VI
I\ésiilta(s généraux de la philosophie de M. JoulTroy.
Nous venons d'indiquer les défauts de FhypolhtXse psychologique et de la méthode de M. JoulFroy ; il nous reste, pour remplir le but que nous nous sommes proposé dans cet article, à indiquer également en quelques mots les résultats généraux où cette méthode et celte psychologie l'ont conduit.
Les résultats auxquels M. JoullVoy est arrivé sont tout-àfait conformes à sa mélhode. Procédant toujours par abstraction, et prenant toujours une abstraction pour quelque chose d'absolu, il devait arriver nécessaircmout à se f.iire une philosophie où tous |ps objets de noire connaissance seraient is(jlés les uns des autres, avec des barrières bien solides et bien closes pour les parquer et les séparer. Ainsi a-t-il fait. Iiiterrogez-le de Dieu et de l'univers, de l'humanité collective ou de l'homme individu, vous le trouverez toujours d'accord avec lui-même et avec sa méthode.
D'abstraction en al)siraction, i\L Jouffroy, séparant toujours, Dieu (le l'univers, l'humanité du monde, les hommes de l'humanité, l'homme individu des hommes société, et enfin dans l'homme les idées des sentiments et des passions, arrive à ne créer partout que la mort en cherchant à expliquer la vie.
(i) Voy. i>ii)s loin nos nniariiuis sur le inurctau iiilitulé ; Aff/f.violis sur lu philosoplùe Je l'Iiiitoirc.
2!)S AI'PEXUICE.
Pour lui , Dieu n'est pas dans le monde ; il esl liors du monde ; il sortit un jour de son éternité pour créer le monde : mais là s'est bornée son œuvre , là se borne son intervention. » Dieu , dit M. Jouffroy, n'intervient pas plus immédiatement )) dans le développement de l'himianité que dans la marche » du système solaire. Et cependant il en est l'auteur. En don- » nant des lois à l'intelligence humaine comme il eu a donné » aux astres, il a déterminé à l'avance la marcIie de Thunia- » nité , comme il a fixé celle des planètes. Voilà sa providence ; » et cette providence est fatale pour l'humanité comme elle )> l'est pour les corps célestes. ( Mélanges, p. 75.) » Et M. Jouffroy ne s'aperçoit pas que cette détermination à l'avance qu'il atlribue à Dieu équivaudrait encore à une intervention actuelle et continue de la Divinité. Il a séparé, il a abstrait; ou du moins il croit avoir séparé , avoir abstrait : cela lui suffit (I).
Sur la création, M. Jouffioy est encore partisan de l'idée des Hébreux , qui considéraient le monde comme une sorte de construction provisoire et finie dans le sens de l'espace comme dans celui du temps. Cette manière de considérer la création et d'abstraire de l'espace infini l'univers créé est d'ailleurs conforme à sa précédente abstraction ; c'est la suite né-
(i) Pour montrer à quel degré les philosophes qui s'appellent éclertiqnes s'entendent peu sur les points h'S plus essentiels, nous mettrons en présence de Yabstraction de M. Jouffroy la phrase célèbre qui a fait accuser M. Cousin de pautliéisme ;
« Le Dieu de la conscience n'est pas un Dieu al)slrait , un roi so- » litaire, relégué jjar-delà la création sur le trône d'une élernilc si- » lencieuse et d'iuie existence absolue, qui ressemble au néant même )) de l'existence : c'e^t un Dieu à la fois vrai et réel , à la fois sub- » stance et cause, toujours substance et toujours cause, n'étant » substance qu'en tant que cause, et cause qu'en tant «jne snbNtance,i )) c'esl-à-diie étant cause absolue, nu et |)lusicuis, éternité et tcm|is, i) espace et nombre, essence et vie, individualité et totalité, prin- » ci|)e, fin et milieu, au sommet de l'être et à son plus humble » degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la )' fois Dieu, nature, et humanité. »
AIM'F.NDICF. 2{>î)
rossaire de sa manière de considérer l'action de Dieu sur ses créatures.
D'un autre côté (ce qui se lie encore avec les idées précédentes) , il ne considère l'univers que comme un théâtre et une décoration pour riioninic II adnn't complètement le vieux préjugé qui regardait l'inlini des mondes comme uniquement destiné à notre usage. « Le monde , dit-il , est fait pour » l'homme ; il est le théâtre, nous sommes les acteurs, etc. (Mé- » langes, \i.n .) » Il sépare donc, il abstrait de l'homme et de riiumanité ce qu'il appelle l'univers physique. Pour lui, hors (le l'homme, tout csl physique ; et entre l'homme et l'univers il n'y a pas seulement un abîme, mais il n'existe aucim rapport.
Il y a plus : il croit et il aflirme positivement que l'univers n'est pas sujet à une loi de changement et de progrès. « L'u- » nivers, dit-il , est une machine qui tourne toujours et n'a- » vance jamais. » C'est un cercle éternel et immuable. Ainsi il ne sent aucunement la vie dans l'univers. Il ne voit pas que la vie crée continuellement sur la terre et dans les deux. Tous les changements que la science a découverts et découvre à chaque instant dans les anciens êtres du globe, dans les êtres actuels qui le peuplent , et jusque dans la matière des astres , ne lui font pas même soupçonner dans l'univers une vie continuellement créatrice ; il ne voit dans le monde hors de l'humanité qu'une éternelle immobiliti', et le constant retour des mêmes phénomènes. C'est encore une manière d'abstraire profondément riiumanité du monde où elle existe.
Mais tout en opposant à l'immobilité de l'univers la muabilité de l'bumanilé, M. JonlTroy n'admet pas réellement que l'humanité change et progre-se. Nous l'avons déjà dit, il réduit uniquement la mobilité du genre humain à un certain développement des idées de l'humanité; et il alFirme positivement que l' les tendances de la nature humaine restent éter- » nellement les mêmes. » C'est nier implicitement le progrès de riiumaiiitt'.
Nous démontrerons en elTct , dans un autre article (0 » T'^
(i) Voy. plus loin nos remaïques sur le morceati intitule: /ieflexioiii ^iir la philosn[>hte de l'histoirr.
M. Jouffroy n'a aucune idée de la vie unitaire de l'humaniié. L'ensemble de l'humanité, en tant que constituant un être, lui échappe; la relation nécessaire des générations successives qui sont les parties de cet être lui échappe; il voit des hommes, il ne voit pas l'humanité.
Ne concevant donc pas la vie réelle et le progrès de l'humanité, il ne peut y rattacher l'homme individu. Au lieu de sentir la relation qui unit l'homme à l'humanité antérieure, actuelle, à venir, il sépare et il abstrait complètement l'homme de l'humanité. Chaque homme devient ainsi un effet sans cause et une cause sans but.
C'est ainsi, nous le répétons, que d'abstraction en abstraction, M. Jouffroy arrive à ne créer partout que la mort en cherchant à expliquer la vie.
Qu'est-ce en effet que ce monde sans Dieu , que Dieu a créé et où il n'est pas , ce monde qui , comme une grande machine , utile seulement à celui qui l'emploie , tourne toujours et n'avance jamais; ce monde qui n'est rien par lui-même , qui n'est qu'un théâtre, une décoration pour l'homme !
Et qu'est-ce que l'humanité séparée du monde , sans racines dans l'univers? comment la comprendre , comment concevoir son origine?
Enfin qu'est-ce que l'homme lui-même jeté dans une humanité qui n'avance pas plus que le monde , dont la nature réelle ne change pas, dont les passions sont toujours les mêmes, dont les tendances sont invariables!
Comment entre toutes ces choses séparées et si complètement séparées , séparées par des murs d'airain , des murs infranchissables, des abîmes d'infinies dissemblances, comment, dis-je , établir un lien d'unité, d'amour, et de vie, qui circule partout , qui anime tout, qui explique tout, qui lie l'homme à ses semblables, la société actuelle à rhunianité passée et à riiumaniié à venir , le genre humain aux autres êlres doftés de vie et de sentiment, et lunivers au Créateur?
Dans cette philosophie d'abstraction, il n'y a pas une échelle pour monter, pour gravir, de l'infinimcnt petit à l'inniiiment grand ; on est partout enfermé, et tout est séparé de tout par des abîmes. Entre l'homme et l'homme il v a un abîme . car
AI'PINDICi:. 301
je (lOfic !M. Joiiffioy do nu' diro pouniiioi l'Iintnnif aimerait son seinl>lai)le. Kntie les liomiiies d'aujoiirdliui cl i"liiiinanilt'' anlérieiire , encore un abîme ; car M. Joiiffroy ne soupçonne rien de l'Iuîn-dilé du genre humain. Entre l'Iinmanilé et l'univors e\t(^rieur, encore nn aliime, puisque là tout csl pliysi(jue, matière, et immuabilité. Enfin entre l'Iiomme individu el Dieu, il y a la somme de tous ces ahimes, puisque riiommc ne peut réellement s'élever à Dieu que par la nature et l'humanité.
Rien non plus n'y est actif et vivant. Dieu n'a été créateur qu'une lois , le mcmde est immuable , l'univers extérieur à nous est tout physique, rhiunanilé elle-même ne change pas.
Ainsi à tous les points de vue on arrive toujours avec M. Jouffroy à la séparation , à la dissection , et à la mort.
Qui ne voit dans toutes ces abstractions les débris que la fausse analyse laisse partout après elle , comme fait le scalpel de Tanatomiste? Mimbra disjecta.
Il est vrai qu'on pourrait soutenir que les idées de M. Jouffroy sur tous ces points sont les idées généralement acceptées, ([u'il ne les a prises que parce qu'elles régnent, et qu'elles sont d'ailleurs conformes au Christianisme. Il est certain , en eiïet, que le Christianisme, en tombant, a dû nous laisser dans l'analyse. Depuis que nous avons rejeté la forme où la religion, c'esl-à-dirc la syntlièse, s'était incorporée, nous sommes dans la négation de toute unité religieuse et sociale. Il peut y avoir et il y a en effet , selon nous, dans l'humanité actuelle , des sentiments religieux plus compréhensifs que ceux qui ont existé antérieurement, el ils sont même tout prêts à renouveler la religion ; mais la doctrine n'est p:is faite, et, en l'absence de doctrine, nous n'avons que l'analyse, puisque nous n'avons pas de sjnthèse. Il est donc assez naturel qu'en se laissant aller nn courant des idées communes, et en exagérant encore par sa propre méthode d'analyse le drfaul général qui règne de notre temps, on se prive soi-même et on se montre lout-à-fait dénué du sentiment qui fait comprendre la pénétration réciproque , l'harmonie , l'unité de toutes choses. De celte façon , on peut paraître conserver sur les grandes questions ,
."02 APPUNUICR.
sur Dieu , sur l'univers, sur l'humanité , sur la destinée humaine, les idées du Christianisme, parce qu'on conserve celles qui régnent depuis trois ou quatre siècles, et être cependant dans le plus-exlrème éloignement de la vraie doctrine chrétienne.
Il y a deux manières de comprendre le Christianisme. On peut le comprendre synthéliquement ; c'est le comprendre dans sa réalité profonde. Pris ainsi , c'est la doctrine de la communion , la doctrine qui unit ensemble en Dieu tous les hommes comme membres d'un même corps : Umim corpus, et unus spiritus ; unus Deiis et patcr omnium , qui est sup( r omnes , et pcr omnia, et in omnibus nobis ; Ad Ephes. ) C'est la doctrine de Saint Paul et de tous les grands fondateurs du Christianisme. C'est la doctrine renfermée dans le mot de Jésus-Clirist : Vous êtes tous frères; ce. qui n'a de sens qu'en s'élevant à l'idée collective de l'humanité, et à l'idée de la vie universelle.
On peut aussi , en ne pénétrant pas au fond , en se tenant à la lettre, le comprendre par voie de séparation, d'abstraction. On peut isoler Dieu du monde , l'humanité du reste de la création, chaque homme de l'humanité, et arriver ainsi à celte espèce de spiritualisme fragmentaire qui a cours aujourd'hui. C'est la manière protestante, la manière moderne d'entendre le Christianisme. C'est ainsi qu'on a commencé à l'entendre dans toute la période critique depuis le seizième siècle, et c'est par cette voie qu'on est arrivé à l'individualisme le plus extrême.
Mais le Christianisme , même entendu ainsi , conservait encore des vestiges de la doctrine qui l'avait engendré : il avait, comme précepte du moins, la cliarité pour lier tous les hommes; il avait la descendance commune et la vue du ciel; il avait une tradition et un but. ]\I. Jouffroy appartient à une école (l'éclectisme) qui n'a ni tradition ni but, à une écolft impuissante à faire sortir un homme des idées générales du Clirislianisme tel qu'il est compris aujourd'hui , impuissante aussi à faire do lui un rhrélien.
APPKNUICi:. 30.">
§ vil.
Résumé.
Et ceci nous coiuluil à nous rOsiinicr à la fois sur M. Jouffroy et sur l'école à laquelle il appartient ; car le défaut principal que nous avons reproché à la méthode et à la philosophie do M. Jouffroy peut servir à faire comprendre cette espèce de Protée insaisissable qu'on appelle l'éclectisme.
Nous l'avons vu, ce qui caractérise M. Jouffroy, c'est l'abus de l'anahse.
Or nous ne vivons que dans la relation avec riiunianilé et avec l'univers; nous n'avons ([ue deux sources dévie, la transmission de la vie dans rimmanilé , et la relation avec la vie universelle. Portez l'abus de l'analyse dans ces deux sources de la vie , et vous tomberez dans une complète impuissance et dans une absolue négation.
Quant à la vie transmise par l'humanité , INI. Jouffroy est évidemment dans l'abus de l'analyse; car jamais homme ne poussa plus loin le mépris, le dédain, le détachement de toute tradition. Formé, comme nous l'avons dit, à l'Ecole normale, habitué long-temps à prendre la psychologie pour la philosophie, et à étudier la psychologie pour elle-niénie, il ne paraît sentir en aucune manière le besoin d'une tradition. Loin de là , son premier acte en abordant les questions sociales , a été de rejeter complètement toute tradition , et de proclamer le plus absolu détachement de la philosophie du dix-huitième siècle (I).
(i) Qu'on lise sou arti'le sur /a Sorbonne et les Philosophes (Voy. plus loin) , qui lut sa piotcssio» de foi dans le Globe , on y trouvera le dédain le plus conipltt pour la philosophie du dix-hniticnie siècle. Se plaçant (ièreinenl entre le Christianisme et la L'Iiilosophie, et les accal>lant tous deux de son égale indiOcrence, M. Jouffroy ne soupçonne pas même que lu pusilioii qu'il prend soil [)éiilleust^ Il lui
304 APPliiNDICE.
Sans doute nous ne prétendons pas que la philosophie du dix-neuvième siècle doive ressembler à celle du dix-huitième. Mais, pour s'en distinguer, doit-elle s'en abstraire complètement , s'en séparer comme d'une ennemie, ne pas en tenir compte, la nier? ou doit-elle la regarder comme le précédent progrès acco'mpli par l'esprit humain , comme le dernier pas de l'humanité avant notre époque ? Doit-elle y chercher des anccMres et une tradition ? doit-elle la continuer en un mot, sans pour cela continuer ce qu'elle a pu, ce qu'elle a dû nécessairement avoir de défectueux et de faux ? Voilà toute la question : question qui n'est pas douteuse pour nous qui croyons à la doctrine du progrès continu , et qui pouvons démontrer que tous les travaux du dix-huitième siècle ont eu à la fois pour origine et pour but la doctrine de la perfectibiHté(l).
Si vous n'avez pas la philosophie pour tradition , ayez donc la tradition du Christianisme. Car si vous n'avez ni l'une ni l'autre , n'ayant pas d'ailleurs p^r vous-mêmes la prétention d'être révélateurs , vous n'avez en vous aucun germe de vie , ou du moins vous manquez complètement de la première source de la vie, celle que nous puisons dans l'humanité.
M. Jouffroy et son école en sont là : ils sont complètement dépouillés de toute tradition , c'est-à-dire de toute vie antérieure ; ils n'ont ni la tradition du Christianisme ni la tradition de la IMiilosophie , c'est-à-dire qu'ils n'aspirent ni par le Christianisme, ni par la Philosophie, à la tradition universelle.
Quant à la seconde source de la vie , qui découle de notre relation avec l'univers, et par lui avec l'Etre universel, M. Jouffroy est également plongé dans l'abus de l'analyse.
seuiljle loul nalurul de rester neutre, lui et sa géiiération. Il croil* apparemnifril que la sagesse d'uue géuéialioii u'a pas liL-soiii de senieuce, cl pou'.se coniine un champignon: mais le champiguoii luimême a sa semence.
(i) Voy. l'article suv la loi de continuité qui unit le dix-huitième sièili- au dix-septième iluiis là Revue Encyclopédique , iS3 '.
APPENDICh". ô{)3
Comme nous avons essayé de l'indiquer dans cet article , il est un des plus déterminés faiseurs d'aijsliaclions qui aient pris le nom de philosophe. Son unique procédé , c'est l'analyse, mais une analyse qui ne se reconnaît pas de bornes, et qui toujours divise, au lieu de ne faire que distinguer.
D'une part, être sans tradition historique, ne pas m'Mne sentir le besoin d'une tradition, el de l'an ire voir tout frafiçmentairement, ne jamais se lier à la syntlu;se, voilà deux vices qui ont entre eux un tel rapport, qu'au fond l'un procède de l'autre; et ces deux vices sont deux obstacles insurmontables à toute vraie philosophie.
Eh bien ! je le répète , l'indifférence pour toute espèce de passé, et l'impuissance analytique, voilà précisément les deux caractères de l'i'clectisme , et ce sont aussi les deux causes qui l'ont produit.
La vie , je le redis encore , se transmet d'âge en âge : ainsi la vie a passé du catholicisme au protestantisme , du protestantisme à la philosophie. Mais toujours ceux qui ont porté la bannière de l'humanité en avant avaient puisé la vie dans une tradition antérieure , dont ils étaient à la fois l'effet et la continuation : le protestantisme remonte à la série antérieure des hérésies; la philosophie, au protestantisme. Mais si, par une condition particulière et anormale , vous vous trouvez privés à votre origine de ce germe du passé qui doit vivre et se développer; si vous êtes dénués d'ancêtres et de tradition, comme ces enfants du sérail recrutés par des forbans sur les mers; comme eux privés de pères, vous serez comme eux sans postérité. Quelle vie en effet , quelle vie créatrice pourrait se développer en vous? de qui l'auriez-vous reçue, ne procédant de personne? Ce serait un effet sans cause.
Si vous procédiez de quelque doctrine ayant eu vie avant vous , vous auriez naturellement sur toutes choses une initialion; car vous sentiriez en vous cet instinct de progrès, cet instinct créateur qui, par toutes les directions, fait passer l'humanilé d'une phase de son évolution à une autre. Mais n'ayant pas recula transmission de la vie, vous êtes uaturellenient portés ù tout considérer fragmenlairoment ; et si l'habitmlp et l'éducation viennent ensuite conlirmer celle
306 APPEiNDICE.
disposilion , vous voilà, quant à la relation avec la vie universelle , tombés dans l'analyse, comme vous y étiez déjà quant à la vie humanitaire. Or il n'y a que la synthèse qui soit créatrice.
Et si, élant ainsi dénués , pour ces deux raisons , de toute force créatrice , vous voulez cependant régner par la pensée ou l'action, par la pliilosophie ou la politique , ne pouvant pousser l'humanité en avant, force vous sera de vous satisfaire du présent. Vous ne pourrez donc arborer qu'une politique stationnaire ou une philosophie stationnaire.
Et si le présent se trouve être une époque de lutte et de division , si des tendances diverses y sont en présence , si des principes opposés s'y disputent l'empire , force vous sera encore, hommes du présent, hommes sans aïeux, sans tradition et sans avenir, de louvoyer entre tous les partis, entre tous les principes; et pour soutenir votre prétention à la politique et à la philosophie, vous n'aurez d'autre ressource que d'associer des principes et des faits contradictoires. Vous serez doctrinaires et éclectiques.
Le doctrinarisme , l'éclectisme , se trouve ainsi être la conséquence rigoureuse de ce vice d'indifférence à toute espèce de passé que l'Empire inocula à une génération. Il date de la rupture avec le dix-huitième siècle et la révolution; il est né de cet acte parricide de Napoléon , souillant la source vive du passé , et voilant aux générations nouvelles la Philosophie et la Révolution (I ).
(i) L'éclectisme allemand , l'école de Berlin, le juste-milieu de Hegel et d'Aiicillon, est sorti de la même cause. L'Allemagne avait été eiilraîoée dans le giand mouvement du dix-huitième siècle; tout ce qu'elle comptait d'hommes supérieurs avaient délaissé le protestantisme pour la Philosophie. L'Allemagne était restée fidèle à la Philosophie, même au milieu des guerres de la révolution. Schiller, que la Couvenlion dérréta citoyen IVanç.iis, est le poêle de la l'hilosophie. Kaut a laissé sur le dév( loppcnu-nt de l'humanilé un opuscule qui aurait pu être écrit par Saint-Simon. Fi< lile a sur l'avenir de l'iiunianité des idées conformes aux nôtres. IMais tout-à-coiqi le mouvement s'arrête : rAlleuiague, envahie, Opprimée, se redresse, et r;nveloppe
Al'PENDICi:. ."07
Pioncz eu cfTot tous les écrivains doclrinaires ou éclocli- (lues; tous sont sortis de cette réaction contre le dix-iuiiliènie siècle cl la révolution : voilà leur péché originel. Certes M. (Cousin était un ^énie naturellement syntlK'lique et métapliysicii n ; mais il débuta par une liitle obstinée et aveugle contre la piiilosopliie du dix-liuitième siècle : le voilà déshérité. Vainement il cherche ensuite une tradition philosophique; il la demande à Platon, il la demande à l'Allemagne : vains elTorlsî il tombe. C'est qu'ayant perdu le sens du dixhuitième siècle et de la révolution , il n'a pu comprendre le but (le la philosophie; et ainsi il a indignement oublié le peuple dont ilests()rli,et dont il promit un joursi fastueusementde ne jamais oublier (pi'il était sorti. M. Joulhoy, plus jeune, n'a pas pris une si large part à l'attaque contre la philosophie du dix-huitième siècle ; il n'a fait qu'accepter la déshérence: mais le vice d'analyse est chez lui dominant; voilà surtout ce qui le fait éclectique.
Avec sa noblesse de cœur, avec sa pensée méditative , ne s'élancera-t-il pas un jour bien loin de l'éclectisme et du doctrinarisme! Nous le désirons, cl nous l'espérons. Sans doute il est déjà parvenu à un notable développement; il a touché tous les points que le cercle de la philosophie embrasse ; car il a exposé un principe de certitude et une méthode, des idées sur la nature de l'esprit humain, et enfin des opinions sur l'hu-
la France et l'espril oioJerne dans sa haine contre Napoléon. Il sort, de ce double mouvement d'adiiésion el de réaction, des mélaphv- .Mciens qui n'a|)parliennenl ni au régime clirélien-féodal , ni à la révolnlioii, «l'ii ne croient ni an Clirislianisnie ni à la Philosophie , qui n'ont la tradition ni de l'nn ni de l'anlre, et qui, n'ayant par oonséipunt rien à ronlinurr, à développer, immobilisenc. Et ce phénomène a dû snriont se produire là où l'action philosophique et la réacliiin anti-pIiilo.so|dii<ine el anli-tVan(;aise avaient clé les plus violentes. Aussi est-ce à IWrlin on Fi édéric singeait Voliaire sur un trône, et où, sons ses successeurs, s'ourdissaient tous les complots contre la France , que l'éclerlisme allemand s'est monlté. Mais il est inqiossible que lu philosophie allcniaude abuiilis-e fiuaUnicnl au doclrinnrisme prussien.
manité et sur le monde. Mais qu'il considère le vide de l'école à Inquelle il appartieut, et qu'il ait le courage de regarder ce qu'il a fait jusqu'ici comme une ébauche qui atteste seulement tout ce que la nature et le travail lui ont donné "de force , de pénétration, d'habileté. Pourquoi ne serait-il pas du nombre de ces hommes rares qui peuvent avoir deux manières , suivre successivement deux routes , renaître , et ap;)artcnir à deux générations? Son cœur, nous le savons, est avec le peuple, et son intelligence avec la doctrine de la perfectibilité. Qui le retient donc et l'enchaîne? Qu'il purifie son analyse, qu'il s'élève à la synthèse, et qu'il se décide sur une tradition : la vie d'idées d'une époque, c'est-à-dire l'idée supérieure de cette époque , n'est pas plus dénuée de passé, qu'une partie de l'univers n'est détachée du reste. Alors son génie, au lieu de se glacer, prendra des ailes, et personne ne senira avec un plus admirable talent la cause du peuple et de la philosophie.