà que tout scepticisme tombe devant la conception du fonds métaphysique de toute religion; car, vérifiant en nous la loi générale de la vie , nous concevons par là même la théologie de toutes les grandes religions; et ce qui précédemment a toujours été plus ou moins couvert de ténèbres se révèle claiiement pour nous. La philosophie comprend à présent les dieux sauveurs de l'Inde et de l'Egypte , et le dieu sauveur de l'Occident. La philosophie embrasse donc les religions dans une tradition vraiment universelle , et se fait par là même religion.

Un pas , je le répète, lui a sulTi pour la conduire à tous ce» grands résultats. Elle a fait un seul pas, et, comme si elle était montée sur le char ailé des dieux d'Homère , la voilà qui a franchi les bornes de la terre, et qui se sent emportée vers Dieu au sein de l'infini sur les ailes de ses propres pensées.

!\Iais en même temps que la mé-tapliysique posait ainsi le moi, la philosophie posait également la certitude du nous. C'est là l'œuvre spéciale de la France, comme l'autre œuvre appartient plus spécialement à l'Allemagne.

Avec la France* la religion redescend sur la terre sans cesser d'être religion. L'homme , dans l'avenir, aura donc deux pôles dirediurs, la connaissance de la vie subjective en nous et la connaissance de la vie collective , le moi et Vhumanité.

El voilà pourquoi l'Allemagne aujourd'hui s'arrête, comme si elle était fatiguée et qu'elle voulût changer de roule. Elle semble demaoder à ses philosophes : Que voulez-vous que je

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fasse de votre nirtaphysique? tout cela n'est bon que pour nous conduire vers le ciel. El Tesprit métaphysicien a commencé à se tarir en Allemat,'ne.

Et de même la France s'est arrrètde, et a dit à ses novateurs: Que voulez-vous que je fasse de votre pliilosopliie? tout cela ne conduit qu'à la terre. Et l'esprit philosophique a paru se tarir en France.

L'avenir associera les deux tendances , unira les deux résultats; ridéahsme, basé à la fois sur la science du moi et sur la science du nous, deviendra la religion et la loi pratique du monde.

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