XVII
De la notion de la philosophie selon iM. Cousin.
L'homme, Dieu, la nature, l'humanité, M. Cousin s'est trompé radicalement sur tout cela ! Sur quoi donc ne s'est-il pas trompé ! Pour achever d'emhrasser l'horizon tout entier des questions philosophiques , il ne me reste qu'ei préciser l'idée qu'il s'est faite de la philosophie et de l'histoire de la philosophie.
Qu'est-ce que la philosophie , qu'est-ce qu'un philosophe ? J'ai traité cette question si au long dans toute la premiire partie de cet écrit et dans le chapitre de la seconde partie consacré à \a méthode , que je regarde comme tout-à-fait superflue toute discussion nouvelle de l'opinion de AI. Cousin à cet égard. 11 me suflira de rappeler et de mettre en regard nos deux solutions.
Selon nous, l'homme étant toujours, virtuellement et dans toutes ses manifestations, en essence comme en réalité, sensation-sentiment-connaissance, le philosophe est tout cela à la fois, et ne peut pas ne pas être tout cela ; et c'est parce qu'il est tout cela , qu'il se met naturellement en rapport avec l'humanité , qui est aussi tout cela. Or, ces trois éléments intégrants et indivisihles de notre nature et de chacun de nus actes don-
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nent lieu , par leur prédominance , à trois l)ranches de la connaissance et de l'activité humaine : Tindustrie ou Forganisation sociale, l'art, et la science. L'espèce humaine se partage donc fondamentalement en trois types, industriels, artistes , et savants. L'erreur serait de considérer, comme on l'a fait quelquefois , ces trois types comme trois hommes distincts, ayant besoin d'une caste gouvernante ou théocratique pour les faire communiquer entre eux. La société est le lien naturel et suffisant de ces diversité^ générales de l'espèce humaine. Nul n'est tellement inarqué d'un de ces caractères de notre nature qu'il n'ait les deux autres à divers de;^rés; et par conséquent ce que l'on a nommé le prêtre dans certain système est une superfétation aussi inutile que dangereuse. Quoi qu'il en soit, le philosophe me paraît participer à la fois du savant et de l'artiste , de même que le politique me paraît participer d'une façon plus spéciale du savant et de l'industriel. Par industriel il faut entendre l'homme de l'activité pratique, l'homme de l'actualité , l'homme de la réalité , c'est-à-dire de ce qui est manifesté , du présent en un mot, par opposition à l'homme de cette réalité supérieure qui embrasse à la fois passé, présent, avenir, et qui nous est révélée par le sentiment et la connaissance. Je le répète , ce serait une grossière eri'eur que de prendre ces caractères comme complètement tranchés dans l'espèce humaine. Et de même ce serait une erreur que de demander à toutes les époques et pour tous les buts la même prédominance du sentiment ou de la connaissance chez les philosophes. Ces deux caractères sont toujours réunis chez eux, mais h des degrés si divers qu'il en résulte , suivant les époques et les besoins de l'humanité , une infinité de combinaisons qui présentent tantôt la connaissance, tantôt le sentiment, à un degré plus élevé. De là cette variété infinie au milieu de laquelle cependant nous apercevons une certaine unité, qui nous permet de classer sous ce nom commun de philosophes des hommes si différents : l'unité vient de la réunion de ces deux éléments sentimentconnaissance , en prédominance sur le troisième, sensation; la variété naît de la prédominance du sentiment sur la connaissance , et réciproquement. La philosophie , comme je l'ai dit, est donc à la fois, art et science, sentiment et connaissance ;
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le philosophe est uiu- pensée inspin'e par un sentiment , entée siu- on seiilimenl. C'est là, et non i)as la connaissance seule, ce qui le constitue face dans le monde. Dans le monde physi- (|ue, ce qu'on appelle la quantité de mouvement, c'est-à-<lire la mesure de la force, se compose de deux éléments, la masse cl la vitesse: la masse multipliant la vitesse, voilà la force physique dans ses eiïcis. De morne dans le monde moral la coiuiaissance multipliant le seulimcnt , voilà la force morale. Les Anglais , je crois, appellent cela liint , mot énergi([ue qui correspond exactement, pour le .spirituel, à ce que les physiciens appellent la quantité de mouvement. Le hint , c'est à la lois le sentiment et la pensée réunis, marchant ensemhle à un l)ut ; c'est la verve, c'est le génie, c'est la force en un mot, c'est l'honime.
M. Cousin a porté partout la faux de son analyse. Il ne saisit en aucune manière le lien qui unit l'industrie ou l'organisation sociale , l'art, et la science. Il en fait des sphères distinctes et séparées. Il distingue \" l'idée de ['utile, et il en fait sortir les sciences physiques et mathématiques, l'industrie, l'économie l)()liti(pus '1° l'idée du juste , qui engendre la société civile, l'état, la jurisprudence; 5° l'idée du beau, d'où sort l'art; 4» l'idée de Dieu , qui produit la religion , le culte. Arrivé là, il n'a pas de cinquième idée pour engendrer la philosophie. Comment fera-t-il ? Il la fait sortir de la réilexion. Or celte supposition est d'autant plus ahsurde que, suivant M. Cousin lui-même, la réflexion est un simple retour sur les opérations antérieures , et un retour qui ne crée rien , qui ne fait que constater : « La réflexion est un retour. Si aucune opération an- )< térieure n'avait eu lieu, il n'y aurait pas place à la répétition n volontaire de cette opération , c'est-à-dire à la réflexion : car » la réflexion n'est pas autre chose ; elle ne crée pas , elle cou- )) State et développe. Donc il n'y a pas plus intégralement dans n la réflexion que dans l'opération qui la précède, dans la spon- )' tanéité : seulement la réflexion est un degré de l'intelligence » plus rare et plus élevé que la spontam ilé , et encore à cette » condition qu'elle la résume fidèlement et la développe sans » la détruire. {Préface, 182G.)» Donc le philosophe de M. Cousin n'est qu'un homme plus capable que les autres de ce re-
tour qui ne crée rien. Les hommes de spontanéité avaient eu l'idée de Vutile , et ils en avaient tiré les sciences physiques et mathématiques : le philosophe , sorti de la réflexion , répétera apparemment les découvertes faites avant lui dans ces sciences par la spontanéité des autres. Les hommes de spontanéité avaient eu l'idée dn juste, et la société civile en était spontanément sortie : le philosophe , plus fort de réflexion , répétera les considérations de justice sur lesquelles ont été hasées la jurisprudence et la loi politique. Les hommes de spontanéité avaient eu l'idée du beau, et ils avaient produit des œuvres d'art ; le philosophe, l'iiomme de la réflexion , répétera leurs chants , leurs vers , leurs statues , leurs tableaux. Enûn , les hommes de spontanéité avaient eu l'idée de Dieu , et avaient produit la religion et le culte : le philosophe, le héros de la réflexion , répétera les idées qui ont engendré cette religion et ce culte. Et comme « il n'y a pas plus intégralement » dans la réflexion que dans l'opération qui la précède , ou 1) dans la spontanéité , » il s'ensuit que le pliilosophe sera toujours à la suite et à la queue des hommes de spontanéité , qu'il ne fera que les répéter et les reproduire. Donc le philosophe de M. Cousin n'est qu'un simple observateur; il constate, et ne fait rien autre chose ; tout au plus éclaire-t-il en répétant et résumant ce qui a été dit et fait. En un mot, c'est un critique. Il n'engendre point , il ne produit point , il ne pousse pas l'humanité. Je demande si l'idée que nous nous faisons des Pythagore, des Socrate, des Platon , des Aristote, des Descartes, des Leibnitz, et même des Locke et des Condillac, est conforme à cette hypothèse. Je demande ce qu'il faut faire, dans cette hypothèse, des Voltaire, des Diderot, des Rousseau, ces grands agitateurs du monde moderne. Je demande si les plus solitaires des métaphysiciens , si Kant par exemple ou Spinoza n'avaient pas le sentiment qu'ils créaient , si dans l'œuf de leur pensée pour ainsi dire ils ne sentaient pas quelque germe d'une humanité nouvelle. Le philosophe , un homme de réflexion sansspontanéilé! Ah! cela est trop absurde. Spinoza , enfermé solitaire avec son ontologie, aimait à se dessiner sous les trails de Mazanielle. M. Cousin a fait ici ce qu'il fait toujours; car en résumé son œuvre tout entière reproduit toujours le même
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cltMaiil d'analyse. Le sentiinenl e\isle partout , il l'a siippriiiif'' partout. L'tMre est iriplt* »'t un dans toutes ses niauifestalioiis; il a brisé partout (.t'itc Iriplicili* , et toujours l'élément t|ii(' j'appelle seulirucut lui a é(:iia|)p('. Il a, comme auraient dit les Pt^-res du Cliristianismc , divisé et mis en pièces la Tr nité sainte. Il a fait Dieu d'un seul élément, la raison géométrique; l'Iiomme d'un seul élément, la personnalité égoïste et aveugle qu'il nomme moj; cl il a conçu le philosophe comme n'étant également qu'iui seul éh-ment , la connaissance sous le nom de réilexion , un être sans cœur et sans entrailles.
La nature du philosophe dt'iinie, une autre question surgit: quelle est la fonction de cet liomnio , quel est le but de la philosophie? Selon nous, la philosophie, dans sa définition la plus complète et la plus élevée, est la science de la vie, c'està-dire la science do 1" litre. La philosophie et la religion sont donc au fond identiques. Toute religion est une philosophie. Toute philosophie a pour but de faire une religion, ou d'eu déf.iire une précédemment établie, dans le but d'une à venir. Qu'est-ce que la vie, comment se manifeste-t-elle , comment s'entretient-ellc et se développe-t-elle? qu'est-olle en nous, qu'est-elli' dans la nature, qu'est-clle dans l'Être universel':' Voilà le problème constant de la philosophie ou de la religion à toutes les époques de l'humanité. Mais l'humanité colleclive variant d'époque en époque, la vie du Hfoi et du nous, de même que la vie de la nature, en tant que conçue par nous et en nous, de même enfin que la connaissance de Dieu et des rapports qni nous unissent à lui, varient aussi d'époque, en époque avec Ihumanité. L'objet de la philosophie ou do la religion varie donc sans cesse; car, encore une fois, le sujet ou le moi se manifestant an sein d'une humanité progressive, l'objet , qui est aussi le moi , le twus , la nature conçue en vous , Dieu aperçu et senti en nous , ne peut pas ne pas varier. De là une révélation perpétuelle, toujours identique au fond, et pourtant toujours nouvelle. Or, à chaque époque, le sentiment que cette révélation nous donne revêt une forme; mais cette forme est passagère, muablc, transitoire. De là la lutte des philosophies entre elles et avec les religions. De là ce que l'on appelle le combat éternel des idées. On s'effraie de
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tout ce qui est opprimé dans le monde. Il doit donc, dans les évolutions du monde, être du parti de ce qui souffre et de ce qui est opprimé. Artiste, mais dans le sens véritable du mot, peut-il trouver le Beau sur la terre tant que la face humaine sera souillée du vice, obscurcie par l'ignorance, flétrie par les pleurs? Donc le perfectionnement, le progrès de toute chose est son but. Si donc il cherche la science, c'est pour en indiquer les conséquences; la politique est, pour lui, un corrcillaire de la philosophie. 11 ne sait ce que c'est que la science pour la science. L'humanité présente l'occupe ; il la voit tourmentée de problèmes. Qu'est-ce qui les résoudra , ces problèmes? En fait, évidemment, ce sera l'avenir. Mais à quelle condition l'avenir les résoudra-t-il , et pour quelle raison y a-t-il des philosophes dans le monde? L'avenir résoudra ces problèmes, parce que les philosophes auront préparé les solutions. Donc, théoriquement, jamais il n'a pu venir dans l'idée d'un vrai philosophe de dire comme M. Cousin : « La philosophie n'est pas à faire, elle est faite. Réunissonsen les fragments épars dans les écoles, dans les livres, dans l'histoire en un mot , et nous aurons pour résultat de ce dépouillement la philosophie dans toute sa beauté. » Et pratiquement, jamais non plus il n'a pu venir dans l'idée d'im vrai philosophe de dire comme M. Cousin : « La philosophie n'a pas d'autre but que le présent. Le présent est assez beau comme il est. Faisons une philosophie à rimage du présent. » Enfin, pour remplir sa fonction, il faut au pliilosopbe une méthode. J'ai montré ce que l'on doit entendre par là. J'ai montré que le philosophe n'a pas qu'un seul principe de certitude. Ici, en effet, se retrouve encore, et ne peut pas manquer de se retrouver, la trinité de l'être, sensation-sentiment-connaissance. S'il s'agit de la nature extérieure, la sensation prédomine et donne ^expérience. S'il s'agit de la vie du moi , le sentiment domine el se révèle par la conscience. Dans le cas particulier de la vi* collective, de la vit; du nous, le sentiment el le fait ou la sensation se réunissent pour i)i(>duire le consentement. Enfin, s'il s'agit de notions produites par le moi et le non-moi, ou de ce que l'on appelle des iilées, ces idées sont entre elles adéqitales ou non-adéquates. Si ces
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idées sont parfaiicment claires, comme, par exemple, les dcliiiilioiis que font jos géomètres, alors la connaissance domine à son lonr,et donne le raisonncmcnl, la raison pure, la logique. Expihienrc , conscience, conscnlenient, raisonnement, sont donc les quatre critt-rium de corliludcqne le philosophe emploie. Savoir, dans un sujcl doum'', (|uol est le critérium de certitude, voila la nii-thode, ou plutôt h- principe fie la méthode. Mais j'ai montré aussi que derrière toute méthode se révèle lonjours un être complet , sensation sentiment-connaissance , qui, tout en se rapportant a un certain principe de certitude, emploie pourtant indistinctement toutes les facultés de la nature humaine.
INI. Cousin, au contraire, ne donne pour critérium de certitude à son philosophe que l'obscrvalion, c'est-à-dire la constatation du fait ; car l'observation déiachée du sentiment, c'est l'observation à la manière des physiciens, c'est l'expérimentation propre à la physique, et pas autre chose. Essayer de pénétrer avec cela dans la vie du moi et du nous est une absurdité. Vous voyez , dites-vous: non , vous ne voyez pas; car voir, en cela, c'est sentir.
En définitive donc, en réunissant tous ces termes, on voit que le philosophe de M. Cousin est une réflexion sans cœur qui a pour but de se séparer du vulgaire en s'expiiquant à soi-même les choses au moyen de l'observation.
La nature est mutilée dans un tel homme ; le but qu'il se propose est peu noble , le moyen qu'il emploie insuffisant, et l'exécution impossible.