‹ Réfutation de l'éclectismeChapitre 23 sur 35 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

De l'histoire de la philosophie, selon M. Cousin.

Avec une telle notion de la philosophie et un pareil scntiuïcnt de ce que c'est qu'un philosophe , comment l'histoire même de la philosophie devait-elle apparaître à M. Cousin? l'.videmment comme une sorte de cabinet de curiosités,

comme un muséum où seraient rangés les produits de cette faculté particulière que M. Cousin appelle réflexion, c'est-àdire comme une série de systèmes qui , étant tous marqués du caractère d'observation critique, ont un droit égal à figurer aux regards des connaisseurs. Rien de lié, rien d'enchaîné, rien de suivi providentiellement dans tous ces systèmes. Chacun d'eux se présente avec son étiquette , le nom de son auteur, et sa date. Tout au plus le rapport entre un système et l'époque qui l'a vu naître se laissera-t-il apercevoir. Mais d'un système à l'autre aucun lien. Car, pour comprendre le lien entre deux systèmes , il faudrait comprendre où vont ces deux systèmes; et pour cela il faudrait les comparer à un troisième, à un quatrième, et se faire la même question, c'est-à-dire qu'il faudrait saisir le sens de la série tout entière.

Il n'y a moyen , en effet , de comprendre le sens de tant de systèmes philosophiques, en apparence individuels et particuliers à leurs auteurs, qu'en les rattachant, comme je l'ai montré dans la première partie de cet écrit, à la vie progrcvssive de l'humanité et à l'œuvre de formation et de destruction des grands systèmes qu'on appelle religions. Ces philosophies individuelles sont pour ainsi dire , comme les aérolithes des astronomes, des débris d'un ancien monde qui se décompose, ou, comme la matière sidérale que les mêmes Astronomes voient aujourd'hui dans le ciel, des germes non encore agrégés d'un monde nouveau qui doit surgir. Considérées ainsi, toutes les philosophies sont intéressantes; car foutes sont un pas pour sortir de la vieille religion , et en même temps un pas pour entrer dans la nouvelle. Le pyrrhonisme lui-même, c'est-à-dire le scepticisme arrivé au néant, est du plus haut prix, si je puis parler ainsi. Car, quand vous avez vu paraître un vrai pyrrhonien , supputez combien de siècles le séparent de l'époque fervente de la religion antérieure, et comptez qu'à pareille distance en avant vous verrez revenir la foi sous une nouvelle forme. Faites ce calcul, vous ne vous tromperez guère.

î\!ais, au contraire, si vous ne voulez pas que les philosophies Jouent un rôle dans la décadence et la formation des

VE L KCl.LCllSMl!:. 25.>

ruli(;ioi)s, comment voulez- vous les comprendre ? pourquoi viennent-elles? comment viennent-elles?

M. Cousin a jeté les yeux autour de lui,ot il a vu quatre syst(''mes principaux , ou quatre classes de systèmes, aux prises, li a rencontré des matérialistes, des spiritualistes, des mystiques, et des sceptiques. Il avait été tout cela lui-môme, et ce n'est pas un reproche que nous lui faisons; mais ce que nous lui reprochons, c'est d'avoir conclu, comme il l'a fait, que ces quatre systèmes étaient nécessaires, et d'avoir par cette conclusion anéanti la philosophie, sous prét<'\te de l'organiser. Une fois investi de cette remarque qu'il y a en ce moment quatre systèmes, et ne sachant lequel prendre, M. Cousin a jeté les yeux sur le passé, et il a également trouvé çà et la dans l'histoire ces mêmes systèmes : toutes les époques de destruction d'un ordre social et religieux présentent en effet le même phénomène que notre époque. M. Cousin a donc conclu qu'on pouvait classer les produits philosophiques en quatre systèmes. Et alors, suivant sa coutume, il a voulu voir là de l'absolu, de la haute logique ; et, renversant Tordre et la succession de ses découvertes , il a prétendu que c'était la haute loi;ique, l'absolu, qui l'avait conduit là. Je jjrends l'esprit humain , dit-il ; il me donne (juatre points de vue , (pialre systèmes ; donc la philosophie n'étant autre chose que l'esprit humain en action, ces quatre systèmes sont permanents, nécessaires, et doivent se retrouver inévitablement à toutes les époques de l'histoire. Or, continue M. Cousin , j'ouvre l'histoire, et en effet je retrouve partout ces quatre systèmes. Donc riiisloiredela philosophie confirme l'absoludcla philosophie. Donc série d'équations : i" l'esprit humain est adéquat h quatre systèmes, en ce sens qu'il produit nécessairement et ne peut pas ne pas produire quatre systèmes; 2° la philosophie , adéquate à l'esprit humain réalisé , est donc adéquate à ces quatre systèmes, c'est-à-dire qu'elle en est formée ; 5" l'histoire de la philosophie, adéquate à riiistoire de ces quatre systèmes, est donc adéquate à la philosophie même. Donc, dernière conséquence, quiconque sait que la philosophie est nécessairement formée de quatre systèmes, et connaît Tliistoire do ces quatre systèmes, possède la philosophie. « Telle est

2o6 UE l'éclectisme.

» cette méthode, dit M. Cousin, qu'il plaît à certaines pei- )> sonnes d'attaquer comme une méthode hypothétique : c'est » tout simplement, messieurs, l'ohservation appliquée d'abord » à la nature humaine, puis transportée dans l'histoire. Con- » cevez-vous en effet qu'on puisse rien comprendre à l'his- >■ toire , sinon à la condition de comprendre un peu l'esprit >' humain, dont l'histoire est la manifestation? Or la connais- " sauce de l'esprit humain , c'est la philosophie. Il est donc >> impossible de s'orienter dans l'histoire de la philosophie , si » on n'est pas plus ou moins philosophe, et la philosopliieest » la vraie lumière de l'histoire de la philosophie. D'autre » part, que fait celle-ci? Elle nous montre la philosophie, >' c'est-ci-dire les quatre systèmes qui , selon nous , la re- » présentent , se développant à travers les siècles , tantôt » isolés, tantôt combinés entre eux, faibles d'abord, pau- » vres en observations et en arguments , puis , avec le temps, » s'enrichissant et se fortifiant , et par là développant sans )> cesse la connaissance de tous les éléments , de tous les » points de vue de l'esprit humain , c'est-à-dire encore la phi- » losophie elle-même. L'histoire de la philosophie n'est donc » pas moins à son tonr que la philosophie elle-même en ac- » tion, se réalisant dans un progrès perpétuel', dont le terme » recule sans cesse devant nous comme celui de la civilisation » elle-même. Le résultat de tout ceci est le principe que je » vous ai signalé , et qui est , vous le savez , le but dernier de » tous mes efforts , l'àme de mes écrits et de tout mon ensei- » gnement, savoir, l'identité de la philosophie et de son his- » toire, l'organisation de la philosophie, ici par la science » pure , là par l'histoire même de la philosophie. ( Cours •> de 1829, tom. L ) »

Belle perspective, en vérité, que celle que nous montre IM. Cousin! Voyez-vous en quoi consiste, suivant lui, le progrès de la philosophie? Dans le progrès continuel de quatre systèmes qui ne se rejoignent jamais, ou plutôt qui s'éloignent toujours. A mesure que le monde avance , le sensuaUsmc s'accroît, et devient de plus en plus ffuissant, riche, convaincant ; le spiritualisme , de son côté , gagne chaque jour des forces; mais le mysticisme aussi est de plus en plus triom-

1)K L'iIcI F.f.TIS.MK. 237

pliaiil ; et enfin le scepticisme fait des conqinMes de son côté , et devient vraiment invincil)ie. A la limite l'esprit do riiomme, divis«î entre ces quatre systf-mes (également forts , ('gaiement puissants , ressemble à ces malheureux qu'on écartclait à quatre chevaux Voilà le progrès que connaît M. Cousin , xoilà ce qu'il appelle le développement admirable de la philosophie , voilà l'organisation di'linitivc qui est le but dernier de tous ses efforts, l'âme de ses dcrits et de son enseignement.

Voilà donc l'éclectisme système î Risum teneatis. L'éclectisme , dans sa plus haute conception , consiste à croire que l'esprit humain enfîendrenécessairementquatre systèmes faux, dont un est le scepticisme.

Alais si c'est une nécessite de l'esprit humain de produire toujours ces quatre systèmes, il faut bien s'y résoudre ; et alors, de ces quatre systèmes, le seul qui ait le sens commun , c'est le scepticisme. Si aujourd'hui l'esprit humain ne fait que répéter ce qu'il a fait hier , oi)éir à une loi absolue de sa nature en produisant quatre systèmes également vrais, également faux, h quoi bon chercher davantage? La philosophie se trouve faite, en effet, comme dit M. Cousin; elle consiste dans cet aphorisme : « Il est de l'essence de l'esprit humain d'engendrer à toutes les époques quatre systèmes également faux , le sensualisme , le spiritualisme , le mysticisme , et le scepticisme. » Cela étant, et la plulosophie ainsi faite, envoyons promener la philosophie; car, quant au fond des choses, il est évident, par cette nécessité même do l'esprit humain, que nous n'en pouvons rien savoir, et que le mieux est de répéter le vieux proverbe espagnol : De las cosas mas seguras la vuis negura en diidar.

Mais je veux mettre encore sur ce point M. Cousin aux prises avec lui-même. Croirait-on que le môme homme qui a si souvent répété que le scepticisme était «n des quatre systimex nécessaires qu'engendre l'esprit humain à toutes tes époques , ait écrit aussi que le genre humain ne vit que de foi, et que seulement les conditions de la foi se renouvellent ? Kh '. que disons-nous autre chose ? Mais on ne voudrait peut-être pus croire à pareille contradiction . quoicpie le lec-

258 DE l'éclectisme.

leur doive être habitué maintenant à réteinel conllit de M. Cousin avec lui-même. Citons donc encore ses propres pli rases. « I/athéisme , dit quelque part M. Cousin , est une )' formule vide, une abstraction de l'esprit qui se détruit elle- » même en s'affirmant ; car toute affirmation, même négative, )j est un jugement qui renferme l'idée d'être , et par consé- )' quent Dieu tout entier. ( Préface des Fragments^ 1826. ) » Ailleurs, M. Cousin s'exprime ainsi au sujet du dix-huitième siècle : « L'esprit du dix-huitième siècle n'a pas besoin d'a- » pologie. L'apologie d'un siècle est dans son existence; car » son existence est un arrêt et un jugement de Dieu même, » ou l'histoire n'est qu'une fantasmagorie insignifiante. On » accuse beaucoup l'esprit nouveau d'incrédulité et de scepti- » cisme ; mais il n'est sceptique que sur ce qu'il n'entend pas, » incrédule que sur ce qu'il ne peut croire ; c'est-à-dire que "les conditions de comprendre et de croire ayant alors, » comme déjà à plusieurs époques, changé pour le genre hu- » main , il fallait bien , sous peine d'abdiquer son indépen- » dance, qu'il imposât ces conditions nouvelles à tout ce qui » aspirait à gouverner son intelligence et sa foi. La foi n'est » ni épuisée ni diminuée. Le genre humain, comme l'individu, » ne vit que de foi ; seulement les conditions de' la foi se re- » nouvellent. ( Ibid. ) » Si l'apologie d'un siècle est dans son existence , si la foi n'est jamais ni épuisée ni diminuée, si seulement les conditions de la foi se renouvellent , si le dix-huitième siècle a ainsi vécu virtuellement dans la foi , et si l'athéisme lui-même est au fond une aflirmalion , s'il renferme implicitement l'idée d'être, et par conséquent Dieu tout entier, n'est-il pas évident que l'athéisme, et à plus forte raison le scepticisme, n'ont apparu, à différentes époques, que dans un but providentiel , parce que les conditions de comprendre et de croire changeaient alors pour le genre humain? Donc jamais l'athéisme et le scepticisme n'ont existé pour eux-mêmes, en eux-mêmes , sans but ultérieur. Donc, comme je l'ai déjà établi dans la première partie de cet écrit, les sceptiques ont été des philosophes qui défaisaient une religion pour en faire une autre. Donc il est absurde de donner le scepticisme pour une des formes pcrmanenies et nécessaires de la philosophie

DU l/i;CLEOTISMK. 2.>!)

à loiilcs les époques. J'espiMt' (ju'il est iinpussible il»; se mieux réfuter Moi-im^me que ne fait M. Cousin.

Substituons queUiues vérités à celte tliéorie insensée de l'esprit humain, de la |)liilos()plii»' , et de l'iiisloire de la pliilosopiiie , idciitiliés avec quatre systèmes.

]] est i)ien sûr, en effet, (|iii' ces trois termes, esprit humain, pliilosopliie, liisloirc de la philosophie, se correspondent, et sont virtuellement identi(|ues entre eux. Mais il ne s'ensuit pas qu'ils soient identitiues à quatre systènx's divergents, éversifs l'un de l'autre, et pourtant nécessaires d'une nécessité absolue. Conclure, comme fait M. Cousin, de ce qu'à certaines époques l'esprit humain produit quatre systt-mes , que nécessairement l'esprit humain doit produire quatre systèmes ; que la philosophie est cela, et ne peut être que cela; enlin que l'histoire de la philosophie ne peut pas non plus être autre chose , c'est une conclusion fort peu légitime. On peut répondre à M. Cousin : Si l'esprit humain produit des systèmes contraires , c'est qu'il n'est pas arrivé à la vérité ; mais sa nature essentielle n'est pas de produire des systèmes ainsi opposés. Chacun de ces systèmes cherche la vérité, et espère y parvenir un jour. Donc la philosophie n'est pas seulement la constatation de ces systèmes. Donc l'histoire de la philosophie , j'entends l'histoire véritable de la philosophie, .serait celle qui montrerait la tendance de tous ces systèmes à un but commun , et non pas celle qui les montrerait se foriiiiant isolément et s'écarlant de plus en plus les uns des autres.

M. Cousin n'est pas même arrivé à la raison profonde de l'existence historique de ses quatre systèmes exclusifs. D'abord il n'y en a pas quatre , mais trois ; et ces trois systèmes répondent aux trois éléments inséparables de notre être , sensation- sentiment- connaissance , lorsqu'il arrive que ces éléments se développent chacun isolément. La sensation, considérée d'une façon exclusive , engendre le sensualisme ; le scnlhnent , s'abandonnant à lui-même au lieu de s'appuyer sur la réalité présente et sur la raison, donne le mysticisme; enlin la connaissance , sans l'activité et le sentiment , produit le scepticisme. I.e quatrième système de M. Cousin , ce qui!

2£0 DE l'kclkctismf.

appelle l'idéalisme ( et par là il entend un spiritualisme exalté du moi à la mani{!rc de Fichtc, pareil à celui par où lui-même avait passé à la suite de Fichte ), n'est qu'un cas particulier du mysticisme.

Voilà précisément où gît l'identité de l'esprit humain et de la philosophie. L'esprit humain étant sensation-senlimentconnaissancc , ces trois systèmes s'en déduisent , non comme nécessaires d'une nécessité absolue, mais comme des produits possibles de l'cspfit humain.

N'est-il pas vrai que dans les crises de notre vie nous passons alternativement par la prédominance de la sensation, du sentiment, et de la connaissance ? Hé bien, ce qui se passe dans l'homme se passe dans Tliistoire ; ce qui a lieu en notre esprit a lieu dans l'esprit humain.

La philosophie se tourne d'une façon prédominante vers un des trois termes de notre connaissance et de notre activité; et de là résultent les trois grands systèmes, qui se subdivisent ensuite en une multitude. De même l'histoire de la philosophie , qui n'est que la trace et la projection de la philosophie dans le temps, reproduit d'époque en époque ces trois tendances ou systèmes. Mais on peut et on doit remarquer qu'à certaines époques ces trois tendances finissent' par se fondre dans une synthèse qui est dans la droite ligne de la vérité , qui , dans l'infini , se dirige vers la vérité absolue , et qui est la vérité absolue sous une certaine enveloppe ou forme. Cette synthèse est la connaissance de la vie , c'est-à-dire de Dieu. Cette synthèse est la religion.

Alors le mysticisme, le matérialisme, et le scepticisme, s'éloignent de l'humanité comme une crise de Tenfance , ou comme le rêve du malade : vchit œgri somnia; et l'humanité s'assied dans un sentiment calme de la vie, de même que dans les rares moments de noire existence où il nous est donné à la fois de nous sentir ce que nous sommes toujours virtuellement, c'est-à-dire triples en un, scnsation-sentimentconnaissance, nous sommes calmes dans la plénitude de notre être. k

Qu'est-ce à dire, sinon que l'esprit humain cherche une forme nouvelle de la véi ité absolue , en passant par les ex-

DE l'écli:ctismi:. 201

liémes de trois systèmes crroiii's, mais qu'il y arrive , parce qu'à un certain moment de sa cours»,' laborieuse , la nctuvellc forme de la vérité absolue lui apparaît. Ces trois svsièmes n'étaient donc jtas pour eux-mêmes et sans but ultérieur; ils étaient pour que la synthèse ou la religion vint un jour se mettre à leur place (I).

Page 1