‹ Réfutation de l'éelectisme: où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et on lChapitre 18 sur 35 · S XV · texte numérisé non relu

S XV

De la philosophie de l'humanité selon M. Cousin.

Tandis que rAlIcmagne accomplissait un rôle philosophique, la France , comme je Tai dit, en remplissait un autre.

L'Allemagne s'occupait de la vie du moi. Mais n'y a-t-il donc que solitude dans la vie ? n'y a-t-il que le moi , ou n'y a-t-il que des moi solitaires? n'y a-t-il que le moi, Dieu, et la nature ?

Non : il y a le semblable; les moi sont communicables entre eux , et forment , dans le temps comme dans l'espace , des groupes vivants.

Qu'est-ce que l'amour, qu'est-ce que la famille, qu'est-ce que la patrie , qu'est-ce que l'humanité ? Voilà les questions piiilosophiques qui ont occupé la France plus que l'Allemagne ; voilà le champ de sa philosophie. Le résultat des deux grands siècles de la France a été de produire sur ces questions un Idéalisme de la vie du nous comparable et parallèle à l'Idéalisme de la vie du moi qui occupait les Aile-

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mands. Cet Idéalisme, c*est la doctrine du progrès et de ta perfectibilité.

La première'de toutes les nations , la France , a posé et débattu les hautes questions de Thumanité. Son dix-huitième siècle s'ouvre par la doctrine de la perfectibilité et se ferme par là. On parle du Napolitain Yico pour avoir entrevu la vie collective de l'humanité à travers le temps; mais notre Charles Perrault , mais notre Pascal , sont antérieurs à Yico. Cinquante ans durant , sous le voile de la question de la supériorité des modernes sur les anciens, la perfectibilité du genre humain avait été discutée en France; et c'est là, je Ta! démontré ailleurs (I) , qu'est le germe si splendidement développé plus tard sous le nom de dix-huitième siècle et de révolution française.

M. Cousin n'est pas de Técole française , de l'école du dixhuitième siècle et de la révolution , de l'école qui a fini par se résumer dans ces mots : Perfectibilité indéfinie du genre humain. Loin de là, il fait profession , comme nous l'avons vu , de ne pas savoir ce que c'est que la philosophie française ; et aujourd'hui ce qu'il repousse et déteste le plus, c'est la doctrine du progrès. Le présent , voilà sa bannière.

Aussi n'est-ce en aucune façon à la suite des philosophes français que M. Cousin s'est avancé sur le terrain de la philosophie de l'histoire. C'est en suivant les pas de l'école allemande de Hegel.

Ce n'est pas ici le lieu de montrer comment l'idéalisme allemand a été impuissant à créer la véritable philosophie de l'histoire. Par des raisons que je tâcherai d'exposer ailleurs (2), le mouvement de Kant, poursuivi par Schelling , n'a abouti qu'à un grand fatalisme étendu à la fois sur le passé et sur le présent par leur successeur Hegel. L'Idéalisme du moi solitaire ne pouvait comprendre sympathiquement la vie de l'humanité ; il ne pouvait aboutir qu'à des formules logiques. Notre ami Edgard Quinet , dans un morceau remarquable ( Revue

(i) De la loi de continuité qui unit le dix-huitième sièele au diX' septième, dans la Revue Encyclopédique , i833. (a) Voy. l'article He^el de V Encxclopédie Nouvelle,

des Deux-Mondes , tom. IV ), a bien saisi le rapport de cette philosophie avec le moment précis où elle parut. « Hegel ^ » dit-il , fonda son école au centre de la Sainte-Alliance... » Dans ce monde aussi épuisé de liberté que d'esclavage , n'y » ayant plus nulle part de spontanéité ni seulement d'appa- » rence de vie, il n*y en eut pas plus dans sa philosophie. Ce fut » la consécration fataliste de toute autorité , la sanction du » plus fort , un mot échappé à rabattement de Tunivers , et » pris pour sa dernière idée. Gomme alors toute histoire sem- » blait suspendue et muette, et que la résignation à leurs mi- » sères était la seule chose qui parût dans les peuples, la phi- » losophie ne sut elle-même que chercher et fonder le présent, » et son caractère fut de n'avoir aucun pressentiment d'un » lendemain. »

M. Cousin , tout le monde le sait , nous a donné en France, sous la restauration, c'est-à-dire aussi sous la Sainte- Alliance , une répétition du système de Hegel , sinon pour les idées ( ce que je ne puis décider, ne connaissant pas les écrits de Hegel) du moins pour Tesprit et la tendance.

C'est encore par la logique , et avec ce qu'il appelle l'absolu, que M. Cousin est arrivé à sa philosophie de l'histoire. De même qu'il n'avait pas cherché Dieu en lui par la voie du sentiment et de la raison associées , mais en dehors de lui par la logique , de même il n'a pas senti l'humanité en lui, et ne s'est pas uni à l'humanité; il n'a pas même cherché l'humanité , mais il a cherché ce qu'il appelle les lois de l'histoire , comme un non-moi complètement étranger à sa vie.

Comment M. Cousin arrive-t-îl par l'absolu à comprendre l'histoire ou la vie de l'humanité? C'est en vertu d'une formule , de la formule du fini et de Vin fini , de Vunité et de la multiplicité. Cette formule est la baguette magique avec laquelle il a parlé de l'Orient et de TOccident , de l'Inde et de la Grèce , du Christianisme et de la philosophie , enfin de omni re scibili. Nous sommes donc bien forcés d'examiner la valeur de cette formule. Au surplus , quand nous sau- '•'^ns positivement ce qu'elle vaut et quel est son sens véritable, peut-être évident pour nous que M. Cousin en a fait un

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golier abus , et dès lors il deviendra inutile d^examiner sensément sa philosophie de Thistoire.

Il faut d*abord savoir comment M. Cousin arrive à cette iécleuse formule. C'est par l'analyse et la réduction des cafgories dans lesquelles , non pas seulement depuis Aristote, lais depuis l'Indien Capila , et sans doute avant lui , les logiiens classent nos idées. M. Cousin a réduit à deux ces caté- »ries. C'est là, avec V impersonnalité de la raison , ce que F. Cousin appelle ses grands travaux, sur lesquels il fonde sa loire philosophique. Ëcoutons-le parler :

« Il y a plus de douze ans que, pour la première fois dans une chaire publique , j'ai donné une énumération complète des éléments de la raison humaine , une réduction de ces fil éléments, et une analyse de leurs rapports. Je me conten- » terai aujourd'hui d'exprimer les résultats de mes travaux, » laissant à vos méditations le soin de féconder ces germes , » et me fiant à la vertu de l'histoire , qui , en les développant, » les confirmera. J'ai l'air peut-être de hasarder beaucoup , » et je ne fais que résumer les travaux de toute ma vie... Il » faut aller vite, il faut vous dire brusquement que la raison » humaine , de quelque manière qu'elle se développe , quoi ^ » qu'elle aborde , quoi qu'elle considère , soit qu'elle s'arrête » à l'observation de cette nature qui nous entoure, soit qu'elle » s'enfonce dans les profondeurs du monde intérieur , ne i> conçoit toutes choses que sous la raison de deux idées. Ëxa- » mine-t-elle les nombres et la quantité ? il lui est impossible » d'y voir autre chose que l'unité ou la multiplicité. Ce sont » là les deux idées auxquelles toute considération relative » au nombre aboutit. L'un et le divers, l'un et le multiple, » l'unité et la pluralité , voilà les idées élémentaires de la rai- » son en matière de nombre. S'occupe-t-elle de l'espace ? elle » ne peut le considérer que sous deux points de vue : elle » conçoit un espace déterminé et borné , ou l'espace des es- » paces , l'espace absolu. S'occupe - 1 - elle de l'existence ? » prend-elle les choses sous ce seul rapport qu'elles existent ? » Elle ne peut concevoir que l'idée de l'existence absolue , ou » ridée de l'existence relative. Songe-t-elle au temps, elle » conçoit ou on temps déterminé, le temps à proprement par-

» 1er, ou le temps en soi , le temps absolu , savoir réternité, » comme l'espace absolu est l'immensité. Songe-t-elle aux » formes? elle conçoit une forme finie, déterminée, limi- » tée, mesurable, et quelque chose qui est le principe'de cette » forme , et qui n'est ni mesurable , ni limité , ni fini , Finfini » en un mot. Songe-t-elle au mouvement , à l'action? elle ne » peut concevoir que des actions bornées , et des principes » d'action bornés, des forces, des causes bornées , relatives, » secondaires , ou une force absolue , une cause première au- » delà de laquelle, en matière d'action, il n'est pas possible de » rien rechercher et de rien trouver. Pense-t-elle à tous les » phénomènes extérieurs ou intérieurs qui se développent » devant elle, à cette scène mobile d'événements et d'acci- » dents de toute espèce ? là encore elle ne peut concevoir que » deux choses , la manifestation et l'apparence , comme appa- » rence et simple manifestation, ou ce qui, tout en paraissant, » retient quelque chose encore qui ne tombe pas dans l'appa- » rence, c'est-à-dire l'être en soi , et , pour prendre le langage » de la science , )e phénomène et la substance. Dans la pen- » sée, elle conçoit des pensées relatives à ceci, relatives à » cela , qui peuvent être ou n'être pas , et elle conçoit le » principe en soi de la pensée, principe qui passe sans doute » dans toutes les pensées relatives, mais qui ne s'y épuise pas. » Dans le monde moral aperçoil-clle quelque chose de beau » ou de bon, elle y transporte invinciblement cette même ca- » tégorie du fini et de l'infini , qui devient ici l'imparfait et le » parfait, le beau idéal et le beau réel, la vertu avec les mi- » sères de la réalité , ou le saint dans sa hauteur et sa pureté » non souillée... VoUà , selon moi, tous les éléments de la » raison humaine : deux termes, l'un nécessaire, absolu, un, » substantiel, causal, parfait, infini; l'autre imparfait, phé- » noménal , relatif, multiple, fini. Une analyse savante iden- » tifie entre eux tous les seconds termes et tous les premiers » termes entre eux; elle identifie l'immensité, T^ternité, la » substance absolue et la cause absolue , la perfection et l'u- » nité d'une part ; et de l'autre le multiple , le phénoménal , » le relatif, le limité , le fini, le borné, l'imparfait. ( Cours

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Ces pages sont fort belles , sans doute , mais je trouve M. Cousin un peu téméraire d'avoir répété si souvent qu'il était le troiêième, après Aristote et Kant, qui eût sérieusement abordé la classification , la coordination et la réduction des lois de la pensée. ( Préface de 4826 et Cours de 1828. ) Qui ne sait que Ramus , le contradicteur d' Aristote , attaqua les divisions philosophiques de Técole , et y substitua une nouvelle manière de diviser ? Qui ne sait que ses divisions consistaient toujours en deux membres contradictoires Tun à l'autre ?

La division reproduite par M. Cousin n'est d'une certaine façon que celle de Ramus ; et je dis qu'exposée comme il l'a exposée, elle n'a d'autre valeur que celle d'un instrument logique, comme elle était dans les mains de Ramus.

£n effet , M. Cousin n'a pas compris la raison profonde de sa formule. D'où vient cette dualité perpétuelle dans toutes nos idées , d'où vient que nous ne pouvons rien concevoir sans qu'une dualité surgisse , que le fini suppose Tinfini , l'unité la multiplicité , le phénomène la substance , etc. , ou réciproquement ? D'où vient cela , dis-je ? M. Cousin nous dit que c'est le résultat de son analyse des principes régulateurs de la raison; qu'il a pesé, supputé, critiqué les catégories; qu'Aristote en avait fait dix, Kant quatre, et qu'il les a réduites à deux. Ce travail est méritoire , sans doute ; mais c'est toujours de la logique travaillant sur de la logique : je ne sens pas là la vie.

La raison profonde de ces deux grandes catégories exposées par M. Cousin, est dans la formule de la vie, dans la formule de l'être , dans la formule de Leibnitz, le moi, le non-moi^ et leur rapport.

L'être , le moi passe à travers les phénomènes et survit aux phénomènes : de là, avec l'idée du fini donnée par le non-moi dans le phénomène , l'idée de Vin fini, ou plutôt le sentiment de l'infini , donné par le moi qui survit au phénomène. De là l'idée de l'unité et de la plural té , de la substance et de la forme , etc. Nous portons l'infini en nous, et nous trouvons le fini à chacun de nos pas , car nous sommes finis dans chacune de nos manifestations.

240 DE l'éclectisme.

Ainsi ce que M. Cousin a pris pour l*al)Solu trouve véritablement son explication dans la psychologie même , et reçoit de la psychologie sa lumière.

<t Les catégories , dit quelque part M. d'Eckstein, sont semblables à la couverture d'un livre; c'est la couverture, c'est la reliure, ce n'est pas le livre. » M. Cousin a pris la couverture du livre pour le livre.

Si M. Cousin avait véritablement compris d'où venait ce dualisme éternel qui Ta frappé, il se serait attaché à la formule psychologique qui l'explique , au lieu de s'abandonner témérairement à une formule de haute logique.

La formule psychologique , étant bien comprise et sentie en nous , est lumineuse par elle-même ; transformée en formule abstraite et de pure ontologie elle aurait encore prêté sa lumière , et l'application n'eût pas été incertaine.

M. Cousin fait précisément Tinverse. Il saisit dans le vague la formule du fini et de l'infini , il eu fait Dieu , et puis redescend sur la terre. Je dis qu'en procédant ainsi , il n^a pas le sens de sa formule , et qu'il risque grandement de s'égarer à chaque pas dans les applications.

En veut-on une première preuve bien éclatante ? La voici. Je prends la conscience humaine, la pensée , le fait intellectuel, et je demande à M. Cousin où est l'unité, la pluralité, et leur rapport. M. Cousin ne peut manquer de répondre, et il répond en effet, en vingt passages de ses écrits que je pourrais citer, que le monde extérieur, le non-moi est le multiple, la pluralité ; que le moi au contraire est Tunité. Cela en efl^et me parait incontestable : le sentiment de la pluralité nous est donné par les phénomènes, celui de l'unité parla substance qui se sent survivre dans tous ces phénomènes. Mais , cela étant , il est évident aussi que si nous passons à l'aspect du fini et de l'infini , le woi doit représenter l'infini et le non-moi le fini : cela , dis-je , est une conclusion nécessaire. Hé bien î le croirait-on? M. Cousin dit tout le contraire : « C'est , dit-il , » le moi qui représente éminemment le fini dans la con- » science. ( Cours de 4828, vu* leçon, page 28. ) » Et M. Cousin insiste longuement sur ce point, et il en fait dériver cette conséquence que le moi représentant le fini , les hommes

DE L'éCLBCTISMC. 241

n*ont pas dû commencer par le point de vue du Gni , mais par le point de vue de l'infini , parce que le moi , ou Tactivité volontaire et libre, a dû se prendi-eàtout avant de se connaître; d'où M. Cousin déduit que l'époque où l'humanité s'est perdue pour ainsi dire dans l'infini a dû être la première époque ; d'où l'Orient avant la Grèce , etc. , etc. Conçoit-on un pareil défaut de logique! Quoi! les termes unité, infini, substance , etc. , se correspondent , dites-vous , et pourtant le moi se trouve être à la fois l'unité et le fini , c'est-à-dire dans les deux séries. Mais M. Cousin sait si peu retrouver sa formule dans le fait intellectuel qu'il ne se contente pas de dire que le moi est le fini; il ajoute que le non-moi est aussi le fini : a Le fini, c'est le moi et le non-moi. ( Jbid, ) » Où donc est l'infini dans la conscience ? Sera-ce le rapport par hasard? Quoi! le rapport du fini au fini sera l'infini! Est-il possible de s'égarer et de se contredire à ce point ! C'est , encore une fois , je le répète , que M. Cousin n'a pas le sens de sa formule, parce qu'il ne l'a pas trouvée par une vraie ontologie, par une ontologie que j'appellerais psychologique, mais seulement par hasard, j'entends par des considérations logiques.

Or, si lui psychologue, arrivé à une haute formule ontologique, en fait une si absurde application à la psychologie, combien n'est-il pas à craindre que , sa formule en main , il ne se trompe sur toute chose !

C'est, en effet, je crois, ce que je démontrerais être arrivé relativement à la plupart des questions soulevées au sujet de l'histoire , dans ce célèbre Cours de 4828, si brillant, si hardi , mais si téméraire en tout et si faux. Maître d'une formule de la Trinité qui reflète les véritables formules , M. Cousin en a fait, avec une parfaite sincérité, un effroyable abus. Dieu n'étant autre chose que la nécessité du fini et de l'infini , de l'unité et de la pluralité, l'humanité, à plus forte raison, ne pouvait pas être autre chose. Se plaindrait-elle de n'être que cela , de n'être que matière au fatum de cette loi , quand Dieu lui-même n'est pas autre chose? Et si Dieu et l'humanité ne sont que cela , la terre et les astres trouveraient-ils mauvais qu'on les expliquât par cette même loi fatale? M. Cousin a

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donc expliqué Dieu, la créatioa , Tunivers, la terre, les astres, rhomanité, le monde oriental , le monde grec, le monde chrétien » les temps modernes, toutes choses en un mot par cette formule. Mais toutes ses eipllcations ressemblent un peu à celle qu'il a donnée de la géographie de Tlnde. Il s'agissait des rapports généraux qui lient les chmats , les lieux , tonte la géographie physique à Thistoire. Pour quelle scène , se demande M. Cousin , rOrient a-t-il été prédestiné ? Est-ce pour une représentation du fini , ou pour une représentation de Tinfini? « Assiérez-vous, dit M. Cousin, l'époque du fini dans uu » continent très compacte , extrêmement étendu en longueur » et en largeur, et formant une masse dans laquelle il y aura » peu de fleuves^ etc. ? » Les fleuves sont , dans les explications de M. Cousin , le signe infaiilible du fini et du mouvement. Malheureusement l'Inde , le pays de Tinfini , de l'immobilité et de l'enveloppement par excellence , selon M. Cousin , est le pays du monde où il y a le plus de fleuves grands et petits. Les géographes, je crois, en comptent près de mille.

Emporté ainsi par une formule dont le sens profond lui échappe, un métaphysicien ressemble à Pliaéton conduisant le char du soleil. Il roule aisément dans les prôcipices. M. Cousin rencontre sur ses pas la question de la guerre , et il fait Tapologie de la guerre, non comme ayant été nécessaire et ayant servi et devant servir encore au progros de l'humanité, ce qui eût été vrai et philosophique, mais comme nécessaire d'un ntkessité absolue. Et comment eût-il fait autrement? Où trouverait-il , je vous le demande , l'élément du fini, du multiple , et de la variété ? Mais dans la guerre il y a les vainqueuis et les vaincus : M. Cousin prend le parti des vainqueurs; les vainqueui*b ont toujours raison, dit-il; et il entreprend de démontrer ce qu'il appelle la moralité du succès. De pareilles levons de philosopliie , dépourvues de toute lumière morale, sont funestes à Tosprit , et ne conduisent qu'au scepticisme.

Tel est ce Cours de IS28 qui restera, je crois , dans la langue françuisi' comme uu monument , non de philosophie , mais de lu puissance de la métaphysique , même lorsqu'elle s'égare et qu'elle part témérairement de principes incertains et mal assurés pour s'élever au sens de toutes les choses.

DE l/éCLKCTISMR. 845

Les Allemand» nous disent que le système de M. Cousin sur Dieu n^est qu'une altération et une sorte de contrefaçon du système de Tldentlté absolue de Scliclling et de Hegel; suivant eux aussi , le» applications que M. Cousin en a faites à Tliislolrc sont un emprunt fait à ce dernier. Nous ne sommes pas en étal de décider cette question. Nous ne Tavôns pas étudié , ce système de SchclIIng et de Hegel, que M. Cousin lui-môme reconnaît pour être le vrai et par conséquent le modèle qu'il a clierché h imiter ou à retrouver. Nous sommes venus à la plillosoplile par la vole de la France, et non par la voie de TAllcmagne; mais si ce système aboutit, comme celui de M. Cousin , à la destruction de lldéal qui relie Fhomme à Dieu, nous combattrons ce système , et nous sommes sûrs d'avance qu'il est faux (I).

s XVI.

De la philosophie de la nature selon M. Cousin.

Quelques lignes me suHlront pour exposer tout ce que M. Cousin a émis dMdées sur la philosophie de la nature. Dans sa Préface de 1820, il adopte le système de M. Azaïs, que Tunivers est gouverné par deux forces ou lois , Vexpamion et la concentration. L'expansion, c'est, suivant M. Cousin, l'analogue de la spontanéité dans l'homme , la concentration l'analogue de la réflexion : « Comme nous avons réduit à deux A les lois de la raison et les modes de la force libre, de même » ne pourrait-on tenter une réduction des forces de la nature » et de leurs lois? Ne pourrait-on réduire tous les modes rén guliers d'action de la nature à deux modes qui, dans leur » rapport avec Tnctlon spontanée et n^fléchie du moi et de la » raison, manifesteraient une harmonie plus intime encore

( I ) Voy. l'articlfs Hegel do \* Encyclopédie Nouvelle,

244 DE L*^LEGTISME.

» qae celle que nous venons dMndiquer entre le monde inté- » rieur et le monde extérieur? On entrevoit que je veux parler » ici de Texpansion et de la concentration ; mais tant que des » travaux méthodiques n'auront pas converti ces conjectures » en certitudes , j*espère et je me tais. »

Je cherche ce que cela veut dire. Nous avons vu que , selon M. Cousin , Thomme n'intervient pas dans la spontanéité, que c'est Dieu qui pense en nous , que la raison est impersonnelle; mais que l'homme , le moi , reparaît dans la réflexion. Il en serait donc de même dans la nature. Dieu opérerait en elle par Texpansion, et le moi de la nature, si Ton peut parle i ainsi , se manifesterait dans la concentration. Je ne vois pas ù 'autre sens à ces phrases; mais cela même n'a pas de sens.

Quoi qu'il en soit, M. Cousin a plus tard changé son point de vue. Car dans son Cours de 4828, « Tattraction est le xetour » de la variété à l'unité , comme l'expansion est le mouvement » de l'unité à la variété. ( v* leçon. ) «

Il semble que M. Cousin ne voit dans les phénomr;nt;s de la nature qu'un mouvement de va et vient perpétuel , uc e oscillation constante et toujours la même comme celle d^in pendule : le va du balancier il l'appelle expansion ; le vient est pour lui la concentration ou l'attraction. Mais cela est absurde. Qu'entendent les physiciens , les chimistes , les astronomes , par attraction? Ils entendent que les corps s'attirent. C'est donc en vertu de l'attraction qu'ils s'épandent , qu'ils s'échappent du lieu où ils sont pour passer dans un autre lieu , qu'ils se détachent d'une certaine combinaison où ils étaient engagés pour passer à une autre combinaison. L'attraction est donc ainsi la cause de l'expansion. La vérité de Newton n'est pas , nous le croyons , le dernier mot de la philosophie naturelle ; mais elle est sur la roule de la vérité ultérieure, et l'idée de M. Azaîs adoptée par M. Cousin n'y est en aucune façon.

Qu'est ce que la vie dans la nature? Une suite de compositions et de décompositions. Comment s'opèrent ces compositions et ces décompositions? Par l'attraction. L'attraction sert aussi bien à désagréger un composé qu'à en former un nouveau.

Or, si Tattraction , comme cela est certain , sert à désagréger

DR l/liCLRCTISMR. ' ^4*^

les composés, elle est donc le passage de Tunlté à la variéi<^» de même que, servant à produire de nouveaux composés , elle est le retour de la variété & Tunité.

11 n'y a donc pas deux lois , il n*y en a qu'une. Ce qu'il faut découvrir, ce que la science demande à la métaphysique, c'est de donner i*idéc métaphysique de l'attraction , de définir métaphysiquement cette force.

Mais ce n'est pas ici le Heu de suivre des idées que nous avons commencé à exposer ailleurs. Il est évident que la métaphysique de M. Cousin n'a pas prise sur les phénomènes des sciences naturelles.

$ XVIL

De la notion de la philosophie selon M. Cousin.

L'homme , Dieu , la nature , l'humanité , M. Cousin s'est trompé radicalement sur tout cela ! jSur quoi donc ne s'est-H pas trompé ! Pour achever d'embrasser l'horizon tout entier des questions philosophiques , il ne me reste qu'à préciser ridée qu'il s'est faite de la philosophie et de l'hUtoire de la philosophie.

Qu'est-ce que la philosophie , qu'est-ce qu'un philosophe ? J'ai traité cette question si au long dans toute la première partie à% cet écrit et dans le chapitre de la âecande partie consacré klgfnéthode , que Je regarde comme tout-à-fait superiluo toute discussion nouvelle de l'opinion de M. Cousin à cet égard. 11 me suiBra de rappeler et de mettre en regard nos deux solutions.

Selon nous, l'homme étant toujours, virtuellement et dans toutes ses manifestations , en essence comme en réalité , sensation-sentiment-connaissance , le philosophe est tout cela à la fois, et ne peut pas ne pas être tout cela ; et c'est parce qu'il est tout cela , qu'il se met naturellement en rapport avec l'humanité , qui est aussi tout cela. Or, ces trois éléments iniégrants et indivisibles de notre nature et de chacun de nos actes don-

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