PREMIERE PARTIE
l'éclectisme SYSTÉ.M,VriQi;E EST CONTUAIRE A L'IUÉE MÊME DE LA PlllLOaOPHIE.
Tout philosophe part toujours du point où en est la science, et ne laisse jamais la science au point où elle élait avant qu'il parût.
On appelle éclecliques, dit le Dictionnaire de l'Académie , les philosophes qui , sans adopter de système , choisissent les opinions les plus vraisemblables. Cette dénniliou est exacte : les éclectiques, en eflet, ceux qui à diverses époques ont mérité vérital)lement ce nom, et qui, sentant qu'ils le méritaient, l'ont quelquefois pris et s'en sont targués , étaient des philosophes (jui n'avaient pas de système , des piiilosophes dénués de ce qui constitue toute vraie philosophie, savoir un certain nombre de dogmes liés, enchaînés, et formant une théorie religieuse , morale, ou politique, plus ou moins complète, c'est-à-dire, en d'autres termes, un système; des philosophes, en un mot, fort peu philosophes. Otez de la déliniiion cette condition rigoureuse de n'avoir pas de système, pour mériter, obtenir ou se donner à soi-même le titre d'éclectique , et l'éclectisme devient, comme dit Diderot i Jùicyclopédic , tome V) , la philosophie de tout les bons esprits depuis le
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commencement du monde : « 11 n'y a point de chef de seclc » qui n'ait été plus ou moins éi lectiqiie. Pour former son » système , Pytliagore mit à contriljution les lluologiens de » l'Egypte , les gymnosopliistes de l'Inde , les artistes de 1 > V Phénicie, et les philosophes de la Grèce. Platon s'enriciiit » des dépouilles de Socrate, d'Heraclite et d'Anaxagoro. » Zenon pilla lepythagorisme,le platonisme, l'héraclilisme, » le cynisme. Tous entreprirent de longs voyages : or que! » était le hut de ces voyages, sinon d'interroger les diirérenis » peuples , de ramasser les vérités éparses sur la surface de la « terre, et de revenir dans leur patrie remplis de la sagesse de » toutes les nations. {Ibid.) »
Il est si évident, en effet, que de siècle en siècle la vie, comme nous l'avons exposé ailleurs (I) , se nourrit des produits antérieurs delà vie, que jamais philosophe n'a songé sérieusement à s'interdire la connaissance des découvertes ni même des erreurs de ses devanciers. Descartes est peut-être de tous celui qui, de propos délihéré,ale plus voulu tirer de son propre fonds et payer de sa personne; mais, quelque séduit qu'il fût par la méthode des géomètres, quelque confiance qu'il eût dans la toute-puissance du syllogisme et dans la vertu miraculeuse des longues chaînes de raisonnements, il n'osa pourtant point , du moins théoriquement , s'interdire la connaissance des philosophies antérieures. Loin de là ; dans son Discours de la Mélhode, il préconise la lecture des bons livres, comme" une conversation choisie avec les plus honnêtes » gens des siècles passés; » et nous avons de lui une lettre à Voët où il professe une assez grande estime pour l'érudition bien employée. Ainsi, Descaries lui-même, l'homme de la logique solitaire , le géomètre du mol qui pense , n'a pu se dissimuler entièrement la nécessité de la communion avec Icj générations antérieures. « J'admets volontiers, dit-il dans la ■)) lettre que nous venons de citer , qu'il faut embrasser avec y> plénitude tout ce qui doit concourir à la découverte des » vérités que nous cherchons; et voilà en quoi consiste toute
(i) Voy. lesarllclcs Conscience cl Conscncanentde V Encyclopédie Nouvelle.
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» l'érudiiion, toute la vc^rilable science humaine, laquelle se )) trouve ainsi adéquate au vérilaijlc usage de noire raison. )i ( Epist. ad Voiiium.) » Descartes admet donc que ce qui doit concourir à la d(5couvertcdes vOrilés que nous cherchons se compose , du moins en partie , de la science antérieurement acquise par riiumanilé, science que nous devons à la fois nous assimiler et ininsformor , ou perfectionner. Cerles, pour que Descartes reconnût ainsi implicitement que les esprits ont entre eux un rai)port nécessaire, d'où il résulte que les découvertes faites par les uns peuvent et doivent profiler aux autres, comhien ne faut-il pas que cette vérité soit évidente ! car Descaries, c'est l'homme qui esl le plus sorli méthodiquement de la véritable vie du moi ei du nous; c'est l'homme, par conséquent, qui a dû le moins connaître le lien qui unit les esprits, et le rapport nécessaire des philosopliies successives entre elles.
(iràce à Dieu , nous ne sommes plus aujourd'hui danscellc tentative audacieuse , errom'c , mais utile et nécessaire alors , du rationalisme pur, qui séduisit Descartes, et où il entraîna aprt'-s lui plusieurs générations. Le rapport éternel de Thumanité à l'Iiomme a reparu à nos yeux , et avec ce rapport est revenue aussi pour nous rintuition du rapport des esprits les uns avec les autres dans le développement successif de lliumanilé. Nous ne concevons donc plus un penseur isolé de tous les autres penseurs qui l'ont précédé dans le monde, ou qui vivent sur la terre en même temps que lui; et nous comprenons, au contraire, admirablement l'éclectisme sagement entendu , c'est-à-dire ce que Diderot appelle si spirituellement la pliilosnphie des bons esprits depuis la naissance du monde.
Toutefois, il faut bien convenir que ce lien nécessaire et celte sorte de communion mutuelle des esprils dans l'engendrement des idées est encore, aujourd'hui même, plutôt entrevu que connu. Nous en avons plutôt le pressentiment qu'une conscience bien nelte. I>'histoire de la philosophie, j'enlends l'iiisloirc véritable , l'histoire philosophique de la philosophie, n'esl pas encore faite. Certes, elle n'est ni dans Urucker, ni dans Tennemann , ni dans Tiedcmann , ni dans tant d'autres essais , riches sans doute d'érudition, et précieux
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à ce tilre, mais qui renferment plutôt la matière de cette histoire que cette histoire même. La vc'ritable histoire de la philosophie aura , suivant nous, pour but et pour résultat de démontrer que les esprits foi ment xine chaîne indéfinie dont chaque génération et chaque homme en particulier n'est qu'un anneau. Combien nous sommes loin encore d'une pareille connaissance !
Jusqu'ici, nous ne sommes habitués, en général, à considérer, dans les monuments philosophiques et dans ceux qui les ont produits, que la variété, la multiplicité, mais sans jamais faire attention à l'unité qui les embrasse, les relie, les rattache les uns aux autres, et les explique. Dans celle manière fragmentaire de considérer la philosophie, chaque philosophe nous apparaît, pour la plupart du temps, détaché , isolé , non seulement de ceux qui l'ont précédé et suivi, et même de ses contemporains, mais encore des faits et des événements que sa pensée a contribué à produire; en sorte que rien de providentiel ne nous touche et ne nous éclaire , puisque le but de tous ces efforts individuels nous échappe, tandis que nous devrions posséder leur cause initiale et leur cause finale. Chaque grand monument philosophique, en effet, est un résultat du passé , une pierre d'attente pour l'avenir. Tout philosophe part toujours du point où en est la science , qu'il le sache ou qu'il l'ignore, et ne laisse jamais la science au point où elle était avant qu'il parût. La preuve de cette vérité est aisée; j'entends la preuve à priori , car la démonstration à posteriori , la démonstration complète par l'histoire serait infiniment difficile à fournir, et aurait précisément pour résultat cette histoire philosophique de la philosophie , qui, comme je viens de le dire , n'est pas faite. Mais rien ne nous empêche cependant d'apercevoir la vérité du principe , quoique les conséquences et les applications nous en échappent.
En effet , tout homme est , à des degrés divers, l'expression de rhumanilé de son temps et de la nature de son temps, en ce sens qnel'innéité qu'il appor:e avec lui dans le monde est obligée de se mêler à l'humanilé de son temps et à la nature extérieure telle qu'elle se trouve de son temps, à la vie çbjec-
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tivocn lin mot, pour prendre racine, se nourrir, et sediive- Inpper. Donc, piir riiiinianitt' de son temps et 1,1 naUire telle qu'elle existe de son temps, (ont homme se rattache nérossaircment aux progrès de l'humanité anlérieiue. Tout philosophe a ainsi sa cause dans les travaux de ses devanciers , (pi'il les connaisse ou non. N'eftt-il môme jamais lu un livre, dès lors qu'il pense , il ne pense pas primordialement par Itiimême ; il pense parce que d'autres ont p'nsé avant lui , parce que cette peusée de ceux qui l'ont j)ri''( édé dans la vie s'est incarnée dans le monde , et que ce momie lui reproduit ohjeclivement celle pensée.
Ce qui nous trompe à cet égard, ce qui nous empêche de voir aussi distinctement que nous le pourrions faire le rapport et la communication des intelligences entre elles , c'est que celte communication ne se fait pas toujours directement , ou plutôt qu'elle ne se fait jamais directement d'une manière ahsolue. Un philosophe pense, et voilà, à sa suite, sa pensée qui modilie le monde ; un autre philosophe survient, il voit le monde ainsi modifié, s'empare des nouvelles tendances que ce mondi' renferme, et le pousse à son tour en avant. Ce philosophe peut très hien ignorer le rapport nécessaire qui) y a entre lui et son prédécesseur; car le monde, qui a reçu de l'un pour transmettre à l'autre , est là entre eux deux qui empêche le second de voir le premier.
Il y a plus : ce monde, qui est là entre les penseurs, n'est-il qu'un simple milieu, un conducteur, on sorte qu'il n'y aurait réellement dans la vie que transmission des intelligences? Je suis loin de le croire. Ce monde existe aussi, il existe par lui-même, il est actif, vivant, animé comme la pensée humaine; lui aussi se modifie et se développe, lit je dis cela non seulement de la nature proprement dite, mais du genre humain en tant qu'il se rapporte à la nature. La nature n'est pas une matière morte, stérile, dépouillée de vie; elle est douée d'animation, de vitalité; elle a , suivant certaines lois, non seulement une spontanéité, mais une intelligence, quoique d'un autre ordre que la nôtre, qui la rendent éternellement créatrice, et par conséquent rehelle à la fois et ohéissante à la pensée humaine. Ce que nous appelons l'univers, dit un phi-
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losophe dont le nom m'échappe en ce moment, n'est pas quelque chose d'enchaîné , de muet, de semblable à une écriture exposée devant nos yeux, à une énigme sans vie, à un talisman qui serait là seulement pour être déchiflré par nous. Le moteur universel, l'Etre evislant par lui-même et éternellement créateur. Dieu sC fait sentir partout dans la nature. Et par conséquent le genre humain aussi, en tant qu'il se rapporte à la nature, est doué lui-même de vilalité. La pensée des philosophes sort de ce double milieu, et y rentre; mais elle ne peut en sortir et y rentrer qu'en se teignant de la vie propre à la nature et au genre humain, en tant que le genre humain appartient encore à la nature et en découle. Mais cela ne détruit pas le fait réel de la communication des intelligences à travers le monde, à travers l'espace et le temps.
Il y a un autre mystère de la vie qui complique encore cette communication et l'obscurcit à nos yeux, mais ne la détruit pas davantage. L'homme n'est pas seulement une pensée pure et un corps, un moi qui penserait uniquement et serait logé dans un corps. Par cela seul qu'il est une pensée et un corps , il est autre chose; car 11 est nécessairement aussi le rapport de cette pensée et de' ce corps. Entre ce moi qui pense et ce corps, il y a un lien qui les comprend virtuellemeni tous les deux, qui les résume tous les deux, qui les rei)roduit tous les deux, et qui sert de pont de l'un à l'autre : c'est le sentiment. Or le sentiment, jelé comme un pont entre l'idée pure ou le moi qui jiense, et le corps, et ayant vue par le corps sur la nature extérieure , donne naissance à des manifestations diverses, où tantôt l'idée pure, tantôt le sentiment, tantôt le corps, ont la prédominance, mais se retrouvent toujours unis à des degrés diflérents. Entée sur la vie purement naturelle dont nous parlions tout-à-l'heure, c'est-à-dire sur la vie manifestée par le corps, par le sang, les organes, la génération, tout cequc nous avons de cou)mun avec les animaux et les plantes, la vie Idéale ou intellectuelle de Ihumanité se décompose donc encore en plusieurs vies. Comme le rayon de lumU''re est composé de plusieurs rayons, ainsi la vie idéale de l'humanité est composée de plusieurs vies imies mystérieusement entre elles, oi véritablement indissolubles,: c'est
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l'iiil, la poliliqiip, la science, la pliilosopliio, etc. Il y a donc r(?arlioii coiislaiile do ces facultés les unes sur les aulifs; il y a, non pas senleinonl C(»nes])ondance, mais p(5néliation nuilinlle entre ces diverses puissances; ce qui neiiipèche pas qu'il n'y ait suite et succession ininterrompue danscliacun de ces rayons qui réunis forment le rayon total. Souvent donc il arrivera que ce sera le poëtc qui inspirera le philosophe; mais le philosophe , ainsi inspiié , n'en sera pas moins sorti des philosophies antérieures : pourquoi ? parce que le pof-tc qui l'a inspiré a été insj)iré lui-même par la pensée philosophique, et n'a fait que relléter , dans sa ])iainle ou dans son hymne, le résultat définitif des philosophies antérieures combinées avec la virtualité propre à la nature et au genre humain.
Ainsi donc il est une loi divine d'ordre et de succession à laquelle les plus grands individus, les plus libres penseurs sont soumis, et qui est telle qu'à un point de vue ils ne sont ({n'effct, tandis qu'à un autre point de vue ils sont cauftc. Aussi, nous l'avons déjà dit ailleurs, quand on veut juger un homme , un pliilosoj)he, il faut prendre du champ et de l'espace, et non seuleuieiii le placer dans l'époque où il a paru, mais le mettre en rapport avec les intelligences qui l'avaient précédé et celles qui l'ont suivi, afin de le voir, pour ainsi dire , en place et en situation. Une note dans un concert, une phrase dans un discours, un mot dans une phrase, ne peuvent être isolés sans perdre en même temps toute leur valeur. La vie de l'humanité est un discours et un concert poursuivi de siècle en siècle. îsc voir dans la succession des grands esprits que l'cruvre du hasard, et nier , par conséquent, un plan suivi et providenlicl di'.ns le développement de l'esprit humain, est à nos yeux la plus ridicule des inepties et la plus grande des impiétés.
Quel exemple plus frappant de cette vérité pourrions-nous choisir que Descartes, qui , au premier coup d'œil superficiel, semble fait exprès pour prouver le contraire? Voilà un homme qui se retire de toutes les écoles, qui repousse toute tradition, qui fait plus, qui fuit loin de toute société, qui ne veut être d'aucun siccie, d'aucun pays, qui se ferme les yeux et se
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bouche les oreilles, qui, sans avoir la religion du moine, se monachise pour ainsi dire autant que possil)lc, et qui se met à penser. C'est qu'il a pris en liainc et en pitié les tyrannies de toute sorte qui régnent au sein de la philosophie. Jl veut s'affranchir, et pour cela il prétend se priver de toute communication spirituelle. Vit-on jamais penseur plus indépendant en apparence de Thumanilé de son temps, et en général de l'humanité? Eh hien! qu'il pense seul, il ne pensera jamais que par et pour l'humanité, de par le passé et pour l'avenir. Le passé, l'avenir, l'ensorrcnt et le limitent, quoi qu'il dise. Qu'est-ce, en effet, en définitive que Descartes, sinon le protestantisme à sa dernière conséquence , en bien et en mal : en bien, car c'est le droit religieux de l'individu que Descartes vient introniser dans le monde après Luther; en mal , car c'est la négation du droit religieux de la société collective qu'il vient soutenir aussi et vulgariser à sa manière après Luther? Luther est donc son maître, son précurseur, son initiateur, quoiqu'il ne le voie pas; et Voltaire sera son disciple, qui reproduira le bien et le mal de Lullier et de Descartes, en les augmentant encore. Je le répète, d'où Descartes a-t-il pris cette inspiration de penser uniquement par lui-même , et d'essayer la puissance du rationalisme solitaire ; et quel résultat final a eu la philosophie de Descartes, sinon d'établir la légitimité de la raison individuelle , mais de donner en même temps les limites de cette raison , dans le but ultérieur , et non encore atteint, que le domaine légitime de la raison individuelle et le domaine légitime de la raison collective seront un jour nettement séparés? Le résultat de cette philosophie a donc été adéquat au lien que Descaries avait avec l'humanité. Descartes a donc été un chaînon, mais n'a été qu'un chaînon dans la chaîne du progrès de l'esprit humain. Prenez Descartes en lui-même, isolez-le de Luther, de Voltaire, et de Kant (I), l'un qui l'inspire, l'autre qui le pratique,
(i) Je dis Kant, et je iiourrais ntissi bien dire Linicnnais; car j'ai démontré ailleurs qne, par nn remar(]nal)!e synclironisnie, noire Lamennais a accompli en rrance, et avec le t^énie pro|iic à la France, la même œuvre providentielle qne Kant. Mais le nom de Kant est
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et le troisième qui l'arri'te, le limite oi le dt'finit, Descarten n'a plus de sons. Oui, (^videunnent, Dcscaitcs est venu afin que l'émancipation niij;icuso iïit poussée à toutes ses conséquences, afin que le monde laïque lût complètement et radicalement aiïranriii do l'Eglise, alin que l'iiommc de l'avenir frtt un iioiun.e complot; et il a fallu aussi qu'apr. s lui Voltaire et le sit'clc do Voltaire piatiquasscnt audacieuse > eut le rationalisme, cl (|uo la si.c.é é devint | ou^sit're ; mais Descartos est venu aussi alin (|no K nt arrivU un jour (jui démontrât à Descartes que l'Fcriture a eu raison do dire I œ soi/ .' et alin que nous soyons désormais I ion avertis qu'il no faut paspor ter dans la \ie du moi ot du nous la métlicdc des géomètres: grande et sublime expérience qui ad.i s'i..tercaler, ainsi que plusieurs autres égalem>'nt nécoss;ires, entre le socialisme religieux du moyen àgo et la société religieuse qu'engendrera l'avenir !
Chaque pliil soi)l)ie est ainsi une sorte d'expérience, cliaque philosophe à sou tour est un travailleur et un martu" dans cotte route lilioriouso quo llimnanité doit iiccomplir , et qui fait à la fois s:i \\o présente à chaque instant du tomps ol son progrès. Tous sont unis entre eu\ , tous du moins se tiennent invisiblement ; chacun \iont à son tour, comme les coureurs des Panathénées, prendre à ses devanciers, pour le porter plus loin , le llamheau de la vie :
Et, quasi cursores, vit.iï lampada tradunf.
Est-ce à dire pour cela que le fatalisme règne, et qu'il pèse sur chaque esprit dans ce développement successif de l'esprit humain? Non; chacun do ces grands lutteurs qu'on appelle philosophes déploie librement sa force au milieu des élé-
phis impo'îant pour les hommes qui ne veulent pas rouiprenihv que la relii;iou et la |)liilo<i<)|iliie sout choses iiidis>iolul)les. Si je disais Latneniiais, ils reruseraicnt il'admellre le rôle que cet lionime rrligieiix a pris daus la i)lido>opl)ie par sa criticpie ilu ratioiiiilisme jnir; en leur étant l'autnir de la Critique de la raison pure, qu'oul-iU à répondre?
nients où il se manifeste. Il reçoit sans doute son point initial des besoins de rinimaniié de son temps , et de la science générale de Thumanilé manifestée par son temps; mais, s'il reçoit celte impulsion , c'est apparemment qu'il vient au monde avec une iiinéilé capable de recevoir cette impulsion : pourquoi eu clFct lui, et non pas tout autre? il est donc cause s'il est effet , même à son point de départ. Puis il reçoit de l'avenir une certaine atti action qui, bien qu'obscure, l'entraîne dans les voies de la Providence : mais , encore ici , c'est apparemment qu'il a en lui virluellcment l'amour du beau, de l'idéal ; il est donc encore ici cause , s'il est effet. Sans doute il n'es! pas cause par lui-même ; naissance et but, point de départ et point de mire, tout cela, il est vrai , lui est donné par Dieu : mais qu'avons-nous sous ce rapport qui ne nous soit pas donné par Dieu ?
Ainsi donc , pour résumer ce point, par des voies directes ou indirectes , tout pbilosopbe participe nécessairement des travaux antérieurs de la philosopbie. INIais nul n'est pbilosopbe s'il ne fait subir à ces travaux une modification importante, s'il ne s'empare fortement de la pensée au point où elle est arrivée de son temps, pour la féconder de son originalité propre , et la pousser en avant. 11 y a des époques où l'on peut impunément fermer les livres, où il faut même les fermer : telle fut l'époque de Descartes , par exemple , relativement à sa mission. Il y a desépoques où il faut au contraire les ouvrir. Mais , soit que vous vous meniez à penser en vertu de ce que l'état présent du monde vous a appris, soit que vous appeliez l'érudition à votre aide , toujours il vous .sera demandé de faire subir à la pensée antérieure une transformation. A ce signe seul, vous serez pbilosopbe. Donc, un système, en définitive, est toujours le dernier mot qu'on exigera justement de vous.
Prenez donc parîout où vous voudrez , mais ayez un principe pour prendre ; ayez une impulsion , un point initial et un but correspondant à ce i)oint ; en d'autres termes , ayez une inspiration qui regarde le passé et l'avenir ; ditesnous d'où vous partez et où vous allez ; soyez effet et cause. L'humanité de chaque temps est une caravane errante qui
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demande ,^ ses pliilosophcs de lui marquer la route. Que lui imporie desavoir comment eux-mômes s'orientent ? c'est leur allairc, c'est leur travail, c'est leur métier pour ainsi dire. Ce qu'elle exige d'eux , c'est qu'ilss'orienteut etqu'ils l'orientent. Mais si, au lieu de cela, ils sont ({«'pourvus de toute inspiration, dénués de tout esprit propluMiciuc , en vérité je ne vois pas de quelle ulilili" pourraient lui être de pareils guides. Prenez donc, encore une fois , ;;///cc, comme dit Diderot; mais montrez-nous que vous êtes doués d'une certaine force vive qui vous autorise à prendre ainsi voire bien partout où il se trouve. Car c'est la quantité de force vive qu'il renferme, c'est la vie qu'on raison de celte force il a accumulée , qu'il s'est assimilée, cl qu'il a incarnée dans riiumanilé, qui constitue le pliiiosoplie.
Par conséquent , le philosophe qui se sent tel pourra-t-il jamais se dire éclectifiue ? Ce qu'il sent d'abord en lui, c'est cette force vive qui le constitue. Comment voulez-vous donc <iu'il sacrifie cette force au matériel dont elle se sert ? Cela ressemblerait trop à un mécanicien qui confondrait le levier avec la force. Le vrai pliilosoplie aura donc toujmrs cette tendance, si manpiée dans Descartes, de considérer avant tout l'emploi qu'il fait de sa raison, en d'aulres ternies sa subjectiviié ; et pour lui, la science ne sera jamais que la forme de sa raison, l'extérieur et la matière de sa philosophie. Aussi , quoique toujours les philosophes, et même les chefs de sectes, y compris jusqu'à ceux qu'on a regardés comme des inspirés et des révélateurs, aient fait usage d'une sorte d'éclectisme, ainsi que le remarque Diderot, il est pourtant impossible de trouver dans l'histoire un seul philosophe notable qui ait pris sérieusement le nom d'éclectique. L'école d'Alexandrie, ou plutôt l'école d'Ammonins et de Plotin , ne fait certes pas exception à cet égard ; car, comme je le démontrerai lout-à-riicure, ce n'est que par un ridicule abus de mot qu'on s'est habitué ù appeler les néoplatoniciens des éclecliqucs.
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Tout penseur a eu un système.
Mais on me dira :
« Qu'importe le nom , si la chose existe? Vous définissez le philosophe celui qui a im système complet fondé sur une certaine métaphysique, el embrassant à la fois Dieu, l'homme, et la nature. Mais les penseurs ou les inspirés qui ont produit de pareils systèmes sont de rares phénix dans l'humanité : Il en est jusqu'à trois que l'on pourrait citer. Ou bien , moins exigeant , vous ne demandez pas au philosophe d'embrasser complètement le champ de la philosophie ; mais vous voulez qu'il ait au moins une opinion sur les principes d'où s'engendrent la religion, la morale, la politique; vous ne le reconnaissez donc pour philosophe qu'à ce titre qu'il est ce qu'on appelle métaphysicien. Définissant la philosophie la science de la vie, vous appelez philosophe l'homme qui , s'élevant aux causes , remonte à la source même de la vie , el cherche les lois suivant lesquelles la vie se manifeste et s'entretient : c'est le métaphysicien proprement dit, quelque système d'ailleurs qu'il embrasse , qu'il voie les choses comme Fpicure ou comme Platon , comme Descartes ou comme Leibnitz. Que celui-là encore doive avoir un système , nous en concevons la nécessité. INIais le nombre des esprits qui ont abordé les hautes régions de la métaphysique est également très limité; et, à part ceux-là, qui peu! avoir la prétention d'un système philosojjhique, et de qui peut-on raisonnablement en exiger un ? Qu'importent donc les quelques génies de premier ordre qui ont donné kurs noms à des systèmes ? la multitude des penseurs mérite bien qu'on ait pour elle quelque considération. Or, qu'ils aient pris ou non ce titre d'éclectiques, du moins ne nierez-vous pas qu'il n'y ait un assez grand nombre de penseurs, el de penseurs éminenls , qui n'ont apparlcuu précisément à aucune secte philo-
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sopliiqiic , et n'ont eu on aucune façon un syslônx' de philosopliie. Klaient-ils pliilosoplics , ou ne l'Otaient-ils pas? Ce qui est certain , c'es^ que , n'aiiparienant coniplétcnienl à aucune école, ils ont profité librement de toutes: ils étaient donc éclectiques. L'éclectisme est donc une sorte de philosophie. » — Et l'on me citera une mullilude de noms illustres, pris chez les anciens et chez les modernes , de savants , de politiques, de moralistes, de littérateurs, d'écrivains en tous genres, auxquels la postérité a justement décerné le nom de philosophes. Tous ces penseurs , me dira-t-on , avaient-ils un système?
Je réponds que croire que ces penseurs ont été dénués de syslème est une illusion.
Cette illusion , au reste, est si naturelle, que Diderot, un certain jour, écrivant l'article Eclectisme de son Encyclopédie, se prit àréllécliir sur lui-même et sur les penseurs de son temps, ce qui le conduisit à s'écrier tout-à-coup, comme s'il avait eu une révélation subite d'une grande vérité: « Mais nous » ne sommes tous que des éclectiques! Depuis le seizième siè- » de, que faisons-nous, tous tant que nous sommes? depuis » Jordan Bruno , depuis Cardan , que sommes-nous ? Jurons- » nous par l'autorité de quelqu'un? avons-nous une bannière, M une école? Je ne vois que libres penacurs , jalour delà » prérogative la plus belle de l'humanité^ la liberté depen- )) ser par soi même. Le sectaire est un homme qui a embrasse » la doctrine d'un philosophe; l'éclectique, au contraire, est » un homme qui ne reconnaît point de maître. L'éclectique » est un philosophe qui, foulant aux pieds le préjugé , la • » tradition, l'ancienneté , le consentement universel, l'au- » torité , eu un mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, » ose penser de lui-même , remonter aux principes généraux » les plus clairs, les examiner, les discuter, n'admettre rien )) que sur le témoign;ige de son expérience et de sa raison, » et , de toutes les philosophies qu'il a analysées sans égard » et sans partialité, s'en faire une pariiculière et domcsti- ■A que qui lui appartienne. »
Mais, je le demande , a-t-ou pris Diderot au mot; et, malgré sa boutade, s'avisera-l-on de dire que lui, Jean-Jacques,
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et Voltaire sont des écleciiques? Non; mais on dira d'eux que ce sont des libres pemeurs , des hommes jaloux de la prJrogîitive la plus belle de riuiuianilé, la Ubcrié de penser par sui-méme. On dira encore , en bien ou en mal , qu'ils ont au dix-huitième siècle , foulé aux pieds le préjugé, li Iradilion, Vancicnnei.é , le consentement universel, l'autorité, tout ce qui subjuguait la foule des esprits, et que de là sont résultées de grandes découvertes et de grandes erreurs. Voilà ce qu'on sent en eux , ce qui survit de leurs travaux : ce sont des émancipateurs , des destructeurs et des rénovateurs à la fois, des hommes qui achèvent la critique du passé et font appel à l'avenir. Mais des éclectiques systématiques , c'est ce que personne ne sent et ne reconnaît en eux. On voit trop bien lear philosophie particulière et domestique, comme dit ce bon Diderot , qui répète là , sans y songer peut-être , la définition que Montaigne le sceptique donnait aussi de sa propre méthode de philosopher (I). Et puis Diderot ne s'aperçoit pas qu'il termine sa définition de l'éclectique par une contradiction singulière : car si l'éclectique est un homme qui foule bravevement aux pieds le préjugé, la tradition , l'ancienneté, le consenlement universel, l'autorité, l'éclectique est par cela même un révolutionnaire provoquant les hommes à la révolte et à rémancipalion ; et si , finalement, il se trouve avoir découvert , au bout de toutes ses iuvestigalions, une philosophie particulière, il a donc un système, et par conséquent il n'est éclectique que de nom; il est au fond très affirmatif et très dogmatique.
Hé bien , il en est ainsi , à des degrés divers , des penseurs de tous les temps. Tous ont eu un système , tous ont appartenu à la philosophie générale de leur temps , ou ont eu celle philosophie particulière et domestique dont Diderot parle; et, dans ce dernier cas, ils n'ont déduit de leurs investigations celte philosophie particulière et domestique, que parce qu'ils en avaient en eux-mêmes le germe et le besoin. Ils l'ont ap-
(t) « C'est ici un livre de bonne foy, lecteur. Il l'avertit dès l'enj» trée quc/e ne m y .utis proposé aucune fin que domestique et privée , m C'eit la première phrase des Essais,
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poiidc pour ainsi dire avec eux au monde plutôt qu'ils ne l'ont trouvée. Riais, soit qu'on la regarde comme prérrtnnic en eux , ou qu'on accorde qu'elle est uniquement r(?sult('o pour eux du spectacle que le monde leur oiïr.iit et des invesiif,Mli"ns de leur pcnsre, ils n'en ont pas moins eu tous un certain do;imalismc auquel ils ont lait aboutir tout leur labeur. Ils ont tous été, même lex sccpliques , aflirmalifs et dogmatiques d'une certaine manière; et ils l'ont été en rapport avec le caractère de leur temps; c'est-à-dire qu'ils ont tous été affirmalifs et dogmatiques suivant la nature de l'œuvre qu'accomplissait alors l'Iiumanilé.
Ceci demande une explication.
Le besoin d'un système complet , comprenant à la fois Dieu, l'homme , la nature , et s'étendant par conséquent sur toutes les sciences et sur tous les arts, est, je ne dis pas seulement naturel , mais inhérent à l'esprit humain ; et par conséquent un tel système est nécessaire et indispensable à chaque homme. Sans un tel système , en eflet , l'esprit de Ihomme est dans le vki'e; il n'existe pas. J'ai démontré ailleurs surabondamment cette vérité (I).
De là il résulte nécessairement , pour une époque quelconque, que, de deux choses l'une, ou bien ce système, si indispensable, est donné aux individus par riiumanité collective, ou bien les individus le cherchent isolément et à leurs propres risques.
Si des penseurs isolés viennent à trouver, à force de peine et de travail, les premiers liné.imcnts du système apiès lequel l'humanité aspire de leur temps , l'iiumanité adopte ce germe, en le fécondant toutefois de sa propre vie; et il s'ensuit de nouveau que, pendant des siècles, chaque homme venant au monde reçoit du monde la nourriture nécessaire à son âme.
Riais, tant que les penseurs cherchent sans trouver, le scepticisme règne.
Pouriant le besoin d'un système est tellement inhérent, j<i le répète, à la nature humaine, que les sceptiques eux-
(i) Voy. l'article Cu/te Je V Encyclopédie Nouvellt.
<6 DE l'Éclectisme.
mêmes se font un système. Ils s'attachent au cloute comme à une affirmation; leur antipathie pour les croyances du passé leur tient lieu de croyances, et, plutôt que de ne pas croire en Dieu, ils diviniseront la matière. Pas de sceptique qui n'ait eu une tendance , pas do sceptique qui ait cultivé le scepticisme pour le scepticisme même.
L'humanité et les individus passent donc alternativement par ces doux phases : tantôt le systèiuc est donné aux individus par l'humanilé, tantôt les individus sont dans la recherche du système qu'adoptera un jour l'humanité. . Dans le premier cas, ils ont évidemment un système, bien que ce système ne leur appartienne pas en propre , mais leur soit donné. Dans le second, ils en ont encore un, plus ou moins incomplet et erroné, qu'ils se font.
Je défie qu'on me montre dans l'histoire un penseiu* qui ne soit pas dans l'un ou l'autre de ces deux cas.
Ce que l'on appelle philosophie , et qu'on veut distinguer de a religion , n'est donc véritablement que le supplément de !a religion. A chaque penseur, dans les époques religieuses, il faut, pour ainsi dire, ajouter la dose de foi qu'il a prêtée aux croyances -de son temps , si l'on veut avoir son système; et, dans les époques de scepticisme, c'est la dose d'incrédulité religieuse du sceptique dont il faut tenir compte. Le sceptique est, dans la formule de l'humanité, une quantité négative; mais demandez à un géomètre si les quantités négatives ne sont pas dos quantités. L'humanité chancelait ou se reposait encore dans dos croyances embrassant à la fois passé, présent, avenir , Dieu, l'univers , et l'homme; le sceptique vient , qui se met à douter. Vous n'avez pas de système , dites-vous ; vous n'affirmez rien; vous ne visez qu'à une fin domestique et privée; vous demandez qu'on vous laisse douter en paix. Mais avec quoi doutez-vous, et contre quoi doutez-vous ? Ne serait-ce pas avec la raison générale de l'humanité, avec et contre la raison de votre temps? Qui vous a fourni les éléments, la matière et le point d'appui de vos doutes? Est-ce l'humanité, oui ou non? Donc déjà vous doutez par et pour l'humanité. Je dis plus : vous ne doutez pas seulement, vous affirmez; car nier, au fond c'est affirmer ;
DR 1. ECLECTISMP. i7
tonte négation n'sultp implicitenipnt (rtin coriain seniiment de la vil' ; or la vie est toujours positive. On nie parce qn'on voudrait afiirmer, parce qu'on aflimic intérieurement , alors m<*me que l'idée que Ton voudrait affirmer n'est pas encore trouv(?e par notre esprit. Toute négation provient d'un sentiment aflirmatif, qui cherche sa manifestation. Aussi consultez la tendance du sceptique , pluir»t que ses paroles. Il se dit douleur par nature; c est précisément que sa nature serait do connaître et dafiirmer. Vous l'appelez un incrédule, et c'est souvent un esprit religieux ; seulement la vieille religion ne peut le satisfaire. Le voiLi qui lui-même se proclame follement athée : quelques siècles auparavant il aurait été un des IVres de l'Eglise, et quelques siècles plus tard l'humanité renouvelée le placera peut-être au rang de ses ancêtres religieux.
Donc, même en ne s'occupant dans ses ouvrages que de « douter, niaiser, et fanlastiquer, » comme le dit Montaigne de ses propres écrits, tout sceptique a dû sentir où allaient ce doute et ces facéties, et que cette philosophie « domestique et » privée , » ainsi que le dit encore Montaigne avant Diderot, ne s'arrêterait pas à son foyer, et voudrait voyager au large dans le monde. Tout sceptique a senti que sa raison particulière s'adressait, quoi qu'il fit, à la raison générale, roulait dans le cercle de cette raison générale , la supposait et y répondait , ne la combattait que pour la réformer, ne s'en écartait que pour la faire nianhor. L'avenir donc , avec un système , était là, pour ainsi dire, qui inspirait l'homme du doute. En tous cas , le passé, du moins , lui servait d inspirateur, précisément parce que ce passé lui répugnait. Il y a nécessairement un point où Ton ne croit plus aux idées du passé , où l'on ne croit pas non plus aux idées de l'avenir qui sont en gorme et en élaboration : ce point, c'est l'époqu»du scepticisme. En apparence, le sceptique est immobile, n'avance ni ne recule. Mais Leibnitz n'a pas dit vainement : « Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. » Celte formule est la loi de chaque penseur, comme elle est la loi de l'humanité même et du monde. Le sceptique, donc, vient du passé qui tombe en ruine pt va vers l'avenir qui s'élève; le
Kcoptiquc marche, quoi qu'il dise; il se croit immobile, cp\(r si innove. C'est qu'il y a pénétralion du mouvement de chaque penseur isolé par le mouvement général de l'humanité.
C'est donc une très fausse manière de juger un philosophe que de ne vouloir faire acception que des matières sur lesquelles il s'est expliqué dans ses écrits, sans aucune comparaison avec un système plus général. La véritable règle pour le bien juger, et pour l'avoir au complet, c'est d'ajouter, dans les époques religieuses , la religion de son temps à sa philosoi)hie ; de mettre en parallèle la tendance de ses écrits avec la religion de son temps, dans les époques d'incrédulité. La philosophie roule toujours sur le même terrain que la religion ; elle est une religion qui se connaît, ou une religion qui se cherche. Pouvez-vous séparer une œuvre quelconque de l'art , une peinture , une statue , un poème , de l'époque et de la civilisation qui l'ont enfantée ? vous ne le pouvez pas davantage d'une œuvre philosophique. Il y a le rctlet de toute une civilisation dans l'œuvre dun artiste ; il y a de même toujours le reilet d'une religion dans l'œuvre d'un philosophe , mais d'une religion en croissante ou d'une religion en décroissance. Ce qui constitue réellement la particularité de chaque philosophe , c'est ce qui reste aj)rès comparaison faite de son œuvre avec la religion de son temps. Jm quoi s'est-il séparé de son temps , en quoi a-t-il fait avancer l'humanité, préparé l'avenir? Sa philosophie est toujours et ne peut pas être autre chose qu'un complément au système général qui régnait alors , ou un supplément provisoire en attendant le système général vers lequel on tendait providentiellement. La valeur véritable du penseur est donc donnée par la balance qu'il faut éta!)lir d'une part entre lui et le passé manifesté par son époque, d'autre part entre lui et l'avenir; et comme, à l'extrémité de ces deux termes, on trouve toujours une philosophie complète , un système, une religion en un mot, il s'ensuit que la véritable valeur de tout philosophe est d'avoir eu un système.
Il y a quelques philosophes chez lesquels ces deux termes, philosophie et religion, ne doivent ni s'ajouter ni se balancer, parce que ces deux termes arrivent chez eux à l'idcntlt'é. Re-
nn i/KCLRCTis.Mr. VJ
ligion, pliilosopliir', c'est , pour ces liommos rares dans llninianité , el qui répoïKloiit à rcrlaiiios (''imciucs précises , la mémo chose ; car ils u'onl pas d'aulre rcli;^ion (pie leur pro; rc p'iilosnphie. 'I els nous apparaissent sans contestation dans rOrionl Confucius ou Lao-Tseu, chez les Grecs l'ylliagore et IMaton. Tel encore , mali^rc les lénèhres de sa lifgende , celui on qui l'huinanilé, dans notre Occident, incarna si long-temps la Sagesse divine.
Il y a d'autres philosophes chez lesquels la religion et les croyances morales de leur époque sont le compté. nent de leur philosnpliie , mais s'y adaptent si naturellement qu'elles seml)lent ne faire (pi un avec elle , et ([ue leur philosophie est , pour ainsi dire , de nu-me étoiïe que la religion de l'humanité de leur temps : tels, par exemple , Doscartes , Pascal, Newton, Leibnilz. Ce sont là, comme on dit, des philosoplics chrétiens. Ils ont fait pourtant œuvre de penseurs isolés sur une multitude de points , parce que la religion n'avait pas de principes solides (pii , sur ces points , dominasseiit leur génie ; mais ils avaient conservé une si grande dose de foi, et avaient si bien compris la heauté du Christianisme , qu'ils s'y soumellaient tout en marchant hardiment vers l'aveilir. Ce sont encore là des hommes sublimes , et pres([ue aussi grands que les autres , quoiqu'ils aient eu un moindre r()le.
Enfin, il y a des philosophes chez lesquels la philosophie , ce supplément de la religion quand elle n'est pas la religion même, arrive à une très grande prédominance sur les croyances officielles constituées de leur temps, el pourtant n'arrive encore sur les points les plus essentiels qu'au doute, sans manifestation d'idée positive, vraie, solide, durable. Ceuxlà sont encore très systématiques, quoiqu'ils pn^chent souvent, comme Montaigne ou IJayle , le scepticisme, comme Diderot ou Voltaire , la liberté de penser , voire même l'éclcctisme. Quel siècle , par exemple , a été plus dogmatique , plus audacieusemcnt et à bien des égards plus follement affirmalif sur Dieu, l'homme, et la nature, que le dix-luiitième siècle?
C'est ainsi que , quelle que soit la diversité des catégories
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de philosophes , et quelque dissenliment qu'il y ait entre eux, depuis les Platon , par exemple , jusqu'aux Voltaire , tous cependant s'accordent en ceci, que tous ont cherché une religion , ou se sont reposés dans une religion. La pensée d'un philosophe , pour être connue et véritahlement pesée , doit donc être mesurée à un système religieux; et elle est toujours, explicitement ou non, un système religieux. Si vous ne voyez pas clairement un tel système chez un philosophe , soit parce que dans ses écrits il ne s'est exprimé que sur des questions spéciales , soit parce qu'il a professé ouvertement le scepticisme , cherchez avant ou après lui , et vous trouverez ce qui , ajouté à sa pensée , complète sa pensée , et en fait nu système.
Car , je le répète , la philosophie, à tous les instants, a pour hut un système général comprenant Dieu, l'homme, et la nature. Si , à un moment donné , ce système existe , tel qu'il convient à l'époque, le penseur adopte et réiléchit ce système , en- le modifiant toutefois. Il ne saurait donc , à de pareilles époques , y avoir lieu à aucun éclectisme ; le dogmatisme et la foi régnent. Si , au contraire , ce système n'existe pas , l'esprit de chaque penseur y aspire nécessairement. 11 n'y a donc pas lieu davantage alors, pour un penseur véritable , à l'écleclisme systématique. Le véritable penseur d'une telle époque sera celui qui marchera hardiment, et pour ainsi dire pcr fas et nefaa , à ce but de toute philosophie, un système dogmatique embrassant Dieu, riiomme , et la nature. Entre ces deux évolutions de la pensée organisée et delà pensée en dissolution qui tend à se réorganiser, le pyrrhonisme tient un moment sa place. Mais le pyrrhonisme proprement dit n'est qu'un instant de léthargie , de torpeur et de néant ; et quant au scepticisme de bon aloi , il y a toujours une passion , une tendance sous la glace apparente du sceptique. Le scepticisme qui se montre à certaines époques n'est, au fond, qu'une aspiration vers la religion à venir. Cette aspiration n'est pas un système, sans doute; mais elle représente un système, elle équivaut virtuellement à un système; et, pour qui sait voir les choses dans leur germe , elle est tout un système.
DE l'kclectismr. 2*
Je le rf^prio donc , tout penseur, dans tons les cns , n eu direriemenl ou indirertemont un système , ou le besoin d'un système et une tendance systi'-m.Ttique l)ien déteiminiie : car tout penseur un peu puissant a senti l'identitt^ au fend, de In religion, de la piiilosophie , de la morale , de la politique, de l'art, de la science; tout penseur un peu puissant a lié l'idi'e du pressent à celle du passtî et de l'avenir. Donc, même en laissant de ciHt' los grnies supérictns, et en ne s'attachant qu'à la muilitudo des penseurs qui ont place justement dans riiisioire di' la ijliilosopliic , on a droit d'exiger des uns comme des autres un système, puisé soit dans la religion de leiu- temps, soit dans leurs propres investigations ; et eu ell'ct, il n'est pas un seul penseur un peu notable qui n'ait eu un système, ou qui n'ait appartenu à un système. Donc l'éclectisme pur, rrcleclisme systématique, l'éclectisme pour l'éclectisme, est une chimère.
Le problonio de la pliilosophic est toujours nouveau.
!Mais cette cliimère de l'éclectisme systématique paraîtra bien plus évidente encore, si, de la considération de la sub.joctivité du pliilosopbe, nous passons à la considération de l'objectivité nécessaire à tout acte de la pensée comme à toute manifestation de la vie.
De même que tout penseur vient , à son époque , avec une individualité qui n'avait pas encore existé , et que chacun apporte sur la terre une iniiéité nouvelle, de même aussi la nature et riiumanité, ce milieu nécessaire de tout philosophe, varient de siècle en siècle.
M le philosophe se considère lui-même , il se sent force, et par conséquent, ainsi que nous venons de le remarquer, il n'est nullement porté à s'abdiquer pour se faire éclectique. Et de même, s'il considère la nature et l'humanité de son temps, il les voit dilTérentes de ce qu'elles furent à toute autre épo-
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que. Par conséquent, le problème de la philosophie lui apparaît nouveau. Comment ira-t-il donc s'imaginer que toute philosophie est dans les livres?
Il est vrai, il n'y a pas d'âge ni d'époque pour un livre de géométrie. Un géomètre viendra dix siècles après un autre géomètre ; il trouvera le livre de son devancier aussi solide ol aussi utile, quant aux découvertes qu'il renferme, que le jour où il fut écrit. C'est que l'objet n'a pas changé : la pensée, appliquée à un objet immuable, a pu produire une œuvre immuable. Et pourtant il serait encore vrai de soutenir que la géométrie elle-même ne peut pas se développer indépendamment de ce milieu muable et progressif de la nature extérieure et de l'humanité. Mais enfin l'objet de la géométrie est immuable. L'objet de la philosophie n'est pas immuable, au contraire; car après Dieu, qui est immual)le et pourtant éternellement créateur, l'objet de la philosophie est l'homme et la nature, tous deux perpéUiellcment muables. La philosophie n'est pas une sorte de géométrie fondée sur des abstractions. La philosophie est la science de la vie. Qu'il y ait un certain fonds métaphysique commun à toute philosophie, c'est ce que je suis loin de nier : mais appliquer ce fonds aux diverses situations de Thumanilé et l'étendre, voilà le problème éternel de la philosophie. Elle doit donner de la vie des définitions et des expositions qui s'accordent avec les révélations vraies de l'art, de la politique, delà science, de l'industrie, à chaque époque.
1! ne faut donc pas entendre le philosophe comme Pascal entendait le progrès : le même homme avec une sorte de magasin de connaissances amassées les unes sur les autres, le même homme avec un mobilier toujours croissant. Mais il faut l'entendre ainsi : un penseur toujours nouveau.
Il en est des monuments philosophiques comme des monuments d'art ou de législation. Une fois que l'humanilé a dépassé l'époque plus ou moins étendue à laquelle ils conviennent, ils cessent d'avoir vie, en ce sens qu'ils ne satisfont plus aux besoins de l'humanité vivante , parce qu'ils ne répondent pas à toutes les manifestations connues de la nature et de l'homme. Comme les monuments de l'art et de la.légis-
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Jntion, ils prcmiciU donc i)lace dans les biblioUiiqncs, dans les musées. Co sont des œuvres du passé, des œuvres qui , pourftre holles et nduiirables en elles-mêmes, n'en soiil pas moins fiappi^es d'impuissance, si nous ne les transformons pas en nous, en vertu de noire aclivitt' propre et en raison des besoins et du savoir de noire temps. La jioésie liomérique est admirable, sans dnnle; mais esl-il possible aux liommes de notre siècle de sentir comme les sauvages de l'Iliade? L'àmc de Platon plane sur rinimanité, mais les livres de Platon ne résolvent pas les problèmes de noire époque. Dire que la pliilosopbie est terminée, parce qu'il y a eu d'aussi grands génies que Pylliagore , Platon, ou Leibnitz, c'est la môme chose que dire que l'art est terminé, parce qu'il y a eu les poèmes d'Iïomère, ou que la législation est terminée, parce qu'il y a eu le droit romain. A chaque moment, tout est (ini et tout coiTimence.
Pourquoi, tout fini, tout recommence-t-il en philosophie? C'est que l'humanité est là qui crée elle-m»^mc, autrement mais au même litre que les philosophes, et qui présente à leur activité une matière toujours nouvelle, des |)roblèmes toujours nouveaux. J'ai déjà indique'; plus haut, en passant, celte vérité, que la nature et riiumaiiité ont, indi-pendamment de l'idée, une virluaiilé propre qui se mêle à l'idée et concourt ainsi à l'œuvre de la philosophie; mais il nous faut examiner un instant celte vérité de plus près, et en voir les ell'ets.
L'humanité n'est pas seulement un être qui pense, c'est un être qui sent, qui agit, qui vit. L'humanité, donc, n'étant pas seulement une pensée qui se développe, n'est pas uniquement, quant au reste, c'est-à-dire quant à ce qui n'est pas pensée en elle, une malière morte qui reçoit la pensée des pliilosophes. Klle modifie continuellement celte pensée en la reproduisant objectivement; en sorte (jue le pliilosophe est toujours obligé de recommencer ce que j'oserais appeler sa toile de Pénélope. Un changement quelconque ne peut se faire dans la métaphysique sans que l'art, la politique, la science, l'industrie, ne soient par là modifiés : mais réciproquement loul progrès que fait l'humanité en dehors de la meta-
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physique, soit dans la connaissance de la nature extérieure, soit dans l'organisation de la vie humaine collective, rend nécessaire un nouveau progrès de la métaphysique. Ce progrès ne se fera peut-être pas tout de suite , il faudra peut-être attendre des siècles pour qu'il se fasse : qu'importe? Les penseurs n'en vont pas moins délaisser peu à peu les anciennes solutions, et, sur la piste que l'humanité leur a indiquée , poursuivre pénihlement, à travers les âges, les solutions nouvelles. C'est ainsi, c'est par le mystère de cette dualité, de l'humanité en tant que pensée, et de l'humanité en tant que non-pensée (corps et sentiment;, que la philosophie se renouvelle et se rajeunit sans cesse.
Pour expliquer mieux mon idée , qu'on me permette de prendre une comparaison dans le monde physique. Vous jetez une graine dans la terre ; cette graine germe , et produit un arbre. Est-ce cette graine seule qui a produit cet arbre? Non, c'est aussi la terre ; la graine seule n'aurait rien produit. La terre est donc fertile , féconde, animée , sinon au même titre que la graine, du moins de son propre chef et par elle-même. Et qu'on ne me dise pas que la terre, ou en général les éléments, n'ont fait qu'obéir à fa graine , se prêter à ses besoins, preudre soncommandemenl comme dos esclaves dociles. Non, car la terre et les éléments peuvent détruire aussi bien que faire fructifier. La terre est donc une force, si la graine en est mie. Cela est si vrai, que vous pouvez dire et que vous dites en effet chaque jour que la terre a produit cette plante que vous avez sous les yeux, au lieu de dire que le germe que vous avez déposé dans la terre l'a produite.
Hé bien, l'humanité est fertile et féconde comme cette terre. L'idée déposée au seiu de l'humanité ne s'y développe j)as uniquement par sa propre puissance; elle s'y développe en vertu de la fécondité, de la vitalité de l'humanité.
Cela étant, jamais l'humanité ne reproduit les idées identiquement connue elles lui sont confiées; elle les fait croître, c'est-à-dire qu'elle leur imprime sa propre virtualité. Ce qui n'était qu'un germe devient une plante en i)assanl dans son sein.
Suivons plus loin notre comparaison. Quand la plante a
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germé au sein de la tcire, quand sa lige s'est élevée et qu'elle s'csl co)iverle de feuilles, quand elle vil ainsi, développant à la fois en elle et la fécondilé de son germe et la fécondité des éléments, ragriculleur vient f[ui la cultive, lagrelle, Ténionde, la préserve des orages, en savoure les parfinns, en recueille les fruits, jusqu'à ce que le mument soit venu d'ubattrc l'arbre et d'en replanter un autre avec une graine donnée par le premier. Il en est encore de môme de l'humanité, des idées, et des philosophes. A un point de viu", les philosophes sont l'humanité même qui se développe, car ils en sont la pensée. A un autre point de vue, ils sont pour ainsi dire extérieurs à riiumanilé, parce que l'humanité n'est pas uniquement pensée, et que les autres puissances qui existent en elles sont créatrices et fécondes au même titre que la pensée. D'où il résulte que souvent ils n'ont autre chose à faire que cultiver, émondcr ou renverser l'arbre qu'eux-mêmes avalent semé, et qui avait pris racine dans l'humanité.
Ainsi, action et réaction continuelles de l'idée sur ce qui n'est pas l'idix* pure, et de ce qui n'est pas l'idée pure sur l'idée. Action de l'idée du philosophe sur l'humanité, et réaction de Ihumanité sur l'idée du philosophe; d'où résulte uu produit qui particij)e à la fois du philosophe et de l'humanité, de la virtualit('; créatrice de l'idée du philosophe et de la virtualité créatrice de l'humanité qui reçoit cette idée. A chaque penseur nouveau, le spectacle est donc changé, le problème de la philosophie se présente sous une face nouvelle.
Par exemple, voilà IMaton. Jl introduit ou vulgarise on Grèce la métaphysique; il résume suivant le génie grec les idées orientales. Quel est le point culminant de sa philosophie? la théorie de l'Idéal. Voilà donc ce qu'il a appris aux Grecs, et par les Grecs aux Barbares d'Occident : c'est qu'il y a en Dieu un Verbe de Dieu. Hé bien, l'Occident recevra cette idée; mais connuent l'Occident la recevra-t-il? Si le monde se faisait platonicien au point précis où en est Platon , c'en serait (ini et de la philosophie cl du développement du monde. Le monde n'est pas aussi philosophe que Platon ; mais il est vivajit et créateur. Il \a créer quand Platon va mourir; il prend J'idée de Platon, et il en l'ail le Christianisme. Il inciuiie le
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Verbe en Jésus, la Sophie divine eu Jésus, ei le Platonisme rentre clans les musées et les bii)liothèques. C'est maintenant Jésus et le Christianisme qui vont développer Thumanité, agir sur rhumanité , pousser en avant l'hunianitc. Et de même l'humanité, un jour, traitera le Christianisme comme elle a traité le Platonisme; elle dépassera cet horizon, le Ciiristianisme ne lui suflira plus; la Genèse de IMoïse ne conviendra plus aux disciples de Galilée, et la parole de Jésus, disant: « Rendez à César ce qui est à César ; mon royaume n'est pas » de ce monde , » ou bien encore : « Femme, qu'y a-t-il entre » vous et moi? « ne satisfera plus ni les fils des esclaves, ni leurs femmes développées par le Christianisme même. La Bible et l'Evangile iront donc prendre la place qui leur appartient dans le Panthéon du passé. Ainsi l'arbre a été semé au temps de Socrate, il a germé au sein de l'humanité, il est devenu le Christianisme; il a décru à l'époque de la Renaissance, et il a été déraciné au temps de Voltaire. Hé bien, entre ces deux points d'abord, la fin du Polythéisme et le Christianisme, Socrate et Jésus-Christ, tous les penseurs qui apparaîtront successivement dans l'humanité seront, sans exception , sous l'empire de ce travail -de destruction et de rénovation qu'accomplit l'humanité ; tous concourront ainsi à l'incubation du Christianisme. Et de même , entre ces deux points , la naissance du Christianisme et la fin du Christianisme, Jésus- Christ et Voltaire , tous les penseurs qui apparaîtront successivement dans l'humanité, seront tous sans exception sous l'empire du phénomène produit par la double puissance de h» venu créatrice de l'idée et de la virtualité créatrice de l'humanité, c'est-ù-dire le Christianisme, Qu'ils le sachent bien ou qu'ils l'ignorent, tous leurs travaux auront pour objet le développement et ensuite la destruction du Christianisme.
Mais on me demandera : Y a-t-il eu progrès ou rétrogradation quand l'humanité a ainsi anthropomorphisé le Verbe de Phton , et transformé en idolâtrie une vérité métaphysique? Je dis hardiment qu'il y a eu à la fois l'un et l'autre, mais que ridolàlrie du Christianisme était nécessaire. Je dis plus, je dis qu'il a été de l'essence de la philosophie de se mêler à ce mouvement , et que ceux qui ont fait le Christia-
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iiisnifi ont éié les vniis comme ils ont él(5 presque les seuls ))liilos()plics (lo |(Mir temps.
Kn etlet, que faisait Platon pour l'iinilication du genre iminain? Sa nHMapliysi(|ue du Veihe et des idrcs typiques faisaitelle qu'il n'y eût plus de Grecs et do IJarbares, de citoyens et d'esclaves? Socrate, son maître, n'(''tait-il pas mort pouravoir iM les dieux du Paganisme? Pourquoi donc ces dieux coupables de la mort du philosoplie survivaient-ils après les œuvres de Platon? Et q le (irent les sophistes que Platon laissa après lui dans l'Académie? Ils ne firent rien pour l'avancement de sa doctrine ; et si l'on ne comprenait pas qu'ils achevèrent du moins, par le doute et le scepticisme, la destruction du monde l)aïen, il faudrait dire qu'ils déshonorèrent la pensée. Que restait-il donc à faire après Platon, je le demande encore? Ktait-cc de penser, toujours de penser qu'il s'agissait? Non, c'était d'aimer, de sentir, de pratiquer. 11 fallait détruire ces dieux dont les prêtres avaient condamné Socrate; il fallait montrer que l'Idéal, le Verbe de Dieu, était un Dieu supérieur à ces faux dieux ; il fallait unir les Grecs et les IJarharcs; il fallait détruire l'esclavage. C'est ce que ne firent pas les i;rcmiers disciples de Platon, tout occupés qu'ils étaient uni- ((uement de penser; et c'est ce que lit, instinctivement pour ainsi dire, l'humanité. Après Platon, donc, le devoir de tout penseur était d'employer la pensée à développer le sentiment et la charité, le devoir de tout penseur était de seconder l'humanité dans sa gestation des idées de Socrate et de Platon. Qui fut donc philosophe, une fois Jésus venu? Ce furent ceux (pii poussèrent en avant la science de la vie, c'est-à-dire ceux qui développèrent l'amour, la charité, qui pensèrent mais qui aimèrent, qui voulurent la réalisation de la théorie de Platon, ceux en un mot qui dirent : « S'il y a en Dieu un Verbe de Dieu, il doit sauver le monde , il est le Sauveur effectif du monde , » et qui adorèrent ce Sauveur.
Aussi quel est le pédant qui oserait dire que les Pères de l'Eglise, ces penseurs si profonds, depuis S. Paul jusqu'à S. Augustin, ne tiennent pas bien leur place dans l'histoire de la philosophie?
t>E l'Éclectisme.
§ IV
Suivant les époques, les philosophes font ou défont les religions.
Ainsi la philosophie accompagne la vie de l'humanité, se développe avec elle, et par conséquent n'est jamais terminée. Virtuellement la philosophie est toujoui'5 une religion ; mais tantôt c'est ime religion faite qui se continue, tantôt c'est une religion nouvelle qui se fait. Tantôt c'est la pensée du philosophe qui, adoptée par l'humanité et vivifiée par elle, se verse pour ainsi dire dans les individus; tantôt c'est la pensée individuelle qui aspire à une systématisation et à une réalisation que l'avenir seul a le droit de manifester.
On a voulu distinguer dans l'humanité des époques critiques et des époques organiques. Nous n'admettons pas cette distinction. Pas d'idée qui soit purement critique; toute négation, comme nous l'avons dit, tend à une aftirmalion, et la suppose virtuellement. Donc point de schisme aussi profond dans l'humanité que celui qui existerait entre des révélateurs d'un côté et des destructeurs de l'autre. Les révélateurs, comme on les nomme , ont précisément pour ancêtres les destructeurs qui les ont précédés, et leurs idées organiques étaient au moins virtuellement pressenties par les sceptiques et les incrédules qui leur ont frayé la route à travers lès ruines du passé.
Mais si nous n'admettons pas d'époques critiques et d'époques organiques dans un sens absolu, nous ne voulons pas non plus qu'on fasse descendre de leur haut rang tous les hommes religieux qui ont présidé aux destinées de l'humanité, pour en faire des espèces d'imbéciles et de superstitieux, et pour oser dire de Jésus, de S. Paul, et de tant d'autres : « Ceux-là ne furent pas des philosophes! »
Ceux-là aussi furent des philosophes, soyez-en sûrs, et des plus grands; car ils répondent, dans l'histoire, à un moment solennel, celui où, après s'être long-temps cherchée pour
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ainsi (lire, et après avoir mflri soiirdomont, l'idro pure s'unit ,'i rhnmnnit(^ , et s'incarne en elle pour la renouveior. (>iix-Ii sont donc dos pliilosoplios qui, aid(^s de l'Immanitô, comme Jésus le fut de ses piinvres apôtres, exaltent la piiilosopliie et la font r<''},'ner sur la terre.
Arrêtons-nous un moment sur celte dernière considération que, suivant les <''|)Of(iit's , les philosophes font ou défont les relif^ions. CarciMpieje viens (h' dire qu'on n'oserait jjas faire, c'est-à-dire exclure de la philosophie, comme indignes de siéger avec les philosophes, ou au moins comme étant d'une autre espèce qu'eux, les grands hommes religieux de tous les temps , on le fait pourtant assez volontiers, il faut en convenir; et même il s'est trouvé des faiseurs d'abstraction qui ont soutenu, au nom di' la psycliologie, qu'il y avait une di/Iérence spéciliquc absolue entre la religion et la pliilosophie. N'écoutons pas ces gens qui voudraient faire de la philosophie je ne sais quelle petite science particulière dont je ne vois pas précisément Tobjet.
Un philosophe, je le répèle, est un homme qui travaille h faire ou a défaire une religion, et, dans le second cas, qui ne défait une religion que parce qu'il en pressent, plus ou moins vaguement, une autre. Je délie que l'on me trouve une autre délinilion commune à la fois à celle multilude de penseurs que l'on appelle philosophes; et, en revanche , je ne serais pas embarrassé de démontrer, l'histoire en main, que cette définition convient à tous, sans aucune exception (I).
IMais, cela étant, par quelle singulière aberration d'esprit exclut-on ordinairement de l'histoire de la philosophie , et range-t-on dans une autre catégorie que les philosophes, les
(i) Ouvrez le Hlanuel de l'histoire de la philost^phie de Tennemauu, publié par M. Cousin. Avant de classer historiquement les philosophes, Teunentann se demande ce que cest qu'un philoso|ihe: " L'homme, dit-il, .ispire nécessairemenl à une science des princi- •• pes derniers et des luis dernières de la nature et de la liberté, ainsi » que de leurs rapporls réciproques. » Les tirmcs de celte defiuitiou ne sout pas clairs, mais le sens est manifeste; et que disons-nous d'autre?
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grands liommos qui ont fait les religions ou qui les ont accrues et soutenues? Pourquoi, clans le langage vulgaire , appelle- t-ou Leibnitz, par exemple, un philosophe, et nç veut- on pas voir im philosophe dans S. Paul? 11 y a de cela une raison bien simple, et qui se rapporte admirablement à ce que nous venons d'établir. Si vous faites celte dislinclion , ce n'est pas, certes, que S. Paul ne soit, comme Lcibnilz , un philosophe; mais c'est que vous, qui les contemplez tous deux et qui les nommez , vous appartenez nécessairement par voire tendance au passé ou à l'avenir, au Christianisme ou à la Philosophie qui remplacera le (Christianisme. Or si vous êtes encore chrétien , S. Paul vous apparaîtra un tel philosopiie , que ce sera pour vous plus qu'un homme; ce sera à la fois un inspiré et un prédestiné, un yainl ; tandis que Leihnitz, étant venu long-temps après que le grand œuvre était accompli, ne sera pour vous qu'un simple mortel, un philosophe. Et , réciproquement , si votre tendance est pour l'avenir, vous reconnaîtrez bien dans S. Paul un profond penseur, mais vous ne lui pardonnerez pas d'avoir contribué à fonder le Christianisme.
L'observateur qui juge les penseurs et qui les nomme est, en effet, comme le penseur lui-même et au mèine titre, suspendu entre le passé et l'avenir, entre un système et un autre. Nous ressemblons tous aux astronomes qui, en même temps qu'ils contemplent les corps célestes en mouvement, sont eux-mêmes en mouvement sur leur observatoire, la terre , qui les emporte avec elle dans l'espace.
« Mais, dircz-vous en vous mettant au point de vue de l'avenir, S. Paul s'est trompé, gravement trompé. Il a tellement désiré la résurrection , qu'il s'est imaginé que Dieu avait commencé en Jésus le miracle de la résurrection et de la vie éternelle, et que ce miiacle allait arriver aussi pour lui S. Paul et pour lous les hommes; de là son Christianisme. Sa philosophie reposait donc sur une erreur. »
Et moi, je vous demande : Leibnilz ne s'est-il pas trompé aussi , et gravement trompé , puisqu'il a cru d'après et par S. Paul? S. Paul est venu au commencement du .Ciirislianisme, Leibnilz à la lin : voilà toute la difiérence. Mai» si
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\o (lornior est pliilosoplie, l'iiutrc l'est aussi; car Leibnilz a-t-il rojeli' S. Paul? Lcibnitz ne s'cst-il pas , au conliaire, raltaclié à S. l'aul, en ce sens que I.fil)nilz est resté uni an système ^('néral dn Cliristianisme? Donc ces deux penseurs, éloignés l'un de l'autre par tant de siècles, ont eu tous deux un certain ciel commun de leur esprit, si je puis parler ainsi. Or, je l'ai dit plus liant, c'est ce ciel qui constitue réellement le philosophe, par la raison, je le répèle encore, que l'esprit humain aspire nécessairement à une religion aussi naturellcnn'nt que les Heures vont à la mer. Donc, la philosophif dans l.cihnitz étant inséparable de la religion, la religion dans S. l'aid est également inséparable de la philosophie. Donc la philosophie n'est pas antre chose, en définitive, que ce que chacun de nous prend de religion en passant sur la terre.
Spinoza comparait tous les êtres à des bouteilles plongées dans l'océan , qui délimiteraient chacune , en apparence, par leur capacité , une partie de cet océan , mais n'en distrairaient rien dans un sens absolu. J'aimerais mieux comparer chaque esprit à inie glacequi réiléchit obscurément, c'est à-dired'une façon incon)plète et avec certaines ténèbres nécessaires, l'océan de la vie, passé, présent, avenir, ciel et terre; et en elfet nous ne sommes pas uniquement des parties d'un grand tout, mais il y a dans la vie un mystère de pénétration qui fait que nous sommes k la fois tout et partie. ISIais peu importe la justesse de la comparaison : toujours est-il que, (!•' même que celle bouteille qui nage dans l'océan, l'esprit de tout penseur appartient à un océan toul entier; de même que celte glace qui réilécliil partiellement la totalité des choses, l'esprit de tout penseiu- réiléchit d'une façon plus ou moins incomplète, c'est-à-dire avec plus ou moins de ténèbres et par conséquent d'erreur, un système tout entier de religion dont la manifestation appartient au passé ou à l'avenir. Il n'y a donc pas pins à distinguer dans Leibnitz, par exemple, la forme philosophique du fond religieux, qu'il n'y a à distinguer dans S. Paul la forme religieuse du fimd pliiiosopliique. S. Paul croit à la vie future, et il en conclut la résurrection. Leibnitz croit, comme clirélicn, à l'oracle de la résurrection.
et il en conclut la vie future d'une façon plus idéale. Yoilà deux termes extrêmes du Clirislianismc ; mais le fond est le même. La totalité de l'idée est la même pour S. Paul et pour Leibnitz; seulement les doux parties ou plutôt les deux faces de Tidée sont dans un ordre inverse. Pour S. Paul, la croyance philosophique de la vie future a précédé la croyance au miracle de l'homme typique ressuscité, au miracle de Jésus. Pour Leibnitz, né au sein du Christianisme, c'est la croyance en Jésus qui a servi, pour ainsi dire, et de source et de lit à l'idée d'une force qui persiste et se développe dans la vie éternelle. Lt regardez enfin que cela est si vrai , que S. Paul lui-même, le philosophe S. Paul avait pris son sentiment de la vie future à la source du pharisaïsme , où régnaient , long-temps avant Jésus, les idées de résurrection corporelle. Ainsi S. Paul est même tout-à-fait dans le cas de Leibnitz. La religion du pharisaïsme a engendré chez lui la foi philosophique à la vie éternelle , qui a produit la religion de Jésus ressuscité.
Je me résume sur ce point, et je dis que tout philosophe appartient à une religion ; d'où il suit qu'il est souverainement absurde d'exclure do la philosophie les fondateurs mêmes des religions. La différence des époques fait toute la différence. Tous les penseurs ont été inspirés par l'humanité antérieure et par les besoins de l'humanité de leur temps; tous ont travaillé, avec un instinct plus ou moins mystérieux à eux mêmes, mais pourtant senti en eux, à la culture de cet arbre qui sans cesse se développe et forme rhumaiiité. Les uns, il est vrai, sont venus au moment où le germe d'une religion était déposé dans la terre, d'autres au moment où sa tige commençait à paraître, d'autres au moment où l'arbre donnait des fleurs et des fruits, d'autres quand il fallait labattre pour le renouveler. Ils ont tous concouru au même labeur par des œuvres diverses. Ils ont tous concouru d'une manière finie à une œuvre qui se continuait après eux, de même qu'elle était commencée avant eux. Ils ont travaillé diversement sans doute, et se sont montrés sous des apparences différentes; mais ils poursuivaient le même but, et il est impossible de distinguer entre eux deux
DE l'Éclectisme. 53
carartc'TCs esscntipllcmont distincts, ot do dire d'une maniirc absolue : Il y a deux espc'-ces; voici les saints, voici les pliilosoplies.
Il est impossible de séparer la religion et la philosophie.
INIais peut-(Mré on m'objectera ce que j'ai avanc(' tout-Ariieure, que riuimaniM' entrait pour sa part dans le travail des philosophes, indt'pondannuent do l'idée pure.
« La diiïérencc entre les philosophes et les saints, nie dirat-on, ne viendrait-elle pas de ce que les hommes religieux sont mus par le sentiment, comme le vulgaire, comme l'humanité, tandis que les philosophes sont consacrés uniquement au culte austère de la pensée? Vous venez de dire qu'outre l'idée pure , il y avait dans l'iiumanité le sentiment. Xe soraitce pas cet élément appartenant spé-cialomont à Ihumanité, en tant qu'elle n'est pas pure pensée, qui donnerait la dillérence entre le philosophe et ce qui n'est pas le philosophe ? F,e philosophe, c'est l'abstraction pensée; ce qui dans l'iiumanité n'est pas le philosophe, c'est le sentiment. Vous venez vousmême d'admettre cette distinction, puisque vous venez de montrer que le développement toujours nouveau de la philosophie tenait à ce que Ihumanilé ne reproduisait pas, sans la modifier, la pensée des pliilosophes, mais qu'elle la modiliait en vertu du sentiment qui vit en elle, indépendamment de la pensée pure. »
J'admets l'objection : mais quelle conséquence en tirer? Los philosophes sont-ils, oui ou non , des hommes? vivent-ils ou ne vivent-ils pas dans un certain milieu, dans un certain temps, dans un certain pays? Donc ils ne sont jamais idé-e pure.
Le philosophe tient à l'humanité par le sentiment, comme l'humanité lient au pliilosopiie par lidée.
L'humanité n'étant pas uniquement pensée, le philosophe
non plus n'est pas uniquement pensée, puisqu'il fait partie de l'espccc luimaine.
Or, n'éiantpas uniquement pens(:'c , il est sentiment comme riuimanité.
L'humanité, en tant que sentiment , se communique donc. Ji lui qui est aussi sentiment ; et de celte inspiration naît en lui la pensée , mais la pensée entée sur un scnlimcnt.
Et réciproquement , de celte pensée commani(]uée à l'iiunianilé , parce qu'elle aussi est pensée, naît le sentiment ; mais le sentiment enté sur une pensi'e, lequel lleurit et se développe ensuite dans l'art, la politique, la science , la législation , l'iudusîrie, etc.
Fleuve éternel, la vie circule et revient perpétuellement à sa source; elle circule par le sentiment dans les individus, où elle produit la pensée, et revient par la pensée à sa source , l'humanité , fille de Dieu.
On peut donc Ijien distinguer, par une abstraction , l'élémenl pensée; mais immédiatement après l'avoir reconnu, il faut reconnaître aussi qu'il ne peut vivre et se manifester que dans un milieu , qui est l'humanité. Donc toujours l'idée pure, dans chaque penseur , 'est affeclée d'une certaine forme provenant de l'humanité , donnée par l'humanité, forme qui est toujours une erreur , si on la considère par rapport aux formes successives qui la remplaceront un jour ;
Suite.
Mais qui n'est pas une erreur , si on la considère par rapport à l'œuvre qu'accomplit l'humanité à un moment donné du temps; qui n'en est même pas une <iuantà Dieu ; qui n'en est une, en un mot, qu;^ par rapport aux positions ultérieures que 1 humanité emportée dans le temps occupera un jour dans ce temps.
Je disais plus haut que la jjhilosophic était la quantité de religion que nous prenions en passant sur la terre. Je dirais
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volontiers iriainlonnni que la pliilosopliic on la roli;;ion osl la qiianliti- (le vrrili^ absolue que nous nous assimilons sous la /orme de vrrilc relative.
Or quelle a Ole la véiilé relative de la pliiiosopliie au temps de S.Paul, au temps de S. Augustin, au temps mOmc de. Luther, de l'aseal, de Descartes, et de Lcibnitz? C'est que l'Idéal entrevu par Platon, le Verbe de Dieu, avait apparu sur la terre. Tout philosophe, antérieurement à Platon, avait eru, ainsi que riiunianiir' tout entière, à des dieux multi|)]es qui s'incarnaienl. Comment donc vouliez- vous qu'apriîs Platon le philosophe ne crût pas à rincarnalion de l'Idéal , s'il croyait vraiment à la dislinrtion du Verbe en Dieu?
Donc la pensée de Platon tendait à prendre cette forme erronée, quand le moment serait venu pour celle pensée d'être comprise et vraiment mure.
Mais je vais plus loin même , et je disque cette idée de l'inrarnalion divine on Jésus n'était pas une erreur. Ce n'était pas non plus, certes, une vérité absolue : c'était une vérité relative. L'esprit humain, je le répète, n'aperçoit jamais la vérité qu'avec des ténèbres; il est donc obligé- de bégajer comme renTant avant de parler, d'entrevoir avant de voir, de sentir et de comprendre confusément avant de sentir et de comprendre clairement. INIais bégayer c'est déjà parler, entrevoir c'est déjà voir, comprendre confusément c'est déjà comprendre.
Si donc on me posait la question : Jésus a-t-ll été l'incarnation du Verbe de Dieu , oui ou non?
Je répondrais : Oui et non; car, dans cet ordre de vérités, oui et non ne sont pas contradictoires.
Oui , dirais-jc , car nous sommes tous fils de Dieu , Dieu est en nous tous : in Dco vivirniis, et movcmur, et sumiis. Oui, dirais-je encore; car l'idée de Platon est vraie, il y a en Diiii un Verbe de Dieu. Or, s'il y a en Dieu un Verbe créateur, il doit agir, il doit créer en nous ; si ce Verbe conduit l'iuinianité, il faut bien ([u'il se manifeste. Il s'est donc manife.>lé en Jésus, et il a pris une possession nouvelle de l'humanité eu commençant par Jésus. Cela a été un grand, un solennel moment dans la création successive de l'humanité. Il fallait
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bien en efl'et qu'il y eût un homme qui , le premier de tous , réalisât en lui et s'appliquât celte sublime doctrine. Cet homme, ce fut Jésus. En nous reportant donc aux desseins de Dieu, et aux résoUilions de sa providence dans le gouvernement du monde , il faut dire que Jésus fut , parmi tous les fils de Dieu que renfermait l'Occident, son IJlschéri par excellence. 11 fut, comme disent quelquefois les Pères, le Promélhée qui anima du feu divin nos statues d'argile. Il nous donna le mouvement, l'initiation, la vie. Oui, la vie spirituelle nous est venue par lui; il a donc été réellement, et non par une fiction, par une comparaison , le Sauveur de nos âmes. Si nous sommes aujourd'hui ce que nous sommes, nous le lui devons. Il est vrai que nous ne le devons pas qu'à lui seul. Il avait été précédé , non pas seulement par une foule d'hommes religieux en Orient, que l'Orient, également séduit, a pris aussi pour des révélateurs, mais dans l'Occident même, par l'ylhagore, par Socrate, et par une multitude d'autres sages.
L'erreur a donc été uniquement de prendre pour un cas tout-à-fait particulier et anormal ce qui n'était qu'un fait plus général.
Il n'y a rien là de plus embarrassant pour nous aujourd'hui, que dans ce qui est arrivé si souvent pour linveniion de toutes les grandes choses, de toutes les grandes découvertes. Elles ont été , la plupart du temps , faites plusieurs fois; et de là il est résulté des contestations , des disputes , des sectes ; chaque inventeur a eu ses partisans exclusifs qui l'ont exalté , et souvent au détriment de ses rivaux. Mais de ce que l'imprimerie, par exemple , éiait connue de temps immémorial à la Ciiine, s'ensuit-il que Guttemberg ne soit pas le premier Européen qui ail eu celte sublime idée? et à sa suite l'Europe n'en al-elle pas fait, pour les destinées de l'humanité, un plus grand usage que les Cliinois? Colomb trouve le Nouveau-Monde : en a-t-il moins de mérite, parce qu'on démontre aujourd'hui qu'il avait été précédé et guidé dans ses recherches? Nev ton et Leibnilz crurent, chacun de leur côté, avoir inventé le calcul de l'infini : en sont-ils moins inventeurs et moins grands, parce qu'ils se renconlrèrent en même temps dans cette invention?
Donc, en dcfinilive, l'idée de Jésus fils de Dieu est vraie, niOmc philosnplijqiioiiicnt. Elle est vraie en soi , vraie par rapport aux desseins de Dieu et à son gouvernement du monde. Klle n'est fausse qu'en ce sens que nous pouvons aujourd'hui, plus avancés que nous sommes, lui donner une autre forme , el dire : JSous sommes tous fils de Dieu , et l'Idéal divin peut s'incarner dans tous les hommes. Nous sommes ainsi passés d'une proposition particulière à une proposition plus générale. Voilà le caractère de toute vérité relative.
Mais la gloire d'avoir été le messie, le messie véritable, reste à Jésus. L'elfet a été produit, l'initiation a été donnée, et c'est lui qui l'a donnée. Tous les siècles peuvent venir battre au pied de sa croix , jamais l'homme ne passera sans respect auprès de ce gibet qui a été pendant tant de siècles le phare de l'humanité.
Ma^^s, direz-vous , si Platon n'avait pas vu la conséquence de son idée , du moins la portion de vérité qu'il avait vue était chez lui sans mélange d'erreur : lui, il était purement piiilosophe, il ne donnait pas de forme à son idée, il cherchait la vérité absolue, il ne tomba pas dans la superstition où l'on tomba plus tard.
Cela est vrai; mais ne me demandez pas de vous dire dans combien d'autres superstitions tomba Platon!
Mais enfin plus tard, direz-vous, beaucoup plus tard, on a cessé de croire à ce miracle , à cette incarnation; on a donc possédé plus tard la vérité sans mélange d'erreur.
Non, pas davantage. 11 y a encore eu une vérité relative, et, comme l'autre, cette vérité relative a été une erreur.
En elfet , après avoir connu et développé en elle la vie spirituelle, la vie du moi, l'humanité devait tendre à développer la vie humaine collective, la vie du nous. !Mais cette œuvre n'était pas accomplissable du temps de Jésus, ni même pendant bien des siècles après lui. Le monde extérieur , la nature proprement dite , n'était pas encore assez soumise à l'homme assez obéissante à l'homme, pour que l'humanité put s'organiser pacifiquement sur la terre. Jésus le comprit bien, quand il dit dans son aspiration immense vers l'avenir : « Mou
DE L ECLECTISME.
3> royaume n'est pas encore de ce temps. » De là la lendanccj monastique que prit le Cliristianisme. Les chrétiens délaissèrent lemonde,et cultivèrent la vie du moi, dans la solitude, enl présence de Dieu. La vie humaine collective fut abandonn'C à César, c'est-à-dire à l'instinct , à la passion, au destin. Un jour, enfin , après bien des siècles, l'homme, développé par le Christianisme, reporta ses regards sur la nature extérieure, par ime sorte de révélalionjdontl'efîet indirect a déjà été et sera de plus en plus de nous mieux régler dans la voie même delà vie du moi et du nous. C'est que l'humanité, en suivant la voie ascétique du Christianisme , avait épuisé jusqu'à ses dernière,; limites la portion de vérité universelle qu'elle possédait. Il fallait donc se replonger dans la nature , dans la connaissance du monde extérieur, dans la vie hors de nous , pour pouvoir ensuite faire faire un nouveau progrès à la vie humaine. C'est là ce qui a été accompli depuis trois siècles. Mais ce nouveau progrès a engendré, sous le nom de science et de philosophie, ime sorte de religion, qui, pour posséder une certaine mesure de vérité, n'en a pas moins affecté une forme erronée, aussi erronée que le Christianisme dans sa forme. On a nié le Christianisme, mais pour lui substituer je ne sais quel aveugle naturalisme. Vers le seizième siècle, en effet, on a commencé à comprendre que la nature avait des lois générales, et qu'une multitude de prétendus miracles rentraient dans ces lois générales. On s'est donc éloigné pour jamais des antiques superstitions; on a rejeté comme un blasphème la dernière des idolâtries fondées sur un renversement des lois naturelles; on a cru glorifier Dieu en cela, et on l'a glorifié en effet. Mais voyez à quel prix cette portion de la vérité absolue a été acquise. Quand on a cessé de croire au miracle dans la nature, on s'est plongé dans une véritable idolâtrie de la nature elle-même , aussi grossière que Tidée du miracle. Car n'a-t-on pas alors tendu, comme par une nécessité fatale , vers l'hypothèse du matérialisme? n'a-t-on pas cru à cette hypothèse? n'cst-elle pas devenue la vérité relative de cette époque? Tel philosophe donc n'a pas voulu croire en Dieu , ne voulant pas croire au miracle; mais il a cru à la matière , et il a domié à la matière des propriétés divines. Il n'a plus voulu sentir Dieu en lui ni dans
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riiumanité, et il s'est fait une religion do la nalnrc et de la matii^re. Ainsi, d'un côté, il nevoaiait croire qu'à la matière, c'est-à-dire à des atomes con'^us comme dou<'s uniquement d'(?tendae etde mouvemeul; et, d'un autre côté, il douait libéralement cette matière de la force \ive, de la spontanéité , de l'intelligence, qu'il refusait à Dieu, et que dans son aveuglement il se refusait presque à lui-même. L'erreur du matérialisme n'est-cile pas aussi capitale que l'erreur du Cl)ri>tianisme?
Nous en sommes aujourd'hui à chercher les conséquences de ces deux mouvements généraux de l'humanité , à chercher la vérité relative de notre époque.
Ou plutôt cette vérité relative est déjà formulée. Au lieu da miracle qui sauvait l'humanité par l'intervention spéciale de Dieu lui-m^me, accomplie une seule fois et dans un seul homme, nous avons commencé à croire à une création continue de Dieu dans l'humanité , et noua en sommes venus à dire : L'espèce humaine est perfectible. Et , d'un autre côté , le retour vers la nature et la matière nous ayant fait apercevoir et connaître jusqu'à un certain point la vie propre de la nature et la spontanéité qui est en elle , nous avons reporté le même sentiment sur la n Mure , et nous nous sommes dit : La nature aussi est muable et dans un changement , non pas seulement perpétuel, mais progressif. De là à concevoir une création incessante de Dieu au sein de la nature , il n'y avait qu'un pas. Et de là à lier la perfectibilité de l'homme à la perfectibilité de la nature, il n'y avait encore qu'un pas. C'est ainsi que , par ces deux voies, par ces deux mouvements successifs du spiritualisme et du matérialisme , nous sommes arrivés à l'idée de progrès et de perfectibilité ; idée fécoide , sortie de toute l'ère moderne , et qui renferme en elle une multitude de conséquences. Le monde , après l'avoir portée dans son sein, commence déjà à marcher à sa lumière. Suivons donc cette idée ; car celte idée est la plus grande manifestation que l'esprit humain ait encore trouvée comme idée. Mais soyons sûrs que ce n'est là encore qu'une vérité relalive, et qu'appliquée au passé, à l'avenir, elle donnera à nos descendants des fruits inattendus : dans l'histoire , une tradition que nous commençons à peine à soupçonner ; dans l'avenir.
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devenu le présent, une société nouvelle ; dans la nature extérieure, une demeure digne de l'homme régénéré; et dans la| ■vie du moi, un nouveau ciel, une nouvelle religion, une nouvelle conscience; un nouvel univers , en un mot, et un nou- ' vel homme.
C'est ainsi, je le répète , que nous ne possédons jamais la vérité que dans une certaine mesure et sous des voiles, ce qui n'empêche pas que nous ne possédions la vérité.
La pensée a toujours une forme , et celte forme recèle toujours des ténèbres.
Et ces ténèbres , cette forme , cette erreur nécessaire , est aussi bien le partage de ce qu'on appelle la philosophie que de ce qu'on nomme la religion ; car la forme s'attache à la pensée même de tout philosophe , et la forme est une condition fatale , une donnée nécessaire de l'époque , une formule du temps : en sorte que réellement jamais philosophe n'a exposé un système qui ne soit une erreur; en ce sens que l'humanité, plus avancée dans sa course , a vu ou verra que la forme de la pensée de ce philosophe était incomplète , et par conséquent fausse.
Donc , de toute façon , et pour revenir à notre sujet, il est tout-à-fait impossible , je le répète , de séparer la philosophie et la religion , de même qu'il est absurde d'éliminer de la catégorie des philosophes les hommes qui ont contribué h fonder les religions, ou qui les ont développées et défendues. Les philosophes et les fondateurs de religions sont de môme espèce , de même nature. Ils occupent seulement des places différentes dans la chaîne de l'esprit humain , places qui ont été la conséquence des phases différentes par lesquelles a dû passer l'esprit humain.