XIX
[)c l'idée même de récleclisme comme movcn d'arriver à la vé. ité
L'éclectisme système, consistant dans la constatation de quatre systèmes divergents nécessaires, est une si énorme absurdit('', que ni M. Cousin ni ses élèves n'ont pu s'y tenir. Aussi n'est-ce réellement pas à tiire de système , mais plutôt à titre de méthode, que l'on a répété le mot d'éclectisme après M. Cousin. Lu'-méme , en 1820, après ses Préfaces et ses Cours , en est venu à déserter l'idée de système pour définir l'éclectisme une sorte de tentative empirique d'accommodement entre des idées diverses. « Qu'est-ce que l'éclectisme ? )' dit-il en tète du Manudùe ïennemann ; c'est ne repousser
(i) C<tle vérité, que la pliiîosopliie propr.mrnt dite est an aciieniinenient vers la religion, qu'elle ne détruit pas t]iiit|iiement pour détruire, mais p'Hir fonder, commence à èlre bien conqirise. Nous Venons de lire nne thèse rcmar(|naiile d'un Jeune et savant professeur, M. E. Vaclierot, où elle est sotitenue avec une grande conviction et un rare talent :« Erret pi avissime, dit M. Vacheror , qui » putet duas fai'uilale.<: in hoc indefinitn labure eminere, nnam qni- •> dein philo-iopliiam tpia' ruinas laeint siragesque, alleram vero re- ■■ lii,'iotiem (|ii;e re|)aret ac a-ddicet nionumenla ; ralio una semper " eadenique nuiic reruni molem ac ordiuem vi analyl'ca dissolvii , » nuDc di-ipeisa nnnibra scientiie synihelica recoll gil, inqne corpus " hene infornialimi redij^il. { De rntionis auctoritaCe tuin in se , iniri •' secitndiim S. Ausclmiun considerata ; Csen , i836.)
202 DE L'iicLLCTISMK.
» aucun syslènic, et n'en accepter aucun en enlicr ; négliger " ceci, prendre cela , choisir dans tout ce qui paraît vrai et » bon, et par conséquent durable. Il est évident que chacun )) des systèmes que nous ont légués les dix-seplième et dix- " huitième siècles ( systèmes aussi anciens que la philosophie » et inhérents à l'esprit humain ) n'est pas absolument faux, » puisqu'il a pu êlre ; mais il est de toute évidence aussi que » nul de ces systèmes n'est absolument vrai , puisqu'il a cessé » d'être, à 1 encontre de la vérité absolue, qui , si elle parais- >' sait, éclairerait, rallierait, soumettrait toutes les intelligen- » ces. » Voilà donc, en 182!», M. Cousin qui reconnaît qu'il y a une vérité qui pourrait rallier les intelligences. Que devient, je le deu)ande, son système de la nécessité absolue des quatre systèmes?
Considéré comme méthode , l'écleclisme ne supporte pas l'examen. Car pour choisir entre plusieurs systèmes , il faut avoir un motif de choisir , c'est-à-dire qu'il faut savoir d'une certaine façon ce que l'on cherche. M. Cousin lui-même a reconnu quelque part celle vérité : « Pour recueillir et réunir » les vérités éparses dans les différents systèmes , dit-il ( Pré- X face de 1820 ) , il faut d'abord les séparer des erreurs aux- )) quelles elles sont mêlées ; or pour cela il faUt savoir les » discerner et les reconnaître ; mais pour reconnaître que telle » opinion est vraie ou fausse, il faut savoir soi-même où est » l'erreur, et où est la vérité ; il faut donc être ou se croire V déjà en possession de la vérité , et il faut avoir un système )' pour juger tous les systèmes. L'éclectisme suppose un sys- » lème déjà formé , qu'il enrichit et qu'il éclaire encore. » Rlalheureusement pour l'éclectisme de INI. Cousin, son système consistant dans la nécessité de l'existence et du développement de plus en plus large de ([ualre systèmes inconciliables puisqu'ils sont nécessaires, il s'ensuit que M. Cousin est vraiment incompréhensible lorsqu'il parle de conciliation entre les systèmes !
Qu'est-il donc résulté de tant de contradictions? C'est que le public n'a entendu par éclectisme qu'une dispç^sition à accepter indifféremment toutes sortes d'opinions. « L'écleclisme, )' dit un disciple de celte école , s'applique aussi au goût tant
DE I.'nCI.F.CTISMf. 205
» physique qu'cslhiUiqnc. Un gastronoiup qui , juToptaiil les » jouissancos de quelque part qu'elles lui vienneii t, ne (l«;(laigne ). pas tin mets par la seule raison qu'au lieu d'Otre un priKlnit » de la cuisine française , il appartient h la cuisine anglaise, » italienne, espagnole, im-rite la quaiiOcation d'éclectique, «aussi bien que le littt'rateur qui , sachant bien qu'aucune » nation n'a le monopole du génie des lettres ou des arts, et » que les fornios de la beauté peuvent varier, admet des gen- '< res divers , Shakspeare et Corneille , Racine et Schiller , » Voltaire et Miiton, à condition seulement que ces genres " soient raisonnables et dignes d'intérêt. On connaît lechar- ■' mant dessin de Charlet qui exprime ainsi cette idée : Déjeii- » nons avec te claasique et soupons avec le romantique : il » y a d'exccltents morceaux à manger dans les deux école.". '< I Encyclopédie des gens du monde. ) »
Je ne connais pas , en effet , une meilleure définition de Té- < lectisme.
§xx
Qu'il «'agit de synthèse, et non pas d'éclectisme.
J'avais formé le projet d'exposer ici , sons ce titre , en opposition avec tout ce que je viens de renverser, la méthode du véritable éclectisme, c'est-à-dire de la véritable synthèse. Car je suis intimement persuadé qu'au-delà du syllogisme et de l'induction il y a un art nouveau de la pensée.
Il arrive des époques où, un sentiment nouveau se développant au sein de l'humanité, des idées qui paraissaient inconciliables apparaissent tout-à-coup comme les membres d'un même corps , où une pensée unitaire relie mille pensées disséminées dans le cours des siècles; je crois que nous sommes à une de ces époques.
Une idée qui n'est pas seulement une idée, mais qui est aussi un sentiment, et qui n'est pas seulement un sentiment et une idée . uiais qui est aussi nno pratique , la doctrine de la perfer-
26i DE l'éclectisme.
tibilitéa lui pour nous. De là la révélation de la succession et de renchaînement des choses; de là la conception de l'unité des idées et en même temps de leurs formes successives ; en d'autres termes, le sentiment de la vérité aijsoliie sous la forme de vérités relatives. J'ai déjà touché ce point capital dans la première partie de cet écrit, en montrant comment la vérité absolue nous est donnée dans la vérité relative.
Un progrès de la logique , en tant que la logique est l'art de la connaissance? successive donnée à l'humanilé, doit donc correspondre à ce progrès de notre nature.
Oui, il doit y avoir un nouvel instrument logique, un nouvel organum , comme parlent Aristote et liacon. Mais son nom est synthèse, et non pas éclectisme. Il ne consiste pas à opérer mécaniquement pour ainsi dire sur les idées; mais il consiste à recueillir la vie cachée sous les idées , pour faire revêtir à cette vie d'autres idées, pour lui donner une nouvelle forme, une nouvelle manifestation.
Cet art sera nouveau sans l'être; il sera particulier à notre époque , bien que toujours l'humanité l'ait connu et employé. Mais ce qui était faible deviendra grand , ce qui était germe se développera.
Le syllogisme et toutes les règles logiques auxquelles il donne lieu étaient pratiqués de tout temps avant d'être rédigés en corps de doctrine; de même l'induction était employée de tout temps avant que Bacon la préconisât. La synthèse dont je parle a de même été connue de tout temps. Mais je soutiens qu'elle n'a été ni bien comprise ni largement pratiquée jusqu'à présent.
J'avais formé , dis-je, le projet d'exposer, en contradiction avec l'Eclectisme, les bases de la Synthèse. Mais ce serait ajouter un livre dogmatique à un livre de critique. Je renvoie donc ce sujet (!}.
(i) Voy. rarlicle Synthèse de Y Encyclopédie NoiweUe.
m; l 'lici.F.r.n mi". 2(}.'>
4i XXI.
Conrlusion.
Vauvenargiios, ce Pascal du dix-huitième siècle, qui, comme Pascal, mourut si jeune , a légué à l'avenir cette formule : Les grandes pensées viennent du cœur. Ce mot est si beau et si profond quil est, suivant nous, la clof de la pliilosopliie. Vingt siècles avant Vauvenargues , Platon avait exprimé la môme vérité , d'une façon plus sublime encore , en disant : Dieu nous a donné deux ailes pour nous élever à lui, l'amour et la raison. Et entre Platon et Vauvenargues, Jésus, certes, ne fit pas rétrograder riiumanité parce qu'il exalta Tamour.
Ils sont donc bien aveugles les hommes qui nous disent aujourd'hui qu'il ne s'agit plus de cœur, d'amour, de charité, de sentiment , mais seulement d'intelligence ; que la prédication de la charité put con-.enir autrefois, mais que les temps ont bien changé et que le monde aujourd'hui appartient à l'intelligence. Ils sont aveugles, dis-je , et ne se montrent pas euxmêmes les plus intelligents dos hommes ; car ce machiavélisme philosophique , celte apologie de la tète aux dépens du cœur et des entrailles, qu'ils nous prêchent aujourd'hui sans aucune pudeur, est tout simplement une absurdité. Est-ce que sous la pensée il n'y a pas toujours un sentiment bon ou mauvais qui meut la pensée? Est-ce que le sentiment n'est pas la cause de la pensée? Est-ce que la connaissance n'est pas la forme du sentiment? Le sentiment et la pensée sont donc harmoniqucment liés et pour ainsi dire identiques: car l'un est le germe de l'autre. Tant vaut le sentiment, tant vaut la pensée. Les grandes pensées viennent du cœur.
C'est cette vérité que M. Cousin a méconnue; mais ayant méconnu cette vérité, il se trouve avoir méconnu toutes les vérités, parce que celte vérité est m capitale qu'elle est pour ainsi dire au cenire de tout ot l'axe même de la nature humaine.
2G6 UE l'1£CLECTIS1MK.
Il est aisé de voir en effet que toutes les erreurs de M. Cousin ne sont que la suite et la reproduction de cette erreur fondamentale ; que cette lacune du sentiment se retrouve dans co qu'il appelle sa méthode, sa psychologie, son ontologie, sa notion de la pliilosophie , son histoire de la philosophie , et finalement son éclectisme.
i<^M. Cousin a méconnu le sentiment dans la pensée, et de là son erreur sur la méthode. Ne faisant pas acception du sentiment, que devenait pour lui la philosophie? Une matière de connaissance ; pas autre chose. Voilà donc exclus de la vie du moi tout ce qui participe de l'amour et de la charité. La philosophie se réduit à connaître : elle est analogue à la géométrie et à la pliysique ; c'est une science d'observation. Le philosophe de M. Cousin est un être égoïste qui regarde le monde moral comme un géomètre considère des lignes et un physicien des corps. Mais un tel être , hors de la géométrie et de la physique , est nécessairement aveugle. Car nous ne regardons dans nos semblables qu'avec le cœur, le sentiment , et nous ne regardons également en Dieu, si je puis parler ainsi, qu'avec le cœur, avec le sentiment. Le philosophe de M. Cousin est donc privé à la fois de la communion des hommes et du sentiment divin. Il n'a ni patrie , ni tradition , ni famille ; il est sans ancêtres et sans postérité. L'humanité n'existe pas pour lui; et quant à Dieu, s'il en parle , c'est uniquement à titre de cause première : car autrement comment en parlerait-il, ne le sentant réellement ni en lui-même ni dans l'humanité? Où mène une telle philosophie? Partie de l'égoïsme, elle aboutit à l'égoisme. Indifférente à tout dans son germe et à son origine, elle reste indifférente à tout dans son résultat et à sa conclusion. Je délie avec une telle méthode de trouver un seul principe de sociabilité, de fonder le droit, la politique sur quelque fondement raisonnable. L'humani'é passée , de même que la société vivante , ne sont pour cette philosophie sans ccur que dos faits dont elle n'a pas la clef. Elle les voit objectivement comme elle voit le monde de l'espace; mais ce n'est pas là les comprendre. Les comprendre, c'est les comprendre sul^jectivement. M. Cousin définit sa méthode «une philosophie qui, ne se » proposant d'autre lâche que celle de comprendre les choses.
Dli L'liCLECTl^MH. 207
» accepte, explique et respecte tout. [Préface de IK26.) » Nou, cette philosopliie indiiïôrcnle iip ((iiiiprend riun , n'expluiue rien, et elle n'accepte tout que piir impuissance. Elle s'est mise (lu premier couj) iiors de la vie du moi et du nous; elle est lioisd»; riiumauilt'',elle n'est pas et ne peut pas Olre muse dans l'Iiumaniti'; file ne saurait jouer d'autre rùlo auprf-s des forces qui iriomplient provisoirement dans le monde que celui d'un parasite, d'un llatteur, et d'un esclave.
2° En psychologie , M. Cousin , pour avoir méconnu le sentiment, était évidemment frappé d'un aveuglement radical. Car s'il est vrai, ( omme je crois l'avoir démontré , que tout le travail métaphysique des trois derniers sii'cles ahoulit à cette formule que le moi dans sa manifestation est triple, c'est-àdire que nous sommes toujours et à la fois sensation, sentiment, connaissance , il s'ensuit évidemment que méconnaître le sentiment dans la pensée, c'est méconnaître au premier chef la vérité même. Les théologiens, sous le langage desquels se cache au fond la plus savante et la plus profonde des psychologies, nommaient péché contre le Saint-Esprit cette absence du sentiment; et c'était là, disaient-ils, le plus énorme des péchés de l'intelligence. Ils avaient raison. Comment, méconnaissant l'amour, le sentiment, la charité , c'est-à-dire le lien éternel qui unit , sous tous les aspects, le moi au non-moi , et qui, engendré de leur union , les reproduit éternellement l'un et l'autre; comment, dis-je, méconnaissant ce troisième terme qui est à la fois cause et effet , source de la vie et résultat de la vie, pourrait-on comprendre quelque chose à la science de la vie? Aussi je crois avoir démontré amplement (\ ) que tout ce que M. Cousin a écrit sur la psychologie est un tissu d'erreurs et de contradictions.
5° Iigaré sur la psyriiologie, M. Cousin ne pouvait manquer de s'égarer sur l'ontologie ; car l'ontologie n'est, comme je l'ai déjà dit , que celle psychologie supérieure , qu'il faut soigneusement distinguer de l'analyse de nos facultés ou de la psychologie proprement dite. Dans l'ontologie, il s'agit tou-
(i) Dans l'arlicli* Condi/luc de \' Encyclopédie Xonvellc, dan» l'jilicli- Conscience, cl dans k* i)rL'st'nt t'cril.
2C8 DE l'éclectisme.
jours de la vie et de la vie du moi; car, quoiqu'il s'agisse de Dieu et de la nature, c'est toujours du moi qu'il s'agit. Dieu , dit la Bible , a créé l'homme à son image. Et comme c'est lui aussi qui a créé ou plutôt qui crée éternellement le monde, son image se retrouve aussi dans la nature. Psychologie et ontologie sont donc , à un certain point de vue, identiques. Aussi est-il vrai de dire, comme je l'ai soutenu plus haut, que le sentiment philosophique peut aussi bien et peul-èlre mieux prendre racine dans les hautes questions de la métaphysique que dans l'élude prolongée de nous-mème. Quoi qu'il on soit , il est certain que toute erreur considérable en psychologie se répétera infailliblement en ontologie. Celui qui a méconnu Dieu dans son image, l'homme, se trouve par là nécessairement méconnaître Dieu et la nature, cette autre représentation de Dieu. Or, si la vie du moi se compose de trois termes unis et indivisibles, et si un terme sur trois, un terme aussi essentiel que le sentiment, qui est la clef même de la vie puisqu'il précède tout phénomène et qu'il en résulte , qu'il est le rapport en un mot; si un pareil terme, dis-je, vous manque , comment pourrez-vous faire sainement de l'ontologie? Là plus que jamais il s'agit de la vie en mouvement ^de la dynamique de l'être; là donc la notion du sentiment, ressort éternel de la vie, est plus nécessaire que jamais. Psychologue, vous pouviez faire , indépendamment du sentiment, quelques bonnes observations expérimentales sur les facultés de l'esprit : ontologisle , vous ne pouvez raisonner de rien sans le sentiment. Vous pouvez faire de la logique , que vous appellerez de l'ontologie et qui n'en sera pas ; voilà tout ce qui vous est permis. Vous pourrez même rencontrer, dans certaines formules de logique , une apparence et comme une ombre de la vérité , semblable à l'ombre qui révèle à la fois nos corps et la lumière qui nous éclaire, mais qui n'est cependant qu'ombre et obscurité. C'est ce qui est arrivé à M. Cousin , avec sa formule du fini, de l'infini, et de leur rapport; il n'a produit en cela qu'une formule logique, une sorte de machine à raisonner de tout avec une aj)parence de profondeur, mais sans lumière, sans vie, sans qu'il en résulte aucun clfet moral et religieux. Aussi a-t-il été obligé de baisser pavillon, non seulement devant le
ui: i.'iîci.FCTivM?-.. 20!)
Christitinisme, mais devant lesprOtics, et do rcconnattio que son cxplicalion par l'absolu n'i'tait praliquciiicnl bonne à rien. Sint^ulicr représiMilanl de la pliilosopliiiî , qui, d'un côtr, proclauK! le irioniplit' de sa science, et d'un autre côté la renie; (jui voudrait bien porter la philosophie au Panthéon , mais qui en route prend peur et la jette tout doucement aux gémonies; qui souille le chaud et le froid, qui dit le pour et le contre , qui triche au jeu pour ainsi dire. Kh! si vous avez la formule de IV'lre, comme vous le dites, à quoi bon ce respect hypocrite pour le Christianisme, et pourquoi voulez-vous laisser la superstition et l'idolâtrie régner sur la terre? Si vous avez cette formule, vous avez par là même une religion ; et si vous avez une religion , c'est une lâcheté que de renier celte religion devant les prêtres des autres religions, même quand vous ne la renieriez pas par intérêt , par politique, pour ne pas être inquiété et faire votre chemin dans le monde. « La philosophie, » dit à cela M. Cousin, est patiente: elle sait comment les » choses se sont passées dans les générations antérieures, et » elle est pleine de confiance dans l'avenir: heureuse de voir » les masses, le peuple, c'est-à-dire le genre humain tout en- » lier, entre les bras du Christianisme , elle se contente de lui » tendre doiicement la main , et de l'aidera s'élever plus haut » encore. {Cours de IS2S. ) » Ah! vous êtes trop patient en vérité ! patient jusqu'à cacher la lumiil're sous le boisseau! C'est pour le peuple , vraiment , que vous prenez tant de soin ? J'aurais cru, moi, que c'était pour ceux qu'JIomère appelle les pasteurs du peuple, et qui tondent et mangent quelquefois leur troupeau. Ceux-là disent qu'il faut une religion au |)euple afin de le museler : vous me paraissez dire de même. « Il y aura toujours des masses dans l'esiièce humaine, dit » M. (](msin; il ne faut pas s'appliffuer à les décomposer et les )) dissoudre d'avance. I.a philosophie est dans les masses sous » la forme naïve, profonde, admirable de la religion et du culte. » Le Christianisme, c'est la philosophie du peuple. {Ibid.) » Ainsi donc deux doctrines, la doctrine ésotéritiue pour M. Cousin et les cla ses supt'rieures de la socii'té auxquelles M. Cousin connnunique sa parole, et le Christianisme pour le peuple. Ah! c'est là de l'hypocrisie! i.e temps des doctrines ésoléri-
270 DE l'éclectisme.
qiies est pass('. Jésus n'a pas eu de doctrine csotérique, et la lumière est à tout le monde. Vous vous êtes vanté quelquefois d'être sorti du peuple : c'est pour cela apparemment qu'arrivé à comprendre, vous ne^voulez pas que le peuple comprenne, et que vous tirez réclielle derrière vous, content d'être enfermé dans le sanctuaire de l'intelligence avec quelques privilégiés! Mais tout ce que vous dites, est-ce vrai? Est-il vrai que le genre humain tout entier soit dans les bras du Christianisme, quand sur un milliard d'hommes on ne compte pas deux cent millions de chrétiens? Et puis, est-ce que le Christianisme n'est pas décomposé ? Est-ce que cette décomposition ne s'active pas tous les jours? Est-ce qu'après la renaissance n'est pas venu le protestantisme, après le proleslantisme l'incrédulité? Est-ce que vous n'êtes pas vous-même la preuve du triomphe de l'incrédulité sur le Christianisme? Car ne vous déclarezvous pas incrédule dans ces paroles mêmes où vous enseignez le respect hypocrite des croyances populaires? Voilà une belle nation que celle que vous imaginez et que vous voulez faire, où d'un côté les aristocrates ne croiront pas au Christianisme et seront philosophes, tandis que le peuple sera croyant. Une telle situation est aussi immorale qu'impossible. En fait , ditesmoi si le peuple en France est cathoUque , s'il est chrétien ; et la jeunesse que vous formez scra-t-elle chrétienne? Elle sera simplement démoralisée. Le peuple n'a plus de religion; deux siècles d'incrédulité ont versé leurs enseignements des rangs de l'aristocratie et des marches du trône jusque dans les derniers rangs du peuple. Mais le peuple tout entier, grands et petits, a besoin de religion : si vous avez une vérité religieuse, venez-lui donc en aide. Ne voyez-vous pas que l'hypocrisie que vous enseignez est la destruction même de toute religion? Qui voudra croire quand on saura que les gens supérieurs comme vous ne croient pas et ont droit de ne pas croire? Mais pourquoi réfuter de pareilles clioses? Tout cela , c'est du mensonge. La vérité, c'est que la formule du fini, de l'infini, et de leur rapport, n'a de valeur que comme formule de logique, dans le sens où l'inventa Ramus; que M. Cousin l'a bien senti , et que n'osant proposer sérieusement cette formule comme la métaphysique de la myraie, parce qu'il aurait fuit éclater de
Dii l'iîclectis.mk. 271
lire lotit le inonde, il s'est bien vu forcé de rendre les armes au Clirisliaiiisiiio. Mais il fallait le faire avec noblesse , et dire liaulciiiont : Ma pliilosopliie ne nie conduit qu'à des abstractions logiques; or, de telles abstractions ne peuvent servir de guide à la vie morale; la religion est donc quelque chose que je ne comprends [las, quelque chose au-dessus de ma philosophie. Mais, au lieu de cela, traiter la religion de pur symbolisme, et prétendre qu'on possède le fond de l'idée que cachent ces symboles , quand on sent bien soi-même que l'idée (juc l'on met en avant est une formule privée de vie, c'est manquer à la fois au Christianisme et à la philosophie. D'où vient que M. (Cousin n'a pas trouvé un principe de métaphysique capable de nous servir de phare dans la vie ? Et d'où vient que, ne l'ayant pas trouvé, il n'a pas reconnu franchement qu'il ne l'avait pas trouve , mais a pu s'abuser au point de croire qu'une proposition où il n'y a pas une étincelle du feu divin de la charité était identique avec le Christianisme, inspiré par l'amour de Dieu et des hommes? Cette impuissance et cette illusion proviennent toujours de la même source , de ce que la méihodc de M. Cousin ne connaît pas et n'admet pas le sentiment.
A" La même lacune du sentiment a fait errer M. Cousin dans l'histoire de la philosophie. Cette histoire présentait un grand nombre de systèmes et de tendances diverses. Il s'agissait de rattacher ces tendances, ces systèmes à quelque chose, de les comprendre, et de les faire aboutir. Au lieu de cela , faute de sentiment , M. Cousin s'est mis à la suite de tous ces systèmes; il en a proclamé la légitimité , voilà tout ce qu'il a su faire ; il n'en a embrassé aucun, et les a tous admis : c'està-dire qu'il est arrivé à rien , au néant , au chaos, à la confusion, à l'absurde. Tout ce qu'il a pu faire, en effet, c'a été de les grouper comme un naturaliste groupe des animaux en geures et en espèces. Son esprit n'a pas été plus loin , toujours faute de celte aile que Platon appelle le sentiment. Il n'a pas vu d'autre but à la philosophie que de tirer des différents pays et de rapprocher tous les systèmes analogues ; de mettre ensemble tous les systèmes sensualistes de la France, (le l'Allemagne, de l'Angleterre, puis les systèmes Idéalistes,
2T2 Dl' l.'ÉCLKCfISME.
puis les systèmes sceptiques , puis les systèmes mystiques , et d'uvoir ainsi (ce sont ses propres termes) « quatre grandes » et riches écoles qui se balancent toutes les quatre sur le » théâtre élevé de la philosophie européenne, qui toutes les » quatre se recommandent par des services et des titres di- » vers, mais à peu près égaux, et présentent à l'impartiale » postérité des noms à peu près aussi célèbres les uns que » les autres. [Cours de I82!î, tom. IL) » Voilà un beau chefd'œuvre , et l'humanité est bien avancée sachant qu'il y a en ce moment des sensualistes, des spiritualistes, des mystiques, et des sceptiques; et que ces quatre systèmes forment quatre grandes et riches écoles, où l'on trouve des mérites et des titres à peu près égaux et des noms à peu près également célèbres. Il s'agit bien, ma foi, de célébrité! La philosophie est-elle donc un spectacle, les philosophes sont-ils uniquement bons à regarder comme des athlètes ou des joueurs de quilles? Qui ne sent, dans celte prétendue classification, l'absence du sentiment et de l'intelligence subjective ? Il s'agissait de savoir pourquoi il y a aujourd'hui des sceptiques, et quelle œuvre ils accomplissent; il s'agissait de savoir qui a raison du matérialisme ou du s])iritualisme'; il s'agissait de comprimer le mysticisme, en lui monlrant les causes de ses égarements. Il s'agissait de la vérité , en un mot. Il s'agissait de la religion et de la moralité humaine. L'homme de notre temps, troublé jusqu'au fond de son être, demande ce qu'il faut croire ; il crie en grâce qu'on lui explique pourquoi, après Descartes, Locke et Condillac , pourquoi Spinoza et Malebranche, pourquoi Hume, Berkeley, Leibnitz et Kant, pourquoi Sw edenborg et Baader ; il s'effraie de voir les folies de rilluminisme répondre aux abjectes orgies du matérialisme ; il demande le mot des trois derniers siècles, la fin de ces tendances, de ces luttes, de ces systèmes contradictoires. Mais si vous ne pouvez pas lui dire ce dernier mot , lui indiquer cette fin des idées après laquelle il aspire , ne lui ôtez ])as du moins l'espoir que la vérité existe virtuellement et se manifestera un jour. Car cette espérance est vraiment tout ce qui reste à celui qui cherche le beau cl le vrai, et qui se sent accablé du poids do laul de systèmes contraires. Hé bien, c'est
i)b l'écleciismi;. 273
précisément cette dernifre planche de saliit, cette derniùre ombro dVspriance que M. Cousin nous onlî vc de sang-froid et de t,'aiel<' de cœur. A la plainte universelle qui s'oxliale du sein (le notre ('poque, M. Otusin répond en réj^ularisanl, immobilisant, tHornisant la lutte dos syslt-mes. Il ne voit lu, quant à lui, que des couronnes pour les penseurs. F>e sentiment t'-iant pour lui lettre close, à la plainte du sentiment qui se trouble de voir aux prises niati'riali>.nje , spiritualisme, mysticisme, et scepticisme, M. Cousin n'-pond par la constatation de ces systèmes, qu'il dt'-ciare irréductibles. Ce spectacle l'enchante , tant de célébrités le charment; ne lui en demandez pas davantage. Il classe les systèmes comme un naturaliste; il s'extasie sur les noms célèbres comme un rhéteur. Et pour qu'il ne restât aucune issue par où s'échappât l'espérance , M. Cousin a conclu hardiment du présent au passé. C'est là-dessus , en effet , c'est sur le spectacle de notre temps, et non pas l'histoire à la main, qu'il a résumé toute l'histoire de la philosophie par cet aphorisme, que l'esprit humain à toutes les époques produit invariablement et nécessairement quatre systèmes qui se détruisent et se combattent , et dont l'un , le scepticisme , nie tous les autres. Mais n'est-il pas évident que , si cela est, le scepticisme seul a raison , et que M. Cousin est fou de ne pas se proclamer sceptique ?
5" 11 est sceptique en effet , et jamais en vérité on ne le fut davantage. Seulement il n'ose pas le dire ; en quoi il a vraiment tort , car il faut toujours paraître ce qu'on est. Mais, réduit à l'impuissance de comprendre la raison des diverses philosophies, il a fait de cotte impuissance même un sjsième, et il a appelé cela éclectisme. Dans sa bouche, ce mot équivaut donc 5 ci'tif propositiim : Il y a fatalement quatre systèmes de philosophie qui comprennent tous les systèmes, et qui sont également légitimes, savoir: le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme, et le scepticisme; prenez celui que vous voudrez , et ne m'en demandez pas davantage. *A-t-on jamais vu pareille offense au sentiment que chacun de nous porte gravé dans son cœur, que la vérité existe , et que si nous ne la possédons pas bien , c'est que nous sommes pleins d'imperfec-
tions et enveloppés de ténèbres, mais que nous ne devons pas moins la cherclier avec ardeur ? D'ailleurs , n'csl-il pas évi- ' dent, encore une fois, que si ces quatre systèmes sont nécessaires, s'ils répondent à une nécessité absolue de notre nature, il n'y en a qu'un dès lors qui soit raisonnable, le scepticisme? ou plutôt qu'il faut jeter au feu tous les livres de philosophie, et dire : Buvons et mangeons, le i-este ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe ; la philosophie se réduit en définilive à se procurer de l'argent, des honneurs, et des facilités pour bien vivre? Cela est évident, incontestable, clair comme la lumière du jour. Mais le mot éclectisme a sauvé , pour les esprits superficiels, l'absurdité de celte proposition finale de la philosophie de M. Cousin. On s'imagine qu'il s'agit de concilier ces divers systèmes, et d'en tirer un qui soit la vérité. Les disciples de M. Cousin se sont laissés prendre à ce mot ; ils l'ont fait circuler dans le sens d'une sage impartialité , d'une conciliation raisonnable entre des idées exclusives et des passions aveugles. M. Cousin lui-même s'est prêté à cette illusion, et, après avoir appelé l'éclectisme un système, il en a fait une méthode. Il a donc annoncé qu'il s'agissait de concilier « Reid » etCondillac, Hume et Berkeley. [Préface delà traduction de » Tenneniann. 1829.) «Mais où a-t-il effectué cette conciliation? Qui avez-vous éclectisé , je vous le demande ? Qui avcz-vous concilié? Où sont les ennemis que vous avez mis d accord' Où sont les plaideurs que vous avez renvoyés dos à dos et bien jugés hors de votre tribunal? Voilà vingt ans que vous avez proféré ce mot magique éclectisme. Quel symbole de philosophie avez-vous trouvé qui concilie toutes les grandes choses et tous les grands hommes qui demandent à être conciliés? M. Cousin n'a rien éclectisé. Je défie qu'on me montre le résultat de son éclectisme. La chose d'ailleurs est évidente d'elle-même. Si M. Cousin avait éclectisé quelque chose, si son système, devenu une méthode, avait produit quelque fruit, ce seraient ces vérités mêmes qui seraient son système; il nous les montrerait avec orgueil , et dirait : Voilà ce que j'ai découvert. 11 n'appellerait pas alo»^ l'éclectisme un système, mais une méthode, et nous aurions de sa façon une suite de propositions dogmatiques qui seraient réelle-
DE l.'ÉCLECTISMF. ST.N
nicnl sa pliilosophic. Au surplus , j'en ai fait plus haut la reiiiar(|uc, (tu ncsail, on v(^rit(5, comment M. Cousin raisunne. Il soutient d'iinrôté, et il a employé en partie ses Cuurx ih' IS-2S et de 182!) à prouver que l'existence de quatre systèmes t'Iail une vi-rité adéquate à la nature nu^nie de l'esprit liunuiin. lit d'un autre côté, il se proposait, en celte même année 1829, de concilier " Heid elCondillac, llunie et Berkeley, » c'est-à-dire précisément les quatre systèmes nécessaires. Mais si, par hasard , il l'eût effectuée, cette conciliatii n, les quatre systèmes nécessaires se trouveraient donc n'être pas nécessaires. La proposition fondamentale de Véclccliswe-syxlèmc aurait été renversée d»''s le premier pas par Vécleclixmeméthode. Heureusement pour la proposition fondamentale de réclectisme-syslème. M, Cousin n'a rien érlectisé ; et en effet la chose lui eilt été difficile. Comment l'aurait-il pu, éliminant toujours, (omme il le fait, le sentiment? Comment édecliser des idées quand on ne fait aucune acception du sentiment caché sous ces idées? Des idées sont des propositions, des OMiou des non; il est impossible de couper en deux un oui ou un non, pour léclectiser avec la moitié d'un autre oui ou d'un autre non. C'est avec le sentiment caché sous les idées qu'on peut réellement faire de Téclectisme , c'est-à-dire de la synthèse. C'est en brisant les formes dans lesquelles le sentiment s'est enfermé qu'on peut lui rendre la lii)erlé et lui faire de nouveau revêtir la forme d'une idée. Et c'est en nous-méme , c'est dans noire cœur que se passe le mystère qui, de deux idées antérieurement émises, fait surgir une troisième idée, laquelle n'est ni l'une ni l'autre, ni une partie de l'une accouplée à une partie de l'autre, et qui cependant les comprend toutes les deux , et nous les rend toutes les deux; mystère sendjiabie à celui de la génération, qui de deux êtres engendre un troisième. Il faut donc le cœur, l'amour, la charité, le sentiment, pour une pareille œuvre, la synthèse; et la philosophie de M. Cousin, par son exclusion du sentiment, le réduisait encore sur ce point à l'impuissance.
Notre tâche est remplie. Nous nous étions proposé d'examiner sérieusement iin faux système qui, suivant nous, a
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de funestes conséquences. Nous l'avons fait : méthode, psychologie, ontologie, idée de Dieu et de l'humanité, idée de la nature , idée de la philosophie et de son histoire, nous avons passé au creuset toutes les assertions de l'éclectisme, et toutes se sont trouvées fausses et contradictoires entre elles. Que reste-t-il donc à l'éclectisme pour être ce qu'il prétend être, la philosophie de notre époque, la philosophie du dixneuvième siècle, la philosophie de la France? J'avoue que je ne vois pas sur quoi l'inventeur de l'éclectisme pourrait aujourd'hui fonder de telles prétentions, à moins qu'il ne nous réponde encore par l'argument du monde présent, du désordre actuel, et qu'il ne nous dise ce qu'il a déjà dit : Quoi! ne voyez-vous pas bien que le monde présent ressemble beaucoup à mon éclectisme ? A notre tour nous répondrions : « La philosophie est patiente : elle sait comment » les choses se sont passées dans les générations antérieures, » et elle est pleine de confiance dans l'avenir. » Seulement , pour que cet avenir vienne , il faut le désirer et le pressentir. Que ceux qui sont si satisfaits du quart d'heure présent s'en repaissent. Quant à nous, ce présent n'a rien qui nous agrée. Laissons donc les morts enterrer leurs morts, comme disait Jésus; et tournons notre pensée vers la cité future, comme disait S. Paul : Non manentem habemiis hic civitalcm, sed futxiram inquirimus.
F I iN.
APPErsDlCE.
DE LA PHILOSOPHIE ECLECTIQUE ENSEIGNEE PAR m. JOUFFROY.
[Ce morceau fut écrll à l'ocrasion de la publication des Mélangea l'Ittlo.sopliiqucs de M. Jouffioy ; il parut dans la Revue Encyclopédique, en 1833.]