DEUXIEME PARTIE
DE l'Éclectisme systématique de^mm. cousin
ET JOOFFROY.
Origine de l'école éclectique actuelle.
Je passe à l'objet de la seconde partie de cet écrit, l'école éclectique de MM. Cousin et Jouffroy. Quant à cet éclectismelà , il ne se perd pas pour nous dans la nuit des temps : nous l'ayons vu naître , se poser, se professer, se propager; et nous pouvons aujourd'hui , à notre aise , en contempler les efi'ets. « Il y a environ vingt ans , dit un disciple de cette école dans » l'article Eclectisme de V Encyclopédie des gens du monde , » que l'éclectisme fut proclamé par M. Cousin comme devant » être la philosophie du dix-neuvième siècle. Depuis son origine, » l'éclectisme a joui d'une fortune très brillante. Ni les applau- » dissements du public , ni les distinctions honoriHques du » gouvernement, n'ont manqué à ses représentants principaux. » A partir de i830, il est devenu, non pas la philosophie de TË- » tat y ce qui , en supposant que la chose eût été possible , » l'eût rendu à jamais odieux , mais la philosophie de l'Uni- » versité de France. » Puisque l'éclectisme est , à ce qu'on nous assure, la philosophie de l'Université de France, et
62 DE L'éCLECTISMB.
même un peu, sans qu'il y paraisse, la philosophie de TËtat depuis 4830 , nous voilà bien forcés, en vérité, d'examiner si rUniversité et TEtat se trouvent avoir, depuis '1850, une bonne philosophie.
La première chose à chercher , c'est l'origine des idées et des sentiments qui ont conduit MM. Cousin et Jouffroy à embrasser cette méthode. Rien ne donne mieux l'explication d'un mouvenient philosophique , q^uel au'il soit , que de préciser exactement son point de départ, l^mis avons déjà eu occasion, dans un recueil périodique (la Revue encyclopédique) ^ de noi;i& expliquer sur l'origine de l'éclecM^e ; qu'on nous permette donc de répéter en partie ici ce que nous disions à ce sujet il y a déjà quelques années.
« On sait que la révolution et l'empire ayant rompu toute la tradition du passé, et l'empire s'étant mis en réaction contre la philosophie du dix-huitième siècle , TEcole normale participa de cette réaction, et devint comme un séminaire où Ton s'efforçait de cultivei; les ^ng;ues , la li^érature , et les matières philosophiques pour elles-mêmes, et indépendamment de la vie politique et sociale. Il s'agissait de former des rhéteurs ou des dialecticieps , comme à l'Ecole polytechnique des Ui^nie^rs ou des officiers d'artillerie, (.e génie de Napoléou ^it de fragmenter les hommes pour en faire des instruments; tout^ ses institutions allaient là. (^'époque d'ailleurs était favorable : on se prosternait alojcs devant le principe de la division du trse vail; dansVinitiuitrie, l'idéal eût été de faire desiiommes qui auraient eu une merveilleuse capacisté à percer un trou d'aiguille, et qui n'en auraient pas eu d'autre.
» La psychologie devint donc à l'Ecole normale ce qu'était à l'Ecole polytechnique le calcul différentiel. Le génie des phi^ losophesdudix-huilième siècle n'entra pas dans cette école : û fut consigné à la porte. De tous les penseurs qui avaient donné à la France une si grande initiative, on ne voulut connaître à l'Ecole normale qu'un seul homme , un honuie spécial, Conditlac Voltaire, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rousseau , n'y paraissaient pas de grands philosophes. Et , je le répète , ce n'est pas à un dessein prémédité , à ime volonté particulière , qu'il faut attribuer ce délaissement de la philo-
DE l'Éclectisme. 05
Sophie pour la psychologie ; hors de TEcole normale, c'était la ttiêmè chose.
» £n faisant exception de quelques hommes profondément igfnorés pendant leur vie , tels que Saint-Simon , on peut îdire qu'en Fraïice la philosophie est descendue au tombeau avec Voltaire et Housseau , toîderot et Condorcet. Après la révolution française , en effet , leurs successeurs n*ont plus été que deï Idéologues. Il a existé une science appelée idéologie , ou , comme d'autres rappellent, psychologie, une science particulière , qui tient sa place dans Tordre des connaissances huitaines , comme la physique ou là physiologie ; mais il n'y a plus eu de philosophes. Comment Napoléon nommait-il les hommes qui de son temps semblaient , par la nature de leurs travaux , occuper la place des philosophes du dix-huitième siècle? comment ces hommes se nommaient-ils eux-mêmes? des idéologues. Et plus tard« sous la restauration , si Ton examine avec attention Tinllnence réelle et la nature des travaux philosophiques de cette époque, on verra, dans ceux qui prennent le titre de philosophes , des psychologues , des littérateurs, des historiens, des traducteurs de phîlosophies anciennes ou modernes , mais non pas des philosophes.
» Au dix-huitième siècle, le domaine delà philosophie était immense. La France, comme le reste de l'Europe, étant encore soumise au régime théolô'giqne et féodal , toute idée qui de près ou de loin attaquait ce régime, fût-elle vraie ou fausse, raisonnable ou absurde , prenait par cette tendance seule une grande importance. Un lien secret s'établissait entre toutes les idées novatrices; et tout effort pour détruire la constitution tbéologique et féodale était de la philosophie. Voilà l'ère des philosophes; mais sous l'empire leur règne était passé. La partie critique de leur œuvre était accomplie, et il ne s'agissait pas encore d'en développer la partie organique. Le grand travail philosophique paraissait donc suspendu ; oh s'occupait seulement des sciences particulières.
» En opposition donc aux idéologues sectateurs de Gondillac, l'école officielle chercha à l'étranger quelques innovations avec lesquelles elle pût combattre ce qu'elle appelait la philo*
64 DE l'éclectisme.
Sophie du dix-huitième siècle. M. Royer-Gollard y importa Reid et les Ecossais.
» Voilà tout le secret de cette grande insurrection contre le matérialisme et le sensualisme dont on a fait tant de bruit, et dont ceux qui y ont pris part se sont si magnifiquement complimentés entre eux. En disant cela, je ne veux en aucune manière jeter du blâme sur cette réaction spîritualiste qui a été utile, et à laquelle TEcole normale a contribué; je veux seulement montrer par quelle voie cette école fut conduite à ignorer , à méconnaître et à attaquer la philosophie du dix-huitième siècle.
» Après M. Royer-Collard vint M. Cousin , qui , sur les traces de son maître, commença par enseigner la psychologie expérimentale des Ecossais. Et , je le répèle , grâce à la lassitude de la nation et au dénigrement de Tempire , les grands hommes du dix-huitième siècle étaient tellement abandonnés, et leur inspiration si oubliée, qu'il put, au nom de la psychologie et de Técole écossaise, attaquer tout le dix-huitième siècle philosophique et le nier hardiment , faisant à ses élèves et à lui-même TeAFet d'une originalité toute nouvelle. On eût dit, à l'entendre, que la philosophie commençait en France, et qu'elle y naissait pour la première fois. Mais M. Cousin ne resta pas long-temps Ecossais , il se hâta de passer en Allemagne. L'Allemagne était un pays nouveau à voir, et dont on pouvait tirer de beaux effets. Grâce à cette heureuse flexibilité d'esprit qu'un de ses amis (I) relève comme son trait caractéristique , c( et qui , dit - il , prenant une habitude aussi vite » qu'elle en quitte une autre, se prête à tout,» M. Cousin eut bientôt d'un professeur allemand l'apparence et le langage.
» M. Jouffroy ne suivit pas M. Cousin dans ce voyage. Il le laissa courir fortune à Kœnigsberg et à Berlin. Pour lui, il resta avec l'école écossaise; mais, à quelques années de là, il se rencontra avec lui dans réclectisme.
» L'éclectisme, en effet , devait naître de la psychologie entendue et cultivée comme elle l'avait été à l'Ecole normale.
(i) M. DamîroD.
DE l'Éclectisme. 65
C'était le fruit naturel du germe déposé dans cette école sous Tempirè. Le gouvernement qui dit à M. de Fontanes : « Formez-moi des hommes qui sachent de la logique, de Tanalyse, et qui , fidèles sujets de Tempereur, ne s'occupent de politique et de religion que pour respecter et maintenir ce qui est, » ce gouvernement a engendré l'éclectisme. Formé d'après cette règle, on était logicien , abstracteur, psychologue; on n'était d'aucun siècle et d'aucun temps , on n'appartenait à aucune tradition, on n'en connaissait aucune ; on était surtout complètement indifférent à l'œuvre de la philosophie du dix-huitième siècle et de la révolution : premier caractère de l'éclectisme. Ensuite , comme on avait étudié la psychologie pour ellemême , comme une chose absolue en soi et parfaitement détachée du reste , comme on s'était appliqué avant tout à bien isoler son domaine de celui de toute autre science, il était tout naturel qu'on considérât toutes les sciences et tous les arts comme autant de sphères distinctes entre lesquelles il n'existait aucun lien. Du moins n'avait-on dans l'âme aucun sentiment , dans l'esprit aucune idée qui pût servir de pont entre toutes les parties de la connaissance et de l'activité humaine ; on était nécessairement fragmentaire. •
» Hé bien , c'est cette négation même de toute philosophie que M. Cousin et M. Jouifroy transformèrent en philosophie, vers la fin de la restauration , sous le nom d'éclectisme.
» M. Cousin prononça le mot , M. Jouifroy le répéta. Ce fut ainsi que par des voies diverses ils vinrent; aboutir au même résultat. L'un avait couru le monde , l'autre était resté chez lui ; mais telle fut l'influence de leur point initial qu'ils durent se rencontrer et s'accorder dans l'écleclisme.
» Un psychologue, et surtout un psychologue de notre temps, est un homme qui n'a ni tradition ni but; en cela il ressemble à un chimiste ou à un physicien. Sans doute il peut, ^comme Condillac ou M. de Tracy, accomplir un travail en accord parfait avec la philosophie d'une époque ; et sous ce rap-' port il prend rang parmi les philosophes : mais il n'est pas philosophe au seul titre de psychologue. Demandez à un psychologue quelle est sa tradition : il n'en a pas , et il ne soup*
06 DE l'Éclectisme.
çonne pas même qu'il soit besoin d'en avoir une. Demandez-» lui quel travail accomplit aujourd'hui Thumanité : il ne s'imaginerait jamais que la détermination de ce travail fût l^objet de la philosophie.
» Si donc un tel homme, après avoir long-temps exercé son esprit et sa dialectique sur les questions qu'il regarde comme conslituant à elles seules la philosophie , sort un jour de son sujet habituel pour contempler le monde et la politique ; s'il vient à s'occuper de toutes les questions saisissantes de la science sociale » qu'arrivera-t-il ? Froid, glacé, indifférent » il contemplera tous les systèmes, et affectera de n'être d'aucun pour paraître supérieur à tous ; il critiquera tous les partis , et restera immobile, incapable d'agir, ne sentant ni le passé ni l'avenir.
j» Voilà la disposition originelle, la préparation de ccxuir i si je puis m'exprimer ainsi , qui a engendré Téclectisive. Il s'est trouvé des hommes qui avaient étudié la psychologie, et qui étaient restés étrangers au mouvement du siècle, jétrangers à l'histoire ; des hommes qui ne procédaient pas dç l'esprit émancipateur du dix-huitième siècle ; des hommes pour qui la révolution française n'était pas plus que tout autre événement historique ; des hommes façonnés dans l'école officielle et réactionnaire de Fempire.
» Ces hommes ainsi faits , ces hommes sans tradition , sans racines spirituelles dans le passé, se trouvaient placés entre la philosophie du dix - huitième siècle et Fécole théologique. N'ayant pas par eux-mêmes une pliilosophie, et habitués à considérer la philosophie du dix -huitième siècle comme du matérialisme , précisément parce qu'ils ne l'avaient comprise qu'en psychologues, ils prétendirent intervenir généreusement entre le sensualisme et la théologie : ils se firent spiritualisies, mais spiritualistes rationalistes; et ils appelèrent cela de l'éclectisme.
» Ils se trouvaient placés entre rancieti régime et la révolution : ils ne se décidèrent ni pour l'un ni pour l'autre , mais tâchèrent de s'arranger avecl'un et avec l'autre ; ils appelèrent encore cela de l'éclectisme.
» Ils se trouvaient plaeés entre la monarchie et la républi-
»fi l'ëclectismb. 07
^PM ; ils Qrent une théorie de ces deux gouvernements accouplés, et ils appelèrent encore cela de Téclectisme.
» Et voyant qu'ils avaient un mot qui s'adaptait merveilleusement à leur situation en tonte chose -, ils prétendirent que ce mot à juî seul était une philosophie.
j» L'éclectisme moderne résulta ainsi des opinions qui se débattaient autour de lui , et fut le produit des circonstances.
» Il y eut aussi des éclectiques dans l'antiquité , du moins on leur a donné ce nom ; mais quelle différence ! La philosophie alexandrine était une philosophie; le néoplatonisme était un système.
» Vers la fin du second siècle , les disciples de Platon voulurent conquérir à leur doctrine agrandie toutes les croyances, toutes les religions. Ils se firent conciliateurs , éclectiques. Mais ijs ne se tinrent pas pour cela dans une neutralité impuissante; ils ne prirent pas la nullité pour la philosophie; ils ne se bornèrent pas non plus à choisir dans les différentes sectes les opinions qui leur paraîtraient les meilleures. L'éclectisme antique , au contraire , avait la prétention d'être la vraie , l'universeliç religion. Ammonius , son ifondateur ^ essaya ce qu'il y a de plus grand au monde : il entreprit d'expliciter toutes les religions et toutes les philosophies » et de les réunir en un commun symbole. L'Orient lui paraissait la source de tonte doctrine. Hermès chez les Egyptiens , Platon chez les Grecs, étfiient les deux principaux initiateurs qui avaient infiltré en Occident les idées orientales ; avec eux donc on pouvait remonter à la source de toutes les sectes qui se partageaient le monde gréco-romain , et concilier ainsi toutes ces sectes. Mais il fallait restaurer Tant'que et primitive philosophie dont toutes les croyances et toutes les superstitir ns n'étaient que des émanations et des débris. Il l'entreprit ; il s'expliqua sur l'univers , sur la Divinité , sur Féternité du monde» sur la nature de l'âme, et sur toutes les questions que le sentiment religieux soulève au cœur de Thomme. Puis il interpréta, il expliqua les opinions des autres sectes, de maniée qu'elles parurent ne faire que refléter le système des Egyptiens et de Platon. Et sa doctrine ainsi constituée , il en
68 DB L*éCLECTISME.
déduisit une pratique, une morale, une règle de vie (1). Plotin son disciple , Porphyre ensuite , Jamblique successeur de Porphyre, et plus tard Maxime et Proclus, conGrmèrent, perfectionnèrent, défendirent ce grand système, que Julien, leur élève , voulut faire prédominer par la politique sur le Christianisme naissant. Rien de plus systématique donc que Téclectisme ancien , puisque c'était pour ainsi dire la moelle et la substance de tous les systèmes. C'était la doctrine des doctrines , la religion des religions. Polythéisme oriental , indien ou égyptien, Sabéisme de Zoroastre, Paganisme grec et romain , croyances de Pythagore et de Platon , Judaïsme et Christianisme , tout devait s*abîmer et se retrouver dans la philosophie universelle ; tout devait y venir dépouiller ses symboles, ses superstitions, ses souillures ; toutes les traditions, fon^ les dogmes devaient s'y confondre. Encore une fois , c'était une philosophie, une religion : ce fut la religion d'Origène et de plusieurs autres Pères du Christianisme ; ce fut la matière première du Christianisme; ce fut aussi la source de toutes les hérésies. Cet éclectisme-là dura sept siècles avant de se transformer. Voilà de la grandeur et de la puissance.
» Mais c'est parodier un nom que s'appeler éclectiques pour si peu de chose, que ne se décider sur rien.
» Il est vrai , quand M. Cousin commença à parler d'éclectisme, il avait une idée : il sortait de Proclus, qu'il venait d'éditer, et il voulut un jour, à l'imitation des Alexandrins, refondre les systèmes philosophiques , et constituer avec eux
(r) C'est du moins Topinion de Brucker, qui attribuerait volontiers à Ammonius tout ce qui se trouve daus les Ennéades de Plotin, et qui ne verrait dans Plotin, Hérennius, Origène le païen , que des divulgateurs indiscrets de la doctrine quMIs avaient reçue d*Animonius, et qu'ils s'étaient engagés entre eux à tenir secrète: « Ec hoc constat, » arcanam habuisse Ammonium doctrinam sitam^ et ita quoque cus^ » todiendam disciputis tradidisse, eos autem ofjicii immemores tan^ » dem novam philosophiam vulgasse, ( Bnicker, tom. II. ) » Mais Ammonius eut-il réellement par lui-même une doctrine aussi complète que le veut Brucker ? Nous n'avons là-dessus aucun témoignage décisif. .
DE l'Éclectisme. C9
un système plas compréhensif qui les embrasserait tous. Mais cette idée ambitieuse ne fit que traverser sa pensée ; il ne fit rien pour la réaliser. Ses voyages en Allemagne ne tardèrent pas d*ailleurs à le détourner de son impulsion première ; car il trouva là tout fait un autre genre d'éclectisme qui lui donna complètement le change. La métaphysique allemande , se prêtant à rimmobilité politique , avait'pris les devants : Hegel et son école étaient arrivés , de la justification du passé , à conclure la justification du présent. Facile, comme nous Tavons déjà dit , à prendre toutes les impressions , et plus imitateur qu'inventeur, dépourvu en outre de ces solides attachements du cœur, si utiles pour lester et retenir dans la droite voie l'imagination d'un philosophe , M. Cousin ne fît pas difficulté d'emprunter la doctrine de l'école de Berlin ; il quitta rapidement une imitation pour une autre , et , cachant sous le nom d'éclectisme , pris à Proclus et aux Alexandrins, la justification du passé et celle du présent , prises à Hegel , il réussit ainsi à faire deux plagiats d'un coup. C'était donner un faux nom à une fausse doctrine. Quoi qu'il en soit , il se mit à parader avec le mot , et le mot fit quelque fortune ; car il se trouvait à l'usage des politiques qui s'étaient enchevêtrés entre l'ancien régime et la révolution. Plusieurs vinrent donc à son aide , et l'éclectisme se trouva bâclé en quelques mois. Cette philosophie nouvelle , qu'il s'agissait d'élever sur les raines et avec la substance des religions et desphilosophies, vint aboutir à un misérable syncrétisme politique , et se réduire à cette formule : Prenez une dose de monarchie , une dose d'aristocratie , et une dose de démocratie , vous aurez la restauration ou le juste-milieu , et ce sera l'éclectisme.
» L'éclectisme donc ne parut dans le monde que pour devenir le couronnement et le mot d'ordre philosophique de cette école doctrinaire si obstinément attachée à la légitimité , non par goût , non par séduction , mais par impuissance; sans netteté , sans enthousiasme, et sans grandeur; qui , en politique , n'a jamais compris ni la Convention ni Napoléon , ce qui suffirait pour la juger , et qui a attaqué le dix-huitième siècle et la révolution française sans avoir pour excuse le sentiment de la grandeur du passé , ni le près-
70 DE L'ECLECTISME.
sentiment de Tavenir ; qni n'a recueilli de l'héritage de madame de Staël que ses colères de femme contre des colosses; du plus mauvais goût en art et en poésie ; sans idéal comme sans sympathie aucune pour le peuple ; ne connaissant d'ailleurs ni la misère des prolétaires, ni la vie qui fermente au sein de notre époque ; sans reUgion , et n'en sentant pas le besoin*
» C'est ainsi que doctrinarisme et éclectisme sont devenus synonymes. Quant à l'éclectisme en lui-même , il y a longtemps déjà qu'on le sait , ce n'est rien ; ce n*est pas même une compilation. Qu'on nous montre les travaux entrepris par les éclectiques modernes pour accorder et concilier les philosophies elles religions. Sans doute il y a une conciliation po^ sible entre les systèmes. Le Christianisme, par exemple, et la philosophie critique , en s'expliquant , viendront un jour âse comprendre ; et dans le développement successif de Thumanité » il y a un mystère de transformation qui associera ensemble à l'œuvre du Catholicisme l'œuvre de Luther et de ses successeurs. Mais la conciliation entre deux systèmes n'est possible qu'à la condition d'un système supérieur à eux. Ayez donc le sentiment de l'idée supérieure qui doit remplacer deux idées en apparence adverses , et poussez à cette idée. Mais si» au contraire , vous voulez seulement opérer pour ainsi dirç mécaniquement sur deux idées , vous ne réussirez pas à les unir y ou vous ne ferez qu'un amalgame dégoûtant. Avant que l'éclectisme naquit à Alexandrie , il y avait aussi là des hommes qui imaginaient de concilier des systèmes en prenant un milieu, comme on prend une moyenne arithmétique entre des quantités. On appelait cela du syncrétisme. Nos éclectiques de Paris n'ont pas même tenté en grand l'œuvre des syncrétistes d'Alexandrie.
» Qu'ont-ils donc fait ? Nous l'avons déjà dit : Prenez une dose de monarchie , une dose d'aristocratie , et une dose de démocratie, vous aurez l'éclectisme. Voilà la seule formule que nous leur connaissions; qu'on nous en cite une autre. »
DB l'éclectisme. 7t
Variations successives de M. Cousin.
Vers le même temps où nous attaquions ainsi la fausse philosophie q^ se vante dfi régenter aujourd'hui FUnlversité et même l'IÇtat, M. Lermiiuer en faisait justice dans ses Lettrée phUosaphiques adressées à un Berlinois. Il est nécessaire qae nous citions ici quelques pages du chapitre consacré à ré« dectisme.
« A tout homme qui a présenté un système philosophique, » dit M. Lerminier, il faut demander d'abord ce que, dès le » principe , il a voulu faire. Pourquoi vous êtes-vous levé, et i> que Touliez-vous dire?
» Qaan4 M. Cousin monta dans la chaire de M. Royer- » Collard , il y parut sans autre dessein que de développer » l'histotre des systèmes philosophiques. Esprit littéraire , il » ae tourna vers la littérature de la philosophie; imagina- » tion mobile , il quittait facilement une belle théorie pour » une autre qu'il trouvait plus belle encore ; parole ardente , » il fiaisait couler dans les âmes Tintelligence et l'enthou- » siaame de la science. Tel a été M. Cousin : c'est son ca- » ractère de n'avoir jamais pu trouver et sentir la réalité M philosophique lui-même ; il la lui faut traduite , décou- » verte 9 systématisée; alors il la comprend, l'emprunte , et » l'expose.
» l<e jeune professeur commença sa carrière par commen- » ter avec verve l'école écossaise , dont M. Royer - CoUard » loi avait légué l'exploitation, Reld, Smith, HutchesoUi^ » Fergosson , Dugald Stewart; ensuite il passa à l'Allemagne,^ » saisit rapidement les principaux traits de la pliilosophie » morale de Kant, et se fit kantiste : cç furent alors d'éto* » quents développements sur le stoïcisme, le devoir, et la li-< » berté. Pendant l'année 4829 à 4830, renseignement de > M. Cousin rallia la jeunesse , et semblait vouloir la préparei: » aux luttes de Topposition politique : aussi la contre-révo-<
72 DE l'ëclectisme.
» lution, en arrivant au pouvoir, ferma sa cliaire , et relégua »" le professeur dans la solitude de son cabinet. Alors il se » tourna vers Férudition , et se prit d'enthousiasme pour » Técole d'Alexandrie , qu'il personnifia tout entière dans » un homme , dans Proclus. Cette secte philosophique , » qui avait entrepris de lutter contre le Christianisme et » de le faire reculer , sembla à M. Cousin un glorieux sym- » bole de philosophie et de liberté ; il en parlait en ces » XermQs : Hœc fuit scilicet ultima illa grœcœ philosophiœ » secta, quœ, iisdem fere quibus christiana religio tempo- » ribus nata , tamdiu magna cum laude stetit , quamdiic » aliqua super in orbe fuit ingeniorum libertas , quartum » vero jam circa sœculum , non mutata rations , sed mu- » iato domiciliOy exsul ab Alexandria Athenas confugit.». » Cette école lui paraissait la plus riche et la plus importante » de toutes celles de Fanliquilé : Totius vero antiquitatis » phdosopMcas doctrinas atque ingénia in se exprimit ; » et il croyait son étude utile, non seulement à Téruditiou , » mais aux progrès mêmes de la philosophie moderne. Plus » tard, je trouve que IVI. Cousin n'a plus mis si haut la sagesse » alexandrine; voici comment il la caractérisait en 4829: » Sans doute le projet avoué de Vécole d'Alexandrie est i> l'éclectisme. Les Alexandrins ont voulu unir toutes » choses , toutes les parties de la philosophie grecque entre » elles, la philosophie et la religion, la Grèce et l'Asie, » On les a accusés d'avoir abouti au syncrétisme; en » d'autres termes , d'avoir laissé dégénérer une noble ten- » tative de conciliation en une confusion déplorable. On » aurait pu leur faire avec plus de raison le reproche con- » traire. Loin que l'école d'Alexandrie tombe dans le vague » et le désordre qu'engendre souvent une impartialité im- 5» puissante, elle a le caractère décidé et brillant de toute » école exclusive , et il y a si peu de syncrétisme en elle » qu'il n'y a pas beaucoup d'éclectisme ; car ce qui la ca- » ractérise est la domination d'un point de vtie parti eu- » lier des choses et de la pensée. Ainsi cette école que » M. Cousin avait choisie d'abord comme le modèle de Vé- » clectisme , à ses yeux n'est presque plus éclectique ; il l'ac-
>» cuse d'un mysticisme exclusif, malmène assez rudement » son ontologie, sa théodicée; Proclus lui-même , bien qu'il » reste toujours un esprit du premier ordre, n'est plus » ce soutien de la philosophie et de la liberté , dont les » efforts sont généreux et légitimes; le professeur de ^1829 » nous le montre finissant par des hymnes mystiques em* » preints d'une profonde mélancolie , où Ton voit quil » désespère de la terre , l'abandonne aux Barbares et à la » religion nouvelle, et se réfugie un moment en esprit » dans la vénérable antiquité , avant de se perdre à jamais » dans le sein de l'unité éternelle , suprême objet de ses ef- » forts et de ses pensées. £t d'où vient ce changement dans » l'esprit de l'éditeur de Proclus ? C'est que , de 4820 à » i9S9, bien des impressions différentes Font traversé. Après » avoir adhéré exclusivement au rationalisme de Kant, )> après avoir effleuré l'idéalisme de Fichte, M. Cousin ne » fut pas long-temps sans soupçonner et sans reconnaître » que ces deux phUosophies avaient l'ait place à deux sys- » tèmes nouveaux , dont les auteurs étaient MM. Schelling » et Hegel ; de loin , soit^par des correspondances , soit par » des visites de voyageurs , il lui en arrivait quelque chose. » En 4824 , il entreprit un voyage en Allemagne , pendant » lequel U fut enlevé à Dresde par la police prussienne et » conduit à Berlin : on l'avait soupçonné d'être carbonaro » et révolutionnaire. Dans la capitale de la Prusse , vous le » savez , Monsieur , vos compatriotes environnèrent M. Cou- » sin des témoignages du plus noble intérêt ; on s'entremit » pour sa délivrance ; tant qu'il fut captif , on le visita dans » sa prison tous les jours. Par un heureux hasard, notre » voyageur put utOiser sa captivité ; car il entra dans un » commerce journalier avec l'école de M. Hegel ; M. Gans » et M. Michelet de Berlin lui développaient , dans de Ion- » gués conversations, le système de leur maître; ils effa- » çaient de son esprit le kantisme et quelques errements de » Fichte , pour y substituer les principes et les conséquences n d'un réalisme éclectique , optimiste , qui se targuait de » tout expliquer , de tout comprendre , et de tout accepter. » M. Cousin sut tourner à cette philosophie avec sa promp-
74 DB l'éclectisme,
» titiide ordinaire ; il saisit sur-le-champ combien le clian- » gement était capital : il ne sera plus un philosophe oppo- » sant, révolutionnaire, inquiétant pour les puissances, mais » un sage dominant tous les partis » tous les systèmes, et, » par son inépuisable impartialité , donnant des garanties » au pouvoir le plus ombrageux. Aussi , Monsieur , ses » amis de Paris , qui ne pouvaient pas savoir les causes mé- » taphysiques qui avaient influencé Thôte de Berlin , eurent » à s'étonner de quelques changements ; et un journal royan liste, le Drapeau blanc, écrivit que M. Cousin avait » bien prouvé qu'il ne professait en rien les doctrines des » révolutionnaires. Je crois , Monsieur , que depuis cette » époque M. Cousin l'a prouvé bien plus encore. Cependant 3» le séjour de notre professeur dans votre capitale devait M porter ses fruits : en 4826, il publia une collection d'ar- » ticles insérés dans le Journal des savants et dans les Àrn ^ives philosophiques, dont tous ne méritaient peut-être » pas les honneurs d^une résurrection , et qui au surplus » étaient inférieurs à la préface même qui les précédait. » Dans la préface des Fragments philosophiques, M. Cousin » présenta son système , qu'il affirma avoir façonné dès 4818. » J'aurais conjecturé, je l'avoue, que le voyage de 4824 y }» avait contribué en quelque chose , et que le rapport iden- » tique de Thomme, de la nature , et de Dieu, qui commence I» à y poindre, était une importation. La préface des Frag- » ments fut peu goûtée quand elle parut. Cette condensation » d'une métaphysique imparfaite qui se cherchait elle-même, » et n'était pas maltresse de sa langue , étonna sans in- 2» struire. £nûn , en 4828 , M. Cousin, rendu à sa chaire, » put s'y déployer à Taise , et il eut le plaisir d'y exciter la » surprise et l'admiration. Dans une introduction éloquente » de treize leçons, il développa, avec son imagination d'ar- » tiste et son talent d'orateur, quelques principes du système i> de Hegel, qui semblaient sortir de sa tête et lui appar- » tenir. Du haut d'un dogmatisme dont seul alors il avait le » secret, il inspecta l'histoire, les philosophes , les grands » hommes , la guerre et ses lois, la Providence et ses décrets. » 11 professa la légitimité d'un optimisme universel, et pro^
DE L'éCLECTISME. 75
» BOiiça, an nom de la philosophie, l'absolaHon de llils- » toire. Je sais. Monsieur, qa*à Berlin vous ne partagiez pas » Tenthousiasme avec lequel nous avons accueilli ces leçons ; » vous ne pouviez concevoir comment on importait ainsi )» une doctrine sans en nommer Tauteur. M. Hegel plaisanta » de ce procédé avec une indulgence un peu satirique ; et V vous-même , Monsieur , vous avez prononcé à ce sujet un » mot fort dur , que j'ai peine à écrire, le mot de piagiaU » Je ne pense pas , Monsieur , que sciemment M. Cousin » ait voulu se parer de ce qui ne lui appartenait pas ; mais , » emporté par son imagination, il a cru avoir conçu lui- » même ce qu'on lui avait appris. Dans ses improvisations, » il oubliait ses emprunts ; et c'est de la meilleure foi du » monde qu'en amalgamant Kant et Hegel , il se persuada » avoir créé quelque chose. Cependant le vol métaphysique » de M. Cousin , je veux dire son ascension , ne fut qu'un » phénomène passager : il redescendit vite sur la terre ; et , » soit qu'il eût épuisé en peu de temps son dogmatisme , soit » qu'il craignit de n'être plus suivi dans ses excursions exoti- » ques , il revint à l'histoire , déclara que la philosophie n'é- 9 tait plus à faire, mais était faite; qu'il ne s'agissait que de )» la rassembler ; qu'elle se partageait en quatre systèmes 9 IHincipaux, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme, et » le mysticisme, et qu'en dégageant ce qu'il y avait devrai dans 9 chacune de ces formes exclusives de la réalité , on retrou- » vait la réalité pure et complète. Voilà cette fois un éclec- » tlsme bien constitué. Ainsi vous voyez , Monsieur , que » M. Cousin a été tour à tour écossais, kantiste, alexandrin, » hégélien , éclectique : il nous reste à chercher s'il a jamais » été et s'il est philosophe. »
M. Cousin homme politique.
On a reproché à M. Lerminier d'avoir mis une chaleur fort peu philosophique, dit-on, dans ses attaques contre M. Cousint
76 DB l'éclectisme.
En vérité « nous ne voyons pas en quoi Tauteur des Lettres d un Berlinois a mérité le moindre reproche; car il n'a fait que révéler ou préciser des faits incontestés et incontestables, dans le seul but de montrer que Féclectisme de M. Cousin n'est pas autre chose que le nom pompeux donné par luimême à ses variations successives. G*est absolument comme nous , qui disons : L'éclectisme n*est autre chose que la formule philosophique d'un homme dépourvu de tradition, et, par une conséquence nécessaire , didéal. Un tel homme est indifférent par nature; il peut avoir une belle , une vaste intelligence , mais son aspiration manque de base et de but , et par conséquent de règle. M. Lerminier , en nous montrant, l'histoire en main, les variations déréglées d'une telle intelligence, complète la démonstration. Quand un système se réduit ainsi, faute de lien avec l'humanité , à n'être , pour tout dire , que le nom propre de son auteur , comment séparer ces deux choses, l'homme et le système , de manière que , frappant sur le système, il n'en rejaillisse pas quelque chose sur l'homme? Je déclare , pour ma part , que je regarde cela comme impossible.
Quoi qu'il en soit , on me fera certainement le même reproche qu'on a fait à M. Lerminier. Il est donc nécessaire , avant même de continuer la réfutation du système , que je m'explique sur les sentiments que j'ai pour Fauteur.
Je l'ai beaucoup admiré , mais aujourd'hui je le plains. Je me rends cette justice que rien de personnel, rien qui sente l'égoïsme et l'intérêt privé, ne m'aveugle à son égard et ne me passionne contre lui. Tout ce qu'il pourrait y avoir de personnel en moi qui influât sur mon jugement, ce serait le ressentiment d'avoir été trompé. J'ai déjà exprimé ailleurs ce ressen liment légitime. « Nous avons eu, disais-je (Revue Encyclopédique, -ISS'î), l'exemple de tant de déceptions, nous avons vu tant d'hommes abjurer leurs croyances, nous avons prodigué tant de fois mal à propos notre attention , notre estime , notre sympathie , notre admiration même ; oui , la génération présente a fait de si rudes expériences en ce genre, qu'elle ne doit plus iw sentir que de la réserve envers ceux qui osent encore lui parler de philosophie et d'attachement à des principes. Ah!
DE l'églectisue. 77
moi qui écris ces lignes , combien n'ai-je pas été trompé ! Où sont-ils ces sages dont jeune j'écoutais la parole avec un religieux transport , dont je ne m'approchais qu'avec respect , comme le sectateur d'une religion s'approche du dieu qui va parler et rendre ses oracles? Où. sont-ils ceux qui m'ont fait entendre d'austères leçons de liberté et de vertu ? Ah ! je reconnais bien maintenant pourquoi , malgré Tattrait que je me sentais pour eux » je n'ai jamais reçu d'eux aucune véritable im|>u]sion; pourquoi la parole d'un philosophe ignoré (i), cette parole substantielle et claire, entendue une seule fois, m'a plus frappé et plus éclairé que n'ont fait leurs discours retentissants. Lui, s'il vivait encore, il serait encore avec le peuple, qu'il voulait régénérer : eux, ils sont passés dans les rangs de l'aristocratie; philosophes parvenus, ils ont crucifié la philosophie sur toutes les croix, ils l'ont accolée à toutes les Chartes; et aujourd'hui qu'il ne leur en reste plus que le cadavre, ils voudraient vendre ce cadavre à la religion du moyen-âge , menteurs à la fois envers la philosophie et envers le Christianisme. Mais si ces hommes ont trahi la philosophie , c'est que réellement ils n'en ont connu que le nom ; c'est à euxmêmes qu'ils ont manqué , et non pas à la philosophie. »
Oui, en effet (je fais de vains efforts pour arrêter une vérité qui veut s'échapper de mon cœur ) , j'ai connu M. Cousin prêchant les idées les plus révolutionnaires , je l'ai connu mêlé à l'insurrection du Carbonarisme, puis je l'ai connu rallié à la restauration. Vous aviez changé, dites-vous , vous aviez changé de système à Berlin. Mais nous, nous n'avions pas changé. Voulez-vous donc être un tel tyran de la pensée , que le monde tout entier soit obligé de changer quand vous changez de système ? Changer , pour un philosophe , c'est développer son principe de certitude , ce n'est pas l'abandonner brusquement pour en prendre un autre. Où. preniez-vous , je vous le demande , votre certitude quand vous combattiez dans nos rangs? où la prenez- vous donc maintenant que vous nous abandonnez? Vous avez changé, dites-vous : nous, encore une fois, nous ne changeons pas; nous avons toujours la
(x) Saint-Simon.
78 DB L^iCLECTISMB.
même fol dans la tradition de la révolution française : nous voalons continuer le combat. Nous le continuâmes en e'ffet , et la révolution de juillet arriva. Je me rappelle que, pendant ces journées, je vis entrer M. Cousin au journal que j'avais fondé avec mon ami M. Dubois. Ce jour , j*a vais imprimé et signé le Globe, malgré les ordonnances. M. Cousin était indigné. « Vous compromettez vos amis , me dit-il. La restaa- » ration est encore nécessaire pendant cinquante ans. Quant » à moi, je déclare que le drapeau blanc sera toujours mon 4> drapeau. » Je ris de ses prophéties. Un mois ou deux après, il inscrivait en tête d*un volume de sa traduction de Platon qu*il avait pris une part active à la révolution de juillet; il se vantait devant la postérité de s'être emparé hardiment de la municipalité de sou arrondissement , et il dédiait ce volume à là mémoire de Farcy , mort pour les lois {i ).
Si Farcy est mort pour les lois, nous combattions donc pour les lois , quand vous vouliez nous empêcher de combattre !
Mais pourquoi cette inscription adressée par vous à la postérité à Toccasiou de la mort de Farcy ? Farcy n'était plus de votre école quand il est mort en combattant. J'en atteste les deruières pages qu'il a écrites, et qui sont loin^ bien loin de votre éclectisme (2). Farcy était un jeune homme généreux, qui , voyant le peuple livré à la mitraille , trouva mauvais ce que vous faisiez, vous qui vouliez nous empêcher de combattre, le dit à ses amis , le dit plusieurs fois hautement, et s'en alla mourir. Farcy appartient à notre cause, à notre tradition , et non à la vôtre. Sa mort est trop belle pour que nous ne la revendiquions pas, et pour que nous ne vous demandions pas de quel droit vous avez fait votre profit de son martyre.
Vous avez fait pour Farcy ce que vous aviez déjà fait pour Santa-Rosa, de la même façon, dans une dédicace, quand vous avez falsifié l'histoire , en insinuant en tête d'un autre
(i) C'est aus&i ce que porte l'inscription consacrée à Farcy sur ta place du Carrousel , et rédigée p^r M. Cousin.
(a) Voyez dans le Ghbe de i83o, mois de juillet, un article de Farcy sur un ouvrage de Benjamin Constant.
DB L*fiCLBCTISMK. fft
volorae de votre Platon que SantarRosa n'ai^rtenait pas au parti réTolutionnaire , et qu'il n'ayait agi que dans Tintér^t politique de la maison de Savoie.
Vos dédicaces sont sans doute chose glorieuse pour ceux i qui vous les décernez; mais pourtant, quand ils ont cru mourir pour leur cause, vous avez tort de les faire mourir pour le compte de votre éclectisme.
B est vrai encore que telle est sur vous la sédw^Uon de votre système , qu'il a presque effacé dans votre mémdre le souvenir de votre propre passé. A peine vous rappelez-vous combien vous avez été révolutionnaire. Il ne m'étonneraitpas que vous eussiez perdu le souvenir du Carbonarisme, par cette raison que vous ne figuriez pas de votre personne dans nos ventes. Combien en effet se sont plaints (et je vous citerai entre autres Sautelet, ce camarade de votre enfance et de la mienne, qui fut long-temps sous votre discif^ine, et qui s*est tué ayant perdu toute confiance généreuse et toute religion de la vie) » combien , dis-je , se sont plaints que vous ressembliez, à cet égard , à la femme de l'Ecriture quœ eomedit, et tergens ot «utim dicit : Non sum operata mcUum.
Je crois , moi , que Ton vous juge mal , qu'il n*y a chez vous dans ces sortes d'oubli qu'une erreur involontaire, et que c'est le système auquel vous vous êtes à la fin fixé qui égare ainsi votre imagination , et vous fait passer Féponge sur des années de jeunesse qui ne s'accordent pas bien avec ce système. Mais, cela étant , je n'en déteste que davantage votre système.
Quand nous lisonsdansFhistoirequ'unhomme a abandonné nn beau jour le parti auquel il appartenait , nous sommes parfaitement désintéressés dans le jugement que nous portons : c'est que cet homme a vécu dans un autre temps que noas. Mais si nous avions vécu avec cet homme, et appartenu au parti abandonné par lui , le jugement que nous porterions de lui serait, quoi que nous fassions, empreint de notre personnalité; car et nos espérances déçues, et le souvenir douloureux des amis morts à la peine, soit qu'ils aient été frappés dans le combat ou qu'ils n'aient pu supporter plus long-temps la vie , et même le regret que nous éprouvons de ceux que de mauvais exemples donnés de haut ont fini par égarer » nous
80 DE L*£CLECT1SMB.
reviendraient malgré nous. Voilà , je le confesse, le cas où je me trouve. Mais voilà aussi, je le répète, tout ce que je sens e;Di moi de ressentiment personnel contre M. Cousin; car, du reste, je puis dire de lui : Nec benefido, nec injuria cognitus, ^ Je crois, en vérité, que j*aurais la même chaleur contre M. Cousin, en tant qu*il représente son système, lors même que je ne Taurais jamais connu personnellement. Il peut y avoir seulement, dans cette circonstance que je Fai connu, un motif de plus pour moi de faire triompher contre lui des idées que je crois plus vraies que les siennes et plus profitables à Thumanité.
Si je n'avais pas cette chaleur , ou si j'avais honte de la montrer , ou encore si j'employais la ruse pour la déguiser adroitement , je démentirais moi-même la doctrine que j'ai émise plus haut , que le philosophe n'est pas une pensée seu* lement , une pensée abstraite , mais une pensée entée sur un sentiment
Pour qu'un homme ait le droit d'en juger un autre, il faut que le sentiment au nom duquel il le juge soit pur de motifs égoïstes et intéressés : voilà la règle. Mais vouloir détruire le sentiment, vouloir que nous jugions indépendamment d'un sentiment , ceci est absurde ; et je ne connais en vérité que l'éclectisme qui ait prétendu opérer dans le philosophe cette mutilation.
Je m'interroge donc, je me scrute au fond du cœur, inius et in ente, et je me demande :
Est-ce un sentiment personnel qui nous anime , quand nous reprochons à M. Cousin ses variations politiques? Non , c'est une conviction philosophique. Pour ne pas être blessé de ce qu'il a fait en politique , il faudrait que nous fussions nousmême de sa philosophie. Or son éclectisme philosophique n'ayant pas noire foi, son éclectisme politique ne peut avoir notre assentiment. Notre chaleur sur ce point est grande , il est vrai ; mais c'est que notre conviction est profonde.
Est-ce encore une passion personnelle qui nous fait nous indigner contre M. Cousin, parce qu'il a déprécié, insulté la tradition philosophique du dix-huitième siècle , sans avoir à donner pour excuse aucun attachement sincère pour le Chris-
tianisme? £h! que serions-nous donc, si nous n^avions pas an juste ressentiment pour les dénigrements que Téclectisme a prodigués à la grande tradition française! Avec quel aveuglement , en effet y avec quel absurde dédain, les éclectiques ont traité les grands hommes dont la pensée a produit la ré- Tolation , et ne s'arrêtera pas là ! M. Cousin a été plus modéré peut-être que ses élèves; mais comment lui-même a-t-il traité nos pères , nos devanciers , ceux dont la pensée a engendré notre pensée ? quel sentiment en a-t-il eu , quel hommage leur a-t-il rendu ? On trouve à peine dans ses ouvrages quinze ou vingt lignes consacrées aux penseurs de la France : et quelles lignes ! Obligé de citer Voltaire , voici ce qu'il en dira : « Qu'est-ce que Voltaire , messieurs? Le bon sens uni- » versel et superficiel : or , à ce degré , le bon sens mène » toujours au scepticisme. ( Cours de l'histoire de laphiloso- » phie^ tom. II, p. 12.) >f Voilà comment M. Cousin comprend le scepticisme de Voltaire! Le scepticisme du dix-huitième siècle venant de ce que Voltaire n'avait qu'un bon sens superficiel i\)l Obligé de citer Kousseau , il veut qu'on néglige M ses premiers ouvrages, où Rousseau , dit-il , s'ignorait et se n cherchait lui-même (2) , » et il ne voit d'ailleurs dans Rousseau tt qu'un système brillant et prononcé de spiritualisme , » sous des formes plus ou moins sévères. {Ibid* , p. 4 !•) » Il appelle Diderot un philosophe obscur, et s'étonne queBuhle ait consacré une si grande place dans son Histoire à cet homme « qui ne fut , dit-il , ni métaphysicien , ni moraliste , » ni politique. (jFra^fmenf s, p. 442. ) » Ailleurs, Diderot n'est pour lui remarquable que n par ses idées sur la théorie des » beaux -arts; c'est un critique paradoxal et enthousiaste. » iCours^ tom. II, p. 58.) » Voilà le dix-huitième siècle
(x) Je me rappelle qu*ayaDt un jour cité Voltaire à M. Cousin, il me répondit : <« Le citojren Yol taire n'est pas un philosophe. » Ce n'est pas un psychologue de profession que Voltaire ; mais avoues que ce cieoyenAk a produit daus le monde beaucoup de citoyens.
(a) C*est apparemment le Discours sur l'inégalité des conditions qui ue plaît pas à M. Cousin. Quel dommage que le Contrat social ne soit pas aussi de- ces premiers ouvrages!
Sa DK l'bglbctismb.
pour M. Cousin ! Ainsi , tant que M. Cousin a occupé sa chaire, voilà les seuls hommages que les penseurs de la France aient reçus de lui! Ah ! TAHemagne était plus équitable envers eux que son disciple. Goethe ne trouvait pas que Diderot fût un philosophe si méprisable , et TAUemagne ne trouve pas appAremment aujourd'hui que Voltaire soit un homme si superficiel , puisque tant de ses écrivains répètent maintenant le scepticisme de Voltaire ! Mais ce n'était pas assez pour M. Cousin de ne voir dans tout le dix-huitième siècle de penseur un peu respectable que Condillac , ce n'était pas assez que de sacrifier la pensée vivante du dix-huitième siècle et de la France aux élucubrations insignifiantes des psychologues de l'Ecosse et des moindres penseurs de l'Allemagne :il fallait faire plus» il fallait courber ce géant, le dix-huitième siècle , avec toutes ses aspirations d'avenir, aux pieds d'un maître, et c'est ce que M. Cousin a fait. Mais aux pieds de quel maître, grand Dieu! le croirait-on? aux pieds de Louis XVIII. Ahl courtisan, c'était en 4829 que vous disiez à la jeunesse : « Une » aiitorité supérieure a tranché la question. Celui quia fait » la Charte a porté un jugement péremptoire sur le dix- » huitième siècle. Il a fait la part du bien et celle du mal; il » a condamné ce qui était condamnable , il a légitimé ce qui » était légitime. .. En dernière analyse , tout examiné et pesé, » la part du bien et du mal équitablement faite , il me semble, » et je n'hésite pas à conclure , avec mes deux honorables » collègues et amis M. Guizot et M. Villemain , que le dix- }> huitième siècle en masse est un des plus grands siècles qui » aient paru dans le monde. La mission que lui imposait l'his- » toire était d'en finir avec le moyen-âge; il a rempli cette » tragique mission , il n'a rempli que celle-là. Il a détruit , il » n'a rien élevé ; il ne pouvait faire davantage. Sur l'abîme de » l'immense révolution qu'il a ouverte et qu'il a fermée, le )) dix-huitième siècle n'a guère laissé que des abstractions; » mais ces abstractions sont des vérités immortelles qui con- » tiennent l'avenir. Le dix-neuvième siècle les a recueillies; » sa mission est de les réaliser en leur imprimant une organi-
» sation vigoureuse Cette organisation naissante est la
» Charte , que l'Europe doit à la France , que la France doit
UJS L'fiCLBCTlSyE. 83
» i Ja noble dynastie qui marche à sa tête. (Cours de l'histoire ^ delà philosophie^ tom. I, pag. 56-39. ) » Quel amas de contradictions ! Si le dix-huitième siècle est un des plus grands siècles qui aient paru dans le monde , si sa mission a été d'en finir avec le moyen-âge , s'il a accompli cette mission , il a donc détruit la religion de ce moyen-âge et Torganisation sociale de ce moyen-âge; et par conséquent , s'il n'a rien mis à la place, la mission du dix-neuvième siècle sera d'élever un nouvel édifice pour remplacer celui qui est tombé en ruines : il s'agit donc pour l'avenir d'une organisation religieuse et sociale à la fois. Mais quels yeux il faut avoir pour découvrir un tel système dans la Charte de I^uis XVIII , et pour faire de ce monarque le Moïse de l'avenir! Quel philosophe il faut être pour soumettre la philosophie à cette autorité supérieure^ pour regarder comme péremptoire le jugement qu'un tel homme a pu porter sur le dix-huitième siècle! Ah! vous prenez le transitoire pour le durable, vous êtes dupe d'un incident. Les abstractions du dix-huitième siècle, que nous avons recueillies sur les bords de l'abîme , sont , comme vous dites , des vérités immortelles qui contiennent l'avenir. Mais l'avenir n'est pas ce misérable présent que des courtisans imbéciles adorent aux Tuileries. L'avenir , ce sera ce que , développée , produira la pensée du dix-huitième siècle. £n dernière analyse , tout examiné et tout pesé , pour parler comme vous , nous croyons que le dix-huitième siècle a visé plus haut et ira plus loin que vous ne vous l'êtes imaginé dans vos chaires , vous et vos honorables collègues et amis M. Guizot et M. Yillemain» et plus loin aussi que ne l'a voulu sur son trône votre req;MCtable maître Louis XVIIL
Comment veut-on que nous n'ayons pas de chaleur contre l'homme qui a fait un pareil abus de la science, qui a mis aussi ^tement le dix-huitième siècle au!c pieds de Louis XVIII, qui a fait juger Voltaire, Diderot, Jean-Jacques, ces grands hommes, par l'autorité supérieure de l'auteur delà Charte (I}?
(i) Cela nous rappelle uu autre collègue de M. Cousin, M. Lemaire, qui, ayant mis sous le patronage de Louis XVIII sa collection de chasique», trop chèrement payée par TÉtat, fit un poëme où Vii'i
81 DK L'éCLECTISHË.
Gomment veut-on que nous n'ayons pas quelque indignation quand nous voyons M. Cousin répéter aujourd'iini , et même avec plus d'assurance, ce qu'il disait sous la restauration? Cette restauration, qui devait durer au moins cinquante ans suivant lui et ses collègues , étant tombée, ils ont fait à sa suite la quasi-restauration. Ne pouvant pas conserver le drapeau blanc, ils ont consenti à reprendre le drapeau tricolore ; mais c'est pour eux tout de même. « Je persiste, dit M. Cou- » sin (Préface de la deuxième édition de ses Fragments, n 1855). Des convictions fondées, non sur des circonstances i> passagères, mais sur une étude approfondie de l'humanité » et de l'histoire, ne s'ébranlent point au vent de la première » tempête. Trois jours n'ont point changé la nature des cbo- » ses. » Il est vrai , trois jours n'ont pas changé la nature des choses ; ce qui est aujourd'hui ressemble beaucoup à ce qui était avant ces trois jours. Mais voulez-vous que je vous dise pourquoi ? c'est que vous avez professé l'éclectisme sons la restauration. Vous vous êtes mis, vous penseur, à la suite des choses, les choses sont restées ce qu'elles étaient. S'il ne s'élevait pas d'autres penseurs que vous, la nature des choses ne changerait jamais.
Il faut convenir que M. Cousin, de même que ses collègues, fait tous ses efforts pour que la nature des choses ne change pas. « Il est content, dit-il, de l'état présent du monde, et il » s'y tient. » On s'y tiendrait à moins, quand on n'a pas dans le cœur d'autre religion que l'éclectisme. M. Cousin n'est-il pas à la Chambre des pairs , au Conseil royal de l'université , à la Faculté, à TËcolc normale, à l'Académie, au Journal des savants , à la Commission httéraire ? J'ignore si je n'oublie pas quelqu'une de ses fonctions. Où est le temps où il montait à sa chaire pour laisser tomber des paroles telles que cellesci : « Je me rendrai à moi-même ce témoignage, qu'au milieu » des agitations de notre époque , parmi les chances diverses » des événements politiques auxquels j'ai pu être mêlé , mes
glle, Horace et tous les Latins venaient s'incliner devant ce même auteur de la Charte. Lucrèce seul était privé de cette faveur, comme trop impie pour oser paraître devant le religieux Louis XVIIL
DB L*]éCLEGTI8ME. 82^
» vœux n'ont Jamais dépassé cette enceinte. Dévoué tout en- » tier à la phUosophie , après avoir eu l'honneur de souffrir » un peu pour elle , je viens lui consacrer, sans retour et » sans réserve, tout ce qui me reste de force et de vie. {Cours » de 4828.) » On le couvrait alors d'applaudissements. Alors aussi il parlait de son étoile philosophique. « Le public» disait- » il en 4828, verra mon but, mes desseins, et pour ainsi dire » cette étoile philosophique, etc. » Le public voit aujourd'hui ce qu'il ne voyait pas clairement alors. Il voit l'éclectisme à rœavre, il voit le système mis en pratique. Voilà donc où son étoile a conduit M. Cousin I
Il est vrai que M. Cousin nous dira qu'il est toujours dévoué à la philosophie, et que c'est pour la plus grande gloire de la philosophie qu'il travaille en ce moment. Que pouvait-il faire de mieux , ayant formulé l'éclectisme , que de propager Téclectisme ? Il lui fallait donc être une puissance ; or quelle puissance, en ce temps, a de l'éclat et de la solidité sans argent ? Il lui fallait donc de l'argent. Et pour être une puissance durable , il fallait s'allier avec toutes les puissances. £t M. Cousin s'est allié avec toutes les puissances. Il y a deux puissances surtout , deux très anciennes puissances , contre lesquelles la philosophie moderne avait toujours été en guerre : ce sont les rois et les prêtres. M. Cousin s'est fait courtisan des rois et des prêtres. Il vote à la Chambre des pairs avec plus d'acharnement qu'aucun vieux courtisan dans les procès de régicides, oubliant qu'il lisait autrefois en secret à ses élèves les journaux de Marat , après qu'il avait dans sa leçon publique excusé les fautes du dernier des Brutus (i).
(i) f Je connais les fautes du dernier des Brutus, je pourrais les » dire ; mais il y a pour cet homme au fond de mon cœur une invin- » cible tendresse. » Phrase célèbre de M. Cousin dans un de ses cours, écrite dans les cahiers et gravée dans la mémoire de ses élèves. — Je n'aUaque pas Topinion du juge qui siège au Luxembourg; mais je demande s'il n'est pas bien malheureux que le même homme qui a prononcé cette phrase sur le dernier des Brutus , et quelques autres •emblables, devant la jeunesse studieuse qui venait étudier auprès de lai la philosophie , se soit montré le plus violent partisan des con-
86 DE l'éclectisme.
Ainsi Juste Lipse, cet autre éclectique, revenu de ses erreurs, conseillait aux princes le fer et le feu. Mais , plus heureux que Juste Lipse, M. Cousin a Tavantage d'appliquer ses nouveaux principes. Quant aux prêtres, il n'aura de paix, dit>on, que lorsqu'il sera parvenu à restaurer renseignement de la vieille théologie, à rétablir la Sorbonne, par exemple, ou quelque chose d'équivalent. £n attendant, et ne trouvant pas que les prêtres fassent assez bien leur besogne , il compose lui-même des Catéchismes très orthodoxes, comme Juste Lipse écrivait V Histoire de Notre-Dame de HaU. £n toute grande occasion , il tire son chapelet, comme Juste Lipse tirait le sien. £t devenu ainsi une puissance , revêtu d'armes à son usage, d'armes de toute espèce, invulnérable et monté sur
damnations à mort dans les procès de révolutionnaires accusés de régicide. N'est-il pas odieux, par exemple, que dans le procès récent de Lavaux, reconnu innocent par la Chambre des pairs,^ M. Cousin se soit levé six fois pour demander la mort? Il est vrai qu*en cas de condamnation la grâce royale était prête ; elle n'eut à s'exercer que sur une seule tête. II est notoire aujourd'hui que des erreurs judiciaires ont eu lieu ; il vient d^étre révélé , dans un procès qui se juge maintenant en cour d'assises, que des hommes ont été envoyés à réchafaud par une méprise. Et M. Cousin a été de tous les opinans le plus véhément pour qu'on envoyât ces hommes à Téchafaud ! Que n'a-t-il pas dit pour la condamnation à mort des accusés Pépin et Morey ! Il avait élevé son vote à la hauteur d'une théorie. Il voulait montrer, disait-il, aux bourgeois, aux gardes nationaux , qu'on saurait aussi les frapper quand ils conspireraient; et il a contribué à faire frapper des hommes qu'on nous dit aujourd'hui innocents des faits qui leur étaient imputés! Et il avait fait autrefois, sinon l'apologie, au moins Texcuse de Brutus ! et il avait pris part à la conspiration du Carbonarisme ! et il lisait à ses élèves en petit comité les journaux les plus incendiaires des sans-culottes de qS ! et j'ai entendu moi-même M. Thiers, à qui M. Cousin reprochait son admiration pour Robespierre, lui reprocher a son tour sa tendre sympathie pour MaratI Qu'on ne parle plus des lâchetés du chancelier Bacon : je connais dans i'h stoire de la philosophie des lâchetés plus grandes et sau^ compensation.
DE L*ÉCLBCTI8HB. 87
le ftitte, il nous dédaigne , et nous dit doctoralement : « La natare des choses n'a pas changé ; quant â moi , je me conforme à la nature des choses. »
Mais ne voyez- vous pas que c'est là un cercle vicieux? Gomment , encore une fois , la nature des choses changeraitelle , si la philosophie s*emploie à arrêter le développement du monde? Si la pensée décrète rimmobilité, comment ▼oulez-vous que Thumanité fasse des progrès ?
Le dernier mot de votre philosophie est une impasse. Vous dites : « L'humanité en est à tel point ; » et vous vous conduisez de façon qu'elle ne puisse faire un seul pas en avanjt. C'est un cercle vicieux , je vous le dis encore , qu'un tel raisonnement. Vous êtes dupe de la plus étrange illusion que jamais penseur se soit faite. Narcisse se mirait dans l'eau, et il aimait son image. Vous , vous confondez , faute d'idéal , la philosophie avec le monde présent , et vous retrouvez partout votre philosophie dans le miroir de ce monde. Gomment , je vous le demande y en serait-il autrement? Vous ne donnez pas au monde plus qu'il n'a ; il vous rend juste tout ce que vous lui donnez. Gela doit être. Votre illusion est évidente.
Vaniez-vous donc maintenant de la preuve à posteriori que le monde présent vous fournit ! Prenez un air de triomphe pour nous dire que Téclectisme fait tous les jours de nouvelles conquêtes; que « le nom d'éclectisme a retenti d'un » bout de l'Europe à l'autre , » depuis que votre voix l'a prononcé ? Proclamez-vous un grand philosophe , a parce que » l'esprit du dix-neuvième siècle s'est reconnu dans l'éclec- « tisme. ( Préface des Fragments, 4835. ) »
Il a dû s*y reconnaître , en effet ; car c'était lui-même qui composait tout votre idéal. G'est lui que vous réfléchissiez : comment ne se serait-il pas reconnu ? Vous avez appelé la nature actuelle des choses éclectisme, et la nature actuelle des choses vous répond éclectisme.
Ce n'est pas là une philosophie. Que diriez-vous d'un peintre qui , au lieu d'un tableau , vous présenterait un miroir, et vous dirait : Ce miroir est le chef-d'œuvre de l'art ; car il réfléchit parfaitement la nature ; ce miroir est donc en luimême un tableau, une peinture? Vous diriez que cet homme
88 DB L*éCLECTISMB.
est insensé, qu'une glace est un produit de l'industrie, et non de Tart. Vous êtes ce peintre, votre éclectisme est celte glace qui réfléchit la nature des choses et n'y ajoute rien. Votre prétendue philosophie est à la philosophie véritable ce que l'industrie est à Tart.
Et M. Cousin est en ce moment le pouvoir éducateur de la France ! Il exerce un empire officiel , sans limite et sans contrôle, sur renseignement de la philosophie, et par là sur toute l'éducation publique. Quel professeur n'est pas sous sa tutelle , sous sa loi, sous son gouvernement? Il use et abuse de son autorité. Il propage à son aise l'éclectisme par la voie du Compelle intrare. Ah 1 quand nous pensons à ce que devrait être dans l'État le pouvoir éducateur, à ce qu*il sera dans l'avenir, Téducation de nos enfants ainsi livrée à M. Cousin nous remplit le cœur de tristesse. Quoi! vous n'avez pas d'autre idéal que le fait présent, pas d'autre principe, pas d'autre foi, pas d'autre religion ; et vous êtes le pouvoir éducateur de la France I Au moins ne nous refuserez-vous pas le droit constitutionnel de réclamer contre votre magistrature, et de trouver que votre tyrannie philosophique est exorbitante.
Le lecteur est à même de juger maintenant si les reproches que nous avons à faire à M. Cousin sont le produit d'une passion personnelle , ou s'ils tiennent à des motifs sociaux et à notre conviction philosophique.
Faut-il donc, à cause des personnes, ménager à tel point Terreur, qu'on la laisse régner à son aise dans le monde ? Serons-nous aussi utiles que nous pouvons Têtre à ceux qui souffrent , si nous craignons de faire de la peine à ceux qui triomphent et qui oublient ceux qui souffrent? Quand on s'occupe des choses philosophiques , peut-on rien faire de mieux que d'imiter à propos dans leurs actions les grands maîtres de la philosophie ? Or les plus sages et les plus calmes des hommes n'ont-ils pas donné l'exemple d'une justice sévère ?
Certes, personne ne respecte plus que nous l'évolution shicère d'un philosophe. Nous comprenons à merveille qu'il y ait dans la vie d'un penseur diverses phases, que le génie
DE L^jSgLBCTISME. SO
ait un développement et revête successivement des formes en apparence fort difTérentes, qu'il ait une enfance, une jeunesse, une virilité , et que sa décadence nécessaire , révélant le fini de Thomme , inspire même du respect et de la piété. Mais une évolution qui n'est qu'une série de variations, et qui n'aboutit qu'à légitimer le fait et à immobiliser le présent, une évolution qui semble , en définitive , n'avoir eu pour but que l'élévation d'un homme et sa fortune particulière , n'a rien à nos yeux de bien respectable.
Il y a dans notre siècle d'autres hommes qui ont varié, qui ont passé par des phases diverses; il y en a un surtout qui a donné le sublime exemple d'un prêtre catholique arrivant religieusement à la philosophie. Ceux-là sont respectables; ils ont passé cherchant la vérité , la cherchant du fond du cœur, souffrant tout pour la trouver. Mais autant nous admirons cette persistance d'une force qui épuise des formes périssables et reste une force , une force immortelle , autant nous plaignons cette faiblesse qui, dénuée de sentiment et d'idéal, change au gré des événements, et finit , de guerre lasse , par ériger le fait en philosophie. Si nous n'avions pas de sentiment répulsif pour les variations de M. Cousin, nous n*aurk>ns pas assez de sympathie pour le courage de M. de Lamennais :
Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Mœvi.
Oh l si nous étions injustes envers le mérite de M. Cousin, envers son talent, son beau style, son éloquence ; si nous fermions les yeux sur les services qu'il a rendus, directement ou indirectement ; à la bonne heure, nous ne serions pas excusable. Mais nous sommes si loin de contester tout cela , que personne n'admire plus que nous la haute intelligence qu'il avait reçue de la nature , le travail opiniâtre qu'il a employé pour la mettre en œuvre , et même jusqu'à un certain point les résultats partiels qu'il a obtenus ! Combien de fois il nous est arrivé, en jetant les yeux sur certaines pages de ses livres, de nous écrier que rien ne rappelait mieux la grandeur de Platon, et de regretter amèrement pour notre siècle que cet
90 DK L*^CLECTISMB.
homme , qtri parle st bien parfois la langue de Platon, n^ftit en de Platon qae le langage. M. Cousin a servi puissamment à ranimer les études en France ; il a servi à nous faire connaître les écoles étrangères ; il a combattu énergtquement le matérialisme; n a achevé de détruire le prestige grossier du sensualisme de Condillac, quoique Thypothèse psychologique qu'il a opposée à ce système ne soit pas plus solide que cette hypothèse même ; enfin il a parlé à la jeunesse de liberté et de vertu , et c*est beaucoup d'avoir parlé avec éloquence de liberté et de yerta : ces sortes de leçons ne s'oublient pas, même alors que le professeur les oublie. Non , encore une fois , nous ne lui refusons aucun de ses mérites; nous lui accorderons même le génie , si l'on veut admettre que le génie et Tesprit faux peuvent aller ensemble. Ce que nous lui refusons obstinément, c'est la Yérité. Il n'a jamais entrevu , à notre avis , que des vérités partielles, et , ayant cousu ensemble ces vérités partielles , il n'a pas produit un système de vérité, mais un système d'erreur. Achevons maintenant de le démontrer.
J'examinerai successivement ce que M. Cousin appelle sa méthode , sa psychologie , son ontologie, sa notion de laphi^ losophie et de Yhistoire de la philosophie; puis je passerai à son système proprement dit de Vécleclisme. Je m'engage â prouver non seulement que M. Cousin a commis sur tous ces points les erreurs les plus capitales , mais encore que ses propositions sont généralement contradictoires.