‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 12 sur 35 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

l'éclectisme systématique est contraire a l'joéb

MÊME de la philosophie.

Tout philosophe part toujours du point où en est la science, et ne laisse jamais la science au point où elle était avant qu'il parût.

On appelle éclectiques , dit le Dictionnaire de FAcadémie , les philQsophes qui , sans adopter de système , choisissent les opinions les plus vraisemblables. Cette définition est exacte : les éclectiques , en effet , ceux qui à diverses époques ont mé* rite véritablement ce nom, et qui, sentant qu'ils le méritaient. Tout quelquefois pris et s'en sont targués , étaient des philosophes qui n'avaient pas de système , des philosophes dénués de ce qui constitue toute vraie philosophie , savoir un certain nombre de dogmes liés, enchaînés, et formant une théorie religieuse , morale, ou politique , plus ou moins complète , c'est-à-dire, en d'autres termes, un système ; des philosophes, en un mot , fort peu philosophes. Otez de la définition cette condition rigoureuse de n'avoir pas de système, pour mériter, obtenu- ou se donner à soi-même le titre d'éclectique , et l'éclectisme devient, comme dit Diderot (Encyclopédie, tome V) i la philosophie de tous les bons esprits depuis le

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commencement du monde : « Il n'y a point de chef de secte » qui n*ait été plus ou moins éclectique. Pour former son » système, Pythagore mit à contribution les théologiens de » TEgypte , les gymnosophistes de l'Inde , les artistes de la » Phénicie, et les philosophes de la Grèce. Platon s'enrichit » des dépouilles de Socrate, d'Heraclite et d'Anaxagorc. I) Zenon pilla lepythagorisme,le platonisme, rhéraclitismc , D le cynisme. Tous entreprirent de longs voyages : or quel » était le but de ces voyages, sinon d'interroger les différents » peuples , de ramasser les vérités éparses sur la surface de la » terre, et de revenir dans leur patrie remplis de la sagesse de » toutes les nations. (Ibid,) »

Il est si évident, en effet, que de siècle en siècle la vie , comme nous l'avons exposé ailleurs (I) , se nourrit des produits antérieurs de la vie , que jamais philosophe n*a songé sérieusement à s'interdire la connaissance des découvertes ni même des erreurs de ses devanciers. Descartes est peut-être de tous celui qui , de propos délibéré , a le plus voulu tirer de son propre fonds et payer de sa personne; mais, quelque séduit qu'il fût par la méthode des géomètres, quelque confiance qu'il eût dans la toute-puissance du syllogisme et dans la vertu miraculeuse des longues chaînes de raisonnements, il n'osa pourtant point , du moins théoriquement , s'interdire la connaissance des pbilosophies antérieures. Loin de là ; dans son Discours de la Méthode , il préconise la lecture des bons livres, comme « une conversation choisie avec les plus honnêtes » gens des siècles passés; » et nous avons de lui une lettre à Voët où il professe une assez grande estime pour l'érudition bien employée. Ainsi, Descartes lui-même, l'homme de la logique solitaire , le géomètre du moi qui pense , n'a pu se dissimuler entièrement la nécessité de la communion avec les générations antérieures. « J'admets volontiers, dit-il dans la » lettre que nous venons de citer , qu'il faut embrasser avec ïi plénitude tout ce qui doit concourir à la découverte des » vérités que nous cherchons ; et voilà en quoi consiste toute

(r) Voy. les articles Conscience et Consentement de V Encyclopédie ^ouvellcy

» Térudition , toute la véritable science humaine, laquelle se » trouve ainsi adéquate au véritable usage de noire raison. » (Epist. àd Voetium.) » Descartes admet donc que ce qui doit concourir à la découverte des vérités que nous cherchons se compose , du moins en partie , de la science antérieurement acquise par Thumànité , science que nous devons à la fois nous assimiler et transformer , ou perfectionner. Certes, pour que Descartes reconnût ainsi implicitement que les esprits ont entre eux un rapport nécessaire, d'où il résulte que les découvertes faites par les uns peuvent et doivent profiter aux autres, combien ne faut-il pas que cette vérité soit évidente ! car Descartes, c'est Thomme qui est le plus sorti luéthodiquement de la véritable vie du moi et du nous ; c'est Thomme , par conséquent, qui a dû le moins connaître le lien qui unit les esprits , et le rapport nécessaire des philosophies successives entre elles.

Grâce à Dieu , nous ne sommes plus aujourd'hui dans cette teUtative audacieuse , erronée , mais utile et nécessaire alors , du rationalisme pur , qui séduisit Descartes, et où il entraîna après lui plusieurs générations. Le rapport éternel de Thumanité à l'homme a reparu à nos yeux , et avec ce rapport est révenue aussi pour nous l'intuition du rapport des esprits les uns avec les autres dans le développement successif de l'humanité. Nous ne concevons donc plus un penseur isolé de tous lés autres penseurs qui l'ont précédé daiis le monde , ou qui vivent sur la terre en môme temps que lui; et nous comprenons, au contraire, admirablement l'éclectisme sagement entendu , c'est-à-dire ce que Diderot appelle si spirituellement la philosophie des bons esprits depuis la naissance du monde.

Toutefois , il faut bien convenir que ce lien nécessaire et cette sorte de communion mutuelle des esprits dans l'engehdrement des idées est encore, aujourd'hui même, plutôt entrevu que connu. Nous en avons plutôt le pressentiment qu*nne conscience bien nette. L'histoire de la philosophie, j'entends l'histoire véritable , l'histoire philosophique de la philosophie, n'est pas encore faite. Certes , elle n'est ni dans Brucker, ni dans Tennemann , ni dans Tiedemann, ni dans tant d'autres essais ^ riches sans doute d'érudition, et précieux

à ce titre, mais qui renferment plutôt la matière de cette histoire que cette histoire même. La véritable histoire de la philosophie aura , suivant nous, pour but et pour résultat de démontrer que les esprits forment une chaîne indéfinie dont chaque génération et chaque homme en particulier n'est qu'un anneau. Combien nous sommes loin encore d'une pareille connaissance !

Jusqu'ici, nous ne sommes habitués, en général, à considérer, dans les monuments philosophiques et dans ceux qui les ont produits, que la variété, la multiplicité , mais sans jamais faire attention à Tunité qui les embrasse, les relie, les rattache les uns aux autres, et les explique. Dans cette manière fragmentaire de considérer la philosophie , chaque philosophe nous apparaît, pour la plupart du temps, détaché , isolé , non seulement de ceux qui Font précédé et suivi, et même de ses contemporains , mais encore des faits et des événements qae sa pensée a contribué à produire ; en sorte que rien de providentiel ne nous touche et ne nous éclaire , puisque le but de tous ces efforts individuels nous échappe , tandis que nous devrions posséder leur cause initiale et leur cause finale. Chaque grand monument philosophique, en effet, est un résultat du passé , une pierre d'attente pour l'avenir. Tout philosophe part toujours du point où en est la science , qu'il le sache ou qu'il l'ignore , et ne laisse jamais la science au point où elle était avant qu'il parût. La preuve de cette vérité est aisée; j'entends la preuve à prion, car la démonstration à posteriori , la démonstration complète par l'histoire serait Infiniment difficile à fournir, et aurait précisément pour résultat cette histoire philosophique de la philosophie, qui , comme je viens de le dire , n'est pas faite. Mais rien ne nous empêche cependant d'apercevoir la vérité du principe , quoique les conséquences et les applications nous en échappent.

En effet , tout homme est, à des degrés divers, l'expression de l'humanité de son temps et de la nature de son temps, en ce sens que l'innéité qu'il apporte avec lui dans le monde est obligée de se mêler à l'humanité de son temps et à la nature extérieure telle qu'elle se trouve de son temps, à la vie objec-

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tiveen un mot» pour prendre racine, se nourrir, et se développer. Donc, par rhumanité de son temps et la nature telle qu'elle existe de son temps , tout homme se rattache nécessairement aux progrès de Thumanité antérieure. Tout philosophe a ainsi sa cause dans les travaux de ses devanciers , qu'il les connaisse ou non. N'eût-il même jamais lu un livre, dès lors qu*il pense , il ne pense pas primordialement par luimême ; il pense parce que d'autres ont pensé avant lui , parce que cette pensée de ceux qui l'ont précédé dans la vie s'est incarnée dans le monde , et que ce monde lui reproduit objectivement cette pensée.

Ce qui nous trompe à cet égard , ce qui nous empêche de voir aussi distinctement que nous le pourrions faire le rapport et la communication des intelligences entre elles , c'est que cette communication ne se fait pas toujours directement , ou plutôt qu'elle ne se fait jamais directement d'une manière absolue. Un philosophe pense , et voilà , à sa suite , sa pensée qui modiûe le monde ; un autre philosophe survient, il voit le monde ainsi modifié , s'empare des nouvelles tendances que ce monde renferme , et le pousse à son tour en avant. Ce philosophe peut très bien ignorer le rapport nécessaire qu'il y a entre lui et son prédécesseur ; car le monde , qui a reçu de l'un pour transmettre à l'autre , est là entre eux deux qui empêche le second de voir le premier.

11 y a plus : ce monde , qui est là entre les penseurs , n'est-il qu'un simple milieu , un conducteur , en sorte qu'il n'y aurait réellement dans la vie que transmission des intelligences? Je suis loin de le croire. Ce monde existe aussi , il existe par lui-même, il est actif, vivant, animé comme la pensée humaine; lui aussi se modifie et se développe. Et je dis cela non seulement de la nature proprement dite , mais du genre humain en tant qu'il se rapporte à la nature. La nature n'est pas une matière morte, stérile, dépouillée de vie; elle est douée d'animation, de vitalité; elle a, suivant certaines lois, non seulement une spontanéité , mais une intelligence, quoique d'un autre ordre que la nôtre, qui la rendent éternellement créatrice, et par conséquent rebelle à la fois et obéissante à la pensée humaine. Ce que nous appelons l'univers, dit un phi-

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losophe dont le nom m'échappe en ce moment, n*est pas quelque chose d'enchaîné, de muet, de semblable à une écriture exposée devant nos yeux, à une énigme sans vie^ à uii talisman qui serait là seulement pour être déchiffré par nous. Le moteur universel , l'Etre existant par lui-même et éternellement créateur. Dieu se fait sentir partout dans la nature. Et par conséquent le genre humain aussi, en tant qu'il se rapporte à la nature , est doué lui-môme de vitalité. La pensée des philosophes sort de ce double milieu, et y rentre; maîà elle ne peut en sortir et y rentrer qu'en se teignant de la vie propre à la nature et au genre humain, en tant que le genre humain appartient encore à la nature et en découle. Mais cela ne détruit pas le fait réel de la communication des intelligences à travers le monde, à travers l'espace et lé temps.

Il y a un autre mystère de ia vie qui complique encore cette communication et l'obscurcit à nos yeux, mais ne la détruit pas davantage. L'homme n'est pas seulement une pensée pure et un corps , un moi qui penserait uniquement et serait logé dans un corps. Par cela seul qu'il est une pensée et un corps ; il est autre chose; car il est nécessairement aussi le rapport de cette pensée et de ce corps. Entre ce moi qui pense et ce corps, il y a un Hen qui les comprend virtuellement tous les deux, qui les résume tous les deux, qui les reproduit tous les deux, et qui sert de pont de l'un à l'autre : c'est lé sentiment. Or le sentiment, jeté comme un pont entre l'idée pure ou le moi qui pense, et le corps, et ayant vue par le corps sur la nature extérieure , donné naissance à des manifestations diverses , où tantôt l'idée pure, tantôt le sentiment, tantôt lé corps, ont la prédominance , mais se retrouvent toujours unis à des degrés différents. Entée sur la vie purement naturelle dont nous parlions tout-à-l'heure, c'est-à-dire sur la vie manifestée par le corps, par le sang, les organes, la génération, tout ce que nous avons de commun avec les animaux et ies plantes , la vie idéale ou intellectuelle de l'humanîté se décompose donc encore en plusieurs vies. Comme le rayon de lumière est composé de plusieurs rayons, ainsi la vie idéale de l'humanité est composée de plusieurs vies unies mystérieusement entre elles, et véritablement indissolubles : c'est

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Fart, la politique, la science, la philosophie, etc. Il y a donc réaction constante de ces facultés les unes sur les autres; il y a, non pas seulement correspondance, mais pénétration mutuelle entre ces diverses puissances ; ce qui n'empêche pas qu'il n*f ait snite et succession ininterrompue dans chacun de ces rayons qui réunis forment le rayon total. Souvent donc il arrivera que ce sera le poète qui inspirera le philosophe; mais le phMo6opbe , ainsi insphé , n'en sera pas moins sorti des ][»hilosophies antérieures : pourquoi ? parce que le poète qui' Va inspiré a été inspiré lui-même par la pensée phi4. losdphique , et n'a fait que refléter , dans sa plainte ou dans son hymne, le résultat définitif des philosophies antérieures combinées avec la virtualité propre à la nature et au genre humaia.

Ainsi donc il est une loi divine d'ordre et de succession à laquelle les plus grands individus, les plus libres penseurs sont soumis, et qui est telle qu'à un point de vue ils ne sont ^ effet y tandis qu'à un autre point de vue ils sont cause. Aussi, nous l'avons déjà dit ailleurs, quand on veut juger un homme , un philosophe , il faut prendre du champ et de l'espace, et non seulement le placer dans l'époque où il a paru, mais le mettre en rapport avec les intelligences qui l'avaient précédé et celles qui l'ont suivi, afin de le voir, pout ainsi dire , en place et en situation. Une note dans un concert, ime phrase dans un discours, un mot dans une phrase, ne peuvent être isolés sans perdre en même temps toute leur valeur. La vie de l'humanité est un discours et un concert poursuivi de siècle en siècle. Ne voir dans la succession des grands esprits que l'œuvre du hasard, et nier , par conséquent^ un plan suivi et providentiel dans le développement de l'esprit humain, est à nos yeux la plus ridicule des inepties et la plus grande des impiétés.

Quel exemple plus frappant de cette vérité pourrions-nous choisir que Descartes, qui , au premier coup d'ceil superficiel, semble fait exprès pour prouver le contraire ? Voilà un homme qui se retire de toutes les écoles , qui repousse toute tradition, qui fait plus, qui fuit loin de toute société, qui ne veut être d'aucun siècle, d'aucun pays, qui se ferme les yeux et se

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bottche les oreilles, qui, sans avoir la religion du moine, se monachise pour ainsi dire autant que possible, et qui se met à penser. G*est qu'il a pris en haine et en pitié les tyrannies de toute sorte qui régnent au sein de la philosophie. Il veut 8'affranchir, et pour cela il prétend se priver de toute communication spirituelle. Vit-on jamais penseur plus indépendant en apparence de Fhumanité de son temps , et en général de Thumanité? Eh bien! qu'il pense seul, il ne pensera jamais que par et pour Fhumanité, de par le passé et pour l'avenir. Le passé, l'avenir, l'enserrent et le limitent, quoi qu'il dise. Qu'est-ce, en eflFet, en définitive que Descartes, sinon le protestantisme à sa dernière conséquence , en bien et en mal : en bien, car c'est le droit religieux de l'individu que Descartes vient introniser dans le monde après Luther; en mal , car c'est la négation du droit religieux de la société collective qu'il vient soutenir aussi et vulgariser à sa manière après Luther? Luther est donc son maître, son précurseur, son initiateur, quoiqu'il ne le voie pas ; et Voltaire sera son disciple , qui reproduira le bien et le mal de Luther et de Descartes, en les augmentant encore. Je le répète , d'où Descartes a-t-il pris cette inspiration de penser uniquement par lui-même , et d'essayer la puissance du rationalisme solitaire ; et quel résultat final a eu la philosophie de Descartes , sinon d'établir la légitimité de la raison individuelle , mais de donner en même temps les limites de cette raison , dans le but ultérieur , et non encore atteint, que le domaine légitime de la raison individuelle et le domaine légitime de la raison collective seront un jour nettement séparés ? Le résultat de cette philosophie a donc été adéquat au lien que Descartes avait avec l'humanité. Descartes a donc été un chaînon , mais n'a été qu'un chaînon dans la chaîne du progrès de l'esprit humain. Prenez Descartes en lui-même, isolez-le de Luther , de Voltaire, et de Kant (i), l'un qui l'inspire, l'autre qui le pratique,

(i) Je dis Kant, et je pourrais aussi bien dire Lameunais; car j'ai flémoDtré ailleurs que, par un remarquable synchronisme, notre Lamennais a accompli en France, et avec le génie propre a la France, la même œuvre providentielle que Kant. Mais le nom de Kant es^

VE L*fiGLECTISHB,

et le troisième qui l'arrête ^ le limite et le définit , Descartes n'a plus de sens. Oui, évidemment. Descartes est venu afin que l'émancipation religieuse fût poussée à toutes ses conséquences y afin que le monde laïque fût complètement et radicalement afiranchi derÉglise, afin que l'homme de l'avenir fût un homme complet; et il a fallu aussi qu'après lui Voltaire et le siècle de Voltaire pratiquassent audacieusement le rationalisme , et que la socié é devînt poussière : mais Descartes est venu aussi afin que Kent arrivât un jour qui démontrât à Descartes que l'Ecriture a eu raison de dire Vœ sol il et afin que nous soyons désormais bien avertis qu'il ne faut pas por • ter dans la vie du moi et du nous la méthode des géomètres : grande et sublime expérience qui a dû s'intercaler , ainsi que plusieurs autres également nécessaires , entre le socialisme religieux du moyen âge et la société religieuse qu'engendrera l'avenir !

Chaque philosophie est ainsi une sorte d'expérience, chaque philosophe à son tour est un travailleur et un martyr dans cette route laborieuse que l'humanité doit accomplir , et qui fait à la fois sa vie présente à chaque instant du temps et son progrès. Tous sont unis entre eux , tous du moins se tiennent invisiblement; chacun vient à son tour, comme les coureurs des Panathénées , prendre à ses devanciers, pour le porter plus loin y le flambeau de la vie :

Et , quasi cursores, vitaï lampada tradunt.

Est-ce à dire pour cela que le fatalisme règne, et qu'il pèse sur chaque esprit dans ce développement successif de l'esprit humain? Non; chacun de ces grands lutteurs qu'on appelle philosophes déploie librement sa force au milieu des élé-

plus imposant pour les hommes qui ne veulent pas comprendre que la reh'gioQ et la philosophie sont choses indissolubles. Si je disais Lamennais, ils refuseraient d'admettre le rôle que cet homme religieux a pris dans la philosophie par sa critique du rationalisme pur; eu leur citant l'auteur de la Critique de la raison pure, qu'ont-ils à répondre?

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ments où il se manifeste. Il reçoit sans doute son point initiai des besoins de l'humanité de son temps , et de la science générale dé Thumanité manifestée par son temps; mais^ s'il reçoit cette impulsion , c'est apparemment qu'il vient au monde avec une innéité capable de recevoir cette impulsion : pourquoi en effet lui , et non pas tout autre? il est donc cause s'il est effet , même à son point de départ. Puis il reçoit de Tavenir une cerlaiûe attraction qui , bien qu'obscure , l'entraîne dans les voies de la Providence : mais , encore ici, c'est apparemment qu'il a en lui virtuellement l'amour du beau*, de l'idéal; il est donc encore ici cause, s'il est effet. Sans doute il n'est pas cause par lui-même ; naissance et but, point de départ et point de mire, tout cela, il est vrai , lui est donné par Dieu : mais qu'avons-nous sous ce rapport qui ne nous soit pas donné par Dieu ?

Ainsi donc , pour résumer ce point, par des voies directes ou indirectes , tout philosophe participe nécessairement des travaux antérieurs de la philosophie. Mais nul n'est philosophe s'il ne fait subir à ces travaux une modification importante, s'il ne s'empare fortement de la pensée au point où eUe est arrivée de son temps, pour la féconder de son originalité propre , et la pousser en avant. Il y a des époques où l'on peut impunément fermer les livres, où il faut même les fermer : telle fut l'époque de Descartes, par exemple, relativement à sa mission. 11 y a des époques où il faut au contraire les ouvrir. Mais , soit que vous vous mettiez à penser en vertu de ce que l'état présent du monde vous a appris, soit que vous appeliez l'érudition à votre aide , toujours il vous sera demandé de faire subir à la pensée antérieure une transfbrmation. A ce signe seul, vous serez philosophe. Donc, un système, en définitive, est toujours le dernier mot qu'on exigera justement de vous.

Prenez donc partout où vous voudrez , mais ayez un principe pour prendre ; ayez une impulsion , un point initial et un but correspondant à ce point ; en d'autres termes , ayez une inspiration qui regarde le passé et l'avenir ; ditesnous d'où vous partez et où vous allez ; soyez effet et cause. L'humanité de chaque temps est une caravane errante qui

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demande à ses philosophes de lui marquer la route. Que lui imporie de savoir comment eux-mêmes s'orientent ? c'est leur afTaire, c'est leur travail, c'est leur métier pour ainsi dire. Ce qu'elle exige d'eux , c'est qu'ils s'orientent etqu'ils l'orientent. Mais si, au lieu de cela, ils sont dépourvus de toute inspiration, dénués de tout esprit prophétique , en vérité je ne vois pM de quelle utilité pourraient lui être de pareils guides. Prenez donc, encore une fois, pf/Z^;::, comme dit Diderot; mais montrez-nous que vous êtes doués d'une certaine force vive qui vous autorise à prendre ainsi votre bien partout où il se trouve. Car c'est la quantité de force vive qu'il renferme, c''est la vie qu'en raison de celte force il a accumulée , qu'il s'est assimilée, et qu'il a incarnée dans l'humanité, qui constiloe le philosophe.

Par conséquent , le philosophe qui se sent tel pourra-t-il jamais se dire éclectique ? Ce qu'il sent d'abord en lui , c'est cette force vive qui le constitue. Comment voulez-vous donc qn^il sacrifie cette force au matériel dont elle se sert ? Cela ressemblerait trop à un mécanicien qui confondrait le levier avec la force. Le vrai philosophe aura donc toujours cette tendance , si marquée dans Descaries , de considérer avant toot l'emploi qu'il fait de sa raison , en d'autres termes sa subjectivité ; et pour lui , la science ne sera jamais que la forme de sa raison, l'extérieur et la matière de sa philosophie. Aassi , quoique toujours les philosophes, et même les chefs de sectes, y compris jusqu'à ceux qu'on a regardés comme des inspirés et des révélateurs, aient fait usage d'une sorte d'édectisme, ainsi que le remarque Diderot , il est pourtant impossible de trouver dans l'histoire un seul philosophe notable qui ait pris sérieusement le nom d'éclectique. L'école d'Alexandrie, ou plutôt l'école d'Ammonius et de Plotin , ne fait certes pas exception à cet égard ; car, comme je le démontrerai tout-à-rheure , ce n'est que par un ridicule abus de mot qu'on s'est habitué à appeler les néoplatoniciens des éclectiques.

•18 DB L^ECLEGTISMB.

Tout penseur a eu un système.

Mais on me dira :

a Qu*importe le nom , si la chose existe? Vous définissez le philosophe celui qui a un système complet fondé sur une certaine métaphysique, el embrassant à la fois Dieu, l'homme, et la nature. Mais les penseurs ou les inspirés qui ont produit de pareils systèmes sont de rares phénix dans l'humanité : Il en est jusqu'à trois que l'on pourrait citer. Ou bien , moins exigeant , vous ne demandez pas au philosophe d'embrasser complètement le champ de la philosophie ; mais vous voulez qu'il ait au moins une opinion sur les principes d'où s'engendrent la religion , la morale , la politique; vous ne le reconnaissez donc pour philosophe qu'à ce titre qu'il est ce qu'on appelle métaphysicien. Définissant la philosophie la science de la vie, vous appelez philosophe l'homme qui, s'élevant aux causes, remonte à la source même de la vie , et cherche les lois suivant lesquelles la vie se manifeste et s'entretient : c'est le métaphysicien proprement dit , quelque système d'ailleurs qu'il embrasse , qu'il voie les choses comme Ëpicure ou comme Platon , comme Descartes ou comme Leibnitz. Que celui-là encore doive avoir un système , nous en concevons la nécessité. Mais le nombre des esprits qui ont abordé les hautes régions de la métaphysique est également très limité ; et , à part ceux-là , qui peut avoir la prétention d'un système philosophique , et de qui peut-on raisonnablement en exiger un ? Qu'importent donc les quelques génies de premier ordre qui ont donné leurs noms à des systèmes ? la multitude des penseurs mérite bien qu'on ait pour elle quelque considération. Or , qu'ils aient pris ou non ce titre d'éclectiques , du moins ne nierez-vous pas qu'il n'y ait un assez grand nombre de penseurs , et de penseurs éminents , qui n'ont appartenu précisément à aucune secte philo-

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sophique , et n'ont eu en aucune façon un système de philosophie. Etaient-ils philosophes, ou ne Tétaient-ils pas? Ce qui est certain , c'est que , n'appartenant complètement à aucune école , ils ont profité librement de toutes : ils étaient donc éclectiques. L'éclectisme est donc une sorte de philosophie. » — Et l'on me citera une multitude de noms illustres, pris chez les anciens et chez les modernes , de savants , de politiques, de moralistes, de littérateurs, d'écrivains en tous genres, auxquels la postérité a justement décerné le nom de philosophes. Tous ces penseurs , me dira-t-on , avaient-Ils un système?

Je réponds que croire que ces penseurs ont été dénués de système est une Illusion.

Cette illusion , au reste , est si naturelle, que Diderot, un certain jour, écrivant l'article Eclectisme de son Encyclopédie, se prît à réfléchir sur lui-même et sur les penseurs de son temps, ce qui le conduisit à s'écrier tout-à-coup, comme s'il avait eu une révélation subite d'une grande vérité : « Mais nous » ne sommes tous que des éclectiques! Depuis le seizième siè- » cle , que faisons-nous, tous tant que nous sommes? depuis » Jordan Bruno , depuis Cardan , que sommes-nous ? Jurons- » nous par l'autorité de quelqu'un? avons-nous une bannière, » une école? Je ne vois que libres penseurs , jaloux de la » prérogative la plus belle de l*humanilé^ la liberté de peu- » serpar soi-même. Le sectaire est un homme qui a embrassé » la doctrine d'un philosophe; Téclectique, au contraire, est » un homme qui ne reconnaît point de maître. L'éclectique » est un philosophe qui , foulant aux pieds le préjugé , la » tradition y l'ancienneté , le consentement universel, i'au- » torité , en un mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, » ose penser de lui-mêtne , remonter aux principes généraux » les plus clairs, les examiner, les discuter, n'admettre rien 9 que sur le témoignage de son expérience et de sa raison, » et , de toutes les philosophics qu'il a analysées sans égard » et sans partialité , s'en faire une parliculière et domesti- » que qui lui appartienne. »

Mais, je le demande , a-t-on pris Diderot au mot; et, malg;ré sa boutade, s'avlsera-t-on de dire que lui, Jean-Jacques,

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etYoltaire sont des éclectiques? Non; mais on dira d'eûit que ce sont des libres penseurs , des hommes jaloux de la prérogative la plus belle de Thumanité, la liberté de penser par soi-même. On dira encore , en bien ou en raal^ qu'ils ont au dix-huitième siècle , foulé auœ pieds le préjugé, la tradition, V ancienneté , le consentement universel , V autorité , tout ce qui subjuguait la foule des esprits, et que de là sont résultées de grandes découvertes et de grandes erreurs. Voilà cequ*bn sent en euxf, ce qui survit de leurs travaux : ce sont des émancipateurs , des destructeurs et des rénovateurs à la fois , des hommes qui achèvent la critique du passé et font appel à Tavenlr. Mai^ des éclectiques systématiques , c'est ce que personne ne sent et ne reconnaît en eux. On volt trop bien X^m philosQphie particulière et domestique, comme dit ce bon Diderot , qui répète là , sans y songer peut-être , la définition que Montaigne le sceptique donnait aussi de sa propre méthode de philosopher (1). £t puis Diderot ne s'aperçoit pas qu'il termine sa définition de l'éclectique par une contradiction singulière : car si l'éclectique est un homme qui foule bravevement aux pieds le préjugé, la tradition, l'ancienneté, le consentement universel , l'auloriié , Técleciique est par cela même un révolutionnaire provoquant les hommes à la révolte et à Témancipation ; et si , finalement , il se trouve avoir découvert , au bout de toutes ses investigations, une philosophie particulière , il a donc un système , et par conséquent il n'est éclectique que de nom ; il est au fond très affirmatif et très dogmatique.

Hé bien , il en est ainsi , à des degrés divers , des penseurs de tous les temps. Tous ont eu un système , tous ont appartenu à la philosophie générale de leur temps , ou ont eu cette philosophie particulière et domestique dont Diderot parle; et, dans ce dernier cas , ils n'ont déduit de leurs investigations cette philosophie particulière et domestique, que parce qu'ils en avaient en eux-mêmes le germe et le besoin. Ils l'ont ap-

(t) « C'est ici un livre de bonne foy, lecteur. Il t'avertit dès Ten- » tiée qiie/tf ne nCjr suis proposé aucune fin que domestique et privée jm G'eit la première phrase des Essais,

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portée pour ainsi dire avec eux au inonde plutôt qu'ils ne Font trouvée. Mais , soit qu'on la regarde comme préconçue en eux , on qu'on accorde qu'elle est uniquement résultée pour eux du spectacle que le monde leur offrait et des investigations de leur pensée , ils n'en ont pas moins eu tous un certain dogmatisme auquel ils ont fait aboutir tout leur labeur. Ils ont tons été , même les sceptiques , affirmatifs et dogmatiques d*une certaine manière; et ils Font été en rapport avec le caractère de leur temps ; c'est-à-dire qu'ils ont tous été affirmatifs et dogmatiques suivant la nature de Fœuvre qu'accomplissait alors l'bumanité.

Ceci demande une explication.

Le besoin d'un système complet , comprenant à la fois Dieu, l'homme , la nature , et s'étendant par conséquent sur toutes les sciences et sur tous les arts, est, je ne dis pas seulement naturel , mais inhérent à l'esprit humain ; et par conséquent un tel système est nécessaire et indispensable à chaque homme. Sans un tel système , en efiet , l'esprit de Thomme est dans le vide; il n'existe pas. J'ai démontré ailleurs surabondamment cette vérité (I).

De là il résulte nécessairement , pour une époque quelconque , que , de deux choses l'une , ou bien ce système , si indispensable , est donné aux individus par l'humanité collective, ou bien les individus le cherchent isolément et à leurs propres risques.

Si des penseurs isolés viennent à trouver, à force de peine cl de travail , les premiers linéaments du système après lequel l'humanité aspire de leur temps , l'humanité adopte ce germe, en le fécondant toutefois de sa propre vie ; et il s'ensuit de nouveau que , pendant des siècles , chaque homme venant au monde reçoit du monde la nourriture nécessaire à son âme.

Mais, tant que les penseurs cherchent sans trouver, le scepticisme règne.

Pourtant le besoin d'un système est tellement inhérent , je le répète , à la nature humaine, que les sceptiques eux-

(i) Voy, l'article Culte de V Encyclopédie Nouvelle,

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mêmes se font un système. Ils s^attachent au doute comme à une affirmation; leur antipathie pour les croyances du passé leur lient lieu de croyances, et, plutôt que de ne pas croire en Dieu, ils diviniseront la matière. Pas de sceptique qui n'ait eu une tendance , pas de sceptique qui ait cultivé le scepticisme pour le scepticisme même.

L'humanité et les individus passent donc alternativement par ces deux phases : tantôt le système est donné aux individus par rhumanité, tantôt les individus sont dans la recherche du système qu'adoptera un jour l'humanité.

Dans le premier cas, ils ont évidemment un système, bien que ce système ne leur appartienne pas en propre , mais leur soit donné. Dans le second , ils en ont encore un , plus ou moins incomplet et erroné, qu'ils se font.

Je défie qu'on me montre dans l'histoire un penseur qui ne soit pas dans l'un ou l'autre de ces deux cas.

Ce que l'on appelle philosophie , et qu'on veut distinguer de a religion, n'est donc véritablement que le supplément de la religion. A chaque penseur, dans les époques religieuses, il faut, pour ainsi dire, ajouter la dose de foi qu'il a prêtée aux croyances de son temps , si l'on veut avoir son système ; et , dans les époques de scepticisme , c'est la dose d'incrédulité religieuse du sceptique dont il faut tenir compte. Le sceptique est, dans la formule de l'humanité , une quantité négative; mais demandez à un géomètre si les quantités négatives ne sont pas des quantités. L'humanité chancelait ou se reposait encore dans des croyances embrassant à la fois passé , présent , avenir , Dieu, l'univers , et l'homme ; le sceptique vient , qui se met à douter. Vous n'avez pas de système , dites-vous ; vous n'affirmez rien ; vous ne visez qu'à une fin domestique et privée; vous demandez qu'on vous laisse douter en paix. Mais avec quoi doutez-vous, et contre quoi doutez-vous ? Ne serait-ce pas avec la raison générale de l'humanité, avec et contre la raison de votre temps? Qui vous a fourni les éléments, la matière et le point d'appui de vos doutes? Est-ce l'humanité, oui ou non? Donc déjà vous doutez par et pour l'humanité. Je dis plus : vous ne doutez pas seulement, vous affirmez; car nier, au fond c'est affirmer ;

DE L'£GLECTISMR. -17

toute négation résulte implicitement d'un certain sentiment de la vie ; or la vie est toujours positive. On nie parce qu'on voudrait affirmer, parce qu'on affirme intérieurement , alors même que l'idée que l'on voudrait affirmer n'est pas encore trouvée par notre esprit. Toute négation provient d'un sentiment affirmatif , qui cherche sa manifestation. Aussi consultez la tendance du sceptique , plutôt que ses paroles. Il se dit douteur par nature ; c'est précisément que sa nature serait de connaître et d'affirmer. Vous l'appelez un incrédule , et c'est souvent un esprit religieux ; seulement la vieille religion ne peut le satisfaire. Le voilà qui lui-même se proclame follement athée : quelques siècles auparavant il aurait été un des Pères de l'Eglise, et quelques siècles plus tard l'humanité renouvelée le placera peut-être au rang de ses ancêtres religieux.

Donc , même en ne s^occupant dans ses ouvrages que de douter, niaiser, et fantastiquer, » comme le dit Montaigne de ses propres écrits, tout sceptique a dû sentir où allaient ce doute et ces facéties, et que cette philosophie « domestique et » privée , » ainsi que le dit encore Montaigne avant Diderot, ne s'arrêterait pas à son foyer, et voudrait voyager au large dans le monde. Tout sceptique a senti que sa raison particulière s'adressait, quoi qu'il fît, à la raison générale, roulait dans le cercle de cette raison générale , la supposait et y répondait , ne la combattait que pour la réformer, ne s'en écartait que pour la faire marcher. L'avenir donc , avec un système , était là , pour ainsi dire , qui inspirait l'homme du doute. En tous cas , le passé , du moins , lui servait d'inspirateur, précisément parce que ce passé lui répugnait. Il y a nécessairement un point où l'on ne croit plus aux idées du passé , où l'on ne croit pas non plus aux idées de l'avenir qui sont en germe et en élaboration : ce point , c'est l'époque du scepticisme. En apparence, le sceptique est immobile, n'avance ni ne recule. Mais Lcibnitz n'a pas dit vainement : « Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. » Cette formule est la loi de chaque penseur, comme elle est la loi de l'humanité même et du monde. Le sceptique, donc, vient du passé qui tombe en ruine et va vers l'avenir qui s'élève ; le

4 s DB L*ëGLECTISHE.

sceptique marche , quoi qu'il dise ; il se croit immobile, epur si muove. C'est qu'il y a pénétration du mouvement, de chaque penseur isolé par le mouvement général de Thumai;kité.

C*est donc une très fausse manière de juger un phifosophe que de rie vouloir faire acception que des matières sur lesquelles il s'est expliqué dans ses écrits, sans aucune comparaison avec un système plus général. La véritable règle pour le bien juger, et pour l'avoir au complet, c'est d'ajouter, dans les époques religieuses , la religion de son temps à sa philosophie ; de mettre en parallèle la tendance de ses écrits avec la religion de son temps , dans les époques d'incrédulité. La philosophie roule toujours sur le même terrain que la religion; elle est une religion qui se connaît , ou une religion qui se cherche. Pouvez-vous séparer une œuvre quelconque de l'art , une peinture , une statue , un poëme , de l'époque et de lacfVilisation qui l'ont enfantée? vous ne le pouvez pas davantage d'une œuvre philosophique. Il y a le reflet de toute une civilisation dans l'œuvre d'un artiste ; il y a de même toujours Iç reflet d'une religion dans l'œuvre d'un philosophe , n^aisd*une religion en croissance ou d'une religion en décroissance. Ce qui constitue réellement la particularité de chaque philosophe , c'est ce qui reste après comparaison faite ^e son œuvre avec la religion de son temps. En quoi s'est-il séparé de son temps , en quoi a-t-il fait avancer l'humanité, préparé l'avenir? Sa philosophie est toujours et ne peut pas être autre chose qu'un complément au système général qui régnait alors , ou un supplénient provisoire en attendant le système général vers lequel on tendait providentiellement. La valeur véritable du penseur est donc donnée par la balance qu'il faut établir d'une part entre lui et le passé manifesté par son époque , d'autre part entre lui et l'avenir; et comme, à l'extrémité de ces deux termes , on trouve toujours une philosophie complète , un système, une religion en un mot, il s'ensuit que la véritable valeur de tout philosophe est d'avoir eu un système.

Il y a quelques philosophes chez lesquels ces deux termes, philosophie et religion , ne doivent ni s'ajouter ni se balancer, parce que ces deux termes arrivent chez eux à l'identité. Re-

DE L*ÉCLECTISMB. 19

ligiOD , philosophie , c'est , pour ces hommes rares dans Thumanité , et qui répondent à certaines époques précises , la même chose ; car ils n'ont pas d'autre religion gùe leur propre philosophie. Tels nous apparaissent sans contestation dans l'Orient Gonfùcius ou Lao-Tseu, chez les Grecs Pythagore et Platon. Tel encore , malgré les ténèbres de sa légende , celui en qqi l'humanité, dans notre Occident, incarna si long-temps la Sagesse divine.

Il y a d'iautres philosophes chez lesquels la religion et lés croyances morales de leur époque sont le complément de leur philosophie , mais s'y adaptent si naturellement qu'elles semblent ue faire qu'un avec elle , et que leur philosophie est , pour ainsi dire , de même étofTe que la religion de l'humanité de leur temps : tels , par exemple , Descartes , Pascal, Newton, Leibnitz. Ce sont là, comme on dit, des philosophes chrétiens. Ils ont fait pourtant œuvre de penseurs isolés sur une multitude de points , parce que la religion n'avait pas de principes solides qui , sur ces points , dominassent leur génie ; mais ils avaient conservé une si grande dose de foi, et avaient si bien compris la beauté du Christianisme , qu'ils s'y soumettaient tout en marchant hardiment vers l'avenir. Ce sont encore là des hommes sublimes , et presque aussi grands que les autres , quoiqu'ils aient eu un moindre rôle.

Enfin, il y a des philosophes chez lesquels la philosophie , ce supplément de la religion quand elle n'est pas la religion même, arrive à une très grande prédominance sur les croyances officielles constituées^ de .leur temps , et pourtant n'arrive encore sur les points lès plus essentiels qjii'au doute , sans manifestation d'idée, positive , vraie, solide, durable. Ceuxlà sont encore très systématiques , quoiqu'ils prêchent souvent, comme Montaigne ou Bayle, le scepticisme, comme Diderot ou VoUaJre , la liberté de penser, voire même l'éclectisme. Quel siècle, par. exemple , a été plus dogmatique , plus andaciéusement et à bien des égards plus follement afifirmatif sur Dieu, Thommc, et la nature, que le dix-huitième siècle?

C'est ainsi que , quelle que soit la diverisité des catégories

20 DE L*ÉCLECTISMB.

de philosophes , et quelque dissentiment qu'il y ait entre eux^ depuis les Platon , par exemple , jusqu'aux Voltaire , tous cependant s'accordent en ceci , que tous ont cherché une religion , ou se sont reposés dans une religion. La pensée d'un philosophe , pour être connue et véritablement pesée , doit donc être mesurée à un système religieux ; et elle est toujours , explicitement ou non , un système religieux. Si vous ne voyez pas clairement un tel système chez un philosophe , soit parce que dans ses écrits il ne s'est exprimé que sur des questions spéciales , soit parce qu'il a professé ouvertement le scepticisme , cherchez avant ou après lui , et vous trouverez ce qui , ajouté à sa pensée , complète sa pensée, et en fait uu système.

Car , je le répète , la philosophie , à tous les instants , a pour but un système général comprenant Dieu, l'homme, et la nature. Si , à un moment donné , ce système existe , tel qu'il convient à l'époque , le penseur adopte et réfléchit ce système , en le modifiant toutefois. Il ne saurait donc , à de pareilles époques , y avoir Heu à aucun éclectisme ; le dogmatisme et la foi régnent. Si , au contraire , ce système n'existe pas , l'esprit de chaque penseur y aspire nécessairement. Il n'y a donc pas lieu davantage alors, pour un penseur véritable , à l'éclectisme systématique. Le véritable penseur d'une telle époque sera celui qui marchera hardiment, et pour ainsi dire per fas et nef as , à ce but de toute philosophie, un système dogmatique embrassant Dieu , l'homme , et la nature. Entre ces deux évolutions de la pensée organisée et de la pensée en dissolution qui tend à se réorganiser, le pyrrhonisme tient un moment sa place. Mais le pyrrhonisme proprement dit n'est qu'un instant de léthargie , de torpeur et de néant ; et quant au scepticisme de bon aloi , il y a toujours une passion , une tendance sous la glace apparente du sceptique. Le scepticisme qui se montre à certaines époques n'est, au fond , qu'une aspiration vers la religion à venir. Celte aspiration n'est pas un système, sans doute; mais elle représente un système , elle équivaut virtuellement à un système ; et , pour qui sait voir les choses dans leur germe , elle est tout un système.

DE L^ÉCLBGTISMB. 21

Je le répète donc , tout penseur, dans tous les cas , a eu directement ou indirectement un système , ou le besoin d*un système et une tendance systématique bien déterminée : car tout penseur un peu puissant a senti Tidentité, au fond, de la religion , de la philosophie , de la morale , de la politique , de Fart , de la science; tout penseur un peu puissant a lié ridée du présent à celle du passé et de l'avenir. Donc , même en laissant de côté les génies supérieurs , et en ne s' attachant qu*à la multitude des penseurs qui ont place justement dans rhistoire de la philosophie , on a droit d'exiger des uns comme des autres un système, puisé soit dans la religion de leur temps, soit dans leurs propres investigations ; et en eflfet, il n'est pas un seul penseur un peu notable qui n'ait eu un système, ou qui n'ait appartenu à un système. Donc l'éclectisme pur, l'éclectisme systématique, Fécleclisme pour l'éclectisme, est une chimère.

Le problème de la philosophie est toujours nouveau.

Mais cette chimère de l'éclectisme systématique paraîtra bien plus évidente encore , si , de la considération de la subjectivité du philosophe , nous passons à la considération de l'objectivité nécessaire à tout acte de la pensée comme à toute manifestation de la vie.

De même que tout penseur vient , à son époque , avec une individualité qui n'avait pas encore existé , et que chacun apporte sur la terre une innéité nouvelle , de même aussi la nature et l'humanité, ce milieu nécessaire de tout philosophe , varient de siècle en siècle.

M le philosophe se considère lui-même , il se sent force, et par conséquent , ainsi que nous venons de le remarquer, il n'est nullement porté à s'abdiquer pour se faire éclectique. Et de même, s'il considère la nature et l'humanité de son temps, il les voit différentes de ce qu'elles furent à toute autre épo-

22 DB l'éclectisme.

que. Par conséquent , le problème de la philosophie lui apparaît nouveau. Gomment ira-t-il donc s'imaginer que toute philosophie est dans les livres?

: Il est vrai, il n'y a pas d'âge ni d'époque pour un livre de géométrie. Un géomètre viendra dix siècles après un autire géomètre ; il trouvera le livre de son devancier aussi solide et aussi utile, quant aux découvertes qu'il renferihe, que le jour où il fut écrit. C'est que l'objet n'a pas changé : la pensée, appliquée à un objet immuable, a pu produire une œuvre immuable.- £t pourtant il serait encore vrai de soutenir que la géométrie elle-même ne peut pas se développer indépendam-* ment de ce milieu muable et progressif de la nature extérieure et de l'humanité. Mais enfin l'objet de la géométrie est immuable. L'objet ule. la philosophie n'est pas immuable, au contraire ; car après Dieu , qui est immuable et pourtant éternellement créateur, l'objet de la philosophie est l'homme et la nature, tous deux perpétuellement muables. La philosophie n'est pas une sorte de géométrie fondée sur des abstractions. La philosophie est la science de la vie. Qu'il y ait un certain fonds métaphysique commun à toute philosophie, c'est ce que je suis loin de nier : mais appliquer ce fonds aux diverses situations de l'humanité et l'étendre, voilà le problème éternel de la philosophie. Elle doit donner de la vie des définitions et des expositions qui s'accordent avec les révélations vraies de l'art , de la politique , de la science , de l'industrie , à chaque époque.

11 ne faut donc pas entendre le philosophe comme Pascal entendait le progrès : le même homme avec une sorte de magasin de connaissances amassées les unes sur les autres, le même homme avec un mobilier toujours croissant. Mais il faut l'entendrç ainsi : un penseur toujours nouveau.

Il en est des monuments philosophiques comme des monuments d'art ou de législation. Une fois que l'humanité a dépassé l'époque plus ou moins étendue à laquelle ils conviennent, ils cessent d'avoir vie, en ce sens qu'ils ne satisfont plus aux besoins de l'humanité vivante , parce qu'ils ne répondent pas à toutes les manifestations connues de la nature et de l'homme, Comme les monuments de l'art et de la légis-

DE L*£CLECTISMB. . 25

latkm» ils prennent donc place dans les bibUothèques» dans les musées» Ce sont des œuvres du passé » des œuvres qui » ponr être belles et admirables en elles-mêmes, n'en sont pas moins frappées d'impuissance , si nous ne les transformons pu en nous, en vertu de notre activité propre et en raison des besoins et du savoir de notre temps. La poésie homérique est admirable, sans doute; mais est-il possible aux hommes de notre siècle de sentir comme les sauvages de Tlliade? L'âme de Platon plane sur l'humanité, mais les livres de Platon ne résolvent pas les problèmes de notre époque. Dire que la philosc^lile est terminée , parce qu'il y a eu d'aussi grands génies que Pythagore, Platon, ou Leibnitz, c'est la même chose que dire que l'art est terminé, parce qu'il y a eu les poSmes d'Homère, ou que la législation est terminée, parce qn^O y a en le droit romain. A chaque moment, tout est fini et tout commence.

Pourquoi, tout fini, tout recommence-t-il en philosophie? C'est que l'humanité est là qui crée elle-même , autrement mais au même titre que les philosophes, et qui présente à leur activité une matière toujours nouvelle , des problèmes toujours nouveaux. J'ai déjà indiqué pins haut, en passant, cette vérité , que la nature et l'humanité ont , indépendamment de l'idée , une virtualité propre qui se mêle à l'idée et concourt ainsi à l'œuvre de la philosophie; mais il nous faut examiner un instant cette vérité de plus près, et en voir les

effets.

L^tinmanité n^est pas seulement un être qui pense, c'est un être qui sent, qui agit, qui vit. L'humanité, donc, n'étant pas seulement une pensée qui se développe, n'est pas uniquement, quant au reste, c'est-à-dire quant à ce qui n'est pas pensée en elle , une matière morte qui reçoit la pensée des philosophes. Elle modifie continuellement cette pensée en la reproduisant objectivement; en sorte que le pliilosophe est toujours obligé de recommencer ce que j'oserais appeler sa toile de Pénélope. Un changement quelconque ne peut se faire dans la métaphysique sans que l'art, la politique, la science, l'industrie, ne soient par là modifiés : mais réciproquement tout progrès que fait l'humanité en dehors de la méta-«

24 DE l'éclectisme.

physique, soit dans la connaissance de la nature extérieure, soit dans l'organisation de la vie humaine collective, rend nécessaire un nouveau progrès de la métaphysique. Ce progrès ne se fera peut-être pas tout de suite , il faudra peut-être attendre des siècles pour qu'il se fasse : qu'importe? Les penseurs n'en vont pas moins délaisser peu à peu les anciennes solutions , et , sur la piste que l'humanité leur a indiquée , poursuivre péniblement, à travers les âges, les solutions nouvelles. C'est ainsi, c'est par le mystère de cette dualité, de l'humanité en tant que pensée , et de l'humanité en tant que non-pensée ( corps et sentiment ) , que la philosophie se renouvelle et se rajeunit sans cesse.

Pour expliquer mieux mon idée , qu'on me permette de prendre une comparaison dans le monde physique. Vous jetez une graine dans la terre ; cette graine germe , et produit un arbre. Est-ce cette graine seule qui a produit cet arbre? Non, c'est aussi la terre ; la graine seule n'aurait rien produit. La terre est donc fertile , féconde , animée , sinon au même titre que la graine, du moins de son propre chef et par elle-même. Et qu'on ne me dise pas que la terre, ou en général les éléments, n'ont fait qu'obéir à la graine , se prêter à ses besoins, prendre son commandement comme des esclaves dociles. Non, car la terre et les éléments peuvent détruire aussi bien que faire fructifier. La terre est donc une force, si la graine en est une. Cela est si vrai , que vous pouvez dire et que vous dites en effet chaque jour que la terre a produit celte plante que vous avez sous les yeux, au lieu de dire que le germe que vous avez déposé dans la terre l'a produite.

Hé bien, l'humanité est fertile et féconde comme cette terre. L'idée déposée au sein de l'humanité ne s'y développe pas uniquement par sa propre puissance; elle s'y développe en vertu de la fécondité, de la vitalité de l'humanité.

Cela étant, jamais l'humanité ne reproduit les idées identiquement comme elles lui sont confiées; elle les fait croître, c'est-à-dire qu'elle leur imprime sa propre virtualité. Ce qui n'était qu'un germe devient une plante en passant dans son sein.

Suivons plus loin notre comparaison. Quand la plante a

genné au sein de la terre, quand sa tige s*est élevée et qu'elle s'est couverte de feuilles, quand elle vit ainsi, développant à la fois en elle et la fécondité de son germe et la fécondité des éléments, Tagriculteur vient qui la cultive, la greffe, Fémonde, la préserve des orages, en savoure les parfums, en recueille les fruits, jusqu'à ce que le moment soit venu d*abatti*e l'arbre et d'en replanter un autre avec une graine donnée par le premier. Il en est encore de même de l'humanité , des idées , et des philosophes. A un point de vue, les philosophes sont l'humanité même qui se développe, car ils en sont la pensée. A un autre point de vue , ils sont pour ainsi dire extérieurs à l'humanité, parce que Thumanité n'est pas uniquement pensée', et que les autres puissances qui existent en elles sont créatrices et fécondes au même titre que la pensée. D'où il résulte que souvent ils n'ont autre chose à faire que cultiver, émonder ou renverser l'arbre qu'eux-mêmes avaient semé, et qui avait pris racine dans Tliumanité.

Amsi, action et réaction continuelles de l'idée sur ce qui n'est pas Tidée pure, et de ce qui n'est pas l'idée pure sur l'idée. Action de l'idée du philosophe sur l'humanité, et réaction de l'humanité sur l'idée du philosophe ; d'où résulte un produit qui participe à la fois du philosophe et de l'humanité, de la virtualité créatrice de l'idée du philosophe et de la virtualité créatrice de l'humanité qui reçoit cette idée. A chaque penseur nouveau, le spectacle est donc changé , le problème de la philosophie se présente sous une face nouvelle.

Par exemple, voilà Platon. Il introduit ou vulgarise en Grèce la métaphysique ; il résume suivant le génie grec les idées orientales. Quel est le point culminant de sa philosophie? la théorie de l'Idéal. Voilà donc ce qu'il a appris aux Grecs, et par les Grecs aux Barbares d'Occident : c'est qu'il y a en Dieu un Verbe de Dieu. Hé bien, l'Occident recevra cette idée; mais comment l'Occident la recevra-t-il ? Si le monde se faisait platonicien au point précis où en est Platon , c'en serait fini et de la philosophie et du développement du monde. Le monde n'est pas aussi philosophe que Platon ; mais il est vivant et créateur. 11 va créer quand Platon va mourir ; il prend l'idée de Platon, et il en fait le Christianisme. Il incarne le

26 DB L*éCLBCTIS&nS.

Verbe en Jésus, la Sophie divine en Jésus, et le Platoniinie rentre dans les musées et les bibliothèques. C'est maintenant Jésus et le Christianisme qui vont développer rhumanité,,«g^ sur rhumanité , pousser en avant l'humanité. Et dç même rhumanité, un jour, traitera le Christianisme comme elle. a traité le Platonisme; elle dépassera cet horizon, le Christianisme joe lui suffira plus; la Genèse de Moïse ne conviendra plus aux disciples de Galilée , et la parole de Jésus , disaot ; « Rendez à César ce qui est à César ; mon royaume n'est pas » de (^ monde , » ou bien encore : « Femme, qu'y a-t-il entre » vous et moi? » ne satisfera plus ni les fils des esclaves, tri leurs^femmes développées par le Christianisme même.- LaBiUe et rÉvangile iront donc prendre la place qui leur appartient dans le Panthéon du passé. Ainsi Tarbre a été semé au temps de Socrate, il a germé au sein de rhumanité, il est devenu le Christianisme; il a décru à l'époque de la Renaissance, et il a été déraciné au temps de Voltaire. Hé bien, entre ces deux points d'abord, la fin du Polythéisme et le Christianiàne; Socrate et Jésus-Christ, tous les penseurs qui apparaîtront successivement dans l'humanité seront, sans exception , sous l'empire de ce travail de destruction et de rénovation qu'accomplit rhumanité ; tous concourront ainsi à l'incubation du Christianisme. £t de même, entre ces deux points, la naissance du Christianisme et la fin du Christianisme, Jésus- Christ et Voltaire , tous les penseurs qui apparaîtront successivement dans l'humanilé , seront tous sans exception sons l'empire du phénomène produit par la double puissance de la venu créatrice de l'idée et de la virtualité créatrice de l'humanité , c'est-à-dire le Christianisme. Qu'ils le sachent bien ou qu'ils l'ignorent , tous leurs travaux auront pour objet le développement et ensuite la destruction du Christianisme.

Mais on me demandera : Y a-t-il eu progrès ou rétrogradation quand l'humanité a ainsi anthropomorphisé le Verbe de Platon , et transformé en idolâtrie une vérité métaphysique? Je dis hardiment qu'il y a eu à la fois l'un et l'autre , mais que l'idolâtrie du Christianisme était nécessaire. Je dis plus , je dis qu'il a été de l'essence de la philosophie de se mêler à ce mouvement , et que ceux qui ont fait le Christian

DE L'éCLBCTISME. 27

nisme ont été les vrais comme ils ont été presque les seuls philosophes de leur temps.

En effet, que faisait Platon pour Tunification du genre humain ? Sa métaphysique du Verbe et des idées typiques faisaitelle qu'il n'y eût plus de Grecs et de Barbares, de citoyens et d'esclaves? Socrate, son maître, n'était-il pas mort pour avoir nié les dieux du Paganisme? Pourquoi donc ces dieux coupables de la mort du philosophe survivaient-ils après les œuvres de Platon? Et qie firent les sophistes que Platon laissa après lui dans l'Académie? Ils ne firent rien pour l'avancement de sa doctrine ; et si l'on ne comprenait pas qu'ils achevèrent du moins, par le doute et le scepticisme, la destruction du monde païen, il faudrait dire qu'ils déshonorèrent la pensée. Que restait-il donc à faire après Platon, je le demande encore? Était-ce de penser, toujours de penser qu'il s'agissait ? Non, c'était d'aimer, de sentir, de pratiquer. 11 fallait détruire ces dieux dont les prêtres avaient condamné Socrate ; il fallait montrer que l'Idéal , le Verbe de Dieu , était un Dieu supérieur à ces faux dieux ; il fallait unir les Grecs et les Barbares; il fallait détruire l'esclavage. C'est ce que ne firent pas les premiers disciples de Platon, tout occupés qu'ils étaient uniquement de penser; et c'est ce que fit, instinctivement pour ainsi dire, l'humanité. Après Platon, donc, le devoir de tout penseur était d'employer la pensée à développer le sentiment et la charité, le devoir de tout penseur était de seconder l'humanité dans sia gestation des idées de Socrate et de Platon. Qui fut donc philosophe, une fois Jésus venu? Ce furent ceux qui poussèrent en avant la science de la vie, c'est-à-dire ceux qui développèrent l'amour, la charité, qui pensèrent mais qui aimèrent, qui voulurent la réalisation de la théorie de Platon, ceux en un mot qui dirent : « S'il y a en Dieu un Verbe de Dieu , il doit sauver le monde , il est le Sauveur effectif du inonde , » et qui adorèrent ce Sauveur.

Aussi quel est le pédant qui oserait dire que les Pères de l'Église, ces penseurs si profonds, depuis S. Paul jasqu'à S. Augustin, ne tiennent pas bien leur place dans l'histoire de la philosophie?

28 DE L'éCLBCTISMI.

§iv.

Suivant les époques, les philosophes font ou défont les religloni.

Ainsi la philosophie accompagne la vie de Fhumanité., se développe avec elle, et par conséquent n'est jamais terminée. Virtuellement la philosophie est toujours une religion ; mais tantôt c'est une religion faite qui se continue, tantôt c'est une religion nouvelle qui se fait. Tantôt c'est la pensée du philosopha qui, adoptée par l'humanité et vivifiée par elle, se verse pour ainsi dire dans les individus; tantôt c'est la pensée individuelle qui aspire à une systématisation et à une réalisation que l'avenir seul a le droit dé manifester.

On a voulu distinguer dans l'humanité des époques critiques et des époques organiques. Nous n'admettons pas cette distinction. Pas d'idée qui soit purement critique; toute négation, comme nous l'avons dit, tend à une aifirmalion, et la suppose virtuellement. Donc point de schisme aussi profond dans l'humanité que celui qui existerait entre des révélateurs d'un côté et des destructeurs de l'autre. Les révélateurs, comme on les nomme , ont précisément pour ancêtres les destructeurs qui les ont précédés , et leurs idées organiques étaient au moins virtuellement pressenties par les sceptiques et les incrédules qui leur ont frayé la route à travers les ruines du passé.

Mais si nous n'admettons pas d'époques critiques et d'époques organiques dans un sens absolu , nous ne voulons pas non plus qu'on fasse descendre de leur haut rang tous les hommes religieux qui ont présidé aux destinées de l'humanité, pour en faire des espèces d'imbéciles et de superstitieux, et pour oser dire de Jésus , de S. Paul, et de tant d'autres : « Ceux-là ne furent pas des philosophes! »

Ceux-là aussi furent des philosophes, soyez-en sûrs, et des plus grands ; car ils répondent, dans l'histoire, à un moment solennel , celui où , après s'être long-temps cherchée pour

ainsi dire, et après avoir mûri sourdement, l'idée pure s'unit à l'humanité , et s'incarne en elle pour la renouveler. Ceux-là sont donc des philosophes qui , aidés de l'humanité, comme Jésus le fut de ses pauvres apôtres, exaltent la philosophie et la font régner sur la terre.

Arrêtons-nous un moment sur cette dernière considération que , suivant les époques , les philosophes font ou défont les religions. Car ce que je viens de dire qu'on n'oserait pas faire, c'est-à-dire exclure de la philosophie, comme indignes de siéger avec les philosophes , ou au moins comme étant d'une autre espèce qu'eux, les grands hommes religieux de tous les temps , on le fait pourtant assez volontiers, il faut en convenir; et même il s'est trouvé des faiseurs d'abstraction qui ont soutenu , an nom de la psychologie , qu'il y avait une différence spécifique absolue entre la religion et la philosophie. N'écoutons pas ces gens qui voudraient faire de la philosophie je ne sais quelle petite science particulière dont je ne vois pas précisément l'objet.

Un philosophe, je le répète, est un homme qui travaille à faire ou a défaire une religion, et, dans le second cas, qui ne défait une religion que parce qu'il en pressent, plus ou moins vaguement, une autre. Je défie que l'on me trouve une autre définition commune à la fois à celte multitude de penseurs que l'on appelle philosophes; et, en revanche, je ne serais pas embarrassé de démontrer, l'histoire en main , que cette définition convient à tous, sans aucune exception (i).

Mais, cela étant, par queUe singulière aberration d'esprit exclut-on ordinairement de l'histoire de la philosophie , et range-t-on dans une autre catégorie que les philosophes, les

(i) OiiTrez le Manuel de V histoire de la philosophie de Teonemano, publié par M. Cousin. Avant de classer historiquement les philosophes, Teonemann se demande ce que c'est qu'un philosophe : « L'homme, dit-il, aspire nécessairement à une science des princi- » pet derniers et des lois dernières de la nature et de la liberté, ainsi » que de leurs rapports réciproques. » Les termes de celte définition ne sont pas dairs , mais le sens est manifeste ; et que disons-nous d*aatre?

5) DE l*i!glegtismb.

grands hommes qui ont fait les religions ou qui les ont accrues et soutenues? Pourquoi, dans le langage vulgaire , appellç-^tHOi^ Leibnitz, par exemple^ un philosophe, et ne veut- op pas ;v0i|r un philosophe dans S. Paul? Il y a de cela une rai^n bien simple, et qui se rapporte admirablement à ce que nous ve^ nons d'établir. Si vous faites cette distinction , ce n'est pas« certes, que S. Paul ne soit, comme Leibnilz, mx philosophe; mais c'est que vous, qui les contemplez tous deii;^ et qui les nommez , vous appartenez nécessairement par votre teur dance au passé ou à l'avenir, au Christianisme ou à Ifi Philosophie qui remplacera le Christianisme. Or si ypus êtes |f nçore chrétien, S. Paul vous apparaîtra un tel philosophe » que ce sera pour vous plus qu'un homme; ce sera à la fois un inspiré et un prédestiné, un saint; tandis que Leibiutz, étant venu long-temps après que le grand œuvre était accoiqpli^ ne sera pour vous qu'un- simple mortel , un philosophe*^ Et , réciproquement , si votre tendance est pour l'avenir» kous reconnaîtrez bien dans S. Paul un profond penseur, ma|9 vous ne lui pardonnerez pas d'avoir contribué à fonder :.U Christianisme. '...m

. L'observs^teur qui juge les penseurs et qui les nomme est« en effet, comme lé penseur lui-même et au même titre» suspendu entre le passé et l'avenir, entre un système et un autr^, ]^ous ressemblons tous aux astronomes qui , ^q. mêi^ temps qu'ils contemplent les corps célestes en. niouvismjSut| soAt eux-mêmes en mouvement sur leur observatoire , la terre , qui les emporte avec elle dans l'espace. , , '

« Mais, direz-vous en vous omettant au point de vue de l'avenir, S. Paul s'est trompé, grave^ieut trompé. Il a tejilement désiré la résurrection , qu'il s'est imaginé que Dieu avait commencé en Jé^us le miracle de la résurrection et de la vie éternelle, et que ce miracle allait arriver aussi pour lui S. Paul et pour tous les hommes ; de là son Christianisme. Sa philosophie reposait donc sur une erreur. »

Et moi , je vous demande : Leibnitz ne s'est-il pas trompé aussi , et gravement trompé , puisqu'il a cru d'après et par S. Paul? S. Paul est venu au commencement du Christiaulsme, Leibnitz à la fin : voilà toute la différence. Mais si

DE L'ECLECTISME. 51

]e dernier est philosophe, Fautre l'est aussi; car Leibnitz art^i). rejelé S. Paul ? leibnitz ne s'est-il pas , au contraire, rattaché.^ S. t^aul» en ce sens que Leibnitz est resté uni au sjfst^mç général du Ghrlstianisnie ? Donc ces deux penseurs, élpignés l'un de Tautre par tant de siècles, ont eu tous deux UDL certain , ciel conimun de leur esprit, si je puis parler ainsi. 0r, je l'ai dit plus haut, d'est ce ciel qui constitue réellement le philosophe, par la raison, je le répète encore , que l'esprit huoiâin s^çpire nécessairement à une religion aussi naturellemept quç^lés fleuves vont à la mer. Donc, la philosophie dans ]LeU>Qi1;z , étant inséparable de la religion , la religion dans S, IPfiui est éga)en[içnt inséparable de la philosophie. Donc la philpsophie n'^est pas autre chose, en définitive, que ce que chacun de nous prend de religion en passant sur la terre. . Spinoza comparait tous les êtres à des. bouteilles plongées dans. Voc^an, qui délimiteraient chacune , en apparence, par leur capacité , unis partie de cet océan , mais n'en distrairaient ri^Q dans un sens absolu. J'aimerais mieux comparer chaque esprit à une glace qui réfléchit obscurément, c'est à-dire d'une façop incomplète et avec certaines ténèbres nécessaires, l'océan de la vie, passé, présent, avenir, ciel, et terre; et en effet noi^ nç ^omm^s pas uniquement des parties d'un grand tout, mais jÙ y a dans la vie un mystère de pénétration qui fa^ ^u^ nous sommes à la fois tout et, partie. Mais peu Importe. la justesse de la comparaison : toujours est-il que, de notême ^ue cette bouteille qui nage dans l'océan , Tesprit de tout penseur appaf tient à un océan tout entier; de même que cette glace qui réfléchit partiellement ,1a totalité des choses, l'esprit de jtout penseur réfléchit d'une façon plus ou moins incomplète, c'est-à-dire avec plus ou moins de ténèbres et par conséquent d*erreur, un système tout entier de religion dont la manifestation appartient au passé ou à Tavenii*. Il n'y a donc pas plus à distinguer dans Leibnitz, par exemple, la forme philosophique du fond religiepx, qu'il n'y a à distinguer dans S. Paul la forme religieuse du fond philosophique. S. Paul croit à la vie future» et il en>conclut la résurrection. Leibnitz croit, comme chrétien, à l'oracle de la résurrection.

52 DE L*éCLBCTISUB.

et il en conclut la vie future d'une façon plus idéale. Voilà deux termes extrêmes du Christianisme ; mais le fond est le même. La totalité de l'idée est la même pour S. Paul et pour Leibnitz ; seulement les deux parties ou plutôt les deux faces de ridée sont dans un ordre inverse. Pour S. Paul, la croyance philosophique de la vie future a précédé la croyance au miracle de l'homme typique ressuscité, au miracle de Jésus. Pour Leibnitz , né au sein du Christianisme, c'est la croyance en Jésus qui a servi, pour ainsi dire, et de source et de lit à l'idée d'une force qui persiste et se développe dans la vie éternelle. Et regardez enfin que cela est si vrai , que S. Paul lui-même, le philosophe S. Paul avait pris son sentiment de la vie future à la source du pharisaîsme , où régnaient , long-temps avant Jésus , les idées de résurrection corporelle. Ainsi S. Paul est même tout-à-fait dans le cas de Leibnitz. La religion du pharisaîsme a engendré chez lui la foi philosophique a la vie éternelle , qui a produit la religion de Jésus ressuscité.

Je me résume sur ce point, et je dis que tout philosophe appartient à une religion ; d'où il suit qu'il est souverainement absurde d'exclure de la philosophie les fondateurs mêmes des religions. La différence des époques fait toute la différence. Tous les penseurs ont été inspirés par l'humanité antérieure et par les besoins de l'humanité de leur temps; tous ont travaillé, avec un instinct plus ou moins mystérieux à eux-mêmes, mais pourtant senti en eux , à la culture de cet arbre qui sans cesse se développe et forme l'humanité. Les uns, il est vrai, sont venus au moment où le germe d'une religion était déposé dans la terre , d'autres au moment où sa tige commençait à paraître , d'autres au moment où l'arbre donnait des fleurs et des fruits , d'autres quand il fallait Tabattre pour le renouveler. Ils ont tous concouru au même labeur par des œuvres diverses. Ils ont tous concouru d'une manière finie à une œuvre qui se continuait après eux, de même qu'elle était commencée avant eux. Ils ont travaillé diversement sans doute, et se sont montrés sous des apparences différentes; mais ils poursuivaient le même but, et il est impossible de distinguer entre eux deux

caractères essentiellement distincts » et de dire d'une manière absolue : Il y a deux espèces; ^oici les saints , voici les phi-> losophes.

Il est impossible de séparer la religion et la philosophie.

Mais peut-être on m'objectera ce que j'ai avancé tout-àl'heure , que l'humanité entrait pour sa part dans le travail des philosophes, indépendamment de l'idée pure.

« La différence entre les philosophes et les saints, me dirat-on, ne viendrait-elle pas de ce que les hommes religieux sont mus par le sentiment , comme le vulgaire , comme l'humanité, tandis que les philosophes sont consacrés uniquement au culte austère de la pensée? Vous venez de dire qu'outre l'idée pure , il y avait dans l'humanité le sentiment. Ne seraitce pas cet élément appartenant spécialement à l'humanité , en tant qu'elle n'est pas pure pensée, qui donnerait la différence entre le philosophe et ce qui n'est pas le philosophe ? Le philosophe, c'est l'abstraction pensée; ce qui dans l'humanité n'est pas le philosophe, c'est le sentiment. Vous venez vousmême d'admettre cette distinction, puisque vous venez de montrer que le développement toujours nouveau de la philosophie tenait à ce que l'humanité ne reproduisait pas , sans la modifier, la pensée des philosophes, mais qu'elle la modifiait en vertu du sentiment qui vit en elle , indépendamment de la pensée pure. »

J^admets l'objection : mais quelle conséquence en tirer? Les philosophes sont-ils, oui ou non, des hommes? vivent-ils ou ne vivent-ils pas dans un certain milieu, dans un certain temps, dans un certain pays? Donc ils ne sont jamais idée pure.

Le philosophe tient à l'humanité par le sentiment, comme rhumanité tient au philosophe par l'idée.

L'humanité n'étant pas uniquement pensée , le philosophe

54 DE l'éclectisme.

non plus n*est pas uniquement pensée, puisqu'il fait partie de l'espèce humaine.

Or , n'étant pas uniquement pensée , il est senîiment comme Th amanite.

i/humanité , en tant que sentiment , se communique donc Il lui qui est aussi sentiment ; et de cette inspiration naît en lui la pensée , mais la pensée entée sur un sentiment.

Et réciproquement , de celte pensée communiquée à l'humanité , parce qu'ellç aussi est pensée, najt le sentiment ; mais le sentiment enté sur une pensde, lequel fleurit et de développe ensuite dans l'art, la politique, la science , la législation. Tindusirle,eic.

Fleuve éternel , la vie circule et revient perpétuellement à sa source ; elle circule par le sentirnent dans les jn<^yidus ^ pî^ elle produit la pensée, et revient par la pensée àsarsçûrce , rhumanité , Çlle de Dieu. , ,

On peut donc bien distinguer , par une abstraction , l'élément jiensée; mais immédiatement après l'avoir reconnu) il faut reconnaître aussi qu'il ne peut vivre et se manifester que dans un milieu , qui est l'humanité. Donc toujpurs Tidée pure, dans chaque penseur, est affectée d'une certaine foi;çoe, provenant de l'humanité , donnée par l'humanité , foripe qui. est toujours une erreur , si on la considère par rapport aux formes successives qui la remplaceront un jour; . \

§vi.

Suite.

Mais qui n'est pas une erreur , si on la considère par rapport à Tœuvre qu'accQmplit l'humanité à un moment donné du temps; qui n'en est même pas une quant à Dieu ; qui n'en est une, en un mot, que par rapport aux positions ultérieures que I humanité emportée dans le temps occupera un jour dans ce temps.

Je disais plus haut que la philosophie était la quantité de religion que nous prenions en passant sur la terre. Je dirais

DB L^^CLECTISMB. 55

volontiers maiotenani que la philosophie ou la religion est la quantité de vérité absolue que nous nous assimilons sous la forme de vérité relative.

Ûr quelle a été la vérité relative de la philosophie au temps de 'S. iPaul , au temps de S. Augustin , au temps même de Luther, de Pascal, de Descartes, et de Leibnitz? C'est que ridéal entrevu par Platon , le Verbe de Dieu, avait apparu sur la terxe. Tout philosophe , antérieurement à Platon , avait cru, ainsi queThumanité tout entière, à des dieux multiples qui s^incamaient. Comment donc vouliez - vous qu'après Platon; le philosophe ne crût pas à rincarnation de Tldéal , s'il croyait vraiment à la distinction du Verbe en Dieu ?

Donc la pensée de Platon tendait à prendre cette formé erronée, quand le moment serait venu pour cette pensée d'être comprise et vraiment mûre.

Mais je vais plus loin même , et je disque cette idée de l'incarnation divine en Jésus n'était pas une erreur. Ce n'était pas non plus, certes, une vérité absolue : c'était une vérité relative. L'esprit humain , je le répète , n'aperçoit jamais la vérité qu'avec des ténèbres; il est donc obligé de bégayer comme l'enfant avant de parler, d'entrevoir avant de voir^ de sentir et de comprendre confusément avant de sentir et de comprendre clairement. Mais bégayer c'est déjà parler, entrevoir c'est déjà voir, comprendre confusément c'est déjà comprendre.

Si donc on me posait la question : Jésus a-t-il été l'incarnation du Verbe de Dieu , oui ou non?

Je répondrais : Oui et non; car, dans cet ordre de vérités, oui et non ne sont pas contradictoires.

Oui , dirais-je , car nous sommes tous fils de Dieu , Dieu est en nous tous : in Deo vivimus^ et movemur, et sumus. Oui^ dlrais-je encore; car Tidée de Platon est vraie, il y a en Dieu an Verbe de Dieu. Or, s'il y a en Dieu un Verbe créateur, il doit agir, il doit créer en nous ; si ce Verbe conduit l'humaniié, il faut bien qu'il se manifeste. Il s'est donc manifesté en Jésus, et il a pris une possession nouvelle de l'humanité en commençant par Jésus. Cela a été un grand, un solennel moment dans la création successive de l'humanité. Il fallait

30 DE l'Éclectisme.

bien en effet qu'il y eût un homme qui , le premier de tons . réalisât en lai et s'appliquât cette sublime doctrine. Cet homme , ce fut Jésus. En nous reportant donc aux desseins de Dieu , et aux résolutions de sa providence dans le gouvernement du monde , il faut dire que Jésus fut , parmi tous les fils de Dieu que renfermait l'Occident, son fils chéri par excellence. Il fut , comme disent quelquefois les Pères , le Prométhée qui anima du feu divin nos statues d'argile. Il nous donna le mouvement, l'initiation, la vie. Oui, la vie spirituelle nous est venue par lui ; il a donc été réellement , et non par une fiction , par une comparaison , le Sauveur de nos âmes. Si nous sommes aujourd'hui ce que nous sommes , nous le lui devons. Il est vrai que nous ne le devons pas qu'à lui seul. Il avait été précédé , non pas seulement par une foule d'hommes religieux en Orient, que l'Orient, également séduit, a pris aussi pour des révélateurs , mais dans l'Occident même , par Pythagore, par Socrate, et par une multitude d'autres sages.

L'erreur a donc été uniquement de prendre pour un cas tout-à-fait particulier et anormal ce qui n'était qu'un fait plus général.

Il n'y a rien là de plus embarrassant pour nous aujourd'hui, que dans ce qui est arrivé si souvent pour Finvention de toutes les grandes ciioses , de toutes les grandes découvertes. Elles ont été , la plupart du temps , faites plusieurs fois; et de là il est résulté des contestations , des disputes , des sectes ; chaque inventeur a eu ses partisans exclusifs qui l'ont exalté , et souvent au détriment de ses rivaux. Mais de ce que Timprimerie, par exemple , était connue de temps immémorial à la Chine, s'ensuit-il que Guttemberg ne soit pas le premier Européen qui ait eu cette sublime idée ? et à sa suite l'Europe n'en at-elle pas fait, pour les destinées de l'humanité, un plus grand usage que les Chinois? Colomb trouve le Nouveau- Monde : en a-t-il moins de mérite, parce qu'on démontre aujourd'hui qu'il avait été précédé et guidé dans ses recherches? Newton et Leibnitz crurent , chacun de leur côté , avoir inventé le calcul de l'infini : en sont-ils moins inventeurs et moins grands , parce qu'ils se rencontrèrent en même temps dans cette invention ?

iA

DE t ËCLECTtSME» S7

Donc, en définitive, Tidée de Jésus fils de Dieu est vraie, même philosophiquement. Elle est vraie en soi , vraie par rapport aux desseins de Dieu et à son gouvernement du monde. Elle n'est fausse qu'en ce sens que nous pouvons aujourd'hui , plus avancés que nous sommes , lui donner une autre forme , et dire : Nous sommes tous fils de Dieu , et ridéal divin peut s'incarner dans tous les hommes. Nous sommes ainsi passés d'une proposition particulière à une proposition plus générale. Voilà le caractère de toute vérité relative.

Mais la gloire d'avoir été le messie , le messie véritable , reste à Jésus. L'effet a été produit, l'initiation a été donnée, et c'est lui qui Ta donnée. Tous les siècles peuvent venir battre au pied de sa croix , jamais Fhomme ne passera sans respect auprès de ce gibet qui a été pendant tant de siècles le phare de l'humanité.

Mais, direz-vous, si Platon n'avait pas vu la conséquence de son idée , du moins la portion de vérité qu'il avait vue était chez lui sans mélange d'erreur : lui , il était purement philosophe , il ne donnait pas de forme à son idée , il cherchait la vérité absolue , il ne tomba pas dans la superstition où Ton tomba plus tard.

Cela est vrai; mais ne me demandez pas de vous dire dans combien d'autres superstitions tomba Platon !

Mais enfin plus tard, direz-vous, beaucoup plus tard, on a cessé de croire à ce miracle , à cette incarnation; on a donc possédé plus tard la vérité sans mélange d'erreur.

Non, pas davantage. Il y a encore eu une vérité relative, et , comme l'autre , cette vérité relative a été une erreur.

£n effet, après a voir connu et développé en elle la vie spirituelle, la vie du moiy l'humanité devait tendre à développer la vie humaine collective , la vie du nous. Mais cette œuvre n'était pas accomplissable du temps de Jésus , ni même pendant bien des siècles après lui. Le monde extérieur , la nature proprement dite, n'était pas encore assez soumise à l'homme, assez obéissante à l'homme , pour que l'humanité pût s'organiser pacifiquement sur la terre. Jésus le comprit bien, quand il dit dans son aspiration immense vers l'avenir : « Mon

W DE L^fiCLECTISMG.

y royaume n-^st pas encore de ce temps. » De là la tendance monastique que prît le Christianisme. Les chrétiens délaissèrent le monde, et cultivèrent la vie du mot, dans la solitude, çn présence de JDleu. La vie humaine collective fut abandonnée à César , c'est-à-dire à l'instinct , à la passion , au destin. Vn jour, enûn , après bien des siècles, Thomme, développé par le Christianisme, reporta ses regards sur la nature extérieure, pd^ une sorte de révélation, dont Teffet indirect a déjà été et sera de pliis en plus de nous mieux régler dans la voie même delà vie du moi et du nous. C*e$t que l'humanité , en suivant la voie ascétique du Christianisme , avait épuisé jusqu*à ses dernières limites la portion de vérité universelle qu'elle possédait. 11 fallait donc se replonger dans la nature , dans la connaissance du monde extérieur, dans la vie hors de nous , pour pouvoir ensuite faire faire un nouveau progrès à la vie hun^aine. C'est là ce qui a été accompli depuis trois siècles. Mais ce nouveau progrès a engendré , sous le nom de science et de philosophie, une sorte de religion, qui, pour posséder une certaine mesure de vérité, n^en a pas moins affecté une forme erronée , aussi erronée que le Christianisme dans sa forme. On a nié leChris< tianisme, mais pour lui substituer je ne sais quel aveugle naturalisme. Vers le seizième siècle, en effet, on a commencé à comprendre que la nature avait des lois générales, et qu'une multitude de prétendus miracles rentraient dans ces lois générales. On s'est cloQC éloigné pour jamais des antiques superstitions; on a rejeté comme un blasphème la dernière des idolâtries fondées sur un renversement des lois naturelles; on a cru glorifier Dieu en cela, et on Ta glorifié en effet. Mais voyez à quel prix cette portion de la vérité absolue a été acquise. Quand on a cessé de croire a\i miracle dans la nature, oi^ s'est plongé dans une véritable idolâtrie de la nat\ire elle-même , aussi grossière que Tldée du miracle. Car n'a-t-on pas alors tendu , comme par une nécessité fatale , vers l'hypothèse du n\atérialisme ? n'a-t-on pas cru à cette hypothèse ? n'est-elle pas devenue la vérité relative de cette époque ? Tel philosophe donc n'a pas voulu croire en Dieu , ne voulant pas croire au miracle; mais il a cru à la matière , et il a donné à la matière des propriétés divines. Il n'a plus voulu sentir Pieu en lui ni dans

DB l'éclectisme. 89

rhuraanité, et il s^est fait une i-eligion de la nature et de la matière. Ainsi, d'un côté , il ne voulait croire qu'à la matière^ •<$-e9t-|L-dire à dea atomes conçus comme doués uniquement d'étendue et de mouvement; et,d*un autre côté» il douait libé-* ralement cette matière de la force vive, de la spontanéité , de l'intelligence, qu'il refusait à Dieu, et que dans son aveuglement il $e refusait presque à lui-même. L'erreur du matérialisme n^est-elle pas aussi capitale que l'erreur du Çhristianisine? .

Nons en sommes aujourd'hui à chercher les conséquences de ces deux mouvements généraux de Thumanité , à cherr chef la vérité relative de notre époque.

Ou plutôt cette vérité relative est déjà formulée. Au lieu du iDiracle qui sauvait Fhumanité par l'intervention spéciale de Dieu lui-môme, accomplie une seule fois et dans uii seul homme , nous avons commencé à croire à une création continue de Dieu dans l'humanité , et nous en sommes venus à dire : L'espèce humaine est perfectible. Et , d'un autrie côté , le retour vers la nature et la matière nous ayant fait apercevoir et connaître jusqu'à un certain point la vie propre de là natnre et la spontanéité qui est en elle , nous avons reporté le médle sentiment sur la nature , et nous nous somnles dit : La natnre aussi est muable et dans un changement , non pas sen*lement perpétuel, mais progressif. De là à concevoir une création incessante de Dieu au sein de la nature , il n'y avait qu'Un pas. £t de là à lier la perfectibilité de Thomme à là perfectibilité de la nature, il n'y avait encore qu'un pas. C'est ainsi que , par ces deux voies, par ces deux mouvenients successifs du spiritualisme et du matérialisnie, nous sommes arrivés à ridée de progrès et de perfectibilité ; idée féconde » sortie de toute Tère moderne , et qui renferme en elle unç multitude de conséquences. Le monde , après l'avoir portée dans son sein , commence déjà à marcher à sa lumière. Suivons donc cette idée ; car cette idée est la plus grande manifestation que l'esprit humain ait encore trouvée comme idée. Mais soyons sûrs que ce n'est là encore qu'une vérité relative, et qu'appliquée au passé , à l'avenir , elle donnera à nos descendants des fruits inattendus : dans l'histoire , une tradition que nous commençons à peine à soupçonner ; dans l'avenir»

devenu le présent, une société nouvelle ; dans la nature extérieure» une demeure digne de Thomme régénéré; et dans la 'vie du moi , un nouveau ciel , une nouvelle religion, une nou- Telle conscience; un nouvel univers , en un mot, et un nouyel homme.

C*est ainsi, je le répète , que nous ne possédons jamais la vérité que dans une certaine mesure et sous des voiles, ce qui n'empêche pas que nous ne possédions la vérité.

La pensée a toujours une forme , et cette forme recèle toujours des ténèbres.

Et ces ténèbres , cette forme , cette erreur nécessaire , est aussi bien le partage de ce qu'on appelle la philosophie que de ce qu'on nomme la religion ; car la forme s'attache à la pensée même de tout philosophe , et la forme est une condition fatale , une donnée nécessaire de l'époque , une formule du temps : en sorte que réellement jamais* philosophe n'a exposé un système qui ne soit une erreur; en ce sens que l'humanité, plus avancée dans sa course, a vu ou verra que la forme de la pensée de ce philosophe était incomplète , et par conséquent fausse.

Donc , de toute façon , et pour revenir à notre sujet, il est tout-à-fait impossible , je le répète , de séparer la philosophie et la religion , de même qu'il est absurde d'éliminer de la catégorie des philosophes les hommes qui ont contribué à fonder les religions, ou qui les ont développées et défendues. Les philosophes et les fondateurs de religions sont de même espèce , de même nature. Ils occupent seulement des places différentes dans la chaîne de l'esprit humain , places qui ont été la conséquence des phases différentes par lesquelles a dû passer l'esprit humain.

§ VII

Unité de l'esprit humain.

J'avoue que cette identité de but et de nature que j'établis entre les philosophes et les hommes religieux de tous les siè-

DE l'Éclectisme. 41

clés va au renversement de toutes les petites religions partielles que Ton est dans Thabilude de se faire. Nulle différence spécifique entre les penseurs : les philosophes qu'on regarde comme les plus irréligieux , et les philosophes les plus religieux, se trouvent être de la même famille ; ils ont contribué à la môme œuvre, la culture et le développement de Tespril humain à travers le temps et l'espace. Ils ne sont pas, comme on se l'imagine, séparés et pour ainsi dire emprisonnés et claquemurés , loin les uns des autres , dans des espèces de cellules ou de prisons. A plus forte raison ne sont-ils pas , comme on se l'imagine encore , et comme ils l'ont cru trop souvent euxmêmes , fondamentalement ennemis.

Mais , me dira-t-on , comment voulez-vous que cette vue de l'unité qui relie tous les esprits n'engendre pas le scepticisme? Quel mérite et quelle utilité y a-t-il à être S. Paul, s'il y a mérite et utilité à être Voltaire? et comment serai-je uni de cœur à S. Paul , si j'ai quelque sympathie et quelque admiration pour Voltaire? Et réciproquement, si j'appartiens de cœur à la philosophie des derniers siècles, comment voulez-vous que je prenne le Christianisme pour une philosophie, puisqu'il a fallu le combattre et le terrasser? De quelle religion voulez- vous donc que je sois ? Il faut que je sois d'une certaine religion, ou que je sois indifférent sur toutes.

Soyez , dirai-je , soyez avant tout de la religion de la fraternité humaine , et acceptez les conséquences d'une idée incontestablement acquise aujourd'hui à l'esprit humain. Que signifie celte fraternité humaine dont on parle tant ? Ne sommes-nous pas habitués à nous dire frères? N'est-ce pas là, dit-on, la révélation que Jésus principalement apporta parmfi les hommes ? Quel raisonnement général faisons-nous où, soit implicitement , soit explicitement , ce principe de l'amour mutuel , de la charité , de la fraternité, n'intervienne? Comprenez donc le sens de ce mot profond. Fraternité. Apparemment, il est fondé , ce mot, sur quelque chose ; et sur quoi peut-il être fondé , sinon sur le lien nécessaire et la communion nécessaire des esprits? Vous dites que les hommes sont firères ; et vous ne voudriez pas voir venir le jour où cette fraternité prendra un nouveau sens , une nouvelle application !

4% DE L*jâCLBCTISMB,

Vous voudriez que, les hommes étant tous frèrest^tous les es* prits fassent pourtant ennemis , et non frères ! Vous voudriez que la paix régnât entre les hommes, et ne régnât pas entre les esprits! Vous dites que rien n'esf plus incontestable que ce principe : « Tous les hommes sont frères. » Mais sî cela est y tous les grands esprits qui ont paru dans Thumanité sont frères, tous sont unis, tous ne forment qu'une famille. Autrement cette prétendue fraternité dont vous parlez n'a pas dé sens. Qu'importent ou les siècles ou les années qui les séparent ? Dans le même siècle , dans le même temps , au même Instant, les hommes sont assurément bien séparés les uns dès autres, bien distants, bien différents d'intérêts et de pensées. Vous dites cependant que nous devons cultiver la fraternité , que c'est là notre premier devoir. Ainsi nous resterons divers» ayant chacun notre individualité , et cependant nous serons frères. Ëh ! pourquoi , je le demande , la ntiême fraternité ne se ferait-elle pas sentir entre les penseurs de tous les siècles t Il est temps que la république des esprits s'établisse , c'est-àdire que Ton sente la solidarité réciproque des hommes à travers le temps et l'espace, tes idées de monarchie et d'individualisme ont trop long- temps régné. On se représentait la pensée comme un domaine qui appartenait à un homme et ne pouvait appartenir qu'à un seul. Chimère ! illusion ! la pensée est à tous; elle ne saurait appartenir à un seul. C'est comme Pair qui est à tous ; c'est comme un fleuve qui passe dans votre champ , parce qu'il a coulé auparavant dans une multitude d'autres champs.

£h ! quel mal , je le répète , peut-il donc résulter de cette vue de l'unité de l'esprit humain dans le développement successif des idées? Il me semble au contraire que c'est le chaos que la confusion qui règne aujourd'hui dans la tradition du genre humain.

Jésus, dans cette prière que tant de générations ont répétée pendant tant de siècles après lui, disait : « Seigneur, Père éternel des choses , faites que l'harmonie qui règne dans les cieux règne aussi sur la terre ! » Or quelle est cette harmonie qui règne dans les cieux ? Les astres ne pèsent-ils pas les uns sur les autres » et n'est-ce pas de leur mutuelle action que

DE L'ECLECTISME. 45

résulte l'harmonie céleste ? Nous avons en la guerre jusqu'ici sur la terre; nous avons eu, non pas Téquilibre résultant aune mutuelle action , d*une influence réciproque , pareille à celle des astres , mais la guerre. Les hommes ont été en guerre avec les hommes , les familles avec les familles , les nations avec les nations : et de même les esprits ont étç en guerre avec les esprits , les écoles avec les écoles , les religions avec les reUgions; et au sein de toutes ces guerres, une guerre in-< cessante, résultat de toutes les autres , et qui les résume tour tes , a été la guerre de ce qu'on a appelé la philosophie et de ce qu'on a appelé la religion.

Mais ne pourrons- nous donc jamais transformer cette guerre en paix par la conquête de cette vérité, que les esprits sont nécessaires les uns aux autres , qu'ils pèsent, comme les astres , les uns sur les autres , mais que de là doit résulter Tharmonie, et non la guerre ?

Or, si les esprits sont nécessaires les uns aux autres, ils Pont donc toujours été. Et si, dans le passé, la liberté , la fraternité des esprits n'existait pas , si elle n'était ni reconnue en droit, ni étabUe en fait, si elle n'existe pas même aujourd'hui , si la race humaine est encore divisée en tyrans et en esclaves , il a dû s'ensuivre ta guerre.

Cela nous donne à la fois la raison et de la guerre qui a existé et qui existe encore entre les esprits , et de l'harmonie qui doit un jour remplacer cette guerre.

La guerre existait : est venu Jésus qui a prêché la doc-^ trine de la fraternité , la doctrine de la cornmunion , la doc^ trine qui unit ensemble en Dieu tous les hommes comme membres d'un même corps : Unum corpus , et unus spiritus; unus Deus et pater omnium , qui est super omnes , et peromnia , et in omnibus nobis(Ephes,). N'est-ce pas là, je le demande, la doctrine de S. Paul , le grand interprète de Jésus? n'est-ce pas la doctrine de tous les Pères du Christianisme ? n'est-ce pas la doctrine renfermée dans ce mot dç l'Evangile : Vous êtes tous frères ; ce qui n'a de sens qu'en s'éievant à l'idée collective de l'humanité et à l'idée de la vie universelle ?

Pois, dans ces derniers siècles t sont venus les philosophes^

A4 De L*éCLBCTISME.

uî ont proclamé la tolérance , la liberté , l'égalité des hommes. Toutes ces formules se répondent et se répètent. La tolérance de Bayle et de Voltaire ne diffère pas au fond de la fraternité de Jésus ; la liberté et Tégalité des politiques de 'a révolution française n'en est également que la reproduction.

Mais , par de là ces formules morales de fraternité , de liberté , d'égalité , il est une métaphysique qui les renferme et les explique. C'est la métaphysique du Christianisme, que nous pouvons aujourd'hui contempler sans voile et traduire ainsi : Il y a solidarité dans l'esprit humain ; il y a communion spirituelle entre tous les hommes ; l'esprit individuel vit dans un milieu formé de la raison universelle de l'espèce ; l'esprit de chaque époque et de chaque homme est primitivement un édifice construit par les travaux des générations antérieures , et par la coopération de l'humanité tout entière.

Cela veut-il dire que nous devions faire également cas de toutes les tendances antérieures de l'humanité , confondre , par exemple , toutes les philosophies et tous les philosophes dans la même estime ou dans une commune indifférence , les accepter au même titre , et priser l'erreur comme la vérité ?

Oh! non, certes; Dieu nous garde d'arriver à une pareille conséquence ; car ce serait la léthargie et la mort. Mais parce que nous apercevrons clairement l'unité de l'esprit humain , cela nous empêchera-t-il d'introduire la distinction nécessaire dans cette unité?

Oui , en effet , si nous nous bornions à contempler l'unité de l'esprit humain, sans considérer en même temps que cette unité tend à chaque instant à produire un résuliat , que cette unité n'existe par conséquent qu'en tant qu'elle est efficace et active , que cette unité est pour ainsi dire organisée pour produire toujours un effet et un effet différent à chaque instant de la durée, comme notre corps qui, étant composé de divers organes, n'est une unité que parce que ces divers organes concourent ensemble à produire un tout; si, dis-je , nous fragmentions en parties l'unité de l'esprit humain, précisément parce que nous verrions que ces parties sont des parties essentielles de cette unité , et faute de voir que ces parties se pénètrent tontes et agissent d'ensemble , oh ! alors nous tom-

DE L*£CLECTISMB. ^

berionsdans le pur panthéisme ; et de là Tindifférence, le scepticisme , la léthargie , et une véritable mort de Tâme. Mais puisqu'au contraire nous n'arrivons à concevoir Tunité de l'esprit humain que par ses effets , nous ne pouvons en conclure autre chose, sinon que Funité de l'esprit humain est adéquate à l'activité de l'esprit humain , qu'elle existe concurremment avec cette activité et disparaîtrait avec elle. Or, cette activité suppose précisément la distinction. Aussi n'est-ce pas à titre de distinction que nous attaquons en ce moment la distinction de philosophie et de religion , c'est à titre de distinction fausse. Même après avoir renversé cette distinction , il en reste une autre ; et celle qui reste est la vraie. La distinction qui reste est celle-ci : Tous les vrais penseurs qui ont paru jusqu'ici dans l'humanité ont été religieux à divers degrés , suivant les époques , c'est-à-dire suivant la dislance plus ou moins grande où se trouvait l'humanité d'une doctrine religieuse. Voilà la vraie distinction qu'il faut établir entre eux, au lieu de cette distinction d'hommes religieux et d'impies, de philosophie et de religion, qu'on établit ordinairement.

Supposons une société organisée sur le principe de la fraternité : tous seraient égaux, tous seraient frères; et cependant tous ne rempliraient pas les mêmes fonctions ; au contraire , tous rempliraient des fonctions différentes ; il y aurait parmi eux des différences, non seulement d'âge et de sexe, mais de fonctions; il y aurait, en un mot, parmi ces frères une hiérarchie. En quel sens donc seraient-ils frères ? En ce sens qu'ils se sentiraient solidaires les uns pour les autres, unis les uns aux autres , de telle façon que chacun contribuerait au bien ou au mal de tous , par l'intermédiaire du lien qui les unirait , ou du milieu qui les rassemblerait , la société , la patrie. Hé bien , il en est de même ,de cette association des esprits que nous concevons avoir existé dans le passé , à travers les siècles. Tous ces morts-vivants pour ainsi dire ( et ils vivent en effet, d'une certaine façon, puisque leur pensée exprimée vit et se transmet d'âge en âge ) , tous ces mortsvivants ont été solidaires les uns pour lés autres ; ce qui n'empêche pas qu'A n'y ait parmi eux une hiérarchie à établir. Et cette hiérarchie, ce classement, ce choix, nous avons un

46 DE l'i^glegtismb.

principe clair, évident» pour rétablir. Cest le principe même de l'unité de Tesprit huma|n et de la solidarité réciproqtie des hommes. Tous ceux qui ont marché dans cette voi^, tous ceux qui ont contribué à établir parmi les hommes la fraternité, ia liberté, Tégalité, la solidarité réciproque, ont été. dans la voie religieuse, dans quelques ténèbres d'ailleufs qu'ils aient marché. Mais ceux qui ont fait le plus dans cette voie sont les premiers. Oui, évidemment, si Tunité de Fesprit humain esl la vérité à laquelle nous ont conduits et le Christianisme et la Philosophie , il s'ensuit que nous pouvons et que nous devons jalonner le passé d'après ce principe.

Ainsi , parce que nous apercevons le rapport , le concours et en définitive Tunité des efforts individuels au sein de Thumanité, nous ne sommes nullement réduits pour cela à la misérable condition de n'avoir aucun choix à faire, ni aucune règle pour nous guider dans notre choix. La fraternité mal comprise, entendue plutôt sentimentalement que métaphysiquement, pourrait conduire là ; et en effet le Christianisme n'est-il pas tombé dans cet excès lorsqu'il a exalté, par exemple , la nullité et l'idiotisme , dans ce mot de l'Ëvangile : « Bienheureux les simples d'esprit ? » Mais le principe ^létaphysique de l'unité de l'esprit humain entraîne comme conséquence nécessaire que nous limitions la fraternité du Christianisme, en introduisant dans sa formule une distinction, Tous les hommes sont frères veut dire seulement : Tous les hommes sont solidaires; ce qui laisse le champ libre à la distinction. A quoi il faut ajouter : Tous les hommes ont toujours été solidaires , même alors que , ne comprenant pas ce lien mutuel et cette solidarité , ils se classaient d'une façon absolue en familles, en nations ennenoies, ou bien en philosophes et en hommes religieux ; ce qui laisse encore le champ ouvert à la distinction.

La philosophie, après les travaux de l'ère moderne ^ nous semble donc , théoriquement et pratiquement , je ne dis pas seulement sur la voie, mais en pleine possession d'une vérité supérieure ^ celle du Christianisme, en ce sens qu'elle comprend la fraternité chrétienne, mais en môme temps la détermine et ia limite ; c*est le principe que nous venons de sou-

DE L'éCLBCTISMB* 47

tenir; c^est le principe, déjà entrera et proclamé dans tons les livres de philosophie de notre temps, de Tunité de Tesprit hmnain.

Jésas, quand il apporta la religion delà fraternité, disait qu^il ne venait pas renverser, mais perfectionner la loi moïsiaqae ; et il déduisait en effet de ce principe : Vous êtes frères, des conséquences qui tendaient à perfectionner la rie pratique et la morale des Juifs, astreints auparavant à ce seul principe : Vous êtes Juifs. De même la Philosophie qui rient après le Christianisme, en faisant comprendre aux hommes le vrai sens et la portée de la loi chrétienne de la fraternité , transformée dans la notion de Tunité de Tesprit humain , ou de la solidarité mutuelle, déduira de là des conséquences qui, sans renverser le Christianisme, perfectionneront le Christianisme au point de le reléguer dans Thistoire.

Vous éles frères , aimez-vous les uns les autres , mène à constituer un couvent sous la direction d'un abbé , ou à souffrir dans la société civile, si on y reste, toutes les imperfections sans les corriger. Mais L'esprit humain est un , vous êtes tous solidaires, mène à organiser sur la terre le meilleur état social possible, et à ne pas souffrir lâchement les imperfections à mesure qu'on les découvre. Le premier de ces principes conduit à uu état passif, et engendre à la limite une indifférence paresseuse , une véritable léthargie , comme on Ta vu trop souvent parmi les chrétiens le» plus fervens ; le second, au contraire , enseigne et prescrit l'activité. Le premier a introduit 6u souffert Tabsurde distinction de César et

de l'Eglise, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel , et a abouti finalement à la papauté et à la monarchie ; le second va à rétablissement de la démocratie religieuse de Tavenh".

C'est vraiment une admirable chose que la suite et l'enchaînement du Christianisme et de la Philosophie , arrivant tons les deux par des voies diverses à ce grand principe de Tunlté de Tesp it humain. En considérant cette vérité , je la ▼ois à la fois éclairer le passé , le présent, et l'avenir. Conséquence de Tétude du passé, elle sert à nous faire véritablement comprendre ce passé ; elle en est dérivée dans notre esprit, et cependant elle Téclaire à ce point que je dirais

48 DK L^ËCLËCTISME..

volontiers que sans elle ce passé n'a aucune lumière. Mais ce n'est pas tout ; la même vérité sert à la fois à nous conduire dans le présent et vers l'avenir ; elle nous explique ce qui fut et ce qui doit être ; elle est ainsi du même coup principe de science et principe d'action; elle gouverne la philosophie, mais elle gouverne aussi la morale et la politique.

^e craignons donc pas de nous y attacher, comme à la vérité la plus religieuse et la plus évidente que nous puissions embrasser. Ne craignons pas de dire que maintenant les voiles se découvrent, et que nous commençons à apercevoir clairement le but providentiel de tant d'efforts en apparence hostiles. Il s'agissait de constituer au sein de l'humanité le principe de l'unité de l'esprit humain , de la solidarité mutuelle des hommes , ou , en d'autres termes , la notion même de l'humanité :

Tantae molis erat Humunam coudere genlem.

Je me résume et je dis que c'est un avantage de notre temps que de commencer à comprendre enfin le but de toutes les luttes qui ont eu lieu dans l'esprit humain , mais qu'il ne s'ensuit en aucune façon que nous puissions conclure de celte vue je ne sais quelle indifférence générale pareille à la mort. Tout au contraire , plus nous comprendrons nettement les efforts antérieurs de l'humanité , plus nous aurons charge de faire aboutir ces efforts à un résultat. Si la vérité de notre siècle consiste à apercevoir l'unité de l'esprit humain, jusqu'ici cachée implicitement dans ces mots, si universellement acceptés et répandus , de tolérance , de fraternité , de liberté, d'égalité, de là ne résultera pour notre siècle ni l'apathie, ni le scepticisme. De là résultera, au contraire, pour notre siècle , un principe d'action et un but, un devoir et le moyen d'accomplir ce devoir, un idéal et la force nécessaire pour marcher à cet idéal. Car, reconnaissant la liberté et la fraternité des hommes dans la notion métaphysique de l'unité de l'esprit humain , il nous faut la réaliser sur la terre. Voilà donc la règle d'action, le principe régulateur de la politique. Et de même pour la science. L'unité de l'esprit humain re-

DE l'Éclectisme. 49

connue, la philosophie consistera évidemment à démêler avec plus de précision comment tous les débats de Tesprit humain ont tendu à Tunité; elle consistera à estimer par conséquent tout ce qui a été fait dans cette voie, à critiquer sévèrement tout ce qui y a été contraire. De là une Tradition nouvelle. Sur le principe de la fraternité, les chrétiens avaient déjà construit leur Église et leur Tradition. Sur le même principe agrandi, Thumanité construira une Église et une Tradition plus universelles. La boule de neige aura grossi, voilà tout.

Bien donc n'est ébranlé par TidentiGcation que nous faisons de la philosophie et de la religion. Nous pressentons, au contraire, que tout sera par là confirmé, établi solidement, mais sur des bases plus larges. Non , il n'en résultera pas Fapathie et la mort ; car évidemment nous ne pourrons comprendre l'harmonie de tous ces esprits en apparence si hostiles les uns aux autres, que parce que nous posséderons une philosophie supérieure, une religion supérieure, qui comprendra toutes ces philosophies , toutes ces religions partielles. Or cette philosophie, cette religion, fondée sur Tunité de l'esprit humain, sera pour nous ce que les religions antérieures ont été pour nos prédécesseurs sur la terre, un principe d'action et un idéal.

Que nous soyons encore à distance de cette doctrine et de cette tradition, cela est trop vrai. Mais le devoir est d'y tendre. Or, ce qui empêche d'arriver à cette Tradition supérieure, à cette Philosophie , c'est précisément la distinction que l'on fait aujourd'hui entre un philosophe et un homme religieux. Rien n'arrête plus les progrès de toute philosophie, rien n'arrête plus les progrès de la société politique, rien n'arrête plus l'humanité en un mot dans sa marche , que cette fausse distinction. Voilà pourquoi nous ne croyons pas avoir perdu notre temps en la sapant comme nous venons de le faire.

Cette distinction détruite, il ne sera plus permis à un homme de nous dire : « La philosophie est une chose, la religion une autre. Quant à moi, je suis philosophe, je suis une raison pure , je représente la réflexion , je suis l'abstraction pensée ; »

Se BB L^É€LBCTISHB.

Oa bien : « Je ne me décide pas sur les questions religieuses. Je laisse cela aux prêtres constitués et au peuple. Je tire humblement mon chapeau aux prêtres, et je laisse le peupk croire ce qu'on lui enseigne ; »

Ou bien encore : « Je ne me décide pas même entre Haton etÉpîcure, entre Pythagore et Pyrrhon. La philosophie, à toutes les époques, reproduit toujours quatre grands systèmes, y compris lé scepticisme. Je prends un peu dans tous ces sysH tèmes ; je mange à tous les râteliers, je suis éclectique. »

A un tel homme on répondra : Tant pis pour vous , car vous n*^tes pas philosophe. La philosophie est la pensée, il est vrai, mais la pensée entée sur un sentiment. Les grandes pensées viennent du cœur. Montrez-nous donc que vous êtes sentiment en même temps que pensée. Vous prétendez être par vous-même, à titre de penseur, de même que certains artistes de notre temps prétendent être par eux-mêmes à titre d'ar4istes. Vous vous trompez comme eux. Si vous ête^ philosophe, vous êtes le serviteur de rhiunanité. Vous pense; par elîe'et pour elle.

§ VIII

Histoire de réclectisme. Potamon d'Alexandrie et Juste Lipse sont les deux seuls éclectiques systématiques avant M. Cousin.

Ainsi donc, à la fin de ces considérations où nous avojis cherché c|e bonne foi ce que c'est qu'un philosophe , nous arrivons, par toutes les voles, à ce résultat , que Tidée même d*un philosophe véritable est Fidée d'une force (sentiment et pensée) , force unie à l'humanité de toutes façons, comme eflFet et comme cause, qui naît au sein de Thumanité, résume implicitement Thumanité antérieure, se meut dans Thumanité, et n'agit que pour l'humanité.

Donc réclectisme systématique, étant la négation même de la philosophie, est logiquement une absurdité.

On pourrait définir le philosophe qui serait vraiment édec^

PB L'BCLBCnSMB* Si

tfiqfiie , le philosophe de riinmobilité et de Tapatiile» le philosophe du fait et du statu quo. Ce serait à la Ihnite un être cémplétement indifférent et tout-à-fait inerte.

Mais, encore une fois , peut- il y avoir de pareils penseuris? Je le demande, où sont dans Thistoire, où sont les éclectiques ? où sont les hommes qui ont cuiliv^ Téclectisme comme une méthode, comme une philosophie ? Je ne les vois pas, on dahioins i|s sont en si petit nombre, et ont laissé si peu de traces de leur passage, qu'ils méritent à peine d'être dtés.

Il y a en à certaines époques, dans des moments de transition, entre une pensée et une autre, entre un mouvement de l'humanité et un autre , en un mot entre un système et un antre, des hommes qui n'ont pas voulu avoir de syslèihej qui n'avaient de goût ni pour le passé ni pour l'avenir, ni pour ce qni avait régné, ni pour ce qui allait régner, des hommes dépourvus à la fois de tradilion et d'idéal. C'étaient tout simplement des érudits. Mais ils s'occupaient des matières phil(D^t>hiques ; ils se dirent , ils se crurent philosophes , et ils s'appelèrent éclectiques.

Cela est arrivé deux fois dans le développement de la philosophie, depuis Socrate jusqu'à nous; et nous avons aujourd'hui un troisième exemple de cette prétendue philosophie qui consiste à se cramponner au présent , et à ne cbercher, da reste, la philosophie que dans les livres, au lieu de suivre l'Idéal en s'inspirant de la vie antérieure de l'humanité et dé ses souffrances présentes.

Cela, dis-je, est arrivé deux fois , d'abord à la fin delà citilisalion païenne, quand le Christianisme était déjà semé au sein de l'humanité et allait bientôt surgir. Un homme alors , nn professeur d'Alexandrie , imagina de soutenir que la l>hilosophie était toute faite, et qu'il ne s'agissait quç.ide la déterrer dans les livres. Les historiens racontent que t^ïotin aimait à écouter les conversations de ce discoureur, nommé Potamon ; c'est qu'apparemnoent il lui trouvait de l'esprit et du génie : mais assurément Plotin, qui fut si religieux et si dogmatique» ne fit pas son profit de la méthode de cet éclêctiqae« Piotin chercha ailleurs, il chercha l'avenir, comme les

2S3 DE L^ECLECTISME.

chrétiens. Il vonlat une religion, chose dont le monde avait besoinP, et non une philosophie de. choix,

La seconde fois qne l'éclectisme parut, ce fut après la Renaissance. On avait secoué la poussière qui couvrait les monuments de la civilisation gréco-romaine; on crut pouvoir se reposer de cet énorme labeur, et en tirer immédiatement le fruit. On se dit donc : La philosophie est faite, emparonsnous-en. Et les uns se firent platoniciens, d'autres péripaléliciens; d'autres unirent dans leur symbole Platon et Aristote; d'autres encore se déclarèrent pour Zenon et le stoïcisme, et d'autres pour Epicure ou pour Aristippe. Dans les sciences proprement dites , ce fut la même chose ; l'un tenait pour l'hypothèse de Parménide, Taulre pour l'opinion de Thaïes. C'était une sorte de déguisement de bal masqué, où des érudits s'amusaient à prendre les costumes des anciens philosophes, comme pour se payer de la peine qu'ils avaient eue à les retrouver, à les nettoyer, à les raccommoder de leur mieux. Un de ces doctes personnages alors, voyant cette mascarade, la compléta en prenant pour lui le rôle de l'éclectique d'Alexandrie qui avait autrefois soutenu que toute philosophie était dans les livres. Mais le savant Juste Lipse ne fut pas plus écouté que ne l'avait été Potamon. La philosophie ne prit pas cette voie. Juste Lipse éclectisait encore que Descartes était né. Descartes fut un philosophe. Juste Lipse n'en fut pas un : c'est que Descartes répondit d'une certaine façon, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'appel de Luther, et prit ainsi racine dans l'humanité de son temps, tandis que Juste Lipse avait eu le tort, lui qui vivait au même temps que Luther, de rester indifférent entre le papisme et la réforme.

Hors de ces deux époques , je ne vois pas de philosophe , de penseur, qui se soit jamais confessé éclectique. Il y a bien des penseurs qui ont été embarrassés en se voyant au milieu des écoles diverses qui régnaient autour d'eux; mais ils n'ont pas été pour cela méthodiquement éclectiques, c'est-à-dire fondamentalement indifférents à toutes ces écoles , à toutes ces tendances. Chacun d'eux a eu le sentiment net et pur de ce qu'est véritablement la philosophie , une croyance unitaire et

DE L ECLECTISME. 55

dogmatique. Chacun d'eux a donc rapporté la vérité à sa source, tout en se demandant, avec plus ou moins de trouble et d'anxiété, d*où venaient tous ces ruisseaux divergents qui couvraient la terre autour de lui. Chacun d'eux s'est dit : « Où est le fleuve? Sans doute tout cela appartient au fleuve , mais où est le cours principal du fleuve? dans quelle direction conlinue-t-il? où est sa source, et où son embouchure? Ce méandre de canaux divers nous égarerait toute une éternité , ' si nous voulions tous les parcourir. S'amuse qui voudra à les visiter pour les visiter ; moi, je cherche ma route, et veux continuer le voyage. »

Ainsi , par exemple , Cicéron est éclectique. Cela veut dire qu'il n'a pas une philosophie originale adéquate aux connaissances de son temps ; il le sait bien lui-même. Mais demandez-lui si , tout considéré , il n'y a pas une philosophie dogmatique , unitaire , et s'il y a plusieurs corps de philosophie qu'il mette sur la même ligne ; il vous répondra qu'il n'y a de philosophes véritables que ceux qui marchent sur la piste de Socrate et de Platon : Plebeii philosophi qui a Socrate et Platone, et ah eorum familia, dissentiunt. Cicéron n'est donc pas éclectique méthodiquement. C'est un demi-philosophe , un platonicien embarrassé : il ne voit pas bien comment le Platonisme ne peut pas parvenir à relier les schismes et les écoles qui divisent la philosophie; mais il professe, malgré tout, que la philosophie est dans cette route. C'est qu'il est réellement lui-même dans la vie. N'est-ce pas en eflet une sorte d'oracle que cette parole de Cicéron que nous venons de citer? Il reconnaît virtuellement l'existence d'une philosophie unitaire ; il est vrai qu'il ne l'embrasse pas encore. Il n'a pas la lumière, mais il sait le point du ciel d'où elle viendra. Il indique Platon comme la source vivante : c'est qu'il est précisément entre Platon et le Christianisme ; il sait ce qui du passé se développera, ce qui vivra un jour, ce qui vit déjà ; et il pressent à l'avance le Christianisme, qui sera dans la voie de Platon.

Qu'un siècle encore ou deux s'écoulent , et voilà de nouveaux éclectiques au même titre que Cicéron. Ce sont certains Pères de l'Eglise, tels par exemple que S. Justin et S. Clément d'Alexandrie. Ils ont parcouru toutes les écoles ,

54 UB L*£CLECTI8MB.

étudié tomes les philpisophies ; ils sont éclectiques ; mais comment le sont-ils? Ils le sont en ce sens qu'ils voient la convergence de toutes ces philosophies vers une philosophie unitaire , dogmatique , la sainte philosophie , comme ils nomment le Christianisme. « Ce que j'appelle la philosophie., dit » â. Clément ^ ce n'est ni celle des stoïciens en particulier , » ni celle des platoniciens , ni celle d'Epicure , ni celle d'Aris- » tote; j'appelle philosophie tout ce que ces sectes diverses ont )) dit de bon pour nous former à la justice et à la piété. IÇout » cela réuniformele trésor de la philosophie, (StromatAihA.)» — Bien des gens ignorent, dit S. Justin, ce que c'est que )> la philosophie , et pourquoi elle est descendue vers les hom- » mes. En effet, s'ils le savaient, ils ne seraient ni platoniciens, » ni stoïciens , ni péripatéticiens , ni rationalistes purs , ni » disciples dç Pythagore ; car toute cette science de la philo- » ^ph\e est une y et aboutit au même résultat. (Dialog, ctim » triph.)ln — «Si quelqu'un, ditLactance, ramassait toutes » les véri tés. ëparses chez tous les philosophes, et n'en faisait » qu'un jçorps , cet h9mme n'aurait pas des sentiments diffé- » rents.des nôtres. Mais c'est ce que l'on ne peut faire sans » être déjà instruit de la vérité, (bivin. ïnstit. ïib. VII , c. 2.)» Est-il possible dç mieux marquer la convergence des sectes philosophiques de la Grèce vers la philosophie nouvelle qui allait régner .sur le monde? Je pourrais citer vingt autres passages des Pères où le même sentiment se montre. Est-ce là de l'éclectisme ? Oui , mais comme celui de Cicéron ; c'est de l'éclectisme avec une doctrine. Seulement la doctrine des Pères est patente , tandis que celle de Cicéron se réduisiait à une affirmation , à un sentiment vrai du passé et de l'avenir. Les Pères voient clairement ce que Cicéron ne voyait qu'à travers deux ou trois siècles d'éloignement.

Le Christianisme venu, l'éclectisme consista dans cet immense travail d'élaboration qui engendra tant de sectes chrétiennes, y compris leurs adversaires mêmes les p!us déclarés, gnostiques, néoplatoniciens, ou autres, qui, tout en combattant la religion nouvelle , n'en furent réellement , à un point 4e vue supérieur, que des sectes. Mais là plus que jamais règne une affirmation, une doctrine. Si Plotin , si Por-

DE L'ifCLBGTISMB. SK

phyre, relèvent devant le Christianisme le drapeau de la philosophie , c'est qu'ils sont aussi affirmatlfs, aussi dogmatiques, aussi croyants, aussi inspirés , oserai-je dire , que les chrétiens eux-mêmes. Si l'empereur julien , leur -dlçciple , essaie de reconstituer le Paganisme , c'est qu'il y croit d'une certaine façoii ; c'est qu'il a retrouvé une foi vive , ardente , fanatique , pour les vérités qu'il aperçoit ol)scurément aous les symboles du polythéisme : quel homme, en effet, fut plus croyant, plus crédule même que Julien ? Ce n'est donc qu'un grossier abus de mot , je le répète , qui a fait appeler en particulier éclectique l'école d' A mmonius etdePlotin, comme si cetié école avait embrassé l'éclectisme systématique. Cet abus vient de ce que, comme je l'ai montré qiilleurs ()), il y eut un moment dans le monde où la synthèse nouvelle qui allait se faire paraissait pouvoir indifféremment se rapporter à la tradition de plusieurs peuples différents, l«s Grecs, les Orientaux , les Juifs. Ce fut la tradition juive qui l'emporta. Mais , avant son triomphe défmitif , la Grèce tenta un dernier effort pour conserver dans le monde l'initiative qu'elle avait eue jusque là. Au nom de la Grèce , transportée à Alexandrie, Ammonius eut l'idée d'une synthèse, ce qui est bien différent de l'idée de l'éclectisme systématique. Puis de lui sortirent à la fols un courant qui allait vers l'avenir par la tradition juive, un coûtant qui allait vers l'avenir par la tradition grecque. Ce double courant se marque parfaitement dans ses disciples, Orlgène le chrétien d'un côté , et Origène le païen , ou plutôt Plotin , .de l'autre. Voilà d'où vient l'erreur de cette dénomination d'éclectiques donnée aux néoplatoniciens. Au surplus, cette vérité est si évidente qu'elle est accordée aujourd'hui par nos adversaires- mêmes. « On a accusé , dit M. Cousin , l'école » d'Alexandrie d'avoir abouti au syncrétisme : loin de là , elle » a le caractère décidé et brillant de toute école exclusive; et il » y a si peu de syncrétisme en elle, qu'> l n'y a pa^ "beaucoup à'C' » clectisme; car ce qui la caractérise est la domination d'un point » de vue exclusif des choses et de la pensée. (Cour«,t. i. )» Cherchons donc , cherclions encore plus loin des éclectiques

(i) Toy. Tarticle Ammoniut dans VEncjrciopédie NouveUe,

50 DE l'Éclectisme.

systématiques , si nous pouvons en trouver. Mais pour cela il nous faudra passer certainement par-delà tant de discussions religieuses , tant de schismes , tant d'hérésies , où jamais ne prit place cette prétendue méthode de philosopher, puisque, avant tout, le fonds de la philosophie, le fonds religieux était accorde par tous les adversaires , et qu'on- ne se battait que sur les conséquences. Passons donc bien des siècles , et voici Montaigne par exemple. Quel plus grand éclectique que celuilà? Il a lu toute Tantiquité , et il la sait par cœur ; il la cite àr tous propos, il en vil. Est-ce un éclectique? Non; c'est un sceptique , et il le sait bien. Il fallait être sceptique à son époque , et il le fut.

Enfin, nous avons vu plus haut comment Diderot se disait, lui et son siècle , éclectiques ; mais tout le monde sait ce que c'est que l'éclectisme de Diderot et des libres penseurs de son temps !

Tout compte fait, je ne vois donc, avant M. Cousin et Técole qui de nos jours prend le litre d'écleclique , que deux hommes qui aient sérieusement préconisé l'éclectisme comme une méthode de philosopher. C'est, je le répèle, Potamon qui enseignait à Alexandrie, et Juste Lipse.

Juste Lipse, si docte en tout ce qui concernait l'antiquité , le savait bien , que ce Potamon d'Alexandrie était réellement le seul éclectique systématique qu'eût produit l'antiquité. Aussi avec quel enthousiasme ne salue-t il pas son unique prédécesseur dans l'art de l'éclectisme : « .Vous paraissez » enfin, s'écrie-t-il , ô le plus excellent des philosophes! vous » êtes véritablement entré dans la seule vole qui puisse con- » duire au sanctuaire de la vérité... O méthode trop tard dé- » couverte , ou trop tard mise au jour, quand elle aurait dû » précéder toute autre méthode : Ades, ades, optime philo- » sophantium! Viam ipsam ingressus es ad penetralia illa » veri.., O tarde repertum aut editum quodprimitus opor- » tebat, (Lips. Manuducdo ad philos, sloicam, lib. I, dis- » sert. S.) M Examinons donc un moment ce que furent Potamon et Juste Lipse, et ce qu'ils valent dans le développement de l'esprit humain.

L'histoire de Potamon est fort brouillée : on est assez in-

DE L^ECLECTISME. 57

certain sur le temps précis où il vécut; on ne sait rien de sa vie , et rien de sa philosophie. Nest-ce pas un motif pour conclure que sa méthode ne produisit pas de grands fruits ? Trois auteurs ont parlé de lui, Diogène de Laërte, Suidas, et Porphyre. Suidas dit de lui qu*il vécut avant et sous le règne d* Auguste {itpl xcù (j.tr 'AwyovffTov). Mais c'est certainement une erreur ; car Diogène , qui écrivait au commencement du troisième siècle de J.-C. , dit que l'école éclectique de Potamon était toute nouvelle de son temps : Nunc verô nuper {^xtSs itpo o>tyov) etiam Eclectica secta introducta est a Potamone Alexandrino , quœ seligit et excerpit placita e singulis sectarum. Peut-être, dans Sjidas, faut-il lire Alexandre^ c'est-à-dire Alexandre-Sévère , au lieu d'Auguste; car, suivant ce que dit Diogène , Potamon a dû vivre sous cet empereur. Quoi qu'il en soit-, ce que nous avons de plus explicite sur le père de l'écleclisme systématique , c'est une phrase de Porphyre dans la Vie de Plotin. « La maison de Plotin , » dit Porphyre, était pleine de jeunes garçons et de jeunes » filles. C'étaient les enfants des citoyens les plus considérés » par leur naissance et par leur fortune. Telle était la con- » fiance qu'ils avaient dans les lumières et la vertu de ce » philosophe , qu'ils croyaient tous n'avoir rien de mieux à » faire en mourant que de lui recommander ce qu'ils laissaient » au monde de plus cher. De ce nombre (ivrovrotç) fut Po- » tamon, que Plotin se plaisait à entendre sur une philo- » Sophie dont il jetait les fondements , ou plutôt sur une phi- » losophie qui consiste à fondre plusieurs systèmes en un. » Diderot , qui cite ce passage , remarque avec raison que celte expression de ce nombre peut se rapporter également aux pères ou aux enfants. Il est probable qu'elle se rapporte aux pères , et que Potamon était déjà un vieillard du temps de Plotin ; car puisque Diogène , qui écrivait , à ce que l'on croit, vers l'an 2ii , dit que Potamon venait tout récemment d'introduire sa méthode d'éclectisme , il s'ensuit que ces essais de Potamon devaient remonter environ à l'époque où naquit Plotin , dont on place la naissance en Tan 205.

Ainsi il y a eu un philosophe à Alexandrie qui « choisissait » et prenait ce qui lui convenait des différentes sectes philo-

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» sophiques, pour en faire un système, » on ne sait diaprés quel principe : voilà ce que la phrase de Diogène nous apprend. Il y a eu un philosophe qui avait imaginé , comme méthode de philosopher , de « prendre plusieurs systèmes et de les fondre » en un ; » et Plotin se jplaisait à Tenlendre : voilà ce que nous apprend la phrase de Porphyre. Nous n'avons rien dejplussur Potamon; pas d'autre trace de son existence. Seulement , nous sommes bien sûrs que Plotin, qui aimait sa convei*sation, ne se fil pas pour cela son adepte , et que le néoplatonisme de Plotin et de ses successeurs n'a aucun rapport avec Téclectisme de Potamon. Le peu de mots que renferme sur ce sujet le Jlfanuel de l'histoire de là philosophie del'ennemann, publié par M. Cousin, est d'une justesse parfaite : « La plupart des platoni- » ciehs du troisième siècle, dit Tennemann, étaient en. même » temps des éclectiques, mais non pas toutefois à la manière » cle Potamon d'Alexandrie , qui , tout en extrayant ce qu'il y » avait de mieux dans chaque système , prétendait en former » un système à part , sur lequel nous n'avons pas de rensei- » ghements. C'est à tort qu'on a voulu déduire de cet essai » isolé le néoplatonisme des Alexandrins. »

Quant à Juste Lipse , l'admirateur et le successeur de Po« tamon dans l'art éclectique , nous sommes à même de le caractériser autrement que par conjectures. Voici oh résumé ce qu'en disent les biographes. C'était sans contredit un homme d'un esprit vaste*, profond même , et doué en même temps du talent de la forme. Il brilla dans son siècle comme écrivain et comme professeur , stylo et lingua , ainsi qu'il le dit luimême, sans trop de modestie, dans son épilaplie. Il professa avec applaudissements à léna , à Leyde , à Louvaln. Il avait commencé à parier du haut d'une chaire à l'âge où les autres enfants soht encore au collège. Le monde était alors divisé entre le Catiiolicisme et la Réforme : Juste Lipse , égaré dans le dédale des livres , et enivré de son importance et de l'éclat de sa parole , ne comprit pas d'abord qu'il fallait se décider sérieusement en faveur d'une des deux religions. Mais la question qui divisait le monde était plus forte que lui : aussi vit-on tour à toiir cet éclectique passer, avec une sorte de frénésie qui venait de sa faiblesse et de sa versatilité même ,de

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Tun des deux partis à Tautre : catholique à Rome , lutliérien à léna, calviniste à Leyde , il redevint catholique à Loiivain. n finit par écrire en faveur de l'intolérance; il engagea les princes « à exterminer par le fer et le feu ceux qui sont d'une » antre religion que celle de l'Etat , afln qu'un membre périsse » plutôt que tout le corps. ( Traité de la Politique, ) » Après son dernier changement, il se montra extérieurement fort dévot; et toutefois ses contemporains ont douté que sa piéié fût véritable. 11 écrivit VHistoire de Notre-Dame de Hall comme on l'aurait écrite dans les siècles de la plus grossière ignorance ; il adopta sans examen les fables les plus ridicules, les traditions les plus incertaines; et, ce chef-d'œuvre fait « U consacra sa plume d'argent à cette chapelle. En mourant,^ il ordonna à sa femme d'offrir sa robe fourrée de professeur ^ l'autel de la Vierge dans une église de Louvain. Sa féounc offrit effectivement ce singulier présent ; mais comme il ne pouvait servir de rien à celte chapelle, on la vendit à un savant du temps , qui s'en servit depuis en mémoire de Lipsc.

En toute autre occasion , nous détournerions les yeux de ces détails, par pitié, et par piété envers la mcmoûe d'un homme qui a rendu de grands services comme érudit. MaJis il faut montrer où conduit l'éclectisme philosophique, quand le monde en est à des combats comme celui de Luther et de la papaaté.

Il est juste que nous ajoutions que Lipse , tout en proclamaii^t Téclectisme systématique comme méthode de philosophie, s'attacha cependant à une philosophie particulière , celle des stoïciens. Il fut donc infidèle à cette méthode même qu'il proclamait comme la seule voie qui pill conduire au sanctuaire de la vérité. En somme , ce fut un lettré , un des triumvirs da monde érudit de son temps avec Gasaubon et Scaliger ; ce ne fat pas un philosophe. « Juste Lipse, dit encore excellem- » ment le Manuel deTennemann, devint un habile inlcrprète » de la philosophie sloîque, sans être, à proprement parler, plii- » losophe ; et il lui manqua, pour être un vrai stoïcien pratique, » la constance, ainsi qu'il Ta déclaré lui-même dans ses écrits. » Mais cette inconstance de Juste Lipse , cette versatilité qu'il porta dans la politique comme dans la religion ou la philo-

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Sophie , n*était-elle pas en parfait rapport avec son principe de récleclisme systématique ? Un homme constant et stoïcien par nature n*aurait jamais adopté ïindifférentisme comme méthode; et réciproquement combien une pareilie méthode , une fois dans la tête d'un homme , lui permet de vacillations dans sa vie politique , de changements de partis, de cavillations en tout genre , et de honteuses trahisons !

J'en suis donc fâché pour Téclectisme systématique , mais en me fondant sur les deux seuls exemples que Thistoire, antérieurement à notre temps , nous ait transmis de véritables sectateurs de celte méthode , je serais porté à'dire , ce que j'ai déjà au reste démontré par le raisonnement , que l'éclectique est le contraire d'un philosophe. Le philosophe est un croyant, même quand il se proclame, comme à certaines époques, incrédule , sceptique, athée : l'éclectique est un homme indifférent par nature. Le philosophe est un homme constant ; il y a toujours en lui du stoïcien , parce qu'il est constant dans sa foi et dans ses opinions , et qu'il croit , non pas en lui , mais , comme les stoïciens , dans le Dieu qui habite en lui : l'éclectique est un homme inconstant , versatile , toujours tourné à ce qui triomphe actuellement dans le monde. Enfm , le dirai-je , l'éclectique systématique est un savant qui parle plutôt la philosophie qu'il ne la cultive. Supposez un homme obligé d'enseigner la philosophie dans une époque de confusion comme celle de Potamon , ou celle de Juste Lipse , ou la nôtre , avant d'avoir pu se faire par lui-même , par les douleurs et les enseignements de sa propre vie , une philosophie : il se passionnera pour la gloire de tous ces philosophes dont sa voix fait retentir les noms ; il voudra les égaler tous , les surpasser même, émulation très légitime sans doute : mais leur désaccord l'embarrasse , faute de principes qui lui appartiennent ; il ne sait vraiment auquel entendre ; il passe de l'un à l'autre , et porte tour à tour leur costume ou plutôt leur livrée , comme ces savants de la Renaissance dont je viens de parler ; un beau jour enfin , il s'avise , la lumière a percé la nue , il se fait éclectique par système.

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